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DES SENSATIONS EN GÉNÉRAL

Les sensations forment la première partie de la vie de relation ; elle établissent nos relations passives avec les corps environnans, et avec nous-mêmes. Cette expression de passives , comme on le sentira aisément , n’est vraie qu’en un certain sens; car les sensations, de même que les autres fonctions de l’économie , sont le résultat de l’action des organes, et par conséquent essentiellement actives.

Tout ce qui existe peut agir sur nos sens ; nous ne sommes instruits positivement de l’existence des corps que par ce moyen. Tantôt les corps agissent directement sur nos organes , tantôt leur action s’établit par le secours de corps intermédiaires , tels que la lumière , les odeurs , etc.

La plupart des corps peuvent agir sur plusieurs de nos sens ; d’autres , au contraire , n’ont d’influence que sur un seul.

Les appareils de sensations, ou les sens, sont formés , d’une partie extérieure qui possède des propriétés physiques en rapport avec celles des corps ; 2 de nerfs qui reçoivent les impressions et les transmettent au cerveau.

La partie extérieure des appareils de la vue et de l’ouïe est très-compliquée ; celle des trois autres sens est beaucoup plus simple : mais, dans tous, l’état physique de cette partie a une telle influence, que la moindre altération de cet état jette un trou“ ble marqué dans la fonction.

Des nerfs.

Les nerfs , qui forment la seconde partie des appareils de sensation, sont des organes essentiels des sens.

(l) Les considérations générales étant fondées sur la connaissance des faits particuliers, nous les placerons toujours après Texposiiion de ceux-ci : celte marche est conforme au mécanisme de la formation des idées.

Tons les nerfs ont deux extrémités : Tune est confondue avec îa substance du cerveau ; l’autre est disposée diversement dans les organes. Ces deux extrémités ont été tour à tour nommées origine ou terminaison des nerfs. Les uns disent que tous les nerfs naissent du cerveau et se terminent aux organes ; les autres pensent, au contraire, que les nerfs naissent des organes, et qu’ils forment le cerveau en se réunissant. Ces expressions sont inexactes et donnent une idée fausse; elles ne peuvent être utiles que dans la description des organes ; et comme on pourrait aisément les remplacer sans nuire à la clarté, peut-être serait-il à désirer qu’on les abandonnât ; car il est évident que les nerfs ne forment pas plus le cerveau par leur réunion, que le cerveau ne donne naissance aux nerfs. Par ces termes, on exprime d’une manière métaphorique la disposition des deux extrémités de chaque nerf.

L’extrémité cérébrale des nerfs présente des filamens très-déliés , qui se confondent avec la substance du cerveau ; à peu de distance du point où l’on commence à les apercevoir, ces filamens ce réunissent et forment le nerf.

Il existe des différences marquées entre les nerfs : les uns sont arrondis , ceux-là sont aplatis; d’autres sont comme cannelés sur leurs côtés; un grand nombre sont longs, plusieurs sont très-courts, quelques-uns sont mous, d’autres offrent une ténacité de tissu remarquable. On peut dire que, pour la forme, la couleur, etc., il n’y a pas deux nerfs qui se ressemblent entièrement. En général, ces organes sont placés de manière à n’être exposés que rarement à des lésions qui viendraient de causes extérieures.

En se portant vers les diverses parties, les nerfs se divisent en branches, rameaux, ramuscules ; ils finissent dans l’épaisseur des organes par des filamens tellement fins, qu’ils ne peuvent plus être aperçus, même à l’aide des instrumens d’optique. Les nerfs communiquent entre eux, s’anastomosent, et forment ce qu’on appelle des plexus.

A l’exception du nerf optique, dont on peut voir facilement l’extrémité organique, et du nerf acoustique, sur lequel on a quelques notions, on ignore absolument la disposition des extrémités des filamens nerveux dans le tissu des organes. On a beaucoup parlé des extrémités ou papilles nerveuses , on en parle même encore dans les explications physiologiques ; mais tout ce qu’on a dit sous ce rapport est purement imaginaire. Il est facile de démontrer que les corps qui ont été et qui sont encore nommés papilles nerveuses , n’en sont point.

