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CHAPITRE IX

Du style épistolaire en général.

1. Définition de la lettre. — La lettre est une conversation écrite entre personnes absentes. Comme la conversation s'étend à tout, on peut traiter par lettre tous les sujets imaginables. Ainsi Pascal a parlé de religion et de morale dans ses fameuses Provinciales ; Sénèque a renfermé dans ses lettres des traités de philosophie ; Bossuet dans sa correspondance avec Leibnitz a agité les plus graves controverses, et nous possédons une multitude d'ouvrages qui, sous la forme épistolaire, contiennent des sujets de morale, de politique ou de littérature. Mais nous n'avons point à nous occuper de ces sortes de compositions, parce que ce sont moins des lettres que des livres ou des traités particuliers sur une matière spéciale. Nous ne considérerons le genre épistolaire qu'au point de vue pratique, c'est à-dire, nous ne parlerons que des lettres qui peuvent être écrites par une personne à une autre et qui ont pour sujet quelque événement qui s'est réellement passé.

1t. Du TOUR ET DU STYLE DE LA LETTRE EN GÉNÉ- RAL. — La lettre doit avoir le caractère d'une conversation bien faite. Car il y a cette différence entre la conversation proprement dite et la lettre, ou si l'on veut, entre la conversation parlée et la conversation écrite, que cette dernière doit être beaucoup

plus correcte et beaucoup plus soignée sous tous les rapports. Quand vous vous entretenez avec quelqu'un, vous voyez sur son visage Timpression que produisent vos paroles sur son esprit. Si vous avez rencontre juste, vous vous apercevez du bon effet que produit ce que vous dites ; vous pouvez donc appuyer sur cette pensée, ou sur ce sentiment, le développer avec une certaine complaisance, sans toutefois avoir la maladresse de Tépuiser en y insistant trop longtemps. Si au contraire vous remarquez que ce que vous avez dit a probablement blessé votre interlocuteur, vous pouvez revenir sur cette imprudence ou sur cette maladresse, détourner la mauvaise interprétation qu'on aurait pu donner à vos paroles, éclaircir ce qui a pu paraître obscur, abréger ce qu'on trouve trop long ; en un mot, avec du tact et du goût on peut toujours réparer les petites fautes qu'on aurait commises, et quitter la personne avec laquelle on s'entretient sans qu'elle ait lieu de se plaindre de ce qu'on lui a dit.

Mais une conversation écrite n'a plus le même caractère. Tout ce que vous écrivez reste sur le papier. Si vous avez le malheur d'employer une expression inconvenante, rien ne peut l'effacer. Celui qui vous lit est d'ailleurs beaucoup plus sévère que celui qui vous écoute. On pardonne dans la conversation un terme impropre , une tournure peu adroite , une phrase peu gracieuse, parce que l'on peut supposer que ces fautes tiennent à la précipitation de la parole et à la lenteur de la réflexion. Mais aucune de ces excuses n'est admissible quand il s'agit d'une lettre. Celui qui l'a écrite avait dû prendre tout le temps nécessaire pour peser ce qu'il avait à dire, et s'il s'est écarté de quelque manière des limites

dans lesquelles le devoir Tobligeait à se renfermer, il est par là môme exposé à un blâme très-sévère. Ainsi, tout en admettant que la lettre soit une conversation , on ne peut donc trop recommander aux jeunes gens de veiller sur euxmêmes quand ils écrivent à quelqu'un, et de ne pas apporter dans leur correspondance la négligence et le laisser- aller qu'on leur permet dans leurs conversations ordinaires.

Une lettre, comme on Ta fort bien dit , est le portrait de celui qui l'écrit. Il faut donc qu'elle soit toujours faite de manière qu'on puisse s'y regarder sans avoir trop à rougir de soi-même.

