CHAPITRE VI
DE i/alIMENTATION DES VERS.
Le choix de la graine, rinstallation hygiénique de la magnanerie, sa conduite et sa surveillance, ne sont pas des conditions plus importantes que Talimentation , dans la réussite des vers à soie. Nous avons donc à examiner maintenant le mode de récolte et de conservation de la feuille , ses qualités très-variables, la préparation qu'on doit lui faire subir, enfin son mode de distribution.
§ i«i'. — De la QUALITlâ DE LA FEUILLE.
La feuille des mûriers des diverses variétés et prise aux divers âges , est loin d'avoir la même composition et par conséquent les mêmes qualités, la même valeur zootechnique pour Téducation des vers. Nous avons déjà vu que les feuilles de mûriers de jeunes arbres, greffés et plantés en sols riches, contenaient plus d'eau de végétation que celles d'arbres plus âgés, non greffés et plantés en sols plus arides. Ceci n^empêche pas que, sur un arbre donné, les feuilles, réduites à l'état sec, contiennent une quantité d'azote d'autant plus grande qu'elles sont plus jeunes ; tandis qu'à l'état frais, les feuilles sont d'au-
tant plus aqueuses qu'elles sont plus jeunes. Nysten a trouvé les proportions d'eau que voici dans les feuilles provenant d'âges et de variétés différents :
Mûrier sauvageon 68.0 pour 100.
Mûrier greffé, feuilles jeunes 78.4-
Mûrier greffé, feuilles entièrement développées 68.2
Mûrier d'Espagne, feuilles développées. . . 67.8
Moyenne 70,6
M. Payen, d'un autre côté, a dosé les proportions suivantes d'azote dans des feuilles de mûriers des environs de Paris, analysées à l'état sec :
Feuille jeune du sommet des rameaux. . 6.066 pour 100. Ensemble des feuilles d'un rameau, le
15 juillet 4.938
L'ensemble des feuilles du même rameau développé, mais étudié dans son état normal, contenait. 66 pour 100 d'eau et 1,629 pour 100 d'azote.
Nous savons que les feuilles épaisses, grasses, dures, pubescentes sont peu recherchées des vers. Quelle que soit la variété des mûriers, il est admis par tout le monde, et cela est facile à comprendre, que les vers doivent suivre la feuille. La feuille jeune est tendre et laisse entamer par le jeune ver non pas seulement son limbe, mais même ses nervures; la feuille âgée est beaucoup plus dure, mais les vers ont vieilli comme elle et sont en état de l'entamer. D'un autre côté, les vers âgés ne se trouveraient pas mieux de recevoir de la feuille jeuuQ
que les vers à soie des premiers âges de recevoir de la vieille feuille. Suivons le plus possible Tordre naturel des choses ; dans son état normal , le ver éclôt es même temps que les bourgeons du mûrier s^épanouissent , et tous deux , ver et bourgeon , se développent en compagnie. Il ne faut donc faire éclore la graine que lorsque les bourgeons sont assez développés pour pouvoir fournir sans trop de perte à leur alimentation, et sont cependant suffisamment tendres encore.
A âge égal, la feuille la plus fraîche, c'est-à-dire cueillie le plus récemment, est de beaucoup préférable à celle flétrie, transportée d'une distance notable ou conservée. H est rare qu'on ait à transporter la feuille jeune , dont la consommation est relativement minime et qu'on doit toujours trouver près de la magnanerie ; il n'en est pas de même dans les deux derniers âges , où les vers consomment prodigieusement, ce qui force à s'approvisionner au loin. Dans ce cas, si on achète la feuille, il la faudra choisir ayant du corps et d'une couleur vert foncé. Les transports par voiture doivent se faire la feuille étant laissée dans les draps noués aux quatre coins qui ont servi à la cueillette. Toute manipulation inutile la flétrit et produit un déchet. A l'arrivée, on la déballe, on l'étend par couches moyennes sur le carreau du magasin , on l'asperge d'un peu d'eau et on la remue légèrement, après quoi on l'asperge de nouveau s'il y a lieu. > .
LE VEB A SOIK.
§ 2. GaNSBIVATION DB Lll PKDILLB.
S'U est désirable de foiirDir aux vers de la feuille fraicbement cueillie, d'uo autre côté, il peut se succéder, dans le Centre et le Nord , des jours de pluie qui entraveront la récolte de ces feuilles; en tout cas , dans le^ Midi , on ne cueille que le matin et le soir, jamais pendant la grande chaleur du jour. Il en résulte la nécessité , surtout pendant les deux derniers âges, de s'approvisionnera l'avance, la veille pour une partie du lendemain on le matin pour le soir, parfois pour un ou deux jours. Quels sont les meilleurs moyens de conservation poar qu'elle ne perde que le moins possible de ses qualités?