Les nerfs sont en général formés par des filamens excessivement déliés , qui probablement se réduiraient en filamens plus fins encore si nos moyens de division étaient plus parfaits. Ces filamens, qui ont été nommés fibres nerveuses , communiquent fréquemment entre eux , et affectent dans le corps des nerfs une disposition qui est en petit ce que sont en grand les plexus. On croit généralement que chaque fibre est formée par une enveloppe {nevrdème) , et par une pulpe centrale , semblable, par sa nature, à la substance cérébrale. Je crois hypothétique ce qu’on dit à cet égard. J’ai fait tous mes efforts pour répéter les préparations que les anatomistes conseillent pour voir cette structure , je n’ai jamais pu parvenir à la reconnaître. La seule ténuité des fibres nerveuses me paraît une objection puissante. Comment, quand on peut à peine, à l’aide du microscope, apercevoir la fibre elle-même, et que l’on peut très-raisonnablement la supposer formée par la réunion de fibres plus petites; comment, dis-je, y distinguer une cavité remplie par une pulpe? Il y a quelques années un préparateur d’anatomie fort habile, M. Bogros, a cru être parvenu à injecter les nerfs avec du mercure par une forte pression, mais il était seulement arrivé à faire marcher l’injection sous le nevrilème commun à plusieurs fibrilles nerveuses (i).

(l) J’ai vu une seule fois, au centre du nerf interne du pénis d’un cheval , l’apparence d’im

Quelle que soit la disposition physique de la substanee qui forme le parencliyme des libres nerveuses, il est certain qu’elle a les mômes propriétés ehimiques que la substance cérébrale, et que chaque nerf reçoit des atérioles nombreuses , relativement à son volume, et qu’il présente des radicules veineuses en nombre propor«» tionné.

La branche postérieure de tous les nerfs qui naissent de la moelle de l’épine offre, non loin du point où elle se réunit avec la branche antérieure , un renflement qui est appelé ganglioTi. Ces corps, d’une couleur, d’une consistance et d’une structure toutà-fait différentes de celles des nerfs , n’ont aucun usage connu. Le nerf de la huitième paire , au moment où il sort du crâne , présente assez souvent un renflement de ce genre. Le nerf de la cinquième paire a lui-même un très-gros ganglion pour sa branche supérieure. Ces divers ganglions méritent aujourd’hui l’attention particulière des physiologistes ; leur étude sur les animaux vivans peut conduire à des découvertes importantes ; en général ces ganglions appartiennent aux nerfs qui sont plus particulièrement destinés à la sensibilité générale.

Du mécanisme ou des explications physiologiques des sensations.

Les explications physiologiques des sensations consistent dans l’application plus ou moins exacte des lois de la physique, de celles delà chimie, etc. , aux propriétés physiques que présente la partie des appareils placés au-devant des nerfs, comme on a dù le remarquer dans l’histoire particulière de chaque sensation. Dès l’instant qu’on arrive aux usages des nerfs dans ces fonctions ,il n’y a plus aucune explication à donner : il faut s’en tenir rigoureusement à l’observation des phénomènes.

Cette conséquence, bien facile à déduire, ne parait avoir été sentie que par un petit nombre d’auteurs , et même elle n’est exprimée qu’ assez vaguement dans leurs ouvrages. Dans tous les temps , on a cherché à expliquer cette action des nerfs. Les anciens considéraient ces organes comme les conducteurs des esprits animaux. A l’époque où la physiologie était dominée par les idées de mécanique , on envisageait les nerfs comme des cordes vibrantes , sans réfléchir qu’ils n’ont aucune des conditions physiques nécessaires pour vibrer. Quelques hommes de mérite ont imaginé que les nerfs étaient les conducteurs et même les organes sécréteurs d’un fluide subtil, qu’ils ont nommé nerveux: d’après eux, c’est au moyen de ce fluide que les sensations sont transmises au cerveau. Dans ce moment, où la direction des esprits est portée vers l’étude des fluides impondérables , cette opinion compte un assez grand nombre de sectateurs. Je connais des savans qui honorent notre siècle par leurs lumières, et qui ne sont pas éloignés de croire que l’électricité joue un grand rôle dans les sensations et les autres fonctions; mais croire ou ignorer n’est-ce pas la même chose? Prétendre expliquer les sensations en les rapportant aune propriété vitale qu’on appelle animale., percevante , relative, etc. , c’est avoir recours au mode d’explication le plus vicieux : car ici on change seulement le mot qui exprime la chose, et la difficulté n’est pas même reculée.