3. Des qualités particulières du style épisto- LAiRE. — En réfléchissant aux qualités que doit avoir une conversation bien faite, il est aisé de se faire une juste idée des divers mérites que doit réunir le style épistolaire. Or, quand on parle à quelqu'un, la première condition qu'exig^î la conversation, c'est la clarté; car nous ne nous entretenons avec les autres que pour en être compris. La seconde, c'est l'aisance et le naturel ; car la conversation est un agrément et une récréation, et elle serait au contraire une peine et une fatigue, si l'on était obligé de se mettre en travail pour ne dire que des choses extraordinaires et recherchées. Cet embarras déjà bien pénible pour celui qui parle, le serait encore davantage pour celui qui écoute. Car il n'y a rien de plus désagréable que d'assister ainsi à l'enfantement laborieux d'une phrase ou d'une période qui risque de venir au monde tout estropiée. La troisième, c'est la convenance. Il faut toujours avoir soin de se respecter soi-même et de respecter les autres ; c'est une règle qui ne souffre aucune exception. Enfin la

quatrième, c'est la brièveté. Une conversation n'est pas une harangue, ni un discours; on doit dire tout ce qu'il faut sans jamais aller au delà, sous peine de tomber dans la diffusion et le bavardage. La clarté, Vaisancc , la convenance et la brièveté sont donc les qualités principales du style épistolaire.

4. De la clarté. — La clarté, comme nous l'avons déjà dit, est essentielle à toute espèce de composition, mais elle est surtout nécessaire dans la conversation et dans la lettre. En effet, qu'un livre soit écrit d'un style un peu embarrassé et un peu obscur, on s'efforcera néanmoins de le lire s'il traite de questions sérieuses, importantes, et qu'on ait l'espoir d'y trouver les lumières dont on a besoin. Le lecteur ne saura pas gré à l'auteur de son obscurité, mais il la lui pardonnera s'il est d'autre part dédommagé des peines qu'il se sera données pour le comprendre. Mais quand on écrit à quelqu'un, on n'a pas le droit de supposer que cette personne fera les mêmes efforts pour pénétrer ce ([u'on aura voulu lui dire. Si la lettre n'est pas attrayante par elle-même, et qu'elle soit longue, on s'ennuie, on se fatigue en la lisant, et au lieu d'être un plaisir pour celui qui la reçoit, elle devient au contraire une cause de mécontentement. Car rien n'est plus désagréable que d'être arrêté à tout moment par un mot équivoque, par une construction amphibologique, et de se voir contraint à chercher avec beaucoup de peine la signification de chaque phrase.

Il peut en résulter d'ailleurs les plus graves méprises. Philippon de la Madelaine cite à ce sujet l'anecdote suivante. « Monsieur de Morfontaine, prévOt des marchands de Paris, avait eu de la cour la

permission d'acheter la charge de secrétaire de Tordre du Saint-Esprit, charge recherchée en ce qu'elle donnait le droit de porter le cordon bleu, et qu'elle ne se conférait, par cette raison, qu'aux magistrats de la haute robe. Il crut devoir en faire part à M. de B..., premier échevin. Le billet fut conçu en ces termes : a M. le prévôt des marchands a l'honneur de prévenir M. B... que sa majesté vient de lui accorder l'agrément de la charge de secrétaire de l'ordre du Saint-Esprit. » Ce lui trompe M. B... Il prend la chose pour lui-même, éveille sa femme, se fait habiller, et court chez le chef de l'Ilôtel-de-Villepour faire ses remercîments. « Vous ne m'en devez point, lui dit M. de Morfontaine étonné; ce sont tout au plus des compliments sur la grâce que je reçois; c'est moi qui suis secrétaire de Tordre. »

Quandils'agitdelettresd'aff aires , ledéfautde clarté peut avoir les suites les plus funestes. Ainsi onpeut faire faire à quelqu'un précisément tout le contraire de ce qu'on désire, ou bien on peut le jeter dans les perplexités et les embarras les plus cruels. Quelquefois par étourderie on peut passer un mot qui ne se supplée pas facilement, omettre une négation ou construire sa phrase d'une manière amphibologique; et si celui qui reçoit cette lettre n'a pas le temps d'écrire de nouveau pour avoir tous les éclaircissements nécessaires, il peut, sans s'en douter, compromettre les intérêts de celui qu'il a vouki servir.

