CAUSES DES PHÉNOMÈNES VITAUX
Dès la plus haute antiquité on a entrevu qu’une grande partie des phénomènes particuliers aux corps vivans ne suivent pas la même marche , ne sont pas soumis aux mêmes lois , que les phénomènes propres aux corps bruts.
On a assigné aux phénomènes des corps vivans une cause particulière. Cette cause a reçu différentes dénominations : Hippocrate la'désignait par phusis (nature); Aristote, principe moteur et générateur ; Ravs^ , Boërhaave , impetum faciens ; van Helmont , archea, Stahl , cime ; d’autres , vis insita, vis vitœ , principe vital , force vitale , etc.
Que signifient toutes ces expressions ? On peut prendre à leur égard deux partis bien différens : les réaliser, en faire des êtres auxquels appartient le pouvoir de produire les phénomènes vitaux, voilà le premier; mais en le suivant ne ressemblerions-nous pas à ces sauvages qui, après avoir grossièrement sculpté une pierre, en font un dieu? Le second parti consiste à reconnaître que ces mots désignent la
cause ou les causes inconnues, et peut-etre à jamais incompréliensibles , des actes de la vie; alors, il faut en convenir, la science n’a guère gagné quand ils ont été inventés.
De toutes les illusions dans lesquelles sont tombés quelques physiologistes modernes, l’une des plus déplorables est d’avoir cru, en forgeant un mot principe vital , CiVi force vitale , avoir fait quelque chose d’analogue à la découverte de la pesanteur universelle.
De meme , disent-ils , que l’attraction préside aux changemens d’état des corps inertes , de meme la force vitale régit les modifications des corps organisés ; mais ils tombent dans une grave erreur , car la force vitale ne peut être comparée à l’attraction ; les lois de cette dernière sont connues , celles de la force vitale sont ignorées. La physiologie en est justement , dans ce moment, au point où en étaient les sciences physiques avant New^ton : elle attend qu’un génie du premier ordre vienne découvrir les lois de la force vitale , de la même manière que INevs^ton a fait connaître les lois de l’attraction. La gloire de ce grand géomètre ne consiste pas à avoir découvert que les corps s’attirent , comme quelques-uns le croient , mais à avoir prouvé , par ses mémorables calculs , que V attractiôn agit en raison directe de la masse , et inverse du carré de la distance.
Ce n’est pas au reste par des spéculations de cabinet qu’un pareil but peut être atteint; une connaissance exacte des sciences physiques, de nombreuses expériences sur les corps vivans sains ou malades , une logique sévère et forte , peuvent seules y faire parvenir.
Avant de commencer l’étude des phénomènes delà vie de l’homme, objet spécial de cet ouvrage , nous avons besoin de faire une remarque générale.
Quels que soient le nombre et la diversité des phénomènes que présente l’homme vivant, il est possible de les réduire, en dernière analyse, à deux principaux, qui sont , la nutrition et l’action vitale. Quelques mots sur chacun de ces phénomènes sont indispensables pour l’intelligence de ce qui suit.
La vie de l’homme et celle des autres corps organisés est fondée sur ce qu’ils s’assimilent habituellement une certaine quantité de matière qu’on nomme aliment. La privation de cette matière pendant un temps limité entraîne nécessairement la cessation de la vie. D’un autre côté , l’observation journalière apprend que le corps de l’homme, de même que celui de tous les êtres vivans ,perd à chaque instant une certaine quantité de la matière qui le compose; c’est même sur la nécessité de réparer ces pertes habituelles que repose le besoin des alimens. De ces deux données , et de quelques autres que nous ferons connaître par la suite, on a conclu avec raison que les corps vivans ne sont point composés de la même matière à toutes les époques de leur existence; les anciens ont été jusqu’à dire que les organes subissent une rénovation totale , et qu’elle s’opère dans l’espace de sept ans. Sans admettre cette idée conjecturale , nous dirons qu’il est extrêmement probable que toutes les parties du corps de l’homme éprouvent un mouvement intestin, qui a pour double effet d’expulser les molécules ( i ) qui ont servi à composerTes organes , et de les remplacer par des molécules nouvelles. Ce mouvement intime constitue la nutrition. Il ne tombe pas sous les sens ; mais ses effets étant palpables , ce serait tomber dans un pyrrhonisme exagéré , que de le révoquer en doute. Il n’est susceptible d’aucune explication ; il ne peut point être rapporté , dans l’état actuel de la physiologie , aux phénomènes que régit l’affinité chimique. Dire qu’il dépend de la sensibilité organique
(1) J’emploie ici le langage usité. S’il ne laissait croire qu’on sait quelque chose là où l’on ne sait véritablement rien , il faudrait convenir qu’il est commode.
