Partie centrale du cristallin
(Yid. Brewster’s Journal Y", 1 , p. 49.)
tallln doit augmenter l’intensité de la lumière qui se dirige au fond de l’œil , avec d’autant plus d’énergie que la convexité de sa face postérieure est plus considérable. Ce qu’on peut encore ajouter, c’est que la lumière qui passe près de la circonférence du cristallin est réfractée d’une autre manière que la lumière qui passe par le centre (i); que, par conséquent, les mouvemens de resserrement et d’agrandissement de la pupille doivent avoir sur le mécanisme de la vision une influence qui n’a pas échappé à l’attention des physiciens. Cependant le cristallin n’a pas sur la vue l’influence qu’on lui a long-temps attribuée , car cette fonction persiste après l’enlèvement de cette partie par l’opération de la cataracte. Il existe de ce fait une autre preuve déjà fort ancienne : un œil artificiel fait avec une boule de verre sur laquelle on adapte une section d’une autre sphère plus petite, et qu’on remplit ensuite d’eau pour représenter les trois humeurs , agit comme un œil véritable , car il s’y forme des images sur le fond.
La lumière qui est venue frapper la face antérieure du cristallin , ne pénètre pas tout entière dans le corps vitré ; elle est en partie réfléchie. D’un côté , elle retraverse Vhumeuv aqueuse et la cornée, et va concourir à former l’éclat de l’œil; de l’autre, elle tombe sur la face postérieure de l’iris, où elle est absorbée par la matière noire qui s’y trouve; ce qui paraît être nécessaire pour la netteté de la vision. Chez les hommes et les animaux albinos, dont l’iris et la choroïde sont dépourvus de matière noire, la vue est toujours plus ou moins imparfaite (2).
Il est probable qu’il se passe quelque chose de semblable à chacune des couches qui forment le cristallin.
Usage de Vhumeur vitrée.
U humeur vitrée a une force réfringente quelque peu moindre que le cristallin ; par conséquent les rayons de lumière qui , après avoir traversé ce corps , pénètrent dans l’humeur hyaloïde, s’écartent de la perpendiculaire au point de contact.
Son usage relativement à la marche des rayons dans l’œil est donc d’augmenter leur convergence. On pourrait dire que, pour arriver au même résultat, la nature n’avait qu’à rendre le cristallin un peu plus réfringent; mais la présence de l’humeur vitrée dans l’œil a un autre usage bien plus important , c’est d’augmenter de beaucoup l’étendue de la rétine, de permettre à un plus grand nombre d’images de s’y peindre à la fois , et d’agrandir ainsi le champ de la vision.
M. Lehot, ingénieur et physicien instruit , a supposé dans une suite de Mémoires sur la vision , un singulier usage au corps vitré ; il croit que les parois des cellules hyaloïdes sont le lieu de la sensibilité de l’œil pour la lumière. Selon le même auteur les images ne seraient pas de simples surfaces , mais des figures à trois dimensions. Nous sommes obligés d’ajouter que ses preuves sont loin d’être satisfaisantes.
(1) La structure du cristallin pourrait bien avoir pour un de ses avantages de corriger Paberration de sphéricité que présentent les lentilles ordinaires.
(2) Beaucoup de faits ne s’accordent pas avec cette explication. La plupart des animaux remarquables par l’excellence de leur vue , surtout la nuit , les chats , les renards , les chevaux , plusieurs variétés de chiens, certains poissons chasseurs , ont la choroïde et même la face postérieure de l’iris d’une couleur bleue , jaune, verte, plus ou moins éclatante; ces yeux réflètent la lumière comme ceux des chats dans l’obscurité. Ainsi le fond de l’œil de ces animaux est un miroir concave qui renvoie la lumière. D’après la théorie actuelle de la vision, on comprend difficilement comment cet éclat de la choroïde ne nuit pas à la fonction; si dans la construction de nos lunettes on négligeait de noireir les parois internes des tubes, il en résulterait de graves inconvéniens. {Voyez sur ce sujet un Mémoire de Desmoulins, t. IV , p. 89, de mon Journal de Physiologie.)
Ce que nous venons de dire d’un cône de lumière partant d’un point placé dans le })rolongement de l’axe antéro-postérieur de l’oeil , doit être répété pour chaque cône lumineux partant de tous les autres points et se dirigeant vers l’œil , avec cette différence que, dans le premier cas, la lumière tend à se réunir au centre de la rétine, tandis que la lumière des autres cônes tend à se réunir dans des points différons, suivant celui d’où elle est partie. Ainsi les cônes lumineux partant d’en bas se réuniront à la partie supérieure de la rétine ; ceux qui viennent d’en haut se réuniront à la partie inférieure de cette membrane. Les autres rayons suivent une marche analogue; de sorte qu’il se formera au fond de l’œil une représentation exacte de chacun des corps placés devant l’organe , avec cette différence que les images auront une position inverse des objets qu’elles représentent.
Divers moyens sont employés pour s’assurer de ce résultat. On s’est long-temps servi d’yeux construits artificiellement avec du verre qui représentait la cornée transparente et le cristallin, et de l’eau qui représentait les humeurs aqueuse et vitrée. Un autre procédé était généralement employé avant la publication de mon Mémoire sur les images qui se forment aii fond de l’œil. Il consiste à placer au volet d’une chambre obscure l’œil d’un animal ( bœuf, mouton , etc. ) , ayant eu soin d’enlever la partie postérieure de la sclérotique. On voit alors très-distinctement sur la rétine les images des objets , placés de manière à envoyer des rayons vers la pupille.
Je me sers d’un moyen plus facile. Je prends des yeux de lapin, de pigeon, de petif chien , de hibou , de duc, dans lesquels la choroïde et la sclérotique sont à peu près transparentes ; je dépouille exactement leur partie postérieure de la graisse et des muscles qui la recouvrent, et en dirigeant la cornée transparente vers des objets éclairés, je vois assez distinctement les images de ces mêmes objets sur la rétine.
Le procédé que je viens d’indiquer était connu de Malpighi et de Haller. Il en est un qui m’est particulier , et qui consiste à se servir des yeux des animaux albinos , tels que ceux des lapins blancs , des pigeons albinos , des souris blanches ( les yeux des hommes albinos auraient probablement les mêmes avantages ). Ces yeux présentent les conditions les plus favorables pour la réussite de cette expérience : la sclérotique y est mince, et , à très-peu de chose près , transparente ; la choroïde y est également mince , et dès que l’animal est mort , le sang qui la colorait , venant à disparaître , elle devient incapable de mettre d’obstacle bien sensible au passage de la lumière.
La facilité et la netteté avec lesquelles on aperçoit les images en suivant ce procédé, m’ont suggéré l’idée de faire quelques expériences qui pussent confirmer ou infirmer la théorie admise touchant le mécanisme de la vision.
Si l’on fait une petite ouverture à la cornée transparente , et que par là on fasse sortir de l’œil une petite quantité d’humeur aqueuse, l’image n’a plus la même netteté ; il en est de même si l’on expulse de l’œil une certaine quantité d’humeur vitrée par une petite incision faite à la sclérotique : ce qui prouve que les volumes relatifs des humeurs aqueuse et vitrée sont nécessaires à l’intégrité de la vision.
J’ai cherché à déterminer la loi des dimensions de l’image relativement à la distance de l’objet : j’ai trouvé que la grandeur de l’image est sensiblement proportionnelle aux distances. M. Biot a eu la complaisance de constater avec moi ce résultat , qui est d’ailleurs conforme à celui qu’a donné Lecat dans son Traité des Sensations. ( Cet auteur se servait, pour ses recherches, d’yeux artificiels , composés de verre pour représenter la cornée transparente et le cristallin, et d’eau pour remplacer les humeurs aqueuse et vitrée. )
Une chose m’a paru digne de remarque dans ces expériences : en faisant varier la grandeur de l’image par l’éloignement ou le rapprochement de l’objet, jamais on n’aperçoit de différence dans sa netteté ; si ces différences existent, elles ne sont pas sensibles à la vue simple. Au contraire , dès qu’on soustrait quelque peu d’humeur aqueuse, ou vitrée, aussitôt le défaut de netteté devient manifeste.
