LIVRE PREMIER
Je me propose de resserrer dans un court espace l’histoire de la révolution française , afin que, mise A là portée de tous les lecteurs , et facilement répandue dans tous les pays, elle détruise les impressions qu’ont cherché à répandré contre la France les ennemis de la liberté. Là postérité A. G. f
pourra seule être instruite des causes secrètes auxquelles il faut attribuer les évéïiemens particuliers qui ont rempli le ^Urs de la révolution et l’ont accélérée; mais les causes générales datent de plusloin. Elle avait été préparée par le cours des choses humaines ; et la convocation inévitable des états-généraux ne fit , en quelque manière, que proclamer la révolution. Si quelque chose doit exciter rélonnement des étrangers, c’est le bonheur avec lequel elle a été conduite au ipilieu du choc de tant de passions exaltées et de tant d’intérêts opposés. Vingt fois le vaisseau de l’état a paru devoir être submergé par la tempête , et vingt fois il a échappé au naufrage,fortdesa masse et de la prudence de ses pilotes.
L’histoire de ces trois années mé-
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morables nous présente une scène dramatique qui a eu son commencement, son milieu et sa fin. Les intérêts particuliers en ont formé les intrigues diverses, qui ont été décon- ' cerlées , ou par la grandeur du corps constituant , ou par la puissance et l’impétuositédela nation elle-même, jusqu’au jour où le roi, en acceptant la constitution , a fait le dénouement de cette scène éclatante.
‘Quelques, nuages se promènent encore sur le ciel de la France. C’est avec peine que les intérêts particuliers se voient obligés de céder à l’intérêt général, et la lutte inutile des privilèges subsiste encore. La noblesse , dont la supériorité imaginaire n’existait que dans l’opinion , se flatte d’exister toujours,, quoique cette opinion soit détruite. Elle a
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tâché de ressusciter l’esprit altier de
la féodalité dans des ^temps où la
féodalité n’était plus, et de porter
les idéesclievaleresquesdu douzième
siècle au milieu des lumières du dix-
huitième. Ainsi les corps ne s’aper-
çoiventpas, en vieillissant, que leurs
maximes vieillissent avec eux , et
que, lorsque tout est changé autour d’eux , il faut qu’ils changent euxmêmes ou qu’ils périssent. Comment de tels édifices pourraient -ils subsister , quand les étais de l’opinion publique ne les soutiennent plus?
Le clergé cherche encore , dans une 4’eligion qu’on appelle de paix , des prétextes et des moyens de discorde et de guerre ; il brouille les familles, dans l’espoir de diviser l’état ; tant il est diilicile à ce genre d’hommes de savoir se passer de richesses
BE Là. HJBVOLÜTIOH FMITÇ. 5 et de pouvoir! Mais les lumières, en 86 communiquant bientôt. aux dernières classes des citoyens, leS affranchiront' de là plus dangereuse de toutes*les servitudes, Tesclavage de la pensée.: Alors, ou les prêtres seront citoyens , ou Ton ne voudra plus de prêtres.
' Tous ces pouvoirs abuâfs, dont la barbarie des premiers temps et le despotisme des derniers avaient accru le nombre*, ont disparu du milieu de nous. Ils s*appuyaiënt du despotisme du trône même, qui les avait créés comme des instrumens utiles à son autorité. Aussi ont-ils affecté, pendant deux ans , un attachement hypocrite à Tautorité royale , dont ils se disaient les défenseurs ; et les amis des privilèges se sont dits les amis du roi. Mais Thypocrisie n*a des
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succès que lorsqu’elle parle à la crédulité. Dès que Louis xvi a consenti lui-même à ce que l’autorité royale fût restreinte, il ne leur est plus resté de prétexte , et l’on ne les a plus vus que s’agiter franchement. pour reconquérir leurs propres privilèges.
Ils seront forcés néanmoins à ne plus vivre que de ressouvenirs ; car, malgré les mouvemens particuliers qu’ils pourront exciter encore , la masse de la France est assise , la constitution est faite*, et le moment est venu où l’on peut écrire l’histoire de la révolution.
La. natior française a été soumise pendant plusieurs siècles à des lois arbitraires qui pesaient à la fois sur la vie èt sur la foftune des citoyens. Le peuple , qui est tout dans les pays
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DE LA BÉVOLFTIOIV FRANC. 7 libres , et qui n’est rien dans les empires despotiques, était asservi à un si grand nombre de tyrannies particulières, que sa plus pure substance se dissipait en impôts, levés par la violence ou par l’adresse, ou par la superstition , ou par les privilèges. Le roi de France lui seul levait des impôts plus considérables que plusieurs grands princes de l’Europe réunis. Le clergé recueillait sans frais le cinquième du produit net des revenus territoriaux du royaume; il possédait d’ailleui’s des biens immenses, et ne fournissait que des dons gratuits qu’il s’imposait à sa volonté. Les droits avilissans de la féodalité donnaient à la noblesse un genre de revenu qui était un véritable impôt sur les campagnes et une source de vexations ; et , quoique
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possédant- des propriétés immenses, elle se croyait dispensée de contribuer aux dépenses publiques , dont le poids retombait tout entier sur le peuple. Une foule dé' privilégiés et d’anoblis avaient obtenu du pouvoir despotique ou en avaient acheté . le droit de. ne pas concourir auxdépenses de ‘Tétât. La vénalité des charges avait rendu nécessaire ^ la vénalité de la justice , et chaquë différent entre deux hommes était en- ^ core un impôt : contribution désastreuse , parce qu’elle ne décimait pas le bien des plaideurs , mais que souvent elle l’emportait tout entier.
