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CHAPITRE VI

De la narration et de ses^différentes espèces,

t. De la narration en général. — La narration est le récit d'un événement feint ou véritable. C'est une véritable composition qui a un commencement, un milieu et une fia. Une description, une définition, une amplification ne sont que des morceaux détachés destinés à faire partie d'une pièce plus étendue. Car on ne décrit pas, on ne définit pas, on n'amplifie pas une chose précisément pour la décrire, la définir et l'amplifier. Tout cela se rapporte à un but plus élevé, tandis qu'une narration peut être complète par elle-même et qu'on peut en la faisant n'avoir pas d'autre dessein ultérieur.

». De« différentes espèces db narration. —

On distingue différentes espèces de narration selon le but qu'on se propose en faisant son récit. Ainsi l'on peut raconter un événement tel qu'il s'est passé, et alors la narration est historique; si l'on fait un récit de pure imagination, la narration est fabuleuse ou poétique; s'il ne s'agit pas d'une chose sérieuse, c'est une narration badine; enfin Ton peut se proposer de venir à l'appui d'une proposition quelconque et donner à son récit un caractère propre à persuader ou à dissuader ; et la narration prend dans ce cas le nom de narration oratoire.

8. De la narration historique. — La narration historique est l'expression exacte et vraie d'un événement réel. Le premier mérite de l'historien, c'est de dire les choses telles qu'elles sont arrivées, de n'y rien ajouter et de n'en rien retrancher, préférant à tout la fidélité et l'impartialité. Mais pour raconter les choses telles qu'elles se sont passées, il ne faut pas seulement les avoir d'abord étudiées à fond en consultant tous les mémoires et tous les documents contemporains, il est surtout nécessaire de s'identifier profondément avec l'époque qu'on veut peindre, de saisir le caractère de tous les personnages qu'on doit mettre en scène, et de faire ainsi passer dans son âme les émotions qui les pénétraient pendant l'action. Un véritable récit historique n'est point un bulletin de victoires ou une simple statistique d'événements réjouissants ou lugubres, glorieux ou funestes, c'est la peinture animée de tous les mouvements qui ont agité les peuples et rempli les siècles. Il doit reproduire le passé avec toutes ses inspirations et s'attacher surtout à saisir la couleur locale, c'est-à-dire à représenter chaque nation avec son caractère et ses mœurs propres, en appli-

quant aux barbares des teintes rudes comme leur génie et aux peuples civilisés des tons plus doux et plus délicats.

Avec Térudition seule on peut recueillir d'utiles matériaux et faire d'importantes recherches, mais ces sortes de compilations n'ont pas d'autre mérite que d'aider ensuite l'écrivain de génie à prendre une connaissance exacte de la vérité matérielle des faits. Pour que l'histoire naisse de cette collection de matériaux, il faut que l'imagination s'empare de ces éléments, qu'elle les anime et les vivifie par le charme de ses couleurs, et qu'elle les transforme, pour ainsi dire, jusqu'à ce qu'elle leur ait communiqué la vie et le mouvement.

Saint Grégoire de Tours raconte ainsi le meurtre des enfants de Clodomir :

Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert voyant que sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir , conçut de l'entie ; et exigeant que, par la faveur de la reine, ils n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi Clotaire, et lui fit dire : « Notre mère garde avec elle les fils de notre frère et veut leur donner le royaume ; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère. » Fort réjoui de ces paroles, Clotaire vint 'à Paris. Childebert avait déjà répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord d'élever les enfants au Irône : ils envoyèrent donc, au nom de tous les deux, à la reine qui demeurait dans la même ville, et lui dirent : « Envoie-nous les enfants, que nous les élevions au trône. » Elle, remplie de joie, et ne sachant pas leur refuser, après avoir fait boire et

