‹ Précis historique de la Révolution françaiseChapitre 20 sur 44 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Eh demandant la conYOcation des états-généraux , le parlement de Paris avait cédé à TopinioB publique.

Personne ne pouvait la connaître aussi-bien que lui , puisqu'il Pétudiait sans cesse pour s*en appuyer.

Plusieurs membres de ce corps , les jeunes magistrats en particulier , aimaient véritablement la liberté : ils étaient sincères dans la demande qu’ils faisaient de la convocation des états- généraux. Mais les anciens n’y voyaient qu’un moyen d’accroître leur pouvoir : c’était même le seul qu’ils pussent trouver ; car la nation ne pensait plus, ni que les parle- « mens eussent le droit de tenir les rois

DE Là EÉVOLüTION FRàNÇ. ^ I

en tutelle , ni qu’ils fussent les étatsgénéraux réduits au petit-pied. Ces magistrats crurent prévoir que ceux qui avaient demandé les élals-gépéraux y joueraient le preniier rôle^ et qu’ils y entreraient investis de la confîance du peuple.

Dès que le mol eut été prononcé, et que les états-généraux eurent été

demandés parle parlement et promis

par le roi , les événemens se pressèrent et s’en tassèrent. Tandis que la. nation s'occupait de la douce idée d’une régénération qui désormais la mettrait à^’abri de la tyrannie , ceux qui étaient en possession de la maîtriser s’occupaient des moyens de conserver leur empire. Mais le colosse imposant dé la majesté publique croissait chaque jour, et à ses pieds vinrent se briser successive-

JÊ PRÉCIS HISTORIQUE

ment toutes les autorités fantastiques qui Tavaient si long -temps dominée.

Personne ne fit alors ce qu’il devait , parce que personne ne voulait véritablement le bien public. Il fallait sauver l’état, et chacun ne s’occupait que de soi. La cour voulait se débarrasser des parlemens, et ceux-ci voulaient contrarier la cour.

M. de Lamoignon songeait à les hu- .milier ; M. de Brienne voulait être premier ministre ; et , tandis que sur ce théâtre orageux se passaient tant descènes indécentes, le peuple voyait avec indignation qu’il était toujours > sacrifié aux intérêts et aux disputes des grands.

La cour exila le p arlemen t à Troyes.

Celui-ci racheta son exil en enregistrant la prorogation du deuxième

DE L1 RivOLVTlOS FKIKÇ.' ^5

vingtième, et«donna ainsi la juste mesure de son patriotisme. Cependant , au milieu de «es différens entre ceux qui se disputaient l’autorité, le besoin d’argent se faisait toujours ressentir. Les parties contendautes reconnaissaient également la nécessité d’y pourvoir ; et comme c’était de là que naissait l’inquiétude , et par conséquent le courage du peuple , ceux qui voulaient, l’asservir avaient besoin de faire entre eux quelque trêve. Un emprunt successif fut convenu entre le ministère et plusieurs membres du parlement, et il devait être accordé dans une séance royale , aussi convenue. Mais chaque autorité y vint avec ses prétentions; le parlement avec celle d’opiner à la pluralité des suffrages, le garde des sceaux avec celle de faire enregistrer A. C. 7

n/| FftéciS BISTORIQL'K*

sans compter les voi\, quoiqu’il dût avoir la majorité. Les taagistrats s’indignèrent : quelques-uns soutinrent avec force leurs prétentions, l'appuyant de l’intérêt des peuples.

M. d’Orléans demanda au roi s’il tenait un lit de justice , et protesta contre ces formes arbitraires. Le roi, touché tour à tour des discours éloquens de quelques magistrats et de l’insulte qu’il croyait faite à son autorité , éprouvait des mouvemens contraires. L’emprunt n’eut pas lieu ; mais ML. d’Orléans fut exilé , ainsi que M. Fréteau' et M. Sabbalier, qui avaient parlé avec beaucoup de courage.