J’ai pratiqué une petite ouverture à la circonférence de la cornée transparente près de sa jonction avec la sclérotique , et j’ai fait sortir toute rimmeur aqueuse par cette voie ; l’image ( c’était celle de la flamme d’une bougie ) m’a paru , toutes choses égales d’ailleurs , occuper une plus grande place sur la rétine ; elle était aussi moins nette et formée d’une lumière moins intense que l’image du meme corps vue dans l’autre œil de l’animal , que j’avais placé dans un rapport semblable avec la bougie , mais auquel j’avais conservé son intégrité , afin d’avoir un terme de comparaison ; ce qui est conforme à ce que nous avons dit de l’usage de l’humeur aqueuse dans la vision.
Il en est de meme de celui de la cornée ; si on l’enlève en totalité par une incision faite circulairement à l’union de cette membrane avec la sclérotique^^ l’image ne paraît pas changer de dimension , mais la lumière qui la formait perd très-sensiblement de son intensité.
jNous avons dit que la grandeur de l’ouverture de la pupille influait probablement sur le mécanisme de la vision : après avoir enlevé la cornée , il est facile alors d’agrandir la pupille par une incision circulaire faite dans le tissu de l’iris. L’image , en ce cas, paraît aussi s’agrandir.
Comme l’usage du cristallin est d’augmenter l’éclat et la netteté de l’image en diminuant sa grandeur , on doit s’attendre à ce que l’absence de ce corps produise un effet inverse.
Quand on a fait sur un œil l’extraction ou l’abaissement du cristallin par un procédé semblable à l’opération de la cataracte, l’image se forme toujours au fond de l’œil , mais elle s’accroît considérablement ; elle devient au moins quadruple de celle qui se produit sur un œil entier mis dans les mêmes rapports avec l’objet; elle est d’ailleurs mal terminée, et la lumière qui la produit est très-faible.
Enlève-t-on sur un même œil l’humeur acjueuse , le cristallin , la cornée transparente , et ne laisse-t-on ainsi de tous les milieux de l’œil que la capsule cristalline et l’humeur vitrée , il ne se forme plus d’image sur la rétine ; la lumière y parvient bien , mais elle n’y affecte aucune forme en rapport avec celle du corps d’où elle est partie.
La plupart de ces résultats s’accordent avec la théorie de la vision , telle qu’elle est admise aujourd’hui. Il en est un cependant qui s’en éloigne , c’est la netteté de l’image. Quelle que soit la distance de l’objet , en théorie ,il faudrait que l’œil changeât de forme pour que l’image fût nette, ou bien que le cristallin fût porté en avant ou en arrière, suivant les distances (i). Or ici l’expérience est en contradiction
(1) Ces changemens clans la forme de l’œil ou dans la position du cristallin, ont été tour à tour attribués à la compression du globe de l’œil par les muscles droits et obliques , à la contraction du cristallin . à celle des procès ciliaires , etc. M. Simonoff, savant astronome russe , soutient aujourd’hui qu’il n’est pas nécessaire cjuc l’œil change de” forme , pour c]ue l’image conserve sa netteté. Il a déterminé d’abord l’angle que font les rayons réfractés par la cornée du bœuf partant de deux points, dont l’un est placé à 500 millimètres de l’œil, et l’autre à une distance infinie. Cet angle s’est trouvé extrêmement petit. 11 a calculé ensuite la distance des deux points d’intersection des rayons réfractés avec le cristallin, laquelle s’est trouvée 0n'»i,043, si l’ordonnée de la coupe verticale de la cornée, perpendiculaire à l’axe de l’œil est de 5™™, et cette distance est seulement de 0““,009, si cetto ordonnée est de M. Simonoff a admis
pour ce calcul le grand axe de la coupe intérieure du cristallin, selon M. Chaussât {Annales- do Physique et de Chimie, décembre 1812), à 10iiim,6; le petit axeà6,m“3, et l’axe de l’humeur aqueuse à 6 millimètres. '
Dans l’œil de l’homme ces points sont encore plus rapprochés. L’extrême petitesse de la distance des points d’intersection des rayons réfractés avec le cristallin, montre que les rayons de tous les points placés sur l’axe de l’œil depuis la distance de 250 millimètres jusqu’à la distance infinie , suivront dans l’œil presque la même route. D’ailleurs les rayons réfractés parles
32 PiiÉcis Elémentaire
avec la théorie, ce qui fait tomber d’elles-mêmes toutes les explications qu’on a proposées à ce sujet.
On aurait tort cependant de croire que les choses se passent exactement sur le vivant comme sur l’œil de l’animal mort. Il y a une différence très-grande , qui tient à ce que, dans l’animal vivant, la pupille s’agrandit ou se resserre suivant Tintensité de la lumière , et suivant plusieurs autres circonstances que nous allons examiner.
Mouvemens de Viris.
L’ouverture circulaire placée au centre de l’iris , ou la pupille, éprouve de grandes variations dans ses dimensions, tantôt elle est à peine visible, et tantôt elle est presque aussi large que la cornée : dans le dernier cas l’iris semble avoir disparu.
Les circonstances qui accompagnent les mouvemens de la pupille, sont :
10. Les divers degrés d’intensité de la lumière ; plus elle est grande , plus la pupille est contractée; quand par accident un rayon de soleil entre dans l’œil , la pupille se ferme aussitôt ; si, au contraire, nous sommes placés dans un lieu obscur , la pupille est largement ouverte.
2o. Plus un objet que nous regardons est placé près de l’œil, plus l’ouverture de l’iris se rétrécit. Les expériences sur ce point sont délicates , car il faut y distinguer avec soin ce qui dépend des variations d’intensité de la lumière de ce qui est l’effet de la distance de l’objet. La difficulté est ici d’autant plus grande, que tous les changemens de distance sont nécessairement accompagnés de changemens dans l’intensité de la lumière.
3o. La volonté fait contracter la pupille, mais dans des limites assez restreintes; c’est plutôt de légers mouvemens soit de resserrement, soit de dilatation qu’une franche contraction comme celle qui a lieu sous l’influence des différens degrés d’intensité ou d’éclat de la lumière.
L’attention et l’effort que nous faisons pour bien voir de petits objets donnent aussi lieu à la contraction de la pupille. Voici comment je m’en assure : je choisis une personne dont la pupille soit très-mobile , et il y a de grandes différences sous ce rapport entre les hommes, je place une feuille de papier dans une position fixe par rapport à l’œil et à la lumière , et je m’assure de l’état de la pupille ; alors je dis à la personne de chercher, sans faire aucun mouvement de la tête ni des yeux , à lire de très-petits caractères qui sont tracés sur le papier; aussitôt la pupille se contracte, et son resserrement dure autant que l’effort. M. Mille, jeune physiologiste polonais d’une grande espérance , a rendu cette expérience plus rigoureuse : il se sert d’un instrument ingénieux où la distance de l’œil à l’objet est mesurée. Ses résultats s’accordent parfaitement avec les miens.
Le bord supérieur de la pupille du cheval est garni de franges noires que les vétérinaires nomment grains de suie : leurs usages sont ignorés. Les oiseaux paraissent agrandir ou fermer la pupille à volonté.
Pour que l’iris se meuve, et que son ouverture se contracte, il faut que la lumière
surfaces en passant à travers les trois milieux de l’œil se rapprocheront encore plus , de manière qu’ils viendront frapper la rétine dans le même point , ou du moins la distanee des points d’intersection à l’axe de l’œil sera infiniment petite , tellement qu’elle ne surpassera jamais l’épaisseur de la rétine. Aussi il n’est pas nécessaire de supposer un déplacement du cristallin; la netteté de la vision des objets placés depuis 250 millimètres jusqu’à l’infini, ne dépend que de leur diamètre apparent et delà transparence de l’air interposé. {Voyez mon Jovrnalde Physiologie, tom. IV.)
pénètre dans l’œil; le fluide lui-même , dirigé sur l’iris, n’y détermine aucun mouvement.
L’irritation de l’iris avec la pointe d’une aiguille à cataracte ne détermine non plus aucun mouvement sensible dans cette membrane, comme je m’en suis assuré par l’expérience.
MM. Fowler et Rinbold ont reconnu que l’excitation galvanique , dirigée sur l’œil de l’homme et des animaux , détermine la contraction de l’iris. Nysten dit avoir déterminé le même effet sur des cadavres des suppliciés peu de temps après la mort. Je n’ai jamais eu l’occasion de répéter cette expérience. Sur l’homme vivant il y a en effet contraction par le galvanisme , mais elle diffère beaucoup de la contraction que le galvanisme produit dans les muscles ; il n’y a aucun raccourcissement brusque, mais un resserrement lent et gradué. Appliqué directement à l’iris après la mort , le galvanisme n’y excite pas la raoindrquapparence de contraction.