manger les enfants, les envoie en disant . <i Je croirai n'avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume.» I>€s enfants, étant allés, furent pi is aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs gouverneurs; et on les enferma à part, d'un côté les serviteurs, et de l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la reine, Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, disant : <i Tes fils, nos seigneurs, très-glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants ; ordonne qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés. 5> Consternée à ce message, et en même temps émue d'une grande colère, en voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation, et, ne sachant dans sa douleur ce qu'elle disait, elle répondit imprudemment : « Si on ne les élève pas sur le trône, j'aime mieux les voir morts que tondus, u Mais Arcadius, s'inquiétant peu de sa douleur et ne cherchant pas à pénétrer ce qu'elle penserait ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui l'avaient envoyé, et leur dit : « Tous pouvez continuer, avec l'approbation de la reine, ce que vous avez commencé, car elle veut que vous accomplissiez votre projet. » Aussitôt Clotaire, prenant par le bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. A ses cris, son frère se prosterna aux pieds de Childehert, et, lui saisissant les genoux, lui disait avec larmes ■. « Secoursmoi, mon très-bon père, afin que je ne meure pas comme mon frère. « Alors Childebert, le visage couvert de larmes, lui dit : « Je le prie, mon très-cher frère, aie la générosité de m'accorder sa vie ; et si tu veux ne pas le tuer, je te donnerai, pour le racheter, ce que tu voudras. » Mais Clotaire, après l'avoir accablé d'injures, lui dit : « Repousse-le loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place ; c'est toi qui m'as excité à cette affaire, et tu es si prorapt à reprendre ta foi! » Childebert, à ces paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant, lui enfonça son couteau dans le côté et le tua comme

il avait fait à son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les gouverneurs; et après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit avec Childebert dans les faubourgs. La reine ayant fait poser ces petits coi-ps sur un brancard, les conduisit avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même manière. L'un avait dix ans et l'autre sept. — Ils ne purent prendre le troisième , Clodoald, qui fut sauvé par le secours de braves guerriers ; dédaignant un royaume terrestre, il se consacra à Dieu, et s'étant coupé les cheveux de sa propre main, il fut fait clerc. Il persévéra dans les bonnes œuvres et mourut prêtre.

Ce récit est d'une grande vérité. L'auteur reste calme au milieu de toutes ces atrocités , et c'est précisément ce caractère qui fait que sa narration reflète si profondément les mœurs barbares de cette époque.

4. De la narration fabuleuse ou poétique. — La narration fabuleuse ou poétique est le récit d'événements feints, mais vraisemblables. La narration historique prend la réalité pour guide et ne reproduit que ce qui s'est passé; la narration poétique n'est point esclave des faits; elle n'a d'autres limites que la vraisemblance. Or, la vraisemblance consiste d'abord, si le sujet que l'on traite est tiré de la mythologie, de l'histoire ou de la tradition, à donner à tous les personnages que l'on met en scène le caractère que l'histoire, la mythologie ou la tradition leur reconnaissent.

Achille déplairait, moins brillant et moins prompt : J'aime à lui voir verser des pleurs pour un afifront. A ces petits défauts marqués dans sa peinture. L'esprit avec plaisir reconnaît la nature.

Qu'il soit sur ce modèle eu vos écrits tracé ; Qu'Agamemnou soit fier, superbe, intéressé; Que pour ses dieux Enée ait uu respect austèra.

La vraisemblance exige encore que Ton conserve la couleur locale, c'est-à-dire , qu'on peigne chaque homme sous les traits qui conviennent au temps où il a vécu et à la nature à laquelle il appartient. Boileau exprime encore ce précepte quand il ajoute :

Des siècles, des pays éludiez les mœurs :

Les climats font souvent les diverses humeurs.

Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie,

L'air ni l'esprit français à l'antique Italie ;

Et, sous des noms romains faisant notre portrait,

Peindre Caton galant, et Brutus dameret.

