M"'* D£ SÉVIGNÉ
Je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose ; grands compositeurs de riens, pesant gravemeiit des œufs de mouche dans des balances de toiles d'araignée. Voltaihe.
On comptait hier à table qu'Arlequin l'autre jour, à Paris, portait une grosse pierre sous sou manteau. On lui demanda ce qu'il voulait faire de celte piene ; il dit que c'était réchaulillou d'une maison qu'il voulait vendre. Cela me fit rire. Si vous croyez, ma lille, que celte invention soit bonne pour vendre votre terre, vous pouvez vous eu servir.
M'"' D£ SÉVIGKÉ.
Yoilà le discours d'un petit glorieux, d'un petit aml)itieux, d'un petit téméraire, d'un petit maiéchal de France.
Ideni.
Nous finies bien tous deux noire devoir de vous louer, et cependant nous ne pûmes jamais aller jusqu'à la llalterie.
Bussi-Rabutix.
Vous m'écrivez de votre lit où vous voyez dix lieues de lac , et moi je vous réponds de mon trou où je vois le ciel long de trois aunes. D'Alembert a Voltaire.
©. De la convenance. — La convenance consiste dans Texacte observation des éuai'ds qu'on se doit à soi-même et aux autres. Pour ({ue le style ait toujours ce mérite, il est nécessaire qu'on se rende bien compte à soi-même de ce que Ton est et de ce qu'on doit à la personne à laquelle on écrit. Un intérieur doit toujours être respectueux envers son supérieur; mais cette soumission ne doit pas l'empêcher de se respecter lui-même, et s'il a vraiment le noble sentiment de sa dignité personnelle, il saura bien être humble sans bassesse. Un supérieur doit se montrer plein d'égards et de bonté pour celui qui est au-dessous de lui; et plus il est élevé, plus il doit prendre de précautions afin de ne pas faire sentir son élévation. Dans ce cas, l'amour ne nuit jamais au respect ; il ne fait que le fortifier en lui donnant pour base une estime sincère. Entre égaux, il faut qu'on ail
le plus grand abandon. Le cœur dicte tout ce que Ton écrit, et les calculs de la raison ne doivent pas venir glacer cette effusion de Tamitié. Cependant on doit toujours surveiller ses paroles, observer toutes les règles de la plus scrupuleuse honnêteté, parce que riçn n'est plus propre à nourrir Famitié que ces égards mutuels. Par là même qu'on s'honore réciproquement, on s'estime davantage, et les communications, pour être plus pures, n'en sont que plus intimes.
Il y a aussi à examiner les distinctions d'âge, de sexe, de rang et de position. Un vieillard n'écrit pas à un jeune homme du même ton qu'un jeune homme à un vieillard ; si l'on écrit à une dame, on doit parler avec plus de ménagement et de respect que si l'on écrivait à un homme du monde ; on n'a pas avec un grand seigneur ou un dignitaire élevé le même abandon qu'avec un personnage moins distingué. L'usage, la bonne^ éducation apprennent toutes les convenances que l'on doit observer dans ces diverses circonstances.
Nous ne pouvons trop recommander aux jeunes gens d'avoir grand soin d'éviter de parler sans cesse d'eux-mêmes dans leurs lettres. Le moi qui est partout haïssable l'est particulièrement dans une lettre. Quand on écrit à quelqu'un, rien n'est plus inconvenant que de ne lui parler que de soi-même. On ne tolère pas dans la conversation ceux qui ont la fatuité de ne parler que d'eux et de leurs affaires. Ce défaut est encore beaucoup plus insupportable dans une lettre, parce que la réflexion aurait dû le faire éviter. Il est quelquefois nécessaire quand on écrit pour la première fois à une personne de lui dire ce que l'on est et ce que l'on fait, mais on doit
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le faire brièvement. Il suftît de quelcjnes lignes pour se poser modestement, et Ton entre ensuite en matière.