Quoique le parlement eût encore moins le droit de consentir les impôts pour la nation que le gouvernement de les ordonner , il fut l’objet

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DE Là EÉVOLDTIOM ÈBAKÇ. ^5

de' la reconnaissance publique.' Ces actes arbitraires faisaient» des magistrats autant de martrrs ; et • le peuple s’attache à ceux qui souffrent pour lui. D’ailleurs le parlement était alors la seule barrière au des- ' potisme ; on ne se fiait pas sur lui, mais on l’appuyait.

Le gouvernement ne faisait que des fautes. Il était alors réuni dans la personne de deut ministres dé Brienne, devenu archevêque de Sens, et le garde des sceaux. Le premier était premier ministre , et entraînait la confiance du roi; lé second fut obligé de s’appuyer sur lui pour écraser les parlrmens. Ils réunirent leurs projets comme ils avaient réuni leurs forces. Bl. de Lamo^non pré»

parait à la magistrature deux coups qu’il jugeait terribles ; c’était la créa*

tion de plusiejLirs grands bailliages j laquelle diminuait le ressort, le crédit et les épices des parlemens ; le second était la réforme des lois criminelles/ Le peuple , surtout dans les provinces, devait voir ces’chartgemehs avec plaisir. M. de Lamoignon y travaillait, et y faisait travailler avec une constance qui tenait à son caractère. Je ne sais quel homme à vue courte proposa en ^même temps à M. de Brien'ne le projet de la cour plénière, où les édits devaient être enregistrés. C’était une réunion sans principe , de princes , de pairs , de magistrats , de militaires , que l’on croyait devoir remplacer avec avantage les parlemens dont s’entouraient nos premiers rois. C’était encore un coup que l’on préparait à la magîs-

trature. Le garde des sceaux , qui en avait combattu le projet, fut obligé de céder à l’ascendant de M. de Brienne, dont il avait besoin.

Le parlement avait perdu de l’estime publique en s’opposant à l’établissement des assemblées provinciales et à l’édit en faveur des protestans , qu’il avait demandé luimême dix ans auparavant, et qu’il ne voulait plus , parce qu’il 'était porté par M. de Lamoignon, et que pourtant il enregistra. La cour lui redonna du crédit. Les projets brusques de M.^de Lamoignon et l’idée extravagante de la cour jdénière en furent la cause. De grands mouve-, mens se faisaient à l’approche du mois de 'mai 1788 : les édits devaient être présentés à tous les par-

^8 PRÉcrs niSTORiQUi

lemens du royaume le môme jour , pour éviter leur coalition : un appareil de force se préparait , et chacun attendait quelque grand événement.

On le prévoyait en partie. Les projets et la haine de M. de Lamoignon étaient connus. Le parlement avait fait des remontrances inutiles; il s'agissait moins de deviner le projet que de le savoir en effet. M. d’Eprémesiiil y parvint- H paya chèrement une épreuve des édits qu’on impri- mait , divulgua le secret , échauffa le parlement , et fit lier les pairs et les parlemens du royaume par le serment de ne pas recevoir ces édits.

C’est alors qu’il fut condamné avec un de ses collègues à un exil jugé si glorieux. Le temple de la justice fui violé par la force armée, et deux

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DE LJi EÉVOLDTlOIf' PEÜfÇ. 79 ,

mille hommes furent employés pour enlever deux magistrats à la vue du peuple indigné. ''

Ces dispositions n^étaient pas pro> près à faire accueillir la cour plénière et les bailliages. Ces deux pro> jets périrent Tun par Tautre; le premier fut couvert du mépris public; le second trouva unè ligue puissante dans toute la robe.; en sorte que tout se réunit contre les deux ministres. Les esprits s'élevèrent en proportion de l’humiliation qu’.on leur avaitpré> parée. Ces grands outrages fait&à la justice et au bon sens parurent à la .

nation un outrage fait à elle-même.