Si l’on coupe le nerf optique sur iin animal vivant, la pupille devient immobile et élargie; il en est de même sur les chiens et les chats quand on coupe la cinquième paire. Sur les lapins et les cochons-d’Inde , au contraire , la pupille se contracte par l’effet de la section de ce dernier nerf. La section des nerfs ciliaires fait aussi cesser les mouveinens de la pupille, et M. H. Mayo s’est assuré que sur les oiseaux la division de la troisième paire produit aussi l’immobilité de la même ouverture. Ainsi les mouvemens de l’iris sont soumis à l’influence nerveuse d’une manière beaucoup plus compliquée que ceux d’aucun autre organe contractile, puisqu’ils dépendent à la fois de trois nerfs , la deuxième, la troisième et la cinquième paire. Cependant la disposition des fibres de cette membrane , l’effet de la volonté sur sa contraction, et la manière brusque et subite dont celle-ci arrive dans certains cas semble la confondre avec le mouvement musculaire ; mais elle en diffère essentiellement , comme on a vu , en ce qu’elle ne peut être excitée par aucune irritation directe.En outre, le galvanisme n’excite, après la mort , aucun mouvement dans les fibres de l’iris. Concluons que les mouvemens de la pupille sont analogues , mais non semblables aux mouvemens musculaires (i).
Les nerfs ciliaires de l’homme viennent de deux sources : les uns, plus nombreux, naissent du ganglion ophthalmique; les autres directement du nerf nasal. Il est probable cjue les premiers président à la dilatation, les seconds à la contraction de l’iris ; mais rien n’est encore suffisamment prouvé sur ce point. {^Voyez mon Journal de Physiologie , t. IV.)
U sages des mouvemens de la pupille.
Les mouvemens de la pupille influent sur la vision de diverses manières :
I®. Ils modifient la quantité de lumière qui entre dans l’œil ;
2°. Ils influent sur le nombre et la netteté des images qui se forment au fond de l’œil ; ^
3®. Il assurent la vision distincte à des distances différentes.
Nous allons examiner succinctement chacun de ces effets.
A. D’abord il est facile de comprendre les avantages des mouvemens de la pupille
(l)On a observé que, chez les individus affaiblis par les excès vénériens , la pupille est trèslarge , ainsi que chez les personnes qui ont des vers intestinaux, un engorgement abdominal, une hydrocéphale, etc.; qu’une application de quelques heures de plantes narcotiques sur la conjonctive, et particulièrement de belladone, dilate la pupille; que souvent, dans les affections cérébrales, la pupille est très-élargie ou très-contractée. Les mouvemens de la pupille sont en général un indice sûr de la sensibilité de la rétine. La considération des mouvemens et de l’état de la pupille est donc fort utile en médecine.
fri rapport avec ITntensilé de la lumière ; trop vive, elle blesserait l’œil si l’entrée de celui-ci ne pouvait se fermer presque entièrement pour ne livrer passage qu’à la quantité de lumière nécessaire à la vue, mais insuffisante pour blesser l’organe; encore ce but n’est-il pas atteint si la lumière est très-vive : tout le monde sait qu’on ne ])eut regarder le soleil sans avoir la vue troublée, et sans éprouver une impression douloureuse.
La même chose a lieu quand nous passons d’une obscurité où nous avons séjourné quelque temps à la simple clarté du jour; nous sommes éblouis et nous éprouvons une sensation analogue à celle que produit une lumière très-vive; dans ce cas la pupille est fortement contractée.
Sommes-nous plongés dans l’obscurité , la pupille est largement ouverte, afin que l’œil puisse profiter du peu de lumière répandue dans l’espace ; en effet , après quelque temps de séjour dans un lieu obscur, où d’abord nous étions dans les ténèbres, nous parvenons à entrevoir les objets , et bientôt nous les distinguons , autant qu’il nous est nécessaire ; mais il faut que la pupille se maintienne aussi grande que possible.
B. Quand nous voulons regarder avec attention un petit objet, la pupille diminue. Il y a ici un double avantage ; d’abord , le rétrécissement de l’ouverture de l’œil restreint le nombre des objets peints sur la rétine , et l’attention de l’organe est d’autant moins détournée; ensuite il est connu qu’une image formée dans une chambre obscure est d’autant plus nette , et par conséquent d’autant plus visible, toutes choses d’ailleurs égales , que l’ouverture qui donne entrée à la lumiQ'e est plus petite.
Selon M. Mille ce résultat est en partie causé par la diffraction qui s’opère sur le bord de la pupille au moment où la lumière la traverse (i).
C. Un objet est-il éloigné de nous , importe-t-il de le voir distinctement, l’attention que nous mettons à le regarder est accompagnée de la dilatation de la pupille , effet qui est cependant subordonné à l’intensité de la lumière qui entre dans l’œil.
D. Concluons de ce qui précède, que les mouvemens de la pupille ont pour résultat général de mettre l’œil en rapport avec les divers degrés d’intensité de la lumière qui entre dans l’œil et avec la distance des objets. C’est dans ces mouvemens, et non dans des déplacemens ou des contractions du cristallin , qu’il faut chercher la raison par laquelle nous voyons distinctement un même objet à des distances différentes.
Pour rendre ce fait évident, il faut injecter une goutte de solution aqueuse d’extrait de belladone entre les paupières ; au bout de quelques heures la pupille est dilatée et immobile, état singulier, qui se soutient plusieurs jours. Il est facile alors de juger de l’influence des mouvemens de l’iris sur l’usage habituel de la vue et par conséquent sur l’ajustement raynde de l’œil pour la vision à différentes distances. Ces résultats sont d’autant plus aisés à vérifier, qu’en appliquant la belladone à un seul œil , on se sert de l’autre par comparaison. Voici les résultats qui ont été obtenus par tous ceux qui ont répété ces curieuses expériences :
lo. Aussitôt que la pupille est dilatée et immobile, les objets paraissent confus et enveloppés de nuages;
2.°. En employant une lentille ordinaire, on reconnaît que le foyer de l’œil en expérience est deux fois plus long que celui de l’œil qui est resté dans son état ordinaire.
3». A mesure que l’effet de la belladone diminue , c’est-à-dire que l’iris reprend ses mouvemens, toutes les altérations de la vue disparaissent (2).
(1) Voyez sur cette question neuve en optique , le savant mémoire que ce médecin a inséré dans mon Journal de Physiologie , t. IV.
(2) J’ai fait dernièrement cette expérience sur un jeune homme miope. Dès que la pupille a été dilatée la vue s’est beaucoup alongée, et de plus il ne pouvait voir distincteineat qu’à une distance fixe : en deçà ou au-delà fout devenait trouble et nuageux.
SI la pupille est dilatée et immobile par toute autre cause que l’action de la belladone , comme par exemple à la suite de certaines maladies, les modifications de la vue sont semblables à celles que je viens de signaler.
S. E. Home a cité le cas d’un homme qui, à la suite d’une paralysie, perdit pour toujours la faculté d’adapter ses yeux aux différens objets. Par exemple , il lui était impossible de lire; tous les caractères étaient confus; il distinguait, au contraire, une é^ngle à dix pieds. “
Usage de la choroïde.
La choroïde sert principalement à la vision, par la matière noire dont elle est imprégnée, et qui absorbe la lumière immédiatement après qu’elle a traversé la rétine. On peut regarder comme une confirmation de cette opinion ce qui arrive aux individus chez lesquels quelques-uns des vaisseaux de cette membrane deviennent variqueux : les vaisseaux dilatés chassent la matière noire qui les revêtait , et toutes les fois que l’image de l’objet tombe sur le point de la rétine correspondant à ces vaisseaux , l’objet paraît taché de rouge.
L’état de la vision chez l’homme et chez les animaux albinos , où la choroïde et l’iris ne sont point colorés en noir, vient encore à l’appui de cette assertion : chez : eux, la vision est extrêmement imparfaite ; pendant le jour, ils voient à peine de ma- 1 nière à pouvoir se conduire.
Mariote, Lecat, et quelques autres, ont attribué à la choroïde la faculté de sentir la i lumière. Cette idée est complètement dénuée de preuves (i).
Usages des procès ciliaires.
