‹ Précis élémentaire de littératureChapitre 40 sur 64 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Des qualités de la narration.

1. Des qualités de la narration en général. — Les qualités de la narration en général sont : la brièveté, la clarté et l'intérêt.

2. De la brièveté. — La brièveté ne consiste pas à être le plus court possible ; ce serait tomber dans la sécheresse et priver son sujet de tous ses ornements. Mais elle consiste à ne dire que ce qu'il faut. On pèche contre cette qualité quand on prend son récit de trop haut. C'est un défaut trèsfréquent dans les jeunes gens. Il yen a qui remonteraient volontiers au commencement du monde pour entrer dans un récit qui appartient à l'histoire de France. Il faut savoir aussi s'arrêter à temps et ne pas se perdre dans une foule de réflexions ou de considérations qui ne reviennent plus au sujet qu'on avait à traiter.

Dans le cours de la narration, il faut aussi éviter la prolixité en mettant de côté tous les détails inutiles. C'est ce qu'on ne fait pas toujours ; car, comme le dit Cicéron, bien des gens se trompent à une apparence de brièveté et sont très-longs en croyant être courts. Ils s'efforcent de dire beaucoup de choses en peu de mots ; c'est peu de choses qu'il faut dire et jamais plus qu'il n'est besoin d'en dire. Par exemple, celui-là croit être bref, qui dit : m J'ai ap-

proche de sa maison ; j'ai appelé son esclave ; je lui ai demandé à voir son maître ; il m'a répondu qu'il n'y était pas. )> Tout cela est dit en peu de mots ; mais ces détails sont inutiles. « J'ai été le voir, je ne l'ai pas trouvé, w dirait assez ; le reste est superflu. Il faut éviter lasuperfluité des choses, comme la surabondance des mots.

D'ailleurs, pour prouver que la brièveté dépend beaucoup moins du nombre des mots que de la nature des choses, nous citerons la même fable : La Mort et le Bûcheron, traitée par Boileau et la Fontaine. Celle de Boileau est beaucoup plus courte :

Le dos chargé de bois, et le corps tout en eau, Un pauvre bûcheron, dans l'extrême vieillesse, Marchait en haletant de peine et de détresse. Enfin, las de souffrir, jetant bas son fardeau, Plutôt que de s'en voir accablé de nouveau, Il souhaite la Mort, et cent fois il l'appelle. La Mort vient à la fin ; Que veux-tu? cria-t-elle. — Qui? moi ! dit-il alors, prompt à se corriger : Que tu m'aides à me charger.

Celle de la Fontaine est plus étendue, et cependant elle paraît moins longue :

Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants, Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée. Enfin n'en pouvant plus d'effort et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre eu la machine ronde ? Point de pain quelquefois, et jamais de repos : Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts.

DES QUALITÉS DE LA NARRATION. tO\

Le créancier et la corvée Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la ÎNIort. Elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu'il faut faire.

C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce hois ; tu ne tarderas guère.

La raison de cette différence, c'est que la Fontaine a enrichi son récit d'une foule de petits détails piquants et agréables, et qu'il a ainsi trouvé le secret d'étendre et de développer sa narration en l'ornant.

Il faut craindre surtout les hors-d'œuvre auxquels l'imagination se laisse entraîner quelquefois. Ainsi Marmontel trouve que, dans le récit d'Hippolyte, la description du dragon manque d'à-propos. Racine a dit :

Cependant sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide. L'onde approche, se brise et vomit à nos yeux Parmi des flots d'écume un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes ; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes. Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Ces derniers vers sont fort beaux, mais ils sont déplacés. Si le sentiment dont Théramène est saisi était la frayeur, il serait naturel qu'il en eût l'objet présent et qu'il le décrivit comme il l'aurait vu ; mais peu importe à sa douleur et à celle de Thésée, que le front du dragon fût armé de cornes et que son corps fût couvert d'écaillés. Si Racine eût dans ce moment interrogé la nature, lui qui la connaissait si bien , j'ose croire qu'après ces deux vers :

L'onde approche, se brise et vomit à nos yeux, Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.

il eût passé rapidement à ceux-ci :

Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

3. De la clarté. — Si la brièveté était poussée à Textrême et qu on affectât une concision extraordinaire, le style à force d'être serré deviendrait obscur. Pour que la narration soit claire, il faut donc qu'on ait soin de donner à ses pensées un développement convenable et d'employer toujours l'expression propre , c'est-à-dire , celle qui convient le mieux à l'idée qu'on veut rendre. Il faut aussi avoir soin d'exposer d'abord ce qui s'est fait d'abord, de suivre l'ordre des temps et des événements, de bien distinguer les personnes et les lieux, et de faire sentir le rapport de toutes les circonstances avec le fait principal auquel elles se rapportent. Si l'on observe toutes ces conditions, on est sûr de se faire parfaitement comprendre, et le récit qu'on fera se gravera parfaitement dans l'esprit de ceux qui l'auront entendu. La clarté est une qualité si précieuse que parfois elle dispense des autres, ou plutôt elle les résume ; car elle naît de la brièveté et elle produit l'intérêt. Tel est ce fabliau quia été calqué sur le jugement de Salomon au livre des Rois,