Sans qu’il faille rien préjuger , nous rangeons l’action des nerfs parmi les actions vitales , qui, comme on l’a vu au commencement de cet ouvrage , ne sont susceptibles , dans l’état actuel de la science , d’aucune explication.

Mais est-il bien certain que les nerfs soient des agens indispensables des impres-

canal. Persuadé que cette apparence se montrerait sur d’autres chevaux, j’avais fait mes préparatifs pour en tenter l’injection , mais elle ne s’est plus montrée à mon observation et n’était probablement qu’accidentelle.

sions reçues par les sens? L’observation et l’expérience le démontrent d’une manière péremptoire.

Un homme reçoit une blessure qui intéresse un tronc nerveux, la partie où ce nerf se distribue devient insensible. Si le nerf optique est celui qui a souffert , l’individu devient aveugle; il devient sourd si c’est le nerf acoustique qui a été lésé.

On produit à volonté ces effets sur les animaux , en coupant, ou simplement en liant ou comprimant les nerfs. Lorsqu’on enlève la ligature , ou lorsqu’on cesse de comprimer ce nerf, la partie reprend la sensibilité qu’elle avait auparavant.

Sur l’homme, comme sur les animaux , la blessure d’un nerf produit des douleurs horribles. Enfin, toutes les maladies qui altèrent, meme légèrement, le tissu des nerfs, influent manifestement sur leur fonction d’agent des sensations.

La science a fait récemment, sous le rapport des fonctions des nerfs, des progrès remarquables. Au moyen des notions nouvelles, plusieurs idées anciennes doivent être réformées. ( Voyez mon Journal de Phjsiolooie. )

Il est devenu , par exemple, indispensable de distinguer les nerfs en sensibles et en insensibles.

Les nerfs sensibles ont pour caractères anatomiques, d’offrir un ganglion non loin de leur origine. Ces nerfs se composent : de la branche supérieure de la cinquième

paire, qui donne la sensibilité à la peau et aux membranes muqueuses de toute la partie antérieure de la tête; des nerfs qui résultent de la réunion des racines postérieures des nerfs rachidiens; ils donnent la sensibilité à la peau du cou, du tronc et des membres , et à presque tous les organes de la poitrine et de l’abdomen; 3^ de la huitième paire, qui j^réside à la sensibilité du pharynx, de l’œsophage, du larynx et de l’estomac; 4° du sous-occipital ou dixième paire, qui préside à la sensibilité de la partie postérieure de la tête, et en partie à celle du pavillon de l’oreille.

J’ai prouvé, par l’expérience, que si ces différens nerfs sont coupés près de leur origine , les parties où ils vont se répandre perdent toute sensibilité.

Les nerfs que l’on peut regarder comme insensibles , bien qu’il ne faille pas prendre cette expression dans un sens absolu, puisque parmi eux se trouvent les nerfs principaux des sensations spéciales de la vue et de l’ouïe, sont : les nerfs optique, olfactif et acoustique ; mais on a vu que ces trois nerfs ont un sensibilité spéciale , qui est, en très-grande partie, soumise à l’influence de la cinquième paire; cette influence d’un nerf sur l’action d’autres nerfs est neuve dans la science, et mérite toute l’attention des physiologistes.

Plusieurs autres nerfs paraissent aussi dépourvus de sensibilité ; tels sont les troisième, quatrième et sixième paires, la portion dure de la septième, avec des modifications particulières que j’ai indiquées plus haut; le nerf hypoglosse, et la branche antérieure de toutes les paires cpii naissent de la moelle épinière.

Quand on coupe ces divers nerfs , les parties où ils se distribuent conservent la sensibilité; chez l’homme malade, quand ces nerfs sont seuls intéressés , plusieurs fonctions sont altérées; mais la faculté tactile, et en général celle de sentir, ne parait même pas diminuée. [Voyez mon Journal de Physiologie, tora. III et IV.)

On ignore complètement l’utilité des anastomoses nombreuses qu’ont entre eux les nerfs ; on ignore également quelles sont les conséquences qui résultent des communications des nerfs, des sensations avec les ganglions du grand sympathique : les suppositions qu’on a faites pour en expliquer l’usage, montrent assez que sur ce point la physiologie est encore à son berceau.