On n’a que des données très-vagues sur les usages des procès ciliaires. En géné- ! ral, on les croit contractiles; mais les uns pensent qu’ils sont destinés aux mouve- I mens de l’iris, les autres, à porter le cristallin en avant. M. Jacobson dit qu’ils ont ' pour usage de dilater les ouvertures que , selon lui , présente antérieurement le ca- ! nal goudronné, de manière à donner entrée dans ce canal à une portion d’humeur I aqueuse, ce qui aurait pour résultat le déplacement du cristallin. Quelques personnes croient aussi que les procès ciliaires sont les organes sécréteurs de la matière noire 1 de la face postérieure de l’iris et de la choroïde, ou même d’une partie de l’humeur aqueuse.
M. Edwards, dans un mémoire sur l’anatomie de l’œil, vient d’annoncer qu’ils contribuent principalement à la sécrétion de l’humeur aqueuse (2). M. Pvibes a émis la même opinion ; il ajoute que les procès ciliaires entretiennent la vie et le mouvement dans le cristallin et l’humeur vitrée. H y a cependant des animaux qui n’ont pas de procès ciliaires, et chez lesquels ces humeurs existent. Haller pense qu’ils ont pour usage de maintenir le cristallin dans la position la plus avantageuse. Selon cet anatomiste , ils adhèrent à la capsule cristalline tant par leur pointe que par leur côté postérieur, au moyen delà matière noire dont ils sont recouverts. Pour être vrais disons qu’on ignore les usages et même les propriétés vitales de ces parties.
(1) Un grand nombre d’animaux, dont la vue est excellente, ont la choroïde revêtue de couleurs vives et nacrées. ( Voyez un mémoire de M. Desmoulins, Journal de Physiologie ^ lom. IV.)
(2) Le célèbre Th. Young, secrétaire de la Société royale de Londres, a émis une opinion analogue à celle de M. Edwards, il y a déjà quelques années. {Voyez les Transactions philosophiques.)
RR
Action de la rétine.
Si nous parlons ici isolément de Taction de la rétine dans la vision, c’est pour faciliter l’étude de cette fonetion; dans la réalité, il n’est pas possible de séparer l’action de cette partie de celle du nerf optique , et encore moins de l’action du cerveau et de la cinquième paire, selon mes dernières expériences sur ce sujet.
L’action de la rétine est une action vitale; le mécanisme en est complètement inconnu.
La rétine reçoit l’impression de la lumière quand celle-ci est dans certaines limites d’intensité. Une lumière trop faible n’est point reconnue par la rétine ; une lumière trop forte la blesse, et la met hors d’état d’agir.
Quand une lumière trop vive a frappé tout-à-coup la rétine, l’impression se nomme éblouissement ; et , dès lors , la rétine est pour quelques instans incapable de reconnaître la présence de la lumière. C’est ce qui arrive quand on cherche à regarder fixement le soleil.
Lorsqu’on est resté long-temps dans l’obscurité, une lumière, même faible, produit l’éblouissement.
Si la lumière est excessivement faible, et si malgré cela nous voulons voir les objets, la rétine se fatigue beaucoup, et l’on éprouve bientôt un sentiment douloureux dans Torbite et même dans la tête.
Une lumière dont l’intensité n’est pas très-forte, mais qui agit pendant un certain temps sur un point déterminé de la rétine, finit par la rendre insensible dans ce point. Lorsque nous regardons pendant quelque temps une tache blanche située sur un fond noir, et qu’ensuite nous transportons notre vue sur un fond blanc, nous croyons y voir une tache noire; c’est parce que la rétine est devenue insensible dans le point qui précédemment a été fatigué par la lumière blanche.
Réciproquement, après que la rétine a été quelque temps sans agir dans un de ses points, tandis que les autres agissaient, le point qui est resté en repos devient d’une sensibilité beaucoup plus grande, ce qui fait paraître les objets comme s’ils étaient semés de points brillans. On explique de cette manière pourquoi, après avoir longtemps regardé une tache rouge , les corps blancs nous paraissent tachés de vert : dans ce cas, la rétine est devenue insensible au rayon rouge, et l’on sait qu’un rayon de lumière blanche dont on soustrait le rouge produit la sensation du vert.
Il arrive des phénomènes analogues lorsqu’on a long-temps regardé fixement un corps rouge ou de toute autre couleur, et qu’on regarde ensuite des corps blancs ou diversement colorés.
Par l’effet d’un instinct admirable , nous connaissons la direction de la lumière qui pénètre la rétine; il semble que nous établissions en principe que la lumière marche en ligne droite , et que cette ligne est la prolongation de celle que suivait la lumière avant de pénétrer dans la cornée. Aussi toutes les fois que la lumière, avant d’arriver à l’œil, a été modifiée dans sa marche normale en ligne droite, nous ne reeevons plus par l’œil que des données inexactes. C’est en grande partie de cette cause que naissent les illusions de la vue.
La rétine peut recevoir à la fois des impressions dans chacun des points de son étendue , mais alors les sensations qui en résultent sont peu exactes. Elle peut n’être affectée que par l’image d’un ou de deux objets , quoiqu’un plus grand nombre vienne s’y peindre ; la vision est alors plus nette (i).
(l)Dans le oiseaux de haut vol, dont la vue a toujours été signalée comme ayant une grande puissance, puisque de la région des nuages ils aperçoivent leur proie et se précipitent sur elle,
La partie centrale de la membrane paraît jouir d’une sensibilité plus exquise que le I reste de son étendue ; aussi est-ce sur cette partie centrale que nous faisons tomber ' l’image quand nous voulons regarder un objet avec attention.
Est-ce seulement par le simple contact que la lumière agit sur la rétine , ou bien ; faut-il qu’elle traverse cette membrane? La présence de la choroïde dans l’œil , ou ; plutôt de la matière noire qui la revêt , doit faire pencher vers la seconde opinion.
Le point de la rétine qui correspond au centre du nerf optique , est donné par les physiciens comme insensible à l’impression de la lumière. Je n’en connais aucune preuve directe suffisante.
Tout ce qui vient d’être dit est exact comme phénomène de vision ; mais en affirmant qu’ils dépendent de la rétine , nous serions loin d’être rigoureux ; et plusieurs faits nouveaux , dont la science vient de s’enrichir , nous le démontrent.
D’abord les physiologistes se sont accordés pour regarder la rétine comme la partie la plus sensible du système nerveux; cette sensibilité est tellement exquise , disentils , que le simple contact d’une fluide aussi subtil que l’est la lumière , peut y produire une impression. J’ai reconnu , par l’expérience , que la sensibilité de la rétine est au contraire obscure , si elle existe. En enfonçant dans l’œil une aiguille à catai racte, par la face postérieure de l’organe , les déchirures, les piqûres de la rétine ne produisirent que peu ou point d’effet. Le simple contact d’un corps mousse sur 1 la conjonctive produit une sensation beaucoup plus vive. Ainsi , bien loin que la j rétine soit le prototype des organes sensibles , sa sensibilité peut être mise en ] doute (i).
I la rétine présente un grand nombre de plis perpendiculaires à sa surface. Ces plis font des I saillies de plusieurs lignes dans l’humeur hyaloïde. Peut-être donnent-ils à l’oiseau la faculté Ij de voir distinctement de loin et de près ; car, par un très-léger mouvement de la totalité de ' l’œil, l’animal peut faire tomber l’image sur des points plus ou moins éloignés du cristallin : i alors le foyer de celui-ci peut varier dans une étendue assez considérable. Les oiseaux qui I volent peu ne présentent pas ces plis. Tous les oiseaux ont en outre un organe qui n’existe point I dans les autres animaux , je veux parler du 'peigne, organe membraneux, noir comme la choroïde, qui part obliquement du fond de l’œil , et va à travers la partie centrale de l’humeur j vitrée s’attacher à la face postérieure du cristallin. Les usages de ce peigne sont ignorés. J’ai 1! tenté quelques essais sur cet organe. J’ai remarqué que si on le coupe , la cornée n’est plus attirée au dedans de l’œil après la mort de l’oiseau : d’où je conclus que durant le vie le peigne I tire en arrière le cristallin et la cornée, et peut ainsi modifier la courbure de cette dernière et I faire varier la position du cristallin.
(1) Je me suis nombre de fois assuré sur des animaux que les piqûres, les déchirures de la I rétine ne donnent lieu à aucun indice de douleur ; j’ai vérifié sur l’homme, en opérant la cata- ! racte par abaissement, que la présence et la pression de la pointe de l’aiguille sur la rétine n’y I produit aucune sensation. Si je n’avais vu le résultat qu’une ou deux fois, je pourrais encore en
douter ; mais je l’ai observé et je l’ai montré à la clinique de mon hôpital assez souvent pour qu’il ne me reste aucune incertitude sur sa réalité.