Ou avait peine à comprendre comment le gouvernement pouvait ainsi • se jouer sans pudeur de l’opinion publique, et soumettre au-dessus des jugemens de tout un peuple.

So PBÉC18 HISTORIQUE

Mais ce n’était nullement du peuple qu’on s’occupait. Nous avons vu que tous ceux qui ont joué des scènes aussi violentes et aussi indécentes ne cherchaient qu’à maintenir ou accroître leur pouvoir. On ne parlait plus des états-généraux que pour en différer la convocation , et cependant on en éprouvait tous les jours davantage la nécessité. Le gouvernement , sans argent, n’avait plus même le courage de penser à en demander. Les -ministres , en^ prostituant l’autorité royale à leurs querelles , l’avaient en quelque ma- , nière anéantie, puisqu’ils l’avaient avilie ; et le roi, qui voulait le bien et qui croyait le faire , était condamné à ne servir que les passions de sa cour.

Ce fut alors que le premier mi-

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nistre, sans argent, sans moyens*, sans crédit , ne faisa'tit rien et ne ' pensant rien , libandonna l’autorité qui l’avait abandonné. Il se retira ; et, le second de ses bienfaits, après celui de sa retraite , fut de conseiller au roi de rappeler M. Necker.

M. de Lamoignon offrit aussi sa

retenir ; mais elle n’aurait jamais eu de paix avec le parlement. 11 renvoya donc les sceaux, et il montra la plus grande ferfneté dans sa retraite , à laquelle il s’était toujours attendu, chéri d’une famille qu’il chérissait , et de ses amis , qu’il conserva malgré sa disgrâce. ■

Au milieu de ce désordre du pouvoir et de l’ignorance d’une administration inhabile, la France , épouvantée de l'abîme ouvert sous ses pas,

8a PBBCIS HISTORIQUE

ne savait plus où déposer ses espérances. La cour s’était conduite comme font les gens en colère quand ils ont tort ; elle avait frappé tout ce qui s’opposait à ses volontés. La magistrature entière avait été outragée, les députés de Bretagne mis auxfers ; et le peuple de Paris, qui avait exprimé la joie publique en brûlant les effigies des deux ministres, avait été livré aux soldais et foulé aux pieds des chevaux.Un gouvernement déprédateur, devenu tyrannique , et enfin atroce , teignait de sang les rues de la capitale , et faisait trembler les provinces.

Ces excès de l’ignorance irritée apprenaient au peuple que Ton se venge par du sang, et lui donnaient de terribles leçons. La France était dans une émotion générale, et tout

présageait une insurrection prochaine. On demandait ces états généraux tant promis , dernière ressource d'une nation ' opprimée. Â Textré* mité du royaume 9 une , province , devenue célèbre, revendiquait hautement ses droits et ceux de la' nation. £lle montrait , par un appareil réfléchi de résistance, qu'il arrive enfln un moment où le' peuple; outragé et méprisé , se lasse de soufirir.

Déjà les troupes et les citoyens en présence annonçaient à Grenoble une scène sanglante , lorsqu'on apprit le départ des ministres et le rappel de M. Necker. Â l'instant les armes tombent des mains des citoyens, ils se jettent entre les bras des soldats , et , dans des embrasse- ^ mens réciproques, ils se livrent aux

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transports d§ la joie et aux douceurs de l’espérance.

.Tous les vœux de la nation se tournaient alors vers M. Necker comme on attend les rayons du soleil après un long et désastreux orage. Lui seul pouvait éclairer enfin les ténèbres de l’administration , ranimer la confiance intérieure, pourvoir à des dépenses instantes pour lesquelles il n’y avait point de fonds , et rétablir notre crédit chez les étrangers, qui l’estimaient. La cour elle-même en était si convaincue, que l’archevêque de Sens ,1a reine et M. le comte d’Artois conseillèrent au roi de rappeler M. Necker. Il ne trouva que cinq cent mille livres au trésor royal. Il • pourvut sur-le-champ à plusieurs millions de dépenses urgentes , et