Si le sujet qu'on a choisi est, pour le fond comme pour la forme, purement d'imagination, il faut savoir varier le caractère de ses personnages, leur assigner à chacun des rôles très-distincts, représenter en eux une idée propre, et conduire la fable qu'on a inventée de manière qu'ils soient toujours tous d'accord avec eux-mêmes. La vraisemblance exige encore que toutes les circonstances du fait s'éclairent et se justifient mutuellement, que le temps et le lieu s'accordent parfaitement ensemble, et qu'il n'y ait aucun détail qui paraisse absolument impossible.

La narration historique doit exciter l'intérêt, mais on exige quelque chose de plus de la narration poétique; on veut qu'elle soit agréable. Par là même qu'on donne à l'auteur la liberté de présenter son récit comme bon lui semble, et qu'à proprement parler ou ne l'enchaîne d'aucune manière, on veut qu'il use de ce privilège pour ajouter à la réalité

Fagrément de la fiction; car le poëte a surtout pour but de plaire. Pour y parvenir il emploie toutes les richesses du langage, il les varie avec art et les proportionne au caractère de toutes les idées qu'il veut exprimer. Tantôt il est simple, tantôt il est véhément, tantôt il brille avec magnificence. Il satisfait tout à la fois Tesprit, le cœur, Timagination et les sens, en embellissant tout de Téclat de ses couleurs. Les pensées nobles et hardies, les comparaisons, les métaphores, en un mot tous les ornements du langage relèvent sa diction, et lui donnent ce caractère inspiré qui est Tàme de toute poésie. Voltaire nous fournit un bel exemple de narration poétique, dans le récit de la mort de Polyphonie, tué par Egisthe :

La victime était prête et de fleurs couronnée ;

L'autel étincelaitdes flambeaux d'hyméuée ;

Polyphonie, l'œil fixe, et d'un front inhumain,

Présentait à Mérope une odieuse main ;

Le prêtre prononçait les paroles sacrées ;

Et la reine, au milieu des femmes éplorées,

S'avançant tristement, tremblante entre mes bras.

Au lieu de l'hyménée invoquait le trépas :

Le peuple observait tout dans un profond silence.

Dans l'enceinte sacrée en ce moment s'avance

Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels :

Il court, c'était Egisthe ; il s'élance aux autels ;

Il monte, il y saisit d'une main assurée

Pour les fêtes des dieux la hache préparée.

Les éclairs «ont moins prompts ; je l'ai vu de mes yeux,

Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux.

«t Meurs, tyran, disait-il ; dieux, prenez vos victimes. »

Erox, qui de son maître a servi tous les crimes,

Erox, qui dans sou sang voit ce monstre nager,

Lève une main hardie, et pense le venger.

Egisthe se retourne, enflammé de furie ;

A côté de son maître il le jette sans vie.

Le tvran se relève, et blesse le héros ;

De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage.

Sa mère... Ah ! que l'amour inspire de courage !

Quel transport animait ses efforts et ses pas !

Sa mère... Elle s'élance au milieu des soldats.

« C'est mon fils ! arrêtez ; cessez, troupe inhumaine !

C'est mou fils î déchirez sa mère, et votre reine.

Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté. »

A ces cris douloureux le peuple est agité ;

Un gros de nos amis, que son danger excite,

Entre elle et ces soldats vole et se précipite.

Vous eussiez vu soudain les autels renversés,

Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ;

lies enfants écrasés dans les bras de leurs mères ;

Les frères méconnus, immolés parleurs frères ;

Soldats, prêtres, amis, l'un sur l'autre expirants :

On marche, on est porté sur le corps des mourauts ;

On veut fuir, on revient, et la foule pressée

D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée.

De ces flots confondus le flux impétueux

Roule, et dérobe Egisthe et la reiue à mes yeux.

On peut trouver de magnifiques modèles de ce genre de narration dans le Télémaque. Nous recommanderons spécialement la Descente aux Enfers ( 1. xviii), l'histoire d'OEdipe (1. xvii), le Sacrifice (l'Idoménée (1. v), la Mort d'Hercule (1. xv), etc.