Il y a plus, les points seuls qu’oecupe la rétine sont insensibles, car si en parcourant le fond i de l’œil avec l’aiguille à cataracte on la porte en avant , et que l’on touche à l’iris, aussitôt le ma-
I lade manifeste de la douleur. Aussi l’iris est sensible et la rétine ne l’est pas. L’insensibilité de
I la rétine est un des faits les plus remarquables sous le point de vue philosophique. Il met dans
I tout son éclat la supériorité de la méthode expérimentale sur celle qui ne veut employer que le
! simple raisonnement, et qui se persuade qu’en raisonnant juste on arrive à tout. Quelle déduc¬
tion plus logique que celle de la grande sensibilité de la rétine ! la membrane qui est sensible au choc de la lumière doit être très-douloureusement affectée par le contact grossier et brutal I en quelque sorte d’un corps solide, et si elle était piquée, transpercée, la douleur serait inexprimable ! Tout cela est vrai selon notre raisonnement, et certes ceux qui concluaient ainsi l’exquise sensibilité de la rétine, ne donnaient pas preuve d’un faux jugement. Eh bien ! une i seule expérience renverse et détruit cette logique en apparence très-sévère. Combien de raisonnemens semblables disparaîtront à mesure que la physiologie expérimentale fera des progrès. Concluons ; Quelque soit le degré de prohahilité d’un fait, ne négligeons jamais de le vérifier par l’expérience.
Mais elle est au moins l’agent nerveux destiné à recevoir les impressions delà part de la lumière ? D’après les idées qui ont régné jusqu’ici, il est difficile de comprendre comment une pareille question peut être posée.
Cependant, mes expériences montrent que rien n'est plus naturel. J’ai coupé la cinquième paire sur un animal ; aussitôt il a perdu la vue du meme côté. J’ai coupé celle du côté opposé, l’animal est devenu immédiatement aveugle. La lumière du jour , ni même une lumière artificielle très-forte, concentrée avec une loupe , ne donnent plus aucun indice d’impression.
On ne saurait croire le trouble que ce résultat , constaté un grand nombre de fois , jeta d’abord dans mon esprit. Serait-il possible, me disais-je, que la rétine ne fut pas le principal organe de la sensibilité de l’œil, pour la lumière? Serait-ce par hasard le nerf de la cinquième paire? Pour m’en assurer, je coupai le nerf optique à son entrée dans l’œil ; si le nerf de la cinquième paire ou tout autre pouvait sentir la lumière , la section que j’avais faite ne devait pas s’y opposer. Mais il en fut autrement ; la vue fut complètement abolie , ainsi que toute sensibilité, pour la lumière la plus forte, même celle du soleil , concentrée au moyen d’une loupe.
Je voulus soumettre à cette dernière épreuve un animal dont la cinquième paire seule était coupée; je reconnus aisément qu’en faisant brusquement passer l’œil de l’ombre à la lumière directe du soleil, il y avait impression , car les paupières se fermaient. Toute sensibilité n’est donc pas perdue dans la rétine, par la section de la cinquième paire; mais il n’en reste qu’une faible partie , et cette membrane ne peut concourir à la vue que sous l’influence d’un autre nerf. Nous verrons plus tard qu’il en est à peu près de même pour deux autres sens.
Action du nerf optique.
Il est yjrobable que le nerf optique transmet au cerveau , dans un instant indivisible , l’impression que la lumière fait sur la rétine; mais l’on ignore absolument par quel mécanisme.
Le nerf optique, soumis à l’expérience, offre les mêmes propriétés que la rétine, avec laquelle il se continue. Il est insensible aux piqûres , sections , lacérations , et son action dans la vue est sous la dépendance de la cinquième paire.
Quant à son entrecroisement avec celui du côté opposé , nul doute qu’il n’existe ; les faits que j’ai rapportés sont, je pense, démonstratifs (i).
Cette disposition anatomique doit sans doute avoir une grande influence sur la transmission des impressions reçues par les yeux ; mais c’est encore là un point sur lequel il est difficile de faire des conjectures qui aient un certain degré de probabilité.
Action simultanée des deux yeux.
Quoi qu’on en ait pu dire à diverses époques , et quelques efforts qu’ait faits dan;
(l) M. Poiiillet , dans le Traité de Physique qu’il vient de publier , ne partage pas ee sentiment; il eroit que ce qui peut être vrai pour les animaux pourrait ne pas l’être pour l’homme , et que Wollaston n’a jamais parlé que de ce dernier. A cela je dirai que pour des dispositions anatomiques du genre de celles dont il est ici question, l’homme ne diffère pas des mammifères ; j’ajouterai qu’ayant eu l’occasion de faire mes objections, en Angleterre, au savant physicien dont le monde intellectuel déplore la perte à tant de litres , il ne parut pas douter que, si la section de la décussation sur la selle turcique produisait la cécité, il ne fallût en conclure l’entrecroisement total et non partiel.
Je ne crois pas qu’il ait insisté sur sa conjecture depuis la publication de mes expériences.
ces derniers temps M. Gall pour prouver qu’on ne voit jamais que d’un œil, il est démontré non-seulement que les deux yeux concourent en meme temps à la vision, mais encore qu’il faut absolument qu’ils agissent ainsi pour certains actes très-importans de cette fonction. Il est des cas cependant où il est avantageux de n’employer qu’un seul œil : par exemple, quand il s’agit de juger sainement de la direction de la lumière ou de la situation des corps par rapport à nous. C’est ainsi que nous fermons un œil pour tirer un coup de fusil , pour disposer une suite de corps de niveau sur une ligne droite , etc.
Il est encore une circonstance où il est fort avantageux de n’employer qu’un œil, c’est lorsque les deux organes sont inégaux, soit en force réfringente, soit en sensibilité. C’est aussi pour la même raison que nous fermons un œil quand nous nous servons d’une lunette.
Mais, ces cas exceptés, il est de la plus grande importance de se servir des deux yeux à la fois. Voici une expérience qui m’est particulière, et qui me semble prouver que les deux yeux voient à la fois un même objet.
Recevez dans une chambre obscure l’image du soleil sur un plan, prenez des verres assez épais , et dont chacun présente une des couleurs du prisme , mettez-les devant les yeux ; si vous avez la vue bonne et surtout les yeux égaux en force, l’image du soleil vous paraîtra d’un blanc sale, quelle que soit la couleur des verres cj[ue vous employiez. Si l’un de vos yeux est beaucoup plus fort que l’autre, vous verrez l’image du soleil de la couleur du verre qui est placé devant l’œil le plus fort. Ces résultats ont été constatés en présence de M. Tillaye fils, dans le cabinet de physique de la Faculté de Médecine.
Un même objet produit donc réellement deux impressions, et cependant le cerveau n’en perçoit qu’une. Pour cela il faut que les mouvemens des deux yeux soient en harmonie. Si à la suite d’une maladie le mouvement régulier des yeux n’existe plus, nous recevons deux impressions d’un même objet, ce qui constitue le strabisme. On peut aussi à volonté recevoir deux impressions d’un même corps ; il suffit pour cela de rompre volontairement riiarmonie du mouvement des yeux.
Estimation de la distance des objets.
La vision résulte essentiellement du contact de la lumière sur la rétine, et cependant nous rapportons toujours la cause de la sensation aux corps d’où part la lumière, et qui sont souvent fort éloignés. Il est évident c]ue ce résultat ne peut être que l’effet d’un travail intellectuel.
Nous jugeons bien différemment de la distance des corps suivant le degré de cette distance ; nous en jugeons sainement lorsqu’ils sont ])rès de nous; il n’en est pas de même lorsqu’ils sont un peu éloignés : alors nos jugemens sont souvent erronés; maislorscpie les objets sont dans un grand éloignement, nous sommes constamment dans l’erreur.
L’action réunie des deux yeux est absolument nécessaire pour juger exactement de la distance, comme le prouve l’expérience suivante :
Suspendez à un fil un anneau , adaptez à l’extrémité d’une longue baguette un crochet qui puisse facilement entrer dans cet anneau; placez-vous à une distance convenable, et cherchez à y introduire ce crochet: en vous servant des deux yeux, vous réussirez facilement à chaque coup; mais si vous fermez un œil et que vous veuillez enfiler l’anneau, vous n’y réussirez plus ; le crochet ira au-delà ou restera en-deçà, et ce ne sera que par hasard ou en tâtonnant long-temps que vous y parviendrez. Les personnes qui ont les yeux d’une force très-inégale ne réussissent pas dans celte expérience, même lorsqu’elles se servent des deux yeux.
