CHAPITRE I
Des pensées.
t. Des pensées en général. — Avant de parler (lu style, il faut s'occuper des pensées, parce que le style n'est rien par lui-même. S'il a de la force et de la solidité, il doit ces qualités aux pensées qu'il exprime. Sans elles, il n'est composé que de mots plus ou moins sonores, plus ou moins brillants, mais complètement vides. C'est ce qu'on appelle avec raison de la phraséologie.
Par là même que les pensées jouent le principal rôle dans la composition et le discours, il importe donc de se bien pénétrer de leur importance. Comme le disait Boileau :
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Malheureusement il n'est pas possible de donner des règles précises qui apprennent cette science qu'on peut appeler, avec raison, la science des sciences, puisqu'elle renferme toutes les autres. Tout ce qu'on peut faire , c'est d'indiquer les caractères généraux d'après lesquels on distingue les différentes sortes de pensées. Or, on distingue des
pensées vraies, sîmpTes, naïves, délicates, agréables, brillantes, neuves et fortes.
16. Des pensées vraies. — Les pensées vraies sont celles qui sont conformes à leur objet. Quand la conformité est complète, elle produit ce qu'on appelle la justesse de la pensée, c'est-à-dire, que comme les habits sont justes quand ils vont bien au corps et qu'ils sont tout à fait proportionnés à la personne qui les porte, de même les pensées sont justes quand elles conviennent parfaitement aux choses qu'elles représentent. La justesse de la pensée est le propre d'un esprit et d'un talent remarquables qu'on a cultivés avec soin. Sous ce rapport comme sous une foule d'autres, la nature fait beaucoup, mais l'art n'est pas inutile pour nous apprendre à nous renfermer dans de justes bornes.
Plutarque blâme avec raison ce qu'avait dit un historien sur l'incendie du temple d'Ephèse : « Qu'il ne fallait pas s'étonner que ce temple magnifique consacré à Diane eût été brûlé la nuit même qu'Alexandre vint au monde, paTce que la déesse, ayant voulu assister aux couches d'Olympias, fut si occupée qu'elle ne put éteindre le feu. Mais l'illustre écrivain pèche à son tour par exagération, quand il ajoute que cette réflexion est si froide qu'elle aurait suffi pour éteindre l'incendie.
On est naturellement enclin à ce défaut. Les jeunes gens sont presque tous portés à préférer une idée emphatique et extraordinaire à l'idéeviaie et naturelle. Il leur semble qu'ils produisent plus d'efi'et, et c'est précisément le contraire, parce que du moment où l'on s'écarte du vrai, la parole perd tout ce qu'elle avait de force et de solidité.