Jusqu’ici il n’a été question que des agens de la sensation : parlons maintenant du phénomène lui-même, faisons-en connaître les principaux caractères, et d’abord signalons les plus remarquables.

Toute sensation au moment même où nous l’épi;ouvons est rapportée à une cause extérieure; nous savons que l’impression ressentie vient de ce qui n’est pas nous, ou comme diraient certains philosophes du monde extérieur , en sorte que sentir une impression, est en même temps savoir : i° qu’elle nous vient d’une cause; rV que

cette cause nous est étrangère (i). Ce merveilleux résultat n’est pas l’œuvre isolée des organes spéciaux des sensations j c’est le premier comme le plus important des actes de V intelligence que je nomme instinctive^^ et par conséquent le produit de Taclion combinée du cerveau et des oiganes des sens.

Conjecturer ce c|ui se passe à l’intérieur du système nerveux tandis que nous éprouvons une sensation , est une tentative hors de la portée de l’esprit humain; et cependant tel est notre besoin irrésistible de mettre des images partout où il y a obscurité, que nous avons dû représenter chaque sensation comme résultant du dévelop- ])ement successif, mais très-rapide , d’un certain nombre de phénomènes , en sorte cjue dans toute sensation il y aurait action de sa cause sur le sens; 2° action du nerf pour transmettre ; 3° impression reçue par le centre cérébral sentant ou le moi ;

réaction instinctive qui nous fait reconnaître que la cause de la sensation est hors de nous, quelquefois à une distance considérable, ayant comme agent intermédiaire l’air , la lumière ou la chaleur. Telle est l’image ou l’idée que les métaphysiciens se sont formée de toute sensation complète à laquelle un de nos plus savans idéologistes a consacré récemment le mot perception.

Mais cette analyse si fine , quelle serait parvenue à partager en plusieurs élémens une sensation , est-elle réelle? est-il possible de prouver physiologiquement ces actes successifs du phénomène le plus instantané, le plus simple qui existe? INotre esprit, d’autant plus impatient du doute qu’il est plus ignorant , ne nous impose-t-il point ce petit roman analytique pour, comme en bien d’autres circonstances, nous masquer notre ignorance, et peut-être l’absolue impossibilité d’atteindre jamais à concevoir, avec fjuelque apparence de vérité , de semblables résultats.

Dans la voie expérimentale , que nous cherchons à ne jamais abandonner, la sensation, et par conséquent sa relation établie avec sa cause extérieure, sont pour nous un seul et meme phénomène indivisible en temps distincts ou en actes séparés. Il n’est pas moins possible que le système nerveux sente à sa surface qu’à son centre, si tant est qu’il en ait un; ce qui est au moins douteux, comme nous chercherons à le prouver par la suite.

Le meme instinct qui nous fait placer la cause des sensations au dehors de nous, nous conduit encore à rechercher quelle est cette cause et quels en sont les caractères. Arriver sur-le-champ à cette connaissanee est un de nos plus pressans besoins et un de nos plaisirs les plus vifs ; aussi cjuand , par un concours de cireonstances , ou par la nature de la cause de notre sensation , il ne nous est pas possible de la reconnaître , nous sommes dans une anxiété des plus pénibles , nous faisons tous nos efforts pour en sortir ; et quand nous y parvenons , nous ressentons une satisfaction manifeste.

Les sensations sont vives ou faibles. La première fois qu’un corps agit sur nos sens, il y produit en général une impression vive. La vivacité de l’impression diminue si l’action des corps sur nos sens se répète; elle peut même, par ce moyen, devenir presejue nulle. C’est ce fait qu’on exprime en disant que l’habitude émousse le sentiment. L’intensité de l’existence se mesurant par la vivacité des sensations , l’homme en cherche continuellement de nouvelles, qui sont toujours plus vives : de là son inconstance , son inquiétude et son ennui , s’il reste exposé aux mêmes causes de sensations.

Il dépend de nous de rendre nos sensations et plus vives et plus nettes. Afin d’y réussir , nous disposons les appareils sensitifs de la manière la plus avantageuse : nous ne recevons qu’un petit nombre de sensations à la fois , et nous portons sur elles toute notre attention ; ainsi s’établit une différence importante entre voir et re-

(l) Il ne s’agit ici que des sensations proprement dites, et non des sensations internes , qui , plus tard , seront examinées sous ee point de vue.

garder, ouïr et écouter. La même ôXïîérence existe eniveV exercice ordinaire de V odorat et r action de flairer, goûter et déguster, toucher et palper.