Quant au ton que Ton doit prendre dans toute sa lettre, il faut avoir bien soin qu'il soit toujours en parfait rapport avec les choses qu'on veut exprimer. S'agit-il d'adresser a quelqu'un une lettre de félicitation, il faut prendre garde d'exagérer les louanges et les compliments; veut-on consoler un ami ou un parent, il ne faut pas se jeter dans la déclamation et faire valoir près de lui des motifs qui ne peuvent avoir aucune valeur. Toutes ces exagérations emphatiques, toutes ces protestations banales, au lieu de flatter celui qui les reçoit et de lui prouver qu'on l'aime, produisent plutôt l'eft'et opposé. Quelques mots vivement sentis et partant du cœur valent mieux que ces pièces d'éloquence, qui ne sont, après tout, que de brillants hors-d'œuvre.
Néanmoins, comme le dit le Ratteux, ce quand il ne s'agit que de louer, d'applaudir, de féliciter, de rendre des actions de grâces, on peut laisser courir sa plume ; on ne risque guère de blesser ceux à qui l'on parle; mais il faut être d'une extrême réserve sur la plaisanterie, parce que souvent un mot qui aurait besoin d'être accueilli avec gaieté arrive dans un moment défavorable et se présente à une personne qui est dans le chagrin et les douleurs. Il est encore plus dangereux d'employer les bons mots ; ils ont presque toujours une teinte de malignité. Il est permis de raconter les bons mots des autres; qu'on tire parti de quelque aventure pour en égayer une lettre, mais que ce soit de manière à rejeter loin de soi tout soupçon de méchanceté. Il ne faut jamais donner d'armes contre soi. w
'S. De la brièveté. — Par la brièveté nous ne voulons pas dire que toute lettre doit être nécessairement courte. Quelquefois on peut avoir à traiter un sujet compliqué qui demande de longues explications. Il serait ridicule de se refuser à entrer dans tous les développements qu'exige Taffaire qu'on se propose d'éclaircir. Une concision extrême nuirait ici à la clarté qui est la première qualité du style épistolaire. Nous voulons seulement indiquer par là qu'une lettre ne doit jamais être diffuse, pleine de verbiage et de divagations. Il y a des jeunes gens qui se croient toujours obligés de remplir au moins leurs quatre pages, bien que le plus souvent ils n'aient à peu près rien à dire. Dans ce cas, il n'est guère possible qu'on ne soit pas long, fatigant , ennuyeux pour la personne à laquelle on écrit. Il faudrait avoir infiniment d'esprit pour échapper à cet écueil, quand on tient à être très-développé et très-étendu , quoiqu'on n'ait que des riens à débiter.
Cependant il est des circonstances où l'on peut être long sans être diffus, c'est quand ou parle le langage du sentiment et qu'on écrit à un parent ou à un ami. Gresset a dit avec beaucoup de vérité :
L'esprit n'est jamais las d'écrire Lorsque le cœur est de moitié.
En général, le sentiment se plaît à discourir. On a toujours à dire à une personne qu'on aime et dont on sait être aimé. Les projets qu'on forme, les espérances qu'on a, les peines qu'on éprouve, les désagréments qu'on reçoit, les épreuves auxquelles on est en butte, tout devient, entre les mains de
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ramitic, l'objet d'une foule de confidences qui ont leur intérêt et leur charme. « Il faut un peu entre bons amis, dit M"'^ de Sévigné, laisser trotter la plume comme elle veut ; la mienne a toujours la bride sur le cou. » C'est en effet le vrai moyen de prouver que l'amitié est sincère et qu'on a toute confiance dans celui avec lequel on converse ainsi.
Dans une lettre d'affaires on ne demande pas non plus une concision extrême. Dans l'intérêt de la clarté on doit entrer dans tous les détails que l'on juge utiles; il vaut mieux dire trop que trop peu. Sous recommanderons sui'tout d'éviter tous les préambules inutiles, tous ces exordes traînants qui sont fastidieux dans une lettre. On peut avoir besoin d'employer une petite précaution oratoire pour s'insinuer dans l'esprit de la personne à laquelle on s'adresse, si on la suppose prévenue contre l'idée qu'on veut lui faire accepter. On peut être obligé de se faire connaître tout d'abord si c'est pour la première fois qu'on entre en correspondance avec quelqu'un ; mais tout cela doit être court, et il faut bien se garder de se perdre dans ces lieux communs qui ne vont à rien précisément parce qu'on veut les faire servir à tout. Le mieux est d'entrer franchement, immédiatement en matière, et de dire dès la première ligne ce qui fait l'objet de la lettre qu'on écrit.