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DE RÉVOLUTION FRANÇ. 85 chercha des ressources qui ne fussent pas une usurpation sur les droits des états-généraux , dont la conv«cation lui paraissait indispensable. Par ses conseils, les magistrats exilés furent rappelés , les parlemens rendus à leurs fonctions, les prisons ouvertes', et tout ce qui restait des opérations des deux derniers ministres entièrement effacé : surtout le vœu général de la nation fut exaucé, et k convocation des états-généraux fut promise. Ainsi ce nynistre préparait à l’empire la liberté, en même temps qu’il le garantissait, par ses soins, des horreurs de la disette dont il était menacé. .

Alors parurent au gi*and jour les prétentions qui, depuis, ont été la cause de si vives querelles. Le peuple, la nation , ceux qui ont reconquis le

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titre de citoyens , demandaient des états-généraux qui ne fussent pas vains ft illusoires comme tous ceux dont rhistoire leur était retracée.

. Et , par la même raison , ceux qui redoutaient cetté puissance majestueuse et incommensurable d’une grande nation assemblée , ceux qui l’avaient retardée , ceux qui avaient feint delà désirer, et toutes ces têtes servile's accoutumées au joug de toutes sortes d’usages, demandaient des états-généraux assimilés à ceux de i6i4« Le parlement surtout, qui commençait à prévoir sa petitesse futvire devant une aussi grande puissance , arrêta qu’on ne pouvait convoquer les états-généraux que dans cette forme : il se ressouvenait que le parlement y avait joué un rôle.

Cette prétention de régler la marche

DE tA. BÉVOLETION FAANÇ. 87

de l’autorité nationale le perjiit entièrement dans l’opinion publique.

Mais Je tiers-état, cette portion ^ immense d’une nation éclairée et célèbre, cette masse d’hommes qui composaient véritablement la nation , s’indignait d’ètre assimilé aux, communes, récemment atTranchies sous le règne de Philippe-le-Bel, et qu’en 1788 on voulût l’astreindre aux usages établis pour les paysans à demi-esclaves de i3o‘j. Il était digne, en effet , de sentir que l’espèce humaine était agrandie.

M. NecLer, ne pensant pas que le conseil dût, au milieû de ces prétentions opposées, décider la foule des questions relatives à la convocation des états-généraux , assembla de nouveau les notables pour les consulter. Ils avaient bien mérité de la

patrie ; et il présumait de leur fermeté précédente en faveur de leur impartialité future. J

Durant ce temps , les provinces agitées se livraient. à tous les mouvemens qu’excitait dans leur sein le sentiment des maux de la France, l’indignation des outrages qu’elle avait reçus de la foule de ses maîtres, et l’espoir d’un meilleur ordre de choses. Le Dauphiné leur donnait un grand exemple. Après avoir repoussé avec courage les menaces sanguinaires du despotisme, il traçait avec hardiesse un plan d’organisation du royaume. Il avait perdu ses états , ce fantôme de liberté dans un 'empire despotique , et il les' redemandait.

Les trois ordres réunis, après avoir rallié leurs forces , obtinrent du gouvernement la permission d’une as-

DB BÀ BÉVOLVTIAN FRjkNÇ. 8q semblée légale. Alors la sagesse, cette raison des forls , présida à toutes leurs délibérations ; et ils tracèrent pour leurs états particuliers un plan qui fut jugé pouvoir servir de modèle à toutes les autres provinces et d’élément aux assemblées . nationales. Le Dauphiné excitait l’admiration et l’émulation de tout le royaume. Malgré les défenses des agens de la cour 5 les trois ordres se réunirent en divers lieux, et y formèrent des assemblées. Ce fut surtout dans les pays d’états que se donna la première impulsion. ' Là restaient un souvenir et des traces de droits antiques , de chartes , de privilèges , de réunion des ordres en une seule autorité. Versailles vit avec surprise arriver des députés de Bretagne , de Languedoc , du Vivarais, du Vélay :

go PRÉCtB HISTORIQUE

surtout on y entendit pour la première fois ce langage mâle de la liberté qui fait baisser la voix à la ty- , ranpie. La manière dont ces députés furent reçus et le compte qu’ils en rendaient à leurs provinces accrurent le ressentiment et l’énergie des peuples.