Cependant la facilité apparente avec laquelle le peuple semblait > payer des impôts aussi considérables
encourageait à en inventer de nou- . veaux.Lesdépenses delà cour étaient
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arbitraires', et Ja substance des peuples se dissipait depuis long- temps eu de fastueuses frivolités. Le trône était assiégé d’une multitude d’hommes avides et de femmes intéressées, auxquels on prodiguait, sous divers prétextes , les trésors de l’état. Des guerres ruineuses , entreprises avec légèreté , et souvent pour l’avantage seul de quelques individus, avaient accru , pendant deux règnes , la ca-^ lamité publique. Des emprunts désastréux avaient successivement forr mé une dette immense ; et la nation, effrayée de la situation des finances, n’avait devant les yeux que la perspective décourageante de la banqueroute. J La tyrannie sur les fortunes ne va jamais sans la tyrannie sur les personnes; et, pour s’emparer des
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biens des peuples , il faut commen- ■ cer par les asservir. Depuis que les rois de l’Europe , à l’exemple de ceux d’Asie , ont eiv des troupes à leurs ordres , ils ont été les maîtres des' biens et de la vie des hommes qui sont devenus leurs sujets. Cette institution , imaginée par les rois pour aflaiblir la puissance excessive des seigneurs et pour se passer de leurs services, qu’ils faisaient payer trop chèrement , marqua l’époque du ■ despotisme en Europe. Les guerres , dont les rois ont toujours paru ne pouvoir se passer, et qu’on ’a toujours prises cependant pour la folie des peuples, fournissaient le prétexte de lever des soldats , et les le- ■ vées de soldats fournissaient des prétextes et des moyens à de nouvelles guerres. Nul despote n’a marché
^qu’avec des satellites; et partout où vous verrez une armée soudoyée par le maître , dites que là il y a un tyran , ou un homme qui va le devenir, ce qui est la même chose pour la liberté, ^os rois, qui ne faisaient jadis exécuter les lois que du consentement des peuples, ne les consultèrent plus ; leur volonté fut la loi suprême. Alors la monarchie fut dénaturée ; elle fut c^iez nous ce que les Grecs appelaient tyrannie, le gouvernement arbitraire d’un seul. L’étendue de la monarchie ne permettant pas au prince de voir tout par lui-même, les rois de France furent obligés de consulter les ministres ; et ceux-ci finirent par tout gouverner.
Un despote peut quelquefois songer à rendre se& peuples heureux et son empire florissan t , parce qu’ils son t le
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patrimoine de sa famille ; les miniSf très ne peuvent manquer de s’occuper principalement de leur intérêt et de leur pouvoir. Le visirat est en France une des époques du despotisme , et les peuples y ont^té plus ou moins esclaves , selon que les ministres ont été plus ou moins absolus. C’est d’eux que sont venues les commissions extraordinaires, nommées pour satisfaire leurs vengeances personnelles , et les lettres de cachet , et les enlèvemens arbitraires des citoyens , et ces créations bursales, ces ventes de charges et d’offices , qui , en grossissant le trésor du roi, servaient à accroître le leur ou à payer leurs créatures.
Tous les peuples soumis à la volonté d’un seul homme ont plus ou moins souffert de son despotisme,
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mais nulle nation 'h’a été plus dédaigneusement opprimée par ses maîtres que la nation française. Depuis le cardinal de Richelieu , jusqu’aux premiers jours des états-généraux de 1789, les sujets du roi, c’est ainsi qu’on les appelait , ont été constamment soumis à un réginie oppressif d’autant plus humiliant, > .
que ce peuple était doué de ce don de la nature que l’on appelle esprit , ^
et que, dans ces derniers tenrips, i^ avait des lumières. Les conseils des *
rois se jouaient des jugemens du peu- V ' ^
pie et de ses satires ; et quand enfin, les lumières croissant' toujours , il ' \ s’est formé une opinion publique imposante, qui n’était, après tout, que l’expression de la volonté générale, les ministres ont persévéré dans leurs formes impératives et leur dé-
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dain insultant. Cet oubli des convenances les a perdus. On ne saurait trop redire que les pouvoirs usurpés ne tombent que parce qu'ils n’ont pas vu qu’ils devaient finir.