La nature nous a aussi donné la faculté de diminuer la vivacité des sensations. Ainsi nous fronçons les sourcils , nous rapprochons les paupières , quand l’impression produite par la lumière est trop vive; nous respirons parla bouche quand nous voulons nous soustraire à l’action d’une odeur trop forte, etc.

D’ailleurs , les sensations se dirigent , s’éclairent, se modifient , et peuvent même se dénaturer mutuellement. L’odorat semble être le guide et la sentinelle du goût ; le goût, à son tour, exerce une puissante influence sur l’odorat. L’odorat peut isoler ses fonctions de celles du goût. Ce qui plaît à l’un ne plaît pas toujours également à l’autre : mais comme les alimens et les boissons ne peuvent guère passer par la bouche sans agir plus ou moins sur le nez, toutes les fols cpi’ils sont désagréables au goût, ils le sont bientôt à l’odorat, et ceux que l’odorat avait d’abord le plus fortement repoussés , finissent par vaincre toutes ses répugnances quand le goût les désire vivement (i).

On sait , par des observations nombreuses , que la vivacité des impressions reçues par les sens augmente par la perte d’un de ces organes. Par exemple, l’odorat est plus fin chez les aveugles ou chez les sourds , que chez les personnes qui jouissent de tous leurs sens. Je crois cependant avoir remarqué que l’absence de l’odorat , qui se rencontre assez souvent, ne donne pas aux autres sens plus de finesse.

La science possède aujourd’hui l’histoire curieuse d’un jeune homme né sourd et aveugle; il a été observé par un grand nombre de médecins et de philosophes.

Jacques Mitchel est né le ii novembre 1795, sourd et aveugle , de parens intelligens. Il ne donne aucun indice d’ouïe; cependant il éprouve du plaisir à frotter des corps durs contre ses dents, il s’y complaît quelquefois durant des heures entières; il distingue le jour de la nuit et les couleurs très-tranchées, le rouge, le blanc et le jaune. Dès sa jeunesse il s’est amusé à regarder le soleil à travers les fentes de la porte, et à allumer du feu. Ses relations avec les corps environnans sont principalement établies par l’odorat et le toucher; à l’âge de quatorze ans M. Warrlrop lui fit l’opéi’ation de la cataracte sur l’œil droit , ce qui a légèrement amélioré sa vue imparfaite ; aujourd’hui (1818) il a moins recours à l’odorat, il manie les corps avec promptitude dans tous les sens, la tête penchée, semblable en cela aux autres aveugles. Son désir de connaître les objets extérieurs, leurs quantités et leurs usages, a toujours été très-vif; il examine tout ce qu’il rencontre, hommes, animaux, choses; ses actions indiquent de la réflexion. Un jour le cordonnier lui apporte des souliers trop petits ; sa mère les enferme dans un cabinet voisin , et en retire la clef. Quelques momens après Mitchel demande la clef à sa mère en tournant la main comme quelqu’un qui ouvre , et en .montrant le cabinet ; sa mère la lui donne, il ouvre, apporte les souliers, et les met aux pieds du jeune garçon qui l’accompagne dans ses excursions, et auquel en effet ils allaient fort bien.

Dans son enfance, il flairait toujours les personnes"dont il s’approchait en portant leurs mains à son nez , et en aspirait l’air ; leur odeur déterminait son affection ou sa répugnance. Il a toujours reconnu les habits par l’odorat, et refusé de mettre ceux d’un autre. Les exercices du corps l’amusent.