Jiu même temps , et par une suite du progrès des lumières de ce tiersétat qu’on s'efforcait d!avilir et qu’on feignait de mépriser , un graàd nom- .

bre d’écrivains lui rappelaient ses droits. Les uns , remontant fusqu’à l’origine de la monarchie , traçaient en caractères de feu les progrès insensibles du despotisme , le pouvoir absolu de vingt tyrans , et la dégradation successive de la nation; D’autres trouvaient dans l’histoire des étals-généraux des preuves suivies

DE LÀ «ÉVOLUTION FRÀNÇ. t)l

de l'autorité nationale, et prouvaient que la nation est le souverain. Plusieurs, s'élevant plus haut encbre«, et remontant jusqu'aux droits primitifs et imprescriptibles des peuples , démontraient à tous les esprits qu'il est absurde d’invoquer les abus appelés devant un peuple qui

est en état de revendiquer ses droits.

Tous s’accordaient à dire qu’il n’y a qu’une occasion pour reprendre sa liberté; que, si on la laisse échapper, on n’en est pas digne ; et que le déficit était le salut de la France. On répandit surtout les écrits du sage Mably , qui^ dans des temps où la vérité se réfugiait dans le cabinet des gen% de lettres, avait prévu, prédit, et pour ainsi dire ordonné les états-généraux. Son livre devint le catéchisme des Français. IJn grand

93 ' PRÉGl» niSTOfilQVE

nombre de militaires qui avaient assisté à la révolution des Etats-Unis avaient emporté des souvenirs ineffaçables des charmes de l’égalité et de la liberléchez un peuple de frères.

Ces hommes, qui étaient tous nobles , avaient appris à juger la vanité de ce titre en comparaison de celui de citoyen. Paris surtout était un loyer de lumières. Cette ville abondait en hommes instruits, dont le * 'gouvernement, aveugle encore, ne connaissait pas l’influence, du était incapable de l’arrêter. Les cercles , les sociétés d’hommes , qui , depuis quelques années , s’étaient formées à l’instar de celles des Anglais , y parlaient de la liberté comme si déjà elle était conquise. 11 était surtout une société rassemblée chez un jeune magistrat qui, elepuis, a beaucoup

DE ï.k RÉVOLUTION FRANÇ. q5

influé dans la révolution. Elle entretenait une correspondance active dans le royaume, et contribuait , en répandant la simultanéité des idées, à préparer la simultanéité des volontés et des forces. Le peuple enfin, qui s’aigrit des maux publics parce qu’il en supporte tout le poids , endurait avec indignation l’épithète dédaigneuse de tiers-état» qui lui assurait la confirmation d’une servitude constitutionnelle.

L’autorité n’avait pas assez de bras pour accabler tant d’adversaires. La liberté de la presse existait de fait : on tâchait vainement de la gêner par ides ordres sourds ; les livres sortaient de partout, et plusieurs étaient écrits ^ns un langage populaire qui les mettait à la portée des dernières clâs- , ses de la société. Le gouvernement

g4 PRÉCIS HISTORIQC*

fut enfin obligé de laisser tout écrire et tout dire. Quelques princes du sang opposèrent à tant d écrits un mémoire 9 alors fameux 9 ou étaient exposées toutes les prétentions de ce que 9 depuis 9 on a nommé VaTis~ tocratic,' c’est-à-dire les privilèges d’un petit nombre d’hommes vivant aux dépens de tous 9 ou les humiliant par son autorité. Ce mémoire ne servit 9 comme toutes les autres imprudences des grands 9 qu’à accroître la résistance et la force du peuple.