et de la conti^actilité organique insensible, ou simplement de la force vitale , c’est exprimer le fait en termes différens sans rien éclaircir. Quoi qu’il en soit , c’est en vertu du mouvement nutritif ou delà nutrition, que les organes du corps de l’homme conservent leurs propriétés physiques , ou en changent. Nos différens organes présentant des propriétés physiques différentes , le mouvement nutritif doit varier dans chacun d’eux.
Indépendamment des propriétés physiques que présentent toutes les parties du corps , il en est un grand nombre qui offrent, soit d’une manière continue, soit à des époques plus ou moins rapprochées , un phénomène que je nomme action vitale. Par exemple, le foie forme continuellement un liquide qu’on nomme hile; il en est de meme du rein pour l’urine. Les muscles , quand ils se trouvent dans de certaines conditions, se durcissent, changent déformé, en un mot, se contractent. Voilà ce que j’entends par actions vitales. Ces actions vitales jouent un rôle très-important dans la vie de l’homme et des animaux, et c’est sur elles que doit se fixer plus particulièrement l’attention du physiologiste.
L’action vitale est dans une dépendance évidente de la nutrition, et réciproquement la nutrition est influencée par l’action vitale. Un organe qui cesse de se nourrir perd en meme temps la faculté d’agir ; les organes dont l’action est le plus souvent répétée, ont une nutrition plus active : au contraire, ceux qui agissent peu ont un mouvement nutritif évidemment ralenti.
Le mécanisme de l’action vitale est ignoré : il se passe , dans l’organe qui agit, un mouvement intime insensible qui n’est pas plus susceptible d’explication que le mouvement nutritif.
Aucune action vitale, quelque simple qu’elle soit, ne fait exception à cet égard.
Tous les phénomènes de la vie peuvent donc se rattacher, en dernière analyse, à la nutrition et à l’action vitale ; mais les mouvernens cachés qui constituent ces deux phénomèhes ne tombant pas sous nos sens, ce n’est pas sur eux que doit porter notre attention ; nous devons nous borner à étudier leurs résultats, c’est-à-dire les propriétés physiques des organes, les effets sensibles des actions vitales, et rechercher comment les uns et les autres concourent à la vie générale.
C’est, en effet, là l’objet de la physiologie.
Pour parvenir à ce but , on partage les phénomènes de la vie en différentes classes ou fonctions.
Les auteurs ont beaueoup varié pour la classification des fonctions. Sans nous arrêter ici à énumérer les différentes classifications adoptées aux diverses époques de la science, ce que d’ailleurs ne comporte pas la nature de cet ouvrage, nous dirons qu’on peut distinguer les fonctions en celles qui ont pour but de mettre l’individu en rapport avec les objets environnan s , en celles qui ont pour objet la nutrition , et en. celles qui ont pour objet la reproduction de l’espèce.
Nous nommerons les premières ,yc»/2cfto/2^ de relations; les secondes , nutritives ^ et les troisièmes, fonctions génératrices.
Lamarche à suivre pour l’étude d’une fonction en particulier n’est pas indifférente. Voici celle que nous croyons d’avoir adopter :
î Idée générale de la fonction.
2°. Circonstances qui mettent en jeu l’action des organes, et que nous appelons excitantes de la fonction.
3°. Description anatomique sommaire des organes qui concourent à la fonction, ou de l’appareil.
If. Etude de chaque action d’organe en particulier.
5°. Résumé général montrant l’utilité de la fonction.
6°. Rapports de la fonction avec celles qui ont été précédemment examinées.
7®. Modifications que présente la fonction, suivant l’âge, le sexe, le tempérament ^ les climats , les saisons , l’habitude.