Qu’une personne perde un œil par un accident , il se passera quelquefois un au avant qu’elle puisse juger sainement de la distance des corps placés près
d’elle (i). En général, les personnes qui n’ont qu’un œil jugent beaucoup moinsbien de la distance. La grandeur de l’objet, l’intensité de la lumière qui en part , la pré-^ sence des corps intermédiaires, etc. , influent beaucoup sur le jugement que nous portons relativement à la distance.
Nos jugemens sont beaucoup plus exacts quand les objets sont placés sur le meme plan que nous. Lorsque nous regardons dû haut d’une tour les objets situés en bas, il nous paraissent plus petits que s’ils se trouvaient, à la même distance , sur un plan horizontal. Il en est de même lorsque nous regardons des objets placés audessus de nous. Delà la nécessité de donner un volume considérable aux objets qu’on veut mettre au haut des édifices, et qui sont destinés à être vus de loin. Plus un objet a de petites dimensions , plus il doit être placé près de l’œil pour être vu distinctement. Aussi ce qu’on appelle point de vue distinct , est-il très-variable ; on voit distinctement un cheval à dix mètres, et on ne verrait pas de même un oiseau à cette distance. Si je veux examiner le poil ou la plume de ces animaux , l’œil la besoin d’en être très-près. Cependant un même objet peut-être vu distinctement à des distances différentes ; par exemple , il est différent à beaucoup de personnes de placer le livre qu’elles lisent à un pied ou à deux pieds de l’œil ; l’intensité de la lumière qui éclaire un objet influe beaucoup sur la distance à laquelle il peut être vu distinctement.
Estimation de la grandeur des corps.
La manière dont nous arrivons à juger sainement delà grandeur des corps, dépend bien plus de l’intelligence et de l’habitude que de l’action même de l’appareil de la vision.
Nous établissons nos jugemens relativement aux dimensions des corps sur lagran^ deur de l’image qui se forme au fond de Tœil , sur l’intensité de la lumière qui part de l’objet, sur la distance où nous croyons qu’il est placé , et surtout sur l’habitude que nous avons de voir des objets semblables. C’est pourquoi on juge difficilement de la grandeur d’un corps qu’on voit pour la première fois, quand on n’en apprécie pas la distance. Une montagne que nous voyons de loin pour la première fois nous parait en général beaucoup plus petite qu’elle ne l’est réellement; c’est que nous la croyons près de nous , tandis qu’elle en est encore très-éloignée.
Au-delà d’une distance un peu considérable , nous tombons dans une illusion que le jugement ne peut détruire. Les objets nous paraissent infiniment plus petits qu’ils ne le sont réellement : c’est ce qui nous arrive pour les corps célestes.
Estimation du mouvement des corps.
Nous jugeons du mouvement d’un corps par celui de son image sur la rétine, par les variations de grandeur de cette image, ou, ce qui revient au même, par le changement de direction de la lumière qui parvient à l’œil.
Pour que nous puissions suivre le mouvement d’un corps , il ne faut pas qu’il soit déplacé trop rapidement, car alors nous ne l’apercevrions pas ; c’est ce qui arrive pour les projectiles lancés par la poudre, surtout quand ils passent près de nous. Quand ils se meuvent loin de nous, comme ils envoient beaucoup plus long-temps de la lumière dans l’œil, parce que le champ de la vision est plus grand , il nous est plus facile de les apercevoir. Pour juger sainement du mouvement des corps, il ne faut pas être soi-même en mouvement.
(l) J’ai eu occasion de voir, à cet égard, un cas très-reraarquable. La personne qui avait perdu un œil fut, pendant plusieurs mois, obligée de tâtonner pour saisir un corps placé à sa portée.
Nous apercevons difficilement le déplacement des corps qui s’éloignent ou qui s’approchent de nous , quand ils sont à une distance considérable. En effet, nous ne jugeons dans ce cas du mouvement du corps que par la variation de la grandeur de l’image. Or, cette variation étant infiniment petite , puisque le corps est très-éloigné, il nous est très-difficile et quelquefois meme impossible de l’apprécier.
En général, nous reconnaissons très-difficilement, quelquefois même nous ne pouvons reconnaître, le mouvement des corps qui se déplacent avec beaucoup de lenteur, soit que cet effet dépende de la lenteur réelle du mouvement, comme dans le cas de l’aiguille d’une montre, soit qu’il résulte de la lenteur du mouvement de l’image sur la rétine, comme cela a lieu pour les astres et les objets très-éloignés de nous.
Des illusions d’optique.
D’après ce que nous venons de dire sur la manière dont nous jugeons de la distance, de la grandeur et du mouvement des corps, il est aisé de voir que. souvent la vue nous induit en erreur.
Ces erreurs sont connues en physique et en physiologie sous le nom d* illusions cV optique. En général, nous jugeons assez bien des corps placés près de nous, mais nous nous trompons ordinairement à l’égard de ceux qui sont dans le lointain.
Les illusions dans lesquelles nous tombons relativement aux objets voisins tiennent, soit à la réflexion , soit à la réfraction que subit la lumière avant d’arriver à l’œil, et à celte loi que nous établissons Instinctivement, savoir, que la marche de la lumière se fait toujours en ligne droite. C’est à cette cause qu’il faut rapporter ces illusions occasionées par les miroirs : nous voyons les objets derrière les miroirs plans, justement dans le prolongement du rayon qui arrive à l’œil. A cette cause se rapporte de même l’accroissement ou la diminution apparente du volume d’un corps que nous regardons à travers un verre : si celui-ci fait converger les rayons, le corps nous paraîtra plus gros; s’il les fait diverger, l’objet nous semblera plus petit. L’usage de ces verres produit encore une autre illusion : les objets paraissent entourés des couleurs du spectre solaire, parce que les surfaces du verre, n’étanl point parallèles , décomposent les rayons lumineux à la manière du prisme.
Les objets éloignés nous causent sans cesse des illusions auxquelles nous ne pouvons nous soustraire, parce qu’elles résultent de certaines lois qui régissent l’économie animale. LFn objet nous semble d’autant plus près de nous que son image occupe un espace plus considérable sur la rétine , ou que la lumière qui en part a plus d’intensité. De deux objets de volume différent , également éclairés et placés à égale distance , le plus grand paraîtra le plus près , à moins de circonstances particulières qui puissent faire juger sainement de la distance. De deux objets d’un volume égal et placés à une égale distance de l’œil, mais inégalement éclairés, le plus éclairé paraîtra le plus près; il en serait de même si les objets étaient à des distances inégales, comme on peut s’en convaincre en regardant une file de réverbères : s’il s’en trouve un parmi eux dont la lumière soit plus intense , il paraîtra le premier de la file, tandis que celui qui est réellement le premier paraîtra le dernier s’il est le moins éclairé.
Un même objet, vu sans intermédiaire, nous semble toujours plus près que lorsqu’il se trouve entre notre œil et lui des corps qui peuvent influencer le jugement que nous portons sur sa distance.
Quand notre œil est frappé par un objet éclairé , tandis que ceux qui l’entourent sont dans l’obscurité, cet objet ])araît beaucoup plus près qu’il ne l’est dans la réalité. C’est l’effet que produit une lumière dans la nuit.
Les objets paraissent d’autant plus petits qu’ils sont plus éloignés. Ainsi ,les arbres qui composent une longue allée , sont pour nous d’autant plus petits et plus rapprochés l’un de l’autre, qu’ils sont à une plus grande distance.
C’est en tenant eompte de toutes ees illusions et des lois de l’économie animale sur lesquelles elles sont fondées , que les arts parviennent à en produire à volonté. La peinture, par exemple, ne fait autre chose dans certains cas que de transporter sur la toile les erreurs d’optique dans lesquelles nous tombons habituellement.
La construction des instrumens d’optique est aussi fondée sur ces ])rincipes : ceux-ci augmentent l’intensité de la lumière qui part des objets ; ceux-là la rendent divergente ou convergente, afin de grossir ou de diminuer pour nous le volume apparent des objets , etc. , etc.
Il est un certain nombre d’illusions que nous parvenons à faire cesser par l’exercice du sens de la vue, comme le prouve l’histoire très-curieuse de l’aveugle dont parle Cheselden.