A l'arrivée au magasin, les feuilles sont pesées, si elles sont k pea près sèches , puis étalées sur le carreau, mais non foulées, sur 0'',25 à O'^.SO d'épaisseur, et on les secoue légèrement tontes les heures avec une fourche en bois, afin de les empêcher de s'échauffer, fermenter el jaunir. S'il n'y en a qu'une petite quantité , on tes placera dans de grandes corbeilles et on leur fera passer la nuit en plein air et à la rosée. Si elles sont chaudes et fanées an moment oà elles arrivent , on les étend en che mince sur le carreau et on les asperge d'eau. Iles sont trop mouillées, on les étend également le carreau et on les remue k la fourche de bois vec précaution toutes les demi-heures. L'obscuplus ou moins complète du magasin fait jaunir
la feuille; il y faut la pleine lamiëre, mais non le soleil direct. On ne pèse , bien entendu , la feuille mouillée que quand elle estsuffisamment sèche. Enfin, il faut toujours donner aux vers la feuille la plus ancienne , celle-ci ayant perdu presque toutes ses qualités nutritives après trente-six à quarante-huit heures, selon la température et les circonstances de la cueillette.
g 3. — pR]éPARATION DE LA FEUILLK.
La feuille brute, telle qu'elle arrive au magasin, lors de la cueillette, contient des brindilles, des rameaux, des pétioles, des fruits, qui ne permettent qae difficilement d'apprécier le poids de la matière utile et commerçable qu'elle renferme. Quand elle a été débarrassée de ces corps étrangers, on dit qu'elle est mondée. Le mondage consiste dans un épluchage à la main qui ne laisse pas d'être très-coûteux. Pour le justifier, on allègue avec raison qu'on se rend mieux compte ainsi de la quantité de nourriture à conson^ mer ou consommée , qu'elle se conserve ainsi mieux en magasin que brute. Par contre , on reproche au mondage de coûter très-cher et de flétrir la feuille ; on a remarqué qu'en cet état elle s'aplatit davantage sur les tablettes , privée qu'elle est de son pétiole ; elle offre, par conséquent, une nourriture moins facile aux vers, elle forme une litière compacte, dans laquelle l'air circule mal , que les excréments souillent et mouillent toujours, qu'enfin les vers
n'utilisent qu'en partie. Ces inconvénients, comparés aux avantages, ont fait rejeter le mondage qu'on se contente de faire exécuter de temps en temps sur de petites quantités, afin de se rendre un compte exact de la consommation. Le déchet qui en résulte varie, selon Tâge des arbres, celui des feuilles, la variété de mûrier, Thabileté du cueilleur, etc., de 25 à 50 pour 100.
Le mouillage j longtemps condamné, puis conseillé comme étant innocent sinon favorable, ne doit pourtant se pratiquer que dans des limites restreintes. Inutile pour la feuille fraîche, il peut être recommandé pour celle qui s'est desséchée en magasin ou pendant un transport un peu long. Dans ce dernier cas, 100 kilos de feuilles peuvent aisément absorber 15 à 20 litres d'eau. Il est bien entendu que cette feuille qu'on vient d'asperger ne sera pas immédiatement distribuée, mais seulement deux ou trois heures plus tard. On reproche avec raison à la feuille mouillée de constituer une litière humide, aisément fermentescible , malsaine, ou de eontraindre à un délitement journalier. Aussi , dans les années pluvieuses, pratique-t-on, au contraire, la dessiccation de la feuille. On l'obtient en étendant les feuilles mouillées sur le carreau non vernissé et absorbant du magasin , et la remuant fréquemment à la fourche ; plus rapidement encore en la saupoudrant de gros son ou de sciure de bois sèche qui absorbent de grandes quantités d'eau, et n'empêchent en rien les vers de manger, parce qu'ils ont soin d'en
écarter les fragments avec leurs mâchoires et tout en mangeant.
On pratique généralement le coupage de la feuille à Taide d'un simple couteau on d'un coupe- feuilles (voir chap. v, § 2), pendant les trois premiers âges des vers. La feuille ainsi divisée est plus rapidement, plus complètement , plus utilement consommée que la même quantité de feuilles entières; les vers qui la reçoivent s'alimentent et se développent plus régulièrement. Ceci s'expliquera si Ton réfléchit qu'elle est attaquable sur un plus grand nombre de points et qu'elle se répartit plus également sur toute la surface des tablettes occupées par les jeunes chenilles. Passé le troisième âge, il n'y a plus d'utilité à couper que les feuilles exceptionnellement larges ou très-dures. Les vers, devenus un peu gros, consomment plus complètement la feuille entière que coupée, et la recherchent davantage.