Les formes de 1614 ? qtii d’abord

avaient paru révoltantes 9 étaient devenues ridicules. Le parlement s en aperçut trop tard ; et , revenant sur ^ ses pas 9 il arrêta, le 5 décembre 17889 qu’eii déterminant ces formes il niavait pas été dans son intention de déterminer le nombre respectif des «

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députés des trois ordres. C’était une des principales questions agitées par rassemblée dés notables. Vainement M. Necker avait espéré, que cette assemblée prendrait la couleur de l’opinion générale ; elle était presque entièrement composée de privilégiés. L’esprit de corps y présidait, l’esprit de coîps l’emporta. Lé bureau de Monsieur fut le seul où il fut décidé , à la naâjorité des voix , que le tiers-état aurait ùn nombre de représentons égal à celui des deux autres ordres réunis. C’était le vœu ' exprimé par toutes les “communautés du royaume, qui, s’affranchissant tour à tour des autorités locales par lesquelles, chacune d’elles était dominée, avaient pris dés délibérations, et les avaient envoyées à la cour. £t la plupart représentaient

(jC> PRÉCIS HISTORIQUE

qu’en se bornant à l’égalité de représentans f elles n’observaient pas la proportion de la population , et qu’elles restaient au-dessous de leurs droits.

Mille six cent quatorze , que d’autres prononçaient seize cent quatorze , était alors le mot qui divisait les esprits : il était dans toutes les bouches , parce que véritablement il renfermait toutes les questions qui occupaient la France et qui embarrassaient la cour. Les parlementaires, comme magistrats et comme nobles, avaient un double intérêt à ce que les formes de 1614 fussent conservées. Le clergé et la noblesse y tenaient également; et le tiers-état, qui n’y voyait que son humiliation et la conservation des privilèges , avait couvert ce mot de ridicule , et

ravait voué à la proscription. Mais les notables, qui étaient pour la plupart ou princes , ou nobles , ou grands , n^eurent pas la force de s'élever au-dessus de leurs intérêts et de leurs préjugés. Prosternés devant les formes antiques , qu'ils auraient peut-être rejetées si elles leur avaient été contraires , ils décidèrent que les divers bailliages , qui tous étaient inégaux en population , enverraient cependant un nombre égal de députés , et s’efforcèrent de maintenir la délibération par ordres, et non par têtes.

C’était de celte discussion, qui agitait tous les esprits , que dépendait la destinée tout entière des états-généraux et la constitution de la France. Les deux partis , car ils étaient déjà formés , y voyaient l’un ' 9

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et l’autre une révolution. Les ordres privilégiés ne pouvaient se cacher que , si on délibérait par tètes , l’égalité des voix des communes , soutenue de ceux des nobles et des ecclésiastiques qui tenaient pour le tiersétat , donnerait à celui-ci la prépondérance. Ils se refusaient donc à celle mesure , et s’appuyaient principalement sur l’usage ancien et -sur la forme de convocation de i6i4 • par la même raison , ils ne voulaient pas que les bailliages très-considérables envoyassent plus de députés que ceux dont les limites et la population étaient peu étendues. Ils craignaient la masse des députés du tiers-état, si leur nombre était considérable. )

On peut iuger de l’embarras du conseil entre le peuple , dont les voir

! Goosle

DE LA lÉVOLDTION FBAHÇ. 99

réunies étaient si puissantes, et les ordres privilégiés , dont l’ascendant était si fort. M. Necker , qui portait partout son caractère et sa vertu , mais que les grands et la cour fatiguaient par cette tyrannie de volonté que donne l’habitude de prescrire sa volonté pour règle, fit néanmoins adopter par le conseil que les députés aux états - généraux seraient au moins au nombre de mille ; qu’il serait en raison composé de la population et des contributions de chaque bailliage ; que le nombre des députés du tiers-état serait égal à celui des deux autres ordres réunis.