Ce célèbre chirurgien anglais donna la vue , par une opération de chirurgie (i) , à un aveugle de naissance fort intelligent : il observa la manière dont le développement de ce sens se fit chez ce jeune homme. « Lorsqu’il vit pour la première fois la lumière, il était si éloigné de pouvoir juger en aucune façon des distances, qu’il croyait que tous les objets touchaient ses yeux ( ce fut l’expression dont il se servit ), comme les choses qu’il palpait touchaient sa peau. Les objets qui lui étaient le plus agréables étaient ceux dont la forme était unie et la figure régulière, quoiqu’il ne pût encore former aucun jugement sur leur forme , ni dire pourquoi ils lui paraissaient plus agréables que les autres : il n’avait eu pendant le temps de sa cécité que des idées si faibles des couleurs, qu’il pouvait distinguer alors à une forte lumière , qu’elles n’avaient pas laissé de traces suffisantes pour qu’il pût les reconnaître. En effet, lorsqu’il les vit, il disait que les couleurs qu’il voyait n’étaient pas les memes que celles qu’il avait vues autrefois; il ne connaissait la forme d’aucun objet , et il ne distinguait aucune chose d’une autre, quelque différentes qu’elles pussent être de figure ou de grandeur : lorsqu’on lui montrait des objets qu’il connaissait auparavant par le toucher , il les regardait avec attention , et les observait avec soin pour les reconnaître une autre fois; mais comme il avait trop d’objets à retenir à la fois, il en oubliait le plus grand nombre ; et dans le commencement qu’il apprenait, comme il disait, à voir et à reconnaître les objets, il oubliait mille choses pour une qu’il retenait. Il se passa plus de deux mois avant qu’il pût reconnaître que les tableaux représentaient des corps solides ; jusqu’alors il ne les avait considérés que comme des plans différemment colorés, et des surfaces diversifiées par la variété des couleurs; mais lorsqu’il commença à concevoir que ces tableaux représentaient des corps solides , il s’attendait à trouver en effet des corps solides en touchant la toile du tableau , et il fut très-étonné lorsqu’en touchant les parties qui , par la lumière et les ombres, lui paraissaient rondes et inégales, il les trouva plates et unies comme le reste ; il demandait quel était donc le sens qui le trompait , si c’était la vue ou si c’était le toucher. On lui montra alors un petit portrait de son père, qui était dans la boîte de la montre de sa mère : il dit qu’il connaissait bien que c’était la ressemblance de son père; mais il demandait, avec un grand étonnement , comment il était possible qu’un visage aussi large pût tenir dans un si petit lieu ; que cela lui paraissait aussi impossible que de faire tenir un boisseau dans une pinte. Dans les commencemens , il ne pouvait supporter qu’unetrèsfaible lumière , et il voyait tous les objets extrêmement gros; mais à mesure qu’il voyait des choses plus grosses, il jugeait les premières plus petites ; il croyait qu’il n’y avait rien au-delà des limites de ce qu’il voyait. On lui fit la même opération sur l’autre œil plus d’un an après la première, et elle réussit également. Il vit d’abord de ce second œil les objets beaucoup plus grands cj^u’il ne les voyait de l’autre, mais cependant pas aussi grands qu’il les avait vus du premier œil; et lorsqu’il regardait
(l) On croit généralement que c’est l’opération de la cataracte , mais il y a tout heu de penser que l’opération faite à ce jeune homme est l’incision de la membrane pupillaire.
le même objet des deux yeux à la fois , il disait que cet objet lui paraissait 'une fois plus grand qu’avec son premier œil, mais il ne le voyait pas double, ou du moins on ne put pas s’assurer qu’il eût vu les objets doubles, lorsqu’on lui eut procuré l’usage de son second œil. »
Cette observation n’est pas unique ; il en existe un certain nombre d’autres , et toutes ont donné des résultats à peu près semblables. Telle est celle que l’on va lire : On a vu, en 1819, à l’Hôtel-Dieu de Paris, une jeune fille de six ans , envoyée des environs de Beaune pour être opérée d’une cataracte congéniale à l’œil droit. ( L’œil gauche était atrophié. )
La vision était nulle ; les autres sens, très-délicats, avaient acquis un développement capable de suppléer à son défaut. La manière dont cet enfant se servait de ses sens était remarquable. Était- elle appelée , son oreille lui faisait distinguer sûrement le lieu d’où partait le son , quelle que fût la direction dans laquelle il arrivât à son oreille. Elle s’acheminait aussitôt vers le lieu , portant ses mains comme des tentacules, haussant les pieds comme si elle avait eu des degrés à monter, et les posant avec précaution , comme s’il eût fallu se garantir d’un précipice.
Approchait-on quelque corps de ses mains, elle le reconnaissait le plus communément au simple toucher; si ce sens lui laissait des doutes, elle soumettait le corps à l’odorat, et, si elle le jugeait propre à sa nourriture, elle le soumettait à une troisième épreuve , celle du goût.
Cette succession d’épreuves n’était jamais plus marquée que lorsqu’on avait cherché à la tromper ; alors la vigilance de ses sens redoublait , et il était rare qu’elle n’évitât pas les pièges qui lui étaient tendus.
Malgré l’extrême susceptibilité des organes sensitifs , ils n’étaient aucunement exercés; ils ne s’étaient appliqués qu’à un petit nombre de sensations relatives à la vie animale et à l’instinct ; la petite malade ne pouvait former ou suivre aucun raisonnement.
Elle fut opérée avec succès.
Douze jours après l’opération onia fit promener seule et sans guide, et on remarqua qu’elle voyait assez pour ne plus se heurter contre les murs ; elle n’avait encore, il est vrai, aucune idée des distances, et, si on lui présentait quelque chose , elle portait constamment ses mains au-delà. Il en était de même lorsqu’on lui indiquait un but, elle l’outrepassait toujours, et ne l’atteignait qu’après l’avoir cherché et plusieurs fois dépassé. Si on mettait une chandelle allumée devant son œil , aussitôt elle le fixait sur la lumière , et paraissait prendre grand plaisir à suivre les déplacemens de celle-ci. Posait-on la main entre la lumière et son œil, elle portait aussitôt la sienne pour écarter le corps qui empêchait les rayons lumineux d’arriver jusqu’à elle.
En multipliant les expériences, on acquit la certitude qu’elle avait la sensation de tous les objets qu’on lui présentait, mais qu’elle n’en pouvait distinguer ni la couleur ni la forme.
On fit par la suite de vaines tentatives pour lui en apprendre et lui en faire répéter les noms.
Il y avait deux mois que l’opération était faite , et cependant la vision restait à peu près au même point ; rien n’annonçait même qu’elle dût s’améliorer : on était assuré par des indices certains que la faculté visuelle existait; il restait seulement à sa-« voir quelle cause s’opposait à son exercice.
Il fut aisé de reconnaître que l’enfant ne regardait pas : or, pour voir, il faut regarder. Il fallait donc l’instruire à regarder, c’est-à-dire à diriger et à fixer ses yeux sur les objets. Ce fut pour elle une occupation longue et difficile, de laquelle elle n’obtint que peu de succès. On ne tarda même pas à s’apercevoir que l’habitude qu’elle avait de suppléç^i- à la vue par les autres sens s’opposait à ce qu’elle usât de celui-ci. Pour lui en faire sentir le prix , il fallait l’obliger à renoncer au secours de l’ouïe , de l’odorat , et surtout des mains , qui étaient l'organe des sens dont elle fai-
sait le plus grand usage. Pour atteindre ce but , on fit d’abord tenir les mains attachées derrière le dos; dès-lors, elle fut forcée de regarder, de calculer les distances et de se guider à l’aide de son œil; bientôt elle y vit assez bien pour marcher la tète levée et d’un pas assuré. Ces améliorations n’empéchèrent pas de remarquer que , par l’effet d’une habitude contractée dès son enfance, elle se servait trop de son ouïe pour tirer de son œil tout le parti qu’elle pouvait en retirer. On fit donc suspendre l’usage de ce sens. Pour cela, on lui fit boucher exactement les oreilles, en meme temps qu’on lui faisait tenir les mains attachées derrière le dos. La privation de ces deux sens l’étonna d’abord, mais elle reprit bientôt ses promenades accoutumées sans se heurter. Voulant alors vérifier si quelque autre sens que la vue ne lui tenait pas lieu du toucher et de l’ouïe , on lui fit mettre la tête dans un sac noir en lui laissant la liberté des mains et des oreilles; dès-lors, elle ne marcha qu’en hésitant, en tâtonnant , en se heurtant. Il était donc évident qu’elle s’était dirigée auparavant à l’aide de son œil. A cette époque ses habitudes étalent déjà changées, ses relations et ses besoins se multipliaient : avant l’opération elle restait au lit ou sur une chaise, ses mouvemens étaient sans but , et semblables à ceux cju’ exécutent certains animaux enfermés dans une cage étroite. Depuis l’opération, au contraire, elle demandait à se lever et marchait hardiment sans se heurter.