§ 4. — Distribution de la feuille.
tt On est loin d'être d'accord, dit très-justement M. Robinet, sur l'influence du nombre des repas administrés aux vers à soie dans un jour. Quelques éducateurs pensent que cette influence est très-considérable, et d'autres personnes recommandables affirment qu'elles obtiennent de très-beaux produits avec un petit nombre de repas. » (Robinet.) Il nous parait aisé de concilier ces deux opinions : L'appétit des vers augmente en raison directe de la tempéra-
ture , comme il s'abaisse proportionnellement avec elle. Ainsi, si Védacation se fait à ane température moyenne de 20* cent. , il suffira de débuter par huit repas par vingt*quatre heures et de terminer par quatre repas au dernier âge. Mais si elle se fait à 25"* cent. y il faudra, dans chaque période, doubler le nombre de ces repas , de seize à huit.
A température égale pourtant, les vers se trouveraient mieux de recevoir leur ration en deux fois qu'en une seule, la feuille étant alors plus fraîche; mais il y a là une question de main-d'œuvre qui fait qu'on donne d'ordinaire chaque repas en une fois.
La condition essentielle, c'est que les repas soient toujours donnés à des heures régulières, qu'ils soient composés du même poids de feuilles identiques pour les lots parvenus au même âge et composés de vers à peu près en même nombre; que chaque partie des tablettes reçoive une couche de feuilles de même épaisseur; que la feuille soit bien soulevée et non tassée; que la distribution s'en fasse avec soin pour ne pas la froisser, et rapidement.
Les Chinois, et à leur exemple, les grands éducateurs de notre pays, emploient pour la distribution de la feuille coupée, durant les trois premiers âges, un tamis à larges mailles , qui permet de la répartir sur les claies à la fois plus régulièrement et avec plus de promptitude.
Quant à la feuille entière, pour les cinq derniers âges, on la transporte à la magnanerie dans de grandes corbeilles où l'on puise pour en remplir des
ALIMENTATIOV. 131
corbeilles plas petites qui servent à la distributioD. Deux femmes , munies chacune d'une de ces petites corbeilles ) se placent en face Tune de l'autre , des deux côtés d'une même table, et répandent soigneusement et également la feuille sur les vers ; à chaque repas y elles alternent, c'est-à-dire que celle qui était à ^droite passe à gauche » et réciproquement ; mais toujours elles doivent commencer et finir par les mêmes tables et dans le même ordre.
Ce qui détermine à peu près la quantité de feuille à donner, par tablette, c'est la manière plus ou moins complète dont a été consommé le repas précédent ; quand les vers entrent dans le sommeil qui précède la mue, on en donne très-peu, et pas du tout pendant le sommeil même ; au contraire , il en faut des quantités beaucoup plus considérables peudant la frèze qui succède à chaque mue«
§ S. — Consommation en fbuille.
Dans la distribution de la nourriture, il n'y a d'autre règle absolue que de faire consommer aux vers le plus de feuilles possible dans le moins de temps, à la condition qu^il n'y ait point de gaspillage. Tant que les vers ont entièrement consommé le repas précédent, il faut augmenter un peu la ration du suivant, pour ne s'arrêter ou même diminuer que quand ils en auront laissé une portion in-> tacte , la feuille étant toujours supposée , bien entendu , de bonne qualité.
L'expérience a appris que pendant les six à sept derniers jours seulement de Téducation, les vers consommaient autant de feuille qu'ils en ont mangé jusque-là; la quantité nécessaire pour chacune de ces périodes est en moyenne de 600 kilos , soit pour l'éducation entière , de 1,200 kilos de feuille cueillie par once de 31 grammes de graine mise à l'éclosion. Telle est la quantité dont doit s'assurer à l'avance l'éducateur qui achète la feuille; quant à celui qui la produit lui-même, il idoit faire la part des gelées, de la sécheresse, etc., et n'élever autant d'onces de ' graine qu'il espère récolter de fois 2,000 kilos de feuilles. Si par le fait d'une circonstance imprévue, la feuille venait à lui manquer, il devrait abaisser graduellement de 2 à 3"* cent. la température de la magnanerie, tandis qu'il se procurerait par des achats ce qui lui manque. Bien que les vers puissent jeûner complètement, surtout lorsqu'ils sont très-jeunes, durant un temps relativement très-long, il ne faut jamais les soumettre au jeûne ni à la diète sans avoir préalablement abaissé la température, et on ne doit les soumettre à l'abstinence plus ou moins complète que dans les cas de force majeure.