Les traits de son visage sont très-expressifs , son langage naturel est d’un être intelligent. Quand il a faim il porte la main à la bouche , et montre l’armoire où les comestibles sont renfermés. Quand il veut se coucher, il incline la tête d’un côté sur sa main, comme s’il voulait la mettre sur un oreiller; il imite les gens de métiers pour les indiquer, tels que les mouvemens d’un cordonnier qui tire le fil en étendant le bras, ou d’un tailleur en cousant. Il aime à monter à cheval ; il désigne ce

(l) Cabanis.

exercice en joignant ses deux mains ensemble , et en les portant sous la plante d’nn de ses pieds, sans doute pour imiter l’étrier. Il fait , comme tout le monde , les signes naturels de oui et non avec la tête. Il ne veut pas qu’on l’embrasse à la figure , et si sa sœur le fait en plaisantant, il s’essuie et se frotte d’un air mécontent. Il est remarquable que presque tous les signes qu’il invente sont calculés pour la vue des autres. Il paraît connaître son infériorité à l’égard de ce sens. Autrefois il était accompagné d’un petit garçon dans ses excursions , il allait où il voulait ; mais , rencontrant un objet inconnu qui lui paraissait un obstacle, il attendait toujours l’arrivée de son compagnon.

Il se rappelle facilement la signification des signes qu’on lui fait. Pour lui faire connaître le nombre des jours, on lui incline la tête, comme signe qu’il doit se coucher tant de fois avant que la chose se fasse. On lui témoigne du contentement en lui caressant l’épaule ou le bras , et du mécontentement , en frappant un coup un peu sec; il est sensible aux caresses et à la satisfaction de ses parens ; il aime les jeunes enfans , et les prend dans ses bras. Il est naturellement bon , et n’offense personne ; cependant son humeur n’est pas égale. Quelquefois il aime qu’on badine avec lui et il rit aux éclats. Un de ses plaisirs favoris est d’enfermer quelqu’un dans une chambre ou dans l’étable; mais si on le contrarie trop, ou trop long-temps, il se fâche et pousse des cris très-désagréables. En général , il paraît content de sa situation.

Il a du courage naturel; mais il a toujours agi avec prudence. Etant jeune, il voulait toujours aller plus loin qu’il n’était allé la veille. Un jour , il trouva en son chemin un pont de bols étroit , qui était sur la rivière , près de la maison de son père ; il se mit sur ses genoux et ses mains pour y passer en rampant; son père, afin de l’intimider, envoie un homme pour le faire tomber dans l’eau à un endroit où il n’y avait pas de danger, et pour le retirer à l’instant. Cette leçon produisit l’effet désiré, et il n’y passa plus. Quelques années après il se souvint encore de cette punition. Un jour, étant mécontent de son petit compagnon , lorsqu’ils jouaient dans une barque attachée au rivage, il le plongea dans l’eau et le retira.

Concluons de cette narration abrégée que , si la vue et l’ouïe fournissent beaucoup de faits à l’intelligence, celle-ci peut arriver à un développement remarquable sans le secours de ces deux sens.

Il est un autre résultat singulier et Inattendu récemment donné par l’expérience : dans les conditions ordinaires de la vie, au moment de la naissance, les sens sont presque tous inhabiles à agir, mais ils se développent graduellement par l’exercice, et, à l’âge d’un an, l’enfant a la jouissance à peu près complète de ses cinq sens.

Mais il arrive quelquefois que certaines causes physiques s’opposent au développement d’un sens , et plus fréquemment de l’ouïe; et si ces causes sont de nature à persister long-temps, les individus restent étrangers à toute idée de son : ce sont les sourds-muets de naissance. On a cru long-temps, et quelques médecins croient encore, que si l’art parvient à enlever l’obstacle qui s’oppose à l’ouïe, le sourdmuet se trouve dans le cas de l’enfant nouveau-né, et que son ouïe , se développant peu à peu par l’usage , finit par lui servir, comme aux autres hommes, de moyen de sensation, et surtout de moyen de communication avec ses semblables, et que Facfpiisition d’un sens nouveau, à un âge où l’homme est en état d’apprécier sa situation, serait pour lui la source d’un grand bonheur, mais il n’en est rien. Il résulte d’observations récentes que des sourds-muets rendus à l’ouïe à l’âge de dix à quinze ans n’ont attaché que fort peu d’importance à leur nouvel état , qu’ils n’ont cherché à en faire aucun usage, et qu’enfin ce sens , trop tard acquis, est pour eux comme s’ils ne le possédaient pas. Ils continuent à communiquer par gestes et ne prêtent aucune attention aux sons. Pour qu’un sourd de naissance puisse tirer quelque parti de l’ouïe qui lui est donnée, il faut une longue et pénible éducation, et encore n’est-il pas démontré que jamais ces individus se servent de leur oreille comme un homme né avec ses cinq sens.