5. De la narration badine. — La narration badine doit être spirituelle, vive et légère. Elle demande une grande facilité de style, des réflexions ingénieuses, des traits heureux et piquants, et beaucoup d'originalité dans les personnages et dans la

conduite générale de l'action. Nous citerons comme un modèle en ce genre le récit que Berchoux a intitulé le Diner de Vabbé Cosson.

M. Delille, en avril 1786, étant à dîner chez Marmontel, son confrère, raconta ce qu'on va lire au sujet des usages qui s'observaient à table dans la bonne compagnie. On parlait de la multitude de petites choses qu'un honnête homme est obligé de savoir dans le monde pour ne pas courir le risque d'y être bafoué. « Elles sont innombrables, dit M. Delille, et ce qu'il y a de fâcheux, c'est que tout l'esprit du monde ne suffirait pas pour faire deviner ces importantes vétilles. Dernièrement, ajouta-t-il, l'abbé Cosson, professeur au collège Mazarin, me parla d'un diner où il s'était trouvé quelques jours auparavant, avec des gens de cour, des cordons-bleus, des maréchaux de France, chez l'abbé de Radonvilliers, à Versailles.

— Je parie, lui dis-je, que vous y avez fait cent incongruités.

— Comment donc, reprit l'alibé Cosson fort inquiet. Il me semble que j'ai fait la même chose que tout le monde. — Quelle présomption ! Je gage que vous n'avez rien fait comme personne. Mais voyons, je me bornerai au diner, et d'abord que fîtes-vous de votre serviette en vous mettant à table.? — De ma serviette? Je la déployai, je l'étendis sur moi et je l'attachai par un coin à ma boutonnière. — Eh bien ! vous êtes le seul qui ayez fait cela ; on n'étale point sa serviette, on la laisse sur ses genoux. Et comment fîtes-vous pour manger votre soupe ? — Comme tout le monde, je pense, je pris ma cuiller d'une main et ma fourchette de l'autre... — Yotre fourchette, bon Dieu ! personne ne se sert de fourchette pour manger sa soupe ; mais poursuivons. Après votre soupe, que mangeâtes-vous ? — Un œuf frais. — Et que fîtes-vous de la coquille ? — Comme tout le monde je la lai«;sai au laquais qui me servait. — Sans la casser ? — Sans la casser. — Eh bien ! mon cher, on ne mange jamais un oeuf sans briser la coquille ; et après votre œuf? — Je demandai du bouilli. — Du bouilli! P«rionne ne se sert de cette expression ; on demande du

bœuf et point du bouilli ; et après cet aliment ? — Je priai i'abbé de Radoii\ illiers de m'envoyer d'une très-belle volaille. — Malheureux ! de la volaille ! — On demande du poulet, du chapon, de la poularde ; on ne parle de volaille qu'à la basse-coUr. Mais vous ne dites rien de votre manière de demander à boire. — J'ai, comme tout le monde, demandé du Champagne, du Bordeaux, aux personnes qui en avaient devant elles. — Sachez qu'on dit du rin de Champagne, du vin de Bordeaux. Mais dites-moi quelque chose de la manière dont vous mangeâtes votre pain ? ^ Certainement à la manière de tout le monde ; je le coupai proprement avec mon couteau. — Eh ! on rompt son pain, on ne le coupe pas. Avançons. Le café, comment le prîtes-vous ? — Eh ! pour le coup, comme tout le monde ; il était brûlant, je le versai par petites parties de ma tasse dans ma soucoupe. — Eh bien ! vous fîtes comme ne fit sûrement personne : tout le monde boit son café dans sa tasse et jamais dans sa soucoupe. Vous voyez donc, mon cher Cosson, que vous n'avez pas dit un root, pas fait un mouvement qui ne fût contre l'usage. »

L'abbé Cosson était confondu. Pendant six semaines, il s'informait à toutes les personnes qu'il rencontrait de quelques-uns des usages sur lesquels je l'avais critiqué.