Le roi Salomonfut consulté un jour par lesjuges de Damas sur im procès fort embarrassant. Deux hommes se prétendaient fils d'un riche marchand qui venait de mourir, et réclamaient tous deux son héritage : ils avaient été élevés et nourris par le marchand qui semblait les aimer beaucoup tous les deux; mais il disait toujours qu'il n'y avait que l'un d'eux qui fut son fils , quoiqu'il refusât obstinément de faire con-

naître celui qui avait droit à ce titre. A sa mort, le débat s'émut pour savoir quel était le fils et IMiéritier du marchand. Les juges de Damas, quoique renommés pour leur sagesse, ne purent pas décider cette question si douteuse, et ils envoyèrent le procès au roi Salomon. Celui-ci ordonna de faire venir les deux jeunes gens et le corps du marchand dans son cercueil; et, quand les deux plaideurs furent devant lui, il dit qu'il adjugerait l'héritage à celui des deux qui, prenant un marteau de fer, briserait le premier le cercueil de son père. Les gardes donnèrent un marteau aux deux jeunes gens qui s'approchèrent du cercueil. Alors l'un d'eux s'empressa de frapper le cercueil qui rendit un son sourd ; mais l'autre, au moment de frapper, s'évanouit en s'écriatu : Non, jamais je ne pourrai briser le cercueil de mon père, j'aime mieux que mon frère ait tout Ihéritage. « C'est toi qui es le fils du marchand, dit alors Salomon : tu as prouvé la filiation par ton respect! »

Ce récit n'a guère d'autre mérite que sa clarté et sa brièveté, et ce sont ces deux qualités qui le rendent intéressant.

4. De l'lntérêt. — L'intérêt naît donc de la clarté et de la brièveté. Il naît de la clarté, puisqu'on ne peut s'attaëlier à une chose obscure qu'on ne comprendrait paséll naît delà brièveté, puisqu'un récit prolixe produit infailliblement l'ennui et la fatigue. Mais pourque l'intérêt soit réel, il faut qu'il aille toujours croissant, c'est-à-dire que le lecteur, à mesure qu'il avance dans un récit, doit sentir un attrait plus puissant, et s'attacher toujours de plus en plus aux choses qu'on lui raconte. Cet heureux effet résulte du choix et de la disposition des idées.

Quand on a recueilli sur un sujet toutes les idées que l'on peut émettre , il faut, avant tout', les examiner avec soin, rejeter toutes celles qui ne sont pas susceptibles de beaux développements , et

â04 DE LA COMPOSITION.

ne conserver que celles qui ne sont point trop vulgaires. Si les faits sont tiès-compliqucs, on doit les simplifier en écartant tous les incidents inutiles et en ne s'attachant qu'aux événements généraux qui servent de base à Faction. Si au contraire on avait à raconter un fait assez pauvre en lui-même, il faudrait Tenrichir d'accessoires nombreux et variés, et en déguiser ainsi la sécheresse par des fictions agréables et ingénieuses. La seule règle à observer dans le choix des idées, c'est que toutes tendent au même but, et que la narration forme ainsi un ensemble dont la marche soit facile à saisir.

Mais après le choix des idées vient leur disposition. Elle consiste à placer dans Tordre le plus convenable, pour les rendre intéressantes, toutes les idées qui doivent entrer dans la narration. Elle comprend Vexposition, le nœud elle dénoûment.

Dans une narration Yeœposition a pour objet de préparer les esprits à ce qu'on va leur raconter. Elle fait donc connaître lé lieu de la scène, le caractère des personnages et les antécédents de l'action quand on en a besoin pour comprendre l'action ellemême. Son principal mérite est d'être claire et simple. Il faut bien se garder de prendre le fait de trop haut et de remonter au commencement du monde ou même au déluge, comme les avocats dont se moque Racine dans ses Plaideurs. C'est aussi un défaut grave de débuter par le ton le plus élevé et de promettre ainsi des merveilles qu'on sera loin de produire. Boileau a parfaitement exposé ce précepte d'après Horace :

Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté. N'allez pas dès l'abord, sur Pégase monté.

Crier h vos lecteurs d'une voix de tonnerre :

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

Que produira l'auteur après tous ces grands cris?

La montagne en travail enfante une souris.

Oh ! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse

Qui, sans faire d'abord de si haute promesse,

Me dit d'un ton aisé, doux, simple, harmonieux :

Je chante les combats et cet homme pieux

Qui, des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie,

Aborda le premier les champs de Lavinie !

Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu,

Et, pour donner beaucoup, ne nous promet que peu.

Le nœud de la narration est l'art avec lequel on en dispose toutes les parties de manière que l'esprit les suive avec le plus vif attachement sans savoir au juste le sort qui attend les divers personnages. Cette complication d'incidents de toutes sortes forme le corps de la narration.

On ne peut citer de meilleur modèle à cet égard que la lettre de madame de Sévigné sur la mort de Turenne. Elle y décrit le lieu de la scène et la situation des divers personnages; après avoir rappelle les paroles de son héros, elle nous le montre prenant des précautions inaccoutumées, et nous frappe d'autant plus par la catastrophe qu'elle nous annonce qu'on s'y attendait moins.