Elle se promenait seule , précédait et suivait les visites , et , mêlée à la foule , elle s’en dégageait sans peine et sans le secours de ses mains , qui restaient constamment , fixées sur son dos ; elle connaissait les autres malades, trouvait aisément leur Ht, recherchait leur société , leur rendait des petits services , paraissait les comprendre , et agissait conformément à ce qu’ils lui disaient, mais elle ne parlait jamais. Enfin, après deux mois et demi de soins et de constance , elle avait assez fait de progrès dans l’éducation de sa vue pour se conduire seule et sans le secours de ses mains dans toutes les parties de l’hôpital , pour revenir de là à son lit , pour satisfaire à tous ses besoins, et même pour trouver goût à des jeux qui lui étaient auparavant inconnus ou impossibles.
Cette acquisition d’un sens qu’elle avait ignoré jusqu’alors, avait déjà commencé à influer sur son intelligence ; elle était toujours incapable de soutenir une conversation, mais elle était devenue susceptible d’attention- On la surprenait souvent occupée à répéter les questions qui lui étaient adressées , ou bien les choses qu’elle avait entendues ; elle semblait préluder , par ces soliloques , aux conversations auxquelles elle s’était constamment refusée. Il est probable qu’en lui continuant pendant quelque temps les mêmes soins, on eût réussi à lui rendre toute son intelligence: mais, les réglemens de l’hôpital ne permettant pas d’y prolonger plus long-temps son séjour, elle fut renvoyée dans son pays.
Déduisons de ce fait et du préeédent, que les jugemens exacts portés sur la distance, la grandeur, la forme, etc. , des objets, sont le résultat de l’exercice, ou , ce qui revient au même, de l’éducation du sens de la vue : résultat qui va être confirmé par la considération de la vision dans les différens âges.
Pision dans les différens âges.
L’œil est une des premières parties qui se forment dans le fœtus. Dans l’embryon , les yeux se présentent sous l’aspect de deux points noirs. A sept mois , ils sont déjà capables de modifier la lumière, au point de former une image sur la rétine, comme nous nous en sommes assuré par l’expérience. Jusqu’à cette époque, les yeux n’auraient pas pu remplir cet usage , puisque la pupille est fermée par la membrane pupillaire (i)- A sept mois , cette membrane disparaît : on dit communément qu’elle se
(1) D’après M. Edwards , la membrane pupillaire et formée par la prolongation de la mem-
rompt; il est probable qu’elle est absorbée. Cette époque est aussi celle de la viabilité du fœtus. On trouve cependant des yeux de fœtus qui , à six et meme cinq mois, ne présentent plus de trace de celte membrane.
Il y a quelques différences entre l’œil de l’enfant et celui de l’adulte : elles sont peu remarquables. Chez le premier , la sclérotique est plus mince et même légèrement transparente ; la choroïde est rougeâtre en dehors , et la teinte noire de la face interne est moins foncée; la rétine est plus développée proportionnellement ; l’humeur aqueuse est plus abondante, ce qui donne plus de saillie à la cornée; enfin le cristallin est beaucoup moins consistant que chez l’adulte. Avant la naissance , les paupières sont rapprochées et comme collées. ( Chez certains animaux même , elles sont réunies par la conjonctive palpébrale, qui passe de l’une à l’autre , et qui ne se rompt qu’ après la naissance. )
A mesure qu’on avance en âge, la quantité des humeurs de l’œil diminue insensiblement jusqu’à l’âge adulte ; passé cet âge , elle diminue d’une manière beaucoup plus marquée. Cette diminution est surtout manifeste dans la vieillesse avancée.
Le cristallin en particulier non-seulement devient plus dense , mais il prend une couleur jaune , d’abord clair et ensuite de plus en plus foncé. En même temps que le cristallin éprouve ce changement, il prend une dureté plus grande, contracte une légère opacité, qui peut aller, avec les progrès de l’âge, jusqu’à une opacité presque complète.
Une autre modification de l’œil mérite d’être remarquée : la choroïde est brun noir chez les enfans , elle l’est un peu moins foncé à vingt ans ; elle commence , à trente ans, à prendre une couleur gris de lin, et, à mesure qu’on avance en âge, cette dernière teinte s’éclaircit tellement, qu’à quatre-vingts ans la choroïde est presque incolore (i).
L’œil est donc très-bien conformé chez l’enfant naissant , pour agir sur la lumière; aussi se forme-t-il des images sur la rétine , comme l’expérience le démontre. Cependant , dans le premier mois de sa vie , l’enfant ne donne aucun signe qui indique qu’il jouisse de la vue; ses yeux ne se meuvent que lentement et d’une manière incertaine (2); ce n’est même que vers la septième semaine qu’il commence à exercer la vue. 11 n’y a d’abord qu’une lumière éclatante qui puisse le frapper et l’intéresser ; il semble se complaire à voir le soleil ; bientôt il devient sensible à la simple clarté du jour. Ici l’exercice développe leur sensibilité au lieu de l’émousser , comme cela a lieu le plus souvent. Cependant il ne distingue encore aucun objet ; les premiers qui le frappent sont les objets rouges ; en général les couleurs les plus vives sont celles qu’il affectionne. Au bout de quelques jours, il arrête sa vue sur les corps, dont il paraît distinguer les couleurs; mais il n’a aucune idée ni des distances ni des grandeurs. Il étend la main pour saisir les objets les plus éloignés; et comme le premier de ses besoins est de se nourrir, il porte à sa bouche tout ce qu’il a saisi, quelles qu’en soient les dimensions. Ainsi , la vue est très-imparfaite dans le premier temps de la vie; mais par l’exercice, et surtout par les jugemens cjue font naître les erreurs
brane de l’humeur aqueuse, et par celle de la lame externe de la choroïde. D’après le même anatomiste, il n’y a point d’humeur aqueuse dans la chambre antérieure, avant la rupture de la membrane pupillaire, tandis que cette humeur et accumulée dans la chambre postérieure : ce qui prouve , 1° que la membrane de l’humeur aqueuse n’est point l’organe sécréteur de cette humeur; 2° que cet organe existe dans la chambre postérieure; qu’avant le septième mois, la membrane de l’humeur aqueuse présente tous les caractères des membranes séreuses, et particulièrement celui de former un sac sans ouverture.
( 1) Vid. J. Petit , des Sc. y ann. 1726 et 1735 , et /oz/rwa? de t. IV , p. 89.
(2) Je me suis assuré que les enfans, immédiatement après la naissance, éprouvent une sensation assez vive de la part de la lumière ; ils manifestent leur impression en fermant e| contractant les paupières. Mais nous avons montré que voir et sentir la lumière sont dcu?; choses différentes.
continuelles où tombe l’enfant , sa vue se perfectionne par une véritable éducation.
On a cru que les enfans voyaient les objets doubles et renversés; rien ne prouve cette assertion. On a dit aussi , mais sans plus de fondement , que les parties réfringentes de leur œil étant plus abondantes, ils devaient voir les objets plus petits qu’ils ne le sont réellement.
La vue a bientôt acquis toute la perfection dont elle est susceptible, et elle ne subit en général de modifications que vers la première vieillesse. C’est alors que le changement que nous ayons indiqué dans les humeurs de l’œil tend à la rendre moins distincte ; mais ce qui contribue surtout à l’affaiblir , c’est la diminution de la sensibilité de la rétine.
Trois causes se réunissent pour altérer la vue chez le vieillard: la diminution
de quantité des humeurs de l’œil, circonstance qui, diminuant la force réfringente de l’organe , fait que le vieillard ne distingue plus nettement les objets voisins , et c|u’il est obligé , pour les apercevoir , ou de les éloigner , parce que de cette manière la lumière qui pénètre dans l’œil est moins divergente, ou d’employer des lunettes à verres convexes, qui diminuent la divergence des rayons ; lo l’opacité commençante du cristallin , qui trouble la vue , et tend , par son accroissement , à amener la cécité en produisant la maladie connue sous le nom de cataracte ; 3° enfin la diminution de sensibilité de la rétine, ou, plus exactement, du système nerveux, qui s’oppose à la perception des impressions produites sur l’œil, et qui conduit à une cécité complète et incurable (i).