5. De l'aisance. — Le naturel, Taisance ou la simplicité consiste à exprimer ses pensées avec une sorte d'abandon. Ce n'est pas à dire que Ton doive écrire au hasard, et jeter confusément sur le papier toutes les idées qui viennent à l'esprit. La simplicité n'exclut point la méthode. Au contraire elle suppose

la clarté, et la clarté n'est possible qu'autant que chaque chose est exposée dans Tordre logique qui lui convient. Celui qui écrit au hasard, sans s'inquiéter comment il doit commencer et comment il cloitfmir, a nécessairement un style lâche, décousu: La simplicité devient de la négligence, et la négligence a toujours quelque chose de désobligeant pour la personne à laquelle on écrit. Il semble qu'on la dédaigne ou qu'on la méprise, et c'est ce qui rend cet excès d'abandon extrêmement choquant.

La simplicité ou le naturel n'exclut donc pas le travail ; mais ce travail a surtout pour but d'écarter toutes les expressions troj) pompeuses, toutes les alliances de mots à effet , les métaphores hardies, les tours prétentieux. Dans une lettre, les meilleurs mots sont ordinairement ceux qui se présentent les premiers, ceux qui sont le plus souvent employés dans la conversation. Tout ce qui sent l'art et la recherche se trouve déplacé. Madame de Maintenon répondit ainsi à un jeune homme pour qui elle s'intéressait :

Je crois votre lettre très-exacte et dans toutes les règles de l'art de bien dire ; mais elle ne me paraît point conforme à celles du bon goût ; je l'aurais voulue plus simple. Votre cœur est pressé de reconnaissance et d'amitié pour moi ; je vous permets de le dire ; car je suis fort touchée de ces sentiments, et ce sont des vertus ; mais il fallait le dire sans chercher des termes et des expressions plus propres à une déclamation qu'à une lettre. »

Ce tort est celui de Balzac et de Voiture, et Voltaire reproche avec raison à ces écrivains d'avoir péché par là plutôt par défaut que par excès d'esprit. «Loin que j'aie reproché à Voitureid' avoir mis de-l'es-

prit dans ses lettres, j'ai trouvé, au contraire, dit-il, qu'il n'en avait pas assez, quoiqu'il le cherchât toujours. On dit que les maîtres à danser font mal les révérences, parce qu'ils les veulent trop bien faire; j'ai cru que Voiture était souvent dans ce cas. Ses meilleures lettres sont étudiées. On sent qu'il se fatigue pour trouver ce qui se présente si naturellement au comte Antoine Hamilton, à madame de Sévigné, et à tant d'autres qui écrivent sans effort ces bagatelles mieux que Voiture ne les écrivait avec peine. ))

Dans le genre épistolaire, comme ailleurs, l'esprit n'est bon qu'autant qu'il semble absolument ne rien coûter. 11 faut qu'il coule de source et qu'il naisse du sujet lui-même sans qu'on s'en doute. Il ne faut donc pas chercher à en parsemer ses lettres. Ce talent est un pur don de la nature ; celui qui l'a reçu peut en faire usage à la grande satisfaction de tout le monde ; mais celui qui ne le possède pas n'a qu'à pratiquer la résignation s'il ne veut se faire moquer en se livrant à d'impuissants efforts. Nous citerons cependant ici quelques exemples pour qu'on juge de l'effet que ces traits peuvent produire quand ils sont bien amenés.

Eu vérité, j'ai eu bien de la peine ; je suis justement comme le médecin de Molière qui s'essuyait le front pour avoir rendu la parole à une fille qui n'était pas muette.

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