Le plus souvent on fait grâce au style épistolaire des transitions, et l'on en conçoit facilement la raison quand on réfléchit à tous les sujets que l'on est quelquefois obligé de traiter dans une lettre. Souvent il faut parler de mille choses différentes ; si on se donnait la peine de lier toutes ces idées par des
transitions, il faudrait alors étendre indéfiniment ce que l'on veut dire. Ces transitions seraient nécessairement forcées, puisqu'elles auraient pour but d'unir ensemble les idées les plus disparates; le style deviendrait traînant, et la lettre n'aurait plus le même intérêt parce qu'elle serait privée de ce qu'il y a de brusque, d'imprévu dans la conversation. Quelquefois cependant on emploie la transition. Elle est d'un bon effet chaque fois qu'elle se présente d'elle-même et qu'on n'a pas besoin de faire effort pour la trouver. Mais alors il faut qu'elle soit renfermée tout entière dans un mot ou dans une phrase très-courte afin de ne pas refroidir l'intérêt du lecteur.
8. De là manière d'écrire une lettre en général. — Quand on a une lettre à écrire, la première chose à faire c'est de se représenter la personne à laquelle on écrit ; il faut examiner ce qu'on est par rapport à elle ; si o^i est son égal, son supérieur ou son inférieur ; si elle est prévenue contre ce que nous voulons lui dire ; si ces choses sont de nature à lui être agréables ou désagréables; s'il s'agit d'une affaire simple ou compliquée, difficile ou facile; en un mot, se faire une juste idée du but qu'on se propose et des moyens qu'on veut employer pour y parvenir. Ces premières réflexions nous feront d'al3ord connaître le ton que nous devons prendre, le caractère que doit avoir notre style, et nous serons par là même conduits à obtenir une des principales qualités de la lettre, qui est la convenance. Lorsqu'on a plusieurs choses à dire, soit qu'il s'agisse d'exposer des idées réellement diverses, soit qu'on veuille faire valoir divers moyens dans l'intérêt de la même fin, il faut avant
tout se faire en soi-même un petit plan, e-xaminer ce qu'on doit placer au commencement, au milieu et à la lin de sa lettre, et prévoir un peu comment on développera chacune des pensées que Ton veut rendre. Si Ton allait voir quelqu'un et qu'on eût à lui faire plusieurs communications importantes, on devrait se préparer un peu à l'avance afin démettre de Tordre dans ce qu'on a l'intention d'énoncer devant lui. De même, quand on veut écrire une lettre, il faut se recueillir quelques instants et considérer en soi-même comment l'on doit s'y prendre pour éviter toute confusion. C'est en effet l'unique moyen d'arriver à la clarté, qui est la plus importante de toutes les qualités du style épistolaire.
Une fois que par la réflexion on s'est mis ainsi en mesure de respecter les convenances et d'être clair, on peut alors laisser trotter sa plume, comme dit madame de Sévigné , et l'on aura la grâce, l'aisance et le naturel que chacun désire trouver dans une lettre. La brièveté sera aussi la conséquence de l'esprit de méthode qu'on se sera imposé , parce que, quand on s'est fait ainsi à l'avance son plan, on ne peut se perdre dans des divagallons stériles. On réunira donc par là môme toutes les qualités du style dont nous venons de parler.
Quand on a l'habitude d'écrire, on n'a pas besoin de recommencer ses lettres. Du premier jet on arrive à une correction suffisante, et l'on n'est pas obligé de faire une foule de ratures pour s'épargner les fautes d'orthographe et de style. Mais il n'en est pas de même des jeunes gens. Ils doivent s'appliquer à corriger leurs lettres, et prendre la peine de les écrire deux fois, jusqu'à ce qu'ils aient acquis la
faculté d'écrire purement et avec grâce, et jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à éviter ces solécismes et ces barbarismes qui dénotent une éducation négligée et qui ne peuvent que donner une idée peu avantageuse de la personne qui écrit.