Ces décisions furent la base des con- • vocations. Quant à la question de la délibératioh par ordres ou par têtes, et, par conséquent, de la division ou de la réunion des cham-

lOO PRÉCIS HISTORIQUE

bres , le conseil n’osa la décider. Il ne le devait pas ; car la scission se serait faite entre les ordres avant les états-généraux, et peut-être n’auraient-ils pas eu lieu. Cetle décision fut renvoyée aux états-généraux euxmêmes , c’est-à-dir^ux dieux partis , quand ils seraient en présence.

C’était donner réellement la victoire au plus fort , ainsi que l’expérience l’a prouvé. Aussi la fureur et les cabales se réveillèrent à la cour contre M. Necker; comme si, dans une tonvocation demandée par la volonté générale , il n’avait pas dû la consulter ! comme s’il n’avait pas été prouvé par l’expérience qu’il était plus prudent d’écouter l’opi- • nion publique que ^e la choquer pour reculer ensuite devant elle!

On 4ui faisait encore un crime d’a-*

voir admis un nombre aussi considérable de curés, que chacun jugeait devoir être favorables au tiersétat , dans lequel ils avaient pris naissance : mais on oubliait tout ce que l’esprit de corps devait mettre de contre-poids dans la balance. La scission qui se fit entre le tiers-état et les deux autres ordres dans la plupart des assemblées de bailliages annonça que le schisme politique était prononcé , et, qu’il s’élèverait de grands combats entre l’intérêt public et les privilèges.

Ces assemblées , qui mirent en mouvement six millions d’hommes, furent un nouveau foyer de lumières pour le «tiers-état. La noblesse et le clergé, dans des chambres séparées, y rédigeaient des cahiers dont l’objet était de demander leur avantage

lOÜ PAECIS BISTO&iQDE

d’abord, et le bien public ensuite* Tous renoncèrent cependant à leurs privilèges pécuniaires : ils. consens taient à payer les impôts comme les autres sujets. Les cahiers du tiers , rédigés à la hâte et dans l’espace de quelques jours, demandaient la sup»

pression de plus d’abus que l’assem-^ blée nationale, en deux ans de temps, n’a pu en détruire , et une réforme plus grande qu’elle n’a pu l’opérer; car, quoiqu’on y’osât alors porter ses espérances jusqu’aux événemens qui ont eu lieu depuis ; quoique l’assemblée nationale ait fait de ces réformes radicales qui ont fait crou* 1er à la fois tous les abus, dont l’abus principal était surchargé , Ib recueil des cahiers du tiers-état renferme encore une foule de demandes importantes qui sont renvoyées à la

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DE 11 névOltlTlON FEANÇ. lo5

postérité. Mais tous s^açcordaieht^à . demander une constitution, là -liberté, que la nation reprît ses droits, et que le trésor public^ ne fût plus livré aux déprédations de la cour. Chaque corps entendait cependant que les fruits de cette liberté fussent pour lui, et demandait la conservation de ses privilèges. Ces discor- .dances annonçaient évidemment que les états-généraux ne feraient rien , ou qu'ils feraient tout , si le tiers- état remportait. Dans chaque ordre on choisit des députés qui fussent en état de défendre ses droits ou ses prétentions. Ceux du tiersétat partirent accompagnés des bénédictions du peuple , qui leur offrait ' |)our leur retour ou des couronnes ou rignominie.

Tandis que tous les esprits étaient

104 PRÉCIS BISTORIQÜE

ains^ agités par les plus grandes pas- > sions, la cour prévoyait assez que Torage tomberait sur elle. Mais la publication des cahiers du tiers , ses prétentions, les écrits sans nombre qui étaient répandus , tout lui fit sentir la nécessité de rallier contre cet ordre toutes les autorités et tous les corps» M. Necker aurait désiré què les états-généraux fussent convoqués à Paris ; mais le roi préféra Versailles, où la communication entre la cour et les députés devait être plus prompte et plus facile : peutêtre la cour pensa-t-elle y trouver plus de moyens de les gouverner.