Les éducations rapides , à haute température , consomment-elles moins de feuilles que les éducations plus lentes et faites à température plus basse? Cela est indiscutable lorsqu'on connaît les lois physiologiques. Plus on arrive à faire consommer une quantité donnée d'aliments dans un laps de temps restreint , et plus on économise de rations d'entretien ,
c*est-à-dire de cette partie de nourriture consommée qui doit servir à la conservation de T existence sans donner de produits. Mais cette ration paraît devoir être très-faible pour des insectes à sang froid , dont tout le travail consiste dans les fonctions naturelles et placés d'ailleurs dans une atmosphère relativement chaude. Aussi, bien que nous ne trouvions point d'expériences directes, de chiffres positifs, à cet égard, pensons-nous ne pouvoir évaluer à plus d'un dixième la différence de consommation entre deux élevages de vers de même race opérés l'un en trente, l'autre en quarante-cinq jours. M. Bonafous établit la consommation des vers à soie en la rapportant au poids de la graine qui leur a donné naissance; ainsi :
Dans lel<^'âge, ils consomment ll^foislepoidsdelagraine. Dans le 2« âge , — 836 fois —
Dans le 3« âge, — 1.120 fois —
Dans le 4« âge, — 3.360foi8 —
Dans le 5« âge , — 20 . 296 fois —
Si nous rapportons ces chiffres à une once de 31 grammes, nous aurons une consommation, en feuille mondée et triée , de t
Pour le 1«' âge 3>^a472
Pour le 2 âge 10 416
Pour le 3« âge 34 720 } 781>^i944
Pour le 4e âge 104 160
Pour le 5» âge. / 629 176
Ces 781 kilogr. 944 de feuille triée et mondée correspondent à 940 kilos de feuille brute.
H. Noarrigat estime la consommation notablement plas haut, sa dorée étant de trente-deux joars de Féclosion à la fin de la montée; il calcole sur Tonce de 26 grammes et en feuille non mondée^ et Testime :
Pour le l«âge, à 5^3250
Pour le 2« âge, k 15 825
Pour le 3« âge, h 51 800 }1. 129^295
Pour le 4« âge, à 156 420
Pour le 5« âge, à 900 000
n est, d'ailleurs» évident que la consommation doit varier suivant la race et la taille des vers, la va* riétë et Tâge des mûriers, la valeur nutritive des feuilles, Tannée, la saison, le climat, etc. H. Camille Beauvais consommait, en 1835, 1,050 kilos de feuille brute par once, et en 1836, 760 kilos seulement; H. Robinet, 1,185 kilos de mûriers sauvageons en 1838 et 1,058 kilos en 1839.
Dans une éducation réussie (l'once de graine produisant en moyenne 40,000 vers), la consommation moyenne en feuille s'élève à 1,200 kilos, qui (à 1,60 pour 100) contiennent 19 kilogr. 200 d'azote; le produit moyen, toujours pour une 4Bce, est de 60 kilos de cocons qui,den soie, bave, bourre et chrysalide, renferment (à 3,10 pour 100) 1 kilogr. 860 d'azote ; les litières (feuilles et excréments) comprennent donc ensemble un peu moins de 17 kilogr. 340 d'azote; sur les 60 kilos de cocons renfermant 1 kilogr. 860 d'azote, le produit utile ou la soie eiporte de la magnanerie kilogr, 906 seulement, et il reste comme engrais, 72 grammes
d*azote daDs la bave et la bourre, et 906 grammes dans la chrysalide, ensemble 978 grammes, et pour engrais total, 18 kilogr. 318 d'azote.
Cette litière des magnaneries se compose de feailles plus on moins dépouillées de leur limbe, ayant consente plus ou moins de leurs nervures et de leurs pétioles; et en second lieu , des excréments de la chenille. Ces débris, enfin, ne sont pas encore sans valeur comme fourrage; tout le bétail, et notamment les chevaux et moutons , les consomment trèsvolontiers ; souvent on leur donne les litières telles quelles ; il est préférable de les cribler, afin d*en se* parer les excréments et les vers morts qui sont au fumier et de ne donner au bétail que les débris de feailles. On compte que 200 kilos de ces litières cri-' blées sont aussi nutritives que 100 kilos de foin de prairie ordinaire. Le déchet de poids est d'environ, en litière sèche , un trentième de la feuille verte distribuée, c'est-à-dire que 1,200 kilos de feuilles vertes, distribuées dans l'éducation d'une once, fourniraient, en litières séchées sous les vers et enlevées, environ 40 kilos ou 3,33 pour 100.