Pour réussir en ce genre, il faut avoir infiniment d'esprit. Sans cela on sera toujours lourd et traînant, on ne rencontrera aucun de ces traits piquants qui font tout le mérite de ces sortes de récit.

6. De la narration oratoire. — La narration oratoire diffère tout à la fois de la narration historique et de la narration poétique. Il n'est pas permis à l'orateur comme au poëte d'inventer les choses qu'il raconte; il faut qu'il respecte comme l'historien les droits de la vérité, et qu'il soit en mesure de prouver ce qu'il avance. Cependant son but n'est pas absolument le même que celui de T historien.

Celui-ci n'ayant pas d'autre dessein que d'instruire ses lecteurs, se borne à raconter les événements tels qu'ils se sont passés. L'orateur voulant convaincre les auditeurs, il faut que, sans détruire la substance du fait, il le présente sous des couleurs favorables, qu'il insiste sur les circonstances qui lui sont avantageuses et les mette dans le plus beau jour; qu'il adoucisse celles qui seraient odieuses et choquantes ; en un mot, qu'il mène son récit de manière à prouver la légitimité de la cause qu'il défend.

Le style de l'une ne doit pas être non plus le style de l'autre. La narration historique demande beaucoup de calme, de naturel et de simplicité. La narration oratoire demande au contraire des images plus vives et plus frappantes, des expressions hardies et fortement coloriées, enfin beaucoup de vigueur et d'animation.

Pour qu'on puisse se rendre parfaitement compte de cette différence, nous placerons ici en regard le même récit fait par le plus grand de nos orateurs et un de nos plus habiles historiens. C'est le récit de la bataille de Rocroi, remportée par Condé. Bossuet l'a racontée dans VOraison funèbre de ce prince, et Voltaire dans son Siècle de Louis XIV. L'aigle de Meaux s'exprime ainsi :

A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort ? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vil presque en même temps pousser l'ailedroite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la ter-

reur, et étonner de ses regards éiiiicelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs l)rèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feu\ de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'eflbrça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisé* : le prince l'a prévenu ; les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien, que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque ; leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage; le sang enivre le soldat; jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner.

Voltaire expose de la manière suivante les mêmes

détails :

On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément, qu'il fallut le réveiller pour combattre : on conte la même chose d'Alexandre. Il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par luimême, par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la

ressource, par son activité exempte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, et qui s'ouvrait avec une rapidité que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons qu'elle renfermait au milieu d'elle : le prince l'entoura et l'attaqua trois fois ; à peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur ; le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.

Le Style de Bossuet est beaucoup plus pompeux et plus riche que celui de Voltaire, et sa narration est une œuvre de génie. Celle de Voltaire, qui est beaucoup plus simple et plus naturelle , est une œuvre de goût ; s'il eût essayé de s'élever à la même hauteur que Bossuet, cette prétention eût été souverainement déplacée dans un historien. Il serait sorti du ton qui convient au genre historique, et on aurait pu Taccuser de s'être jeté dans l'enflure.

QuESTioNNAiKE. — 1 . Qu'cst-cB quc la narration ? Est-ce une véritable composition? 2. Combien y a-t-il d'espèces de narration? Enumérez-les. 3. Qu'est-ce que la narration historique? Quelles études suppose-t-elle? Qu'entend-on par la couleur locale? Citez un exemple. 4. Qu'est-ce que la narration fabuleuse? Quelle différence y a-t-il entre cette narration et la narration historique ? En quoi consiste la vraisemblance ? La narration poétique doit-elle produire quelque chose de plus que la narration historique? Par quels moyens le poète peut-il plaire? 5. Qu'est-ce que la narration badine? Que faut-il faire pour réussir en ce genre? 6. Qu'est-ce que la narration oratoire ? Le but de cette narration diffère-t-il de

celui des autres ? Quelle difTérence doit-il y avoir entre le style de l'une et de l'autre? Faites un parallèle.

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