Vraiment, ma fille, je m'en vais bien vous parler de M. de Turenne. Madame d'Elbeuf qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de Houillon me pria hier de diner avec eux, afin de parler de leur affliction; madame de la Fayette y était : nous finies bien précisément ce que noua avions résolu ; les yeiix 'ne nous séchèrent pas. Madame d'Elbeuf avait un portrait divinement bien fait de ce héros, donl tout le train était arrivé à onze heures; ces pauvres gens, déjà tout habillés dedeuil, ne faisaient que pleurer; il

vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir de voir ce portrait. C'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur, ils ne purent prononcer une parole; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses trompettes, tout était fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions : nous nous fîmes raconter sa mort.

Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé, et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf : 3/on neveu, demeures là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. M. d'Hamilton qui se trouva près de l'endroit où il allait lui dit .• Monsieur, venez par ici : on tirera du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, vous avez raison, je ne veux point du tout être tué aujourd'hui ; cela sera le mieux du moiide. 11 eut à peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire , le chapeau à la main, qui lui dit : Monsieur, jetez les yeux sur celte latterie que je viens de faire placer. M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras fracassé et le corps fracassé du même coup qui emporta le Bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme ne le voit pas tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il était penché le nez sur l'arçon ; dans ce moment le cheval s'arrête; le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche , et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée.

Le dénoûment est la fin de l'action. Il faut qu'on îe prépare de manière quMl soit produit par ce qui le précède et qu'il soit la conclusion naturelle de la, narration. Mais on ne doit pas le laisser apercevoir trop tôt parce qu'alors l'intérêt serait détruit, et tout ce qu'on ajouterait serait évidemment inutile et même fatigant.

Dans le récit du sacrifice proposé à Eiidore dans les Martyrs, l'intérêt est ménage avec un art infini, et le dénoûment caché jusqu'à la fin. Eudore a déjà souffert des tourments horribles pour la défense de la foi; il est même disposé à subir le dernier supplice pour la cause glorieuse qu'il soutient. Mais il reçoit une lettre dans laquelle le juge des chrétiens lui annonce que son épouse est condamnée aux lieux infâmes, et que le seul moyen quMl ait pour la sauver est de sacrifier aux dieux. La tentation est terrible; le généreux martyr saurait souffrir avec courage les horreurs de la mort , mais il a une épouse à sauver : que fera-t-il?

Eudore s'évanouit, on s'empresse autour de lui; les soldats l'environnent, se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets, consternés, l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient : Compagnon, sacrifiez; voilà nos aigles au défaut d'autels, et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. Une tentation horrible s'empare du cœur d'Eudore ; Cymodocée aux lieux infâmes! Cymodocce entre les bras d'Hiéroclès! La poitrine du martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe luimême à genoux, et répète avec les soldats : Sacrifiez, sacrifiez. Alors Eudore, 'd'une voix sourde : Où sont les aigles? Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève, les centurions le soutiennent, il s'avance au pied des aigles, le silence règne parmi la foule; Eudore prend la coupe, les évêques se voilent la tête de leurs robes, les confesseurs poussent un cri, la coupe tombe des mains d'Eudore; il renverse les aigles, et se tournant vers les martyrs, il dit : 'Je suis chrétien!

On voit que la résolution que prend Eudore est

ignorée jusqu'à la fin. On frémit quand il demande les aigles ; on est pressé de douleur en entendant le cri des martyrs. Mais quand ce cri a ramené le héros à son devoir, et qu'il a prononcé ces mots : Je suis chrétien ! le cœur est déchargé du poids qui Taccablait (4).

Indépendamment de ces trois qualités qui sont essentielles à toute narration, nous avons remarqué qu'il y en a de particulières pour la narration poétique et pour la narration oratoire. La narration poétique doit être agréable, et la narration oratoire démonstrative. Nous avons suffisamment développé le sens de ces deux expressions en parlant de chacune de ces narrations ; il est inutile que nous revenions ici sur ce sujet.

QcESTiONNAiRE. — 1 . QuelIcs sont les qualités essentielles à toute narration ? 2. En quoi consiste la brièveté ? D'où provient la prolixité ? Dépend-elle du nombre des mois ou de la superfluité des choses ? Citez des exemples. Qu'appelle-t-on hors-d'œuvre ? Est-il facile de s'y laisser entraîner ? 3. Qu'est-ce qui produit la confusion ? Que faut-il faire pour être clair? La clarté est-elle une qualité importante? i. L'intérêt dépend-il de la clarté et delà brièveté ? Que faut-il faire pour le choix des idées? Comment doit-on les disposer? Combien distingue-t-on de choses dans une narration ? Quel est l'objet de l'exposition ? Que doit-on observer relativement à cette partie de la narration ? Qu'est-ce que le nœud ? Comment doit-il être formé? Qu'est-ce que le dénoûment? Comment doit-il être amené et produit f Quelles sont les qualités propres à ^la narration poétique et à la narration oratoire ?

(1} Grandperret.

Page 1