Les sensations sont agréables on désagréables : les premières , surtout lorsqu’elles sont vives, forment le plaisir; les secondes constituent la douleur. Par la douleur et le plaisir , la nature nous porte à concourir à l’ordre qu’elle a établi parmi les êtres organisés.

Quoiqu’on ne puisse pas, sans sopliisme, dire que la douleur n’est qu’une nuance du plaisir, il est cependant certain que les personnes qui ont épuisé toutes les sources de jouissances, et qui sont ainsi devenues insensibles à toutes les sources ordinaires des sensations , recliercbent les causes de douleurs et se complaisent dans leurs effets. Ne voit-on pas dans toutes les grandes villes des hommes blasés , dégradés par le libertinage, trouver des sensations agréables où d’autres éprouveraient des souffrances intolérables ?

Il est nécessaire de remarquer que les sensations qui viennent des sens sont en général nettes , distinctes : les idées et toutes les connaissances que nous avons sur la nature en résultent plus particulièrement.

Les sensations qui naissent du dedans , ou les sentîmens, ne présentent point ces caractères. En général, elles sont confuses, vagues, souvent même nous n’en avons pas la conscience ; elles ne se gravent pas dans l’esprit , elles sont toujours plus ou moins fugitives surtout quand la santé est parfaite.

Nos organes agissent-ils librement et selon les lois ordinaires de l’organisation , les sentimens qui en résultent sont agréables, peuvent même nous causer un plaisir trèsvif; mais nos fonctions sont-elles troublées, nos organes sont-ils blessés, malades, y a-t-il empêchement à leur action, les sensations internes prennent une vivacité qui attire souvent notre attention au point de nous faire négliger les sensations extérieures ; et , selon l’espèce d’empêchement ou de lésion , elles portent un caractère par-^ ticulier. Ces sensations internes spontanées , nées du trouble de nos fonctions , c’està-dire des maladies, sont extrêmement variées , et le plus souvent différentes de celles de l’état de santé. Nous éprouvons, comme pour les sensations externes , le besoin instinctif de les rapporter à une cause , et cette cause à un lieu ; mais nous nous abusons le plus souvent, nous croyons le siège de la sensation dans une partie, et il est réellement dans une autre. A cet égard , il existe même des illusions tellement constantes , qu’elles sont un signe de certaine maladie. Ainsi , dans une lésion de la hanche, le malade souffre au genou; une pierre dans la vessie fait souffrir au bout du gland. C’est pourquoi la douleur , et toutes les sensations qui accompagnent nos maladies, doivent être un objet important dans les études du médecin (i).

Les nerfs qui se rendent directement au cerveau ou à la moelle épinière , sont-ils les organes de transmission des sensations Internes ? La chose est probable ; cependant les physiologistes de l’épocjne actuelle semblen t accorder une part très- grande, dans cet usage , à ce qu’ils nomment le nerf grand sympathique (2). Peut-être ont- ils

(1) Après certaines opérations de chirurgie il se développe des illusions singulières. Un amputé croit encore souffrir dans le membre qu’il a perdu. Un nez artificiel est-il fait aux dépens de la peau du front, dont on en renverse un lambeau sur la face , où il contracte des adhérences, toutes les sensations reçues par cette portion de peau déplacée sont rapportées à sa situation primitive , c’est-à-dire au front.

(2) Le grand sympathique est-il un nerf? Les ganglions et les filamens qui en partent ou qui s’y rendent n’ont aucune analogie avec les nerfs proprement dits : couleur , forme , consistance, disposition, structure, propriétés de tissu, propriétés chimiques, tout est différent. L’analogie n’est pas plus marquée pour les propriétés vitales : on pique, on coupe un ganglion, on l’arrache même ; l’animal ne paraît point en avoir la conscience , et il ne se montre aucune contraction dans les muscles. J’ai souvent fait ces essais sur les ganglions du cou chez des chiens et des chevaux : de semblables opérations , faites sur des nerfe cérébraux sensibles, produiraient des douleurs affreuses, ou bien, si l’on agissait sur des nerfs non sensibles ou du mouvement , d’énergiques contractions. Qu’on enlève tous les ganglions du cou, et même les premiers ganglions thoraciques, on ne voit pas qu’il en résulte aucun dérangement sensible et immédiat dans les fonctions des parties même où l’on peut suivre les filets qui en nais-

rencontré juste; mais il est impossible d’admettre cette opinion : elle n’est fondée sur aucun fait, sur aucune expérience positive.

