DE LWPOLOGUE ET DE LA FABLE
manière plus distincte et plus précise le but moral auquel le fabuliste veut arriver. Tout dans le langage du chêne respire la fierté, l'arrogance et la présomption ; tout dans la réponse du roseau marque la modestie, la douceur, la simplicité. Le lecteur serait charmé de voir l'arbuste vengé par l'humiliation de son orgueilleux interlocuteur; et c'est ce qui arrive à la chute de l'arbre déraciné par le vent, comme les grands de la terre sont renversés par des causes souvent aussi légères. Cette moralité, pour n'être pas résumée en maxime, n'en est pas moins sensible ; elle est répandue partout, et c'est le lecteur lui-même qui la tire.
Elle est vraisemblable. Dès qu'on nous annonce le chêne et le roseau, nous sommes frappés par le contraste du grand avec le petit, du fort avec le faible. Nous serions choqués , si , dans le récit du poète , cette idée se trouvait renversée de manière qu'on accordât la force et la grandeur au roseau et la petitesse avec la faiblesse au chêne. Si l'on suppose que ces deux plantes se parlent , on sent que le chêne doit le faire avec hauteur et confiance, le roseau avec modestie et simplicité. Mais comme il arrive ordinairement que ceux qui prennent le ton haut sont des sots, et que les gens modestes ont raison, on n'est ni surpris ni fâché de voir l'orgueil du chêne abattu, et la modestie du roseau préservée. Les circonstances qui amènent ce dénoûment sont toutes prises dans la nature. L'action est donc \Taisemblable, tant sous le rapport de l'événement que sous celui du caractère et des discours des personnages. Il est aisé de voir encore que l'action réunit le mérite de la brièveté et de la clarté. Point de circonstances qui lui soient étrangères; point de détails
inutiles; de la rapidité dans le dialogue et dans le récit; point de termes impropres ou de phrases équivoques ; partout un style vif, élégant et correct. On voit que la poésie du style n'est point étrangère à Tapologue. La Fontaine veut-il peindre cette espèce de frémissement qu'un vent léger fait courir sur la superficie des eaux? il dit dans la fable que nous venons de citer :
Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau.
Ce mot rider offre la plus parfaite ressemblance. Un vent d'orage, un vent destructeur peut-il être plus poétiquement désigné que dans cet endroit de la même fable ?
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
4. De la fable en prose .^ — La fable, telle que la comprenaient les anciens, était beaucoup plus simple. Le plus célèbre des fabulistes grecs, Esope, a probablement écrit en prose. Ses fables sont généralement très-courtes, mais la forme en est toujours spirituelle et piquante.
Fénelon, qui était si profondément pénétré du génie des anciens, nous a laissé un certain nombre de fables qui sont presque toutes des modèles en ce genre. Nous citerons ici le Loup et le jeune Mouton.
Des moulons étaient en sûreté dans leur parc ; les chiens dormaient, et le berger, à l'ombre d'un grand ormeau, jouait de la flûte avec d'autres bergers voisins. Un loup aflamé vint par les fentes de l'enceinte reconnaître l'état du troupeau. Un jeune mouton sans expérience, et qui n'avait encore rien vu, entra en conversation avec lui. Que venez-vous chercher ici ? dit-il au glouton. L'herbe tendre et fleurie, lui