Pourquoi ne reprocherions-nous pas au pouvoir arbitraire cette multitude de vexations dont les peuples ont été accablés, et ces guerres presque toujours injustes, et ces impôts progressifs , iniquités féroces que nos neveux béuirontun jour, parce qu’ils leur devront la liberté ? Au règne barbare de l’impérieuse !\lédicis, de celte étrangère coupable qui fit couler à torrens le sang des Français , succéda
le règne de Ric^ielieu , c’est-à-dire du
despotisme en personne. Ses maximes nous ont toujours gouvernés depuis. Opprimés avec dureté par Richelieu, les Français le furent avec
de lA RÉVOLUTION FRANÇ. l5 astuce par Mazarin ; il corrompit ceux que cet autre prêtre son prédécesseur n’avait fait qu’épouvanter et avilir. Elles avaient passé, ces âmes fières et indépendantes , qui , au sein des guerres civiles , avaient déployé un genre de grandeur que le brave Henri n’eut pas le temps de tourner contre les ennemis de la France : tous rampaient sous un maître , car Richelieu leur avait appris à flatter.
C’est sur ces hommes , fiers avec bassesse et corrompus avec orgueil , que Louis xiv allait régner. On a tout dit sur Louis xiv , et la postérité s’est vengée , peut-être avec excès , des mensonges adulateurs de ses sujets. Mais si ce roi- protégea les arts, qui lui donnaient de la gloire, s’il vit éclore les fruits que Richelieu avait semés , s’il élonna par un air
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de grandeur qui fait le caractère de son règne, par combien de calamités ces biens , factices n’ont -ils pas été compensés ! Son goût pour les conquêtes faciles lui fit prodiguer l’or et le sang de ses sujets ; son faste arrogant lui attira l’inimitié de toute l’Europe ; son despotisme sur la pensée ensanglanta seS états et les dé- • peupla. Louis xi n’avait ouvert qu’un cachot , et il couchait sur* la voûte sous laquelle gémissaient ses victimes. Louis xiv en ouvrit mille , et, sourd aux cris de ses sujets malheureux , il se livrait à toutes les voluptés d’une c^ur galante et fastueuse. C’est lui qui a préparé la chute de .la noblesse, en la tirant de ses châteaux pour l’amuser et l’avilir avec des cordons, des. rubans et des tabourets ; et quand une fois ce titre
de gloire a été vénal ^ et qu’on est devenu illustre avec de l’argent , l’o-.
pinion a été formée, et la. noblesse de France a été jugée dans toute l’Eu-i rope comme elle l’a été parmi nous.
Les fruits du règne de Louis xiv ont été , ?d’un côté , la conquête de - quelques provinces, la perfection des beaux-arts,.* un théâtre supérieur à celui d’Athènes , un goût et une urbanité qui ont servi de modèle à toutes les cours , et surtout la réunion de toutes les parties , auparavant incohérentes, du gouvernement et de l’empire : d’un autre côté, la perte de cinq ou six cent mille hommes tués en différentes guerres, celle de' cinq' ou six cent mille fugitifs, qui portèrent dans toute l’Europe la haine de son nom et les arts qu’il avait favorisés, une dette immense,
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des calamités désastreuses sur la fin de son règne , et une misère telle , qu’aucun peuple moderne n’en a éprouvé de pareille. Le despotisme , qu’il avait consolidé, fut l’héritage qu’il nous laissa. Depuis le ministre jusqu’au dernier agent- de l’autorité, ce. n’était qu’une chaîne, d’oppression. Tous consentaient à ramper devant leurs maîtres pour avoir droit de mépriser leurs inférieurs ; et cet esprit servile nous avait été^fidèlement transmis de règne en règne. Ses armées, formidables pendant quelque temps aux étrangers, ne le furent plus qu’àses sujets. Dix mille esclaves dorés et titrés faisaient sa garde; et cet appareil de puissance, si propre à éblouir le vulgaire ,’ n’annonçait que l’énorme distance où il se mettait de son peuple. Ces vertus des
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despotes la hauteur et la vanité', qui faisaient' de Louis xiv une su'perte idole , ne sont plus regardées que comme des vices et des injustices sous le règne de.la liberté et de l’égalité. ^
Le court intervalle de la régence ne' fut* marqué que par un délire dans lequel des Français seuls pouvaient tomber : le caractère du gouvernement ne changea point. Louis XV trouva la machine despotique toute montée, et il la laissa aller.
Sous lui la cour fut tout , et le royaume ne fut rien. La vénalité des charges et de la noblesse fut accrue jusqu’au ridicule. Les querelles religieuses , les plus absurdes de toutes , ]^rce que pérsonne n’y entend rien , déshonorèrent trente ans de ce règne faible *et nul. L’honneur des