Les causes qui modifient les sensations externes ou internes sont innombrables : l’âge, le sexe, le tempérament, les saisons, le climat , l’habitude, la disposition individuelle, sont autant de circonstances qui, chacune isolément, suffiraient pour apporter des modifications nombreuses dans les sensations : à plus forte raison, quand elles sont réunies7 doivent-elles avoir un résultat plus manifeste; aussi la différence des sensations chez chaque individu est exprimée dans le langage vulgaire par cette ])hrase : Chacun a sa manière eVêtre ou de sentir.

Chez le fœtus il n’existe très-probablement que des sensations internes : c’est au moins ce qu’on peut soupçonner par les mouvemens qu’il exécute, et qui semblent résulter d’impressions nées spontanément dans les organes. On sait , par des expériences directes, que les dérangemens qui surviennent dans la circulation ou dans la respiration de la mère, sont suivis de mouvemens très-marqués du fœtus.

A la naissance, et quelque temps après, tous les sens n’existent pas encore. Le goût , le touclier et l’odorat sont les seuls qui s’exercent ; la vue et l’ouïe ne se développent que plus tard , comme nous Tavons dit dans l’iiistoire particulière de ces fonctions.

Chacpie sens doit passer par divers degrés avant d’arriver à celui où il s’exerce d’une manière parfaite : il est donc indispensable qu’il soit soumis à une véritable éducation. Si l’on suit chez un enfant le développement des sens , comme l’ont fait les métaphysiciens , on peut aisément s’assurer des modifications cju’ils éprouvent en se perfectionnant.

^ Pour les sensations qui s’exercent à distance , l’éducation est plus lente et plus difficile ; pour celles qui se font au contact , elle est beaucoup plus prompte , et paraît se faire plus aisément. Pendant tout le temps que dure cette éducation des sens, c’est-à-dire dans la première enfance, les sensations sont confuses et faibles; mais celles qui leur succèdent , et surtout celles des jeunes gens , se font remarquer par leur vivacité, leur multiplicité.

A cet âge, elles se gravent profondément dans la mémoire, et par conséquent sont destinées à faire partie de notre existence intellectuelle pendant toute la durée de notre vie.

Avec les progrès de l’âge , les sensations perdent de leur vivacité, mais elles se perfectionnent sous le rapport de l’exactitude, comme on le voit chez l’homme adulte. Chez le vieillard, elles s’affaiblissent, ne sont plus produites qu’avec difficulté et lenteur.

Cet effet est plus marqué pour les sens qui nous font connaître les propriétés physiques des corps, et l’est beaucoup moins pour ceux qui nous mettent en rapport avec les propriétés chimiques.

sent. Quelle raison donc Reconsidérer le système des ganglions comme faisant partie du système nerveux? Ne serait-il pas plus sage, et surtout plus utile aux progrès futurs de la physiologie , de convenir qu’en ce moment les usages du grand sympathique sont entièrement ignorés ?

On est bien confirmé dans cette idée par la lecture des auteurs : chacun a sur ce point son opinion particulière. On voit , par exemple , les ganglions considérés comme des centres nerveux, comme de petits cerveaux, des noyaux de substance grise, destinés à nourrir les nerfs, etc. Si l’on cherche les preuves sur lesquelles ces auteurs établissent leur doctrine , on est tout étonné de n’en trouver aucune , et de voir que leur assertion n’est qu’un jeu de leur esprit. D’après les tentatives infructueuses qui ont eu lieu jusqu’à ce jour , il me semble que la conjecture la plus probable relativement à ce singulier organe, intimement lié avec tous les nerfs, est que ses fonctions sont d’un ordre dont les physiologistes n’ont pas encore l’éveil , mais qui peut se révéler à celui qui saura interroger la nature par des expériences fines et incfénieuses.

Ces derniers sens (le goût et Fodorat) sont les seuls qui conservent quelque activité dans la décrépitude; les autres sont ordinairement à peu près éteints par la diminution de la sensibilité , et par la succession des altérations physiques qu’ils ont éprouvées.

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