Les députés du tiers-état s’y présentaient cependant avec désavantage; ear , envoyés de tous les coins de la France , et la plupart connaissant peu le monde, ils se trouvaient

DE LA BévOtDTÎON FRASÇ. I05

transportés tout à coup dans une ville où tout portait Tempreinte du despotisme , et où l’intrigue avait partout tendu ses filets. Les agens de la cour avaient déjà établi des conférences chez madame de tolig'nac. On y méditait les moyen» de réunir les deux premiers ordres , et de teniy les commune» dans un état de dépendance et de nullité. Cellesci sentirent la nécessité de se rallier; et , par un iuslinct naturel qui porte les lidinmes à réunir leurs forces, les députés de chaque province se rassemblèrent entre eux , jusqu’à ce que le club breton absorbât tous les autres, dlux des membres de la no-

blesse qui, depuis, se joignirent les premiers aux communes, se réuni-* rent aussi dans une société où assistaient plusieurs députés du peuple.

106 PRECIS HISTORÎQTTE

Dès les premiers jours, et même avant Touverlure des états- généraux , les députés des communes s’aperçurent de l’humiliation qu’on leur préparait. Fidèles aux usages de 1614, dont on avait compulsé les antiques archives , on donna aux deux premiers ordres un costume pompeux , et aux conâmunes celui des hommes de loi , parce qu’en effet, dans les anciens états-généraux, les députés de cet ordre étaient presque tous jurisconsultes, niais il était ridicule de faire» porter cet habit à des citoyens de toutes sortes de professions , lesquels semblaient )ouer ainsi une scène comique. Ces puérilités , qui ne sont rien aux yeux ‘des hommes sages , indisposaient, à causé de l’intention qui les avait inspirées. On affecta les mêmes dis-

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DE LA BÉVOLlITlOlg FHINÇ. ‘ 107

tinction» daus la présentation des députés au roi. On ouvrit les deux battans au clergé ei à la noblesse^ et le roi les reçut dans séu cabinet : on n’en ouvrit qu’un aux députés des communefll^ et le roi les reçut dans la chambre de Louis xiv, où ils défilèrent avec rapidité, après avoir attendu long- temps, entassés dans le vaste salon d’Hercule. Cette distinction parut encore ^ à la procession des états-généraux , où le haut clergé, tout brillant d’or, et les grands du royaume , pressés autour du dais, étalaient la plus grande pompe , tandis qfie le tiers-état semblait porter le deuil. Mais cette longue cohorte représentait la nation ; et le peuple le sentit si bien , qu’il la couvrit de ses applaudissemens.

il criait , viv£> i& tiers-4tçU / con^e

1 08 tllÉClS HISTORIQUE

depuis U a crié , vive la nation / Cette distinction impolitique fît cet effet' contraire aux intentions de la

cour , que le tiers-état reconnaissait ses défenseurs et ses pères dans les hommes à grande lÉavate , à manteau noir , et ses ennemis dans les autres. Enfin la manière dont les i députés du, tiers-état étaient regardés et reçus , jet les propos mépri- , sans des gens de la cour , ache- ' vèrent de les aigrir. D’ailleurs ces hommes ) qui n’étaient jamais sortis de Jours provinces , et qui venaient de quitter le spectacle de la misère des villes et des ca^ipagnes , avaient sous les yeux les témoignages des fastueuses dépenses de Louis xiv et de Louis xv , et des recherches voluptueuses d’une nouvelle cour. Ce château , leur disait -on, a coûté

DE EA EÉVOL^TION EBANÇ. lOQ

deux cents millions ; le palais enchanté de Saint Cloud^n a coûté douze : on ne connaît pas les dépenses qu’a occasionnées le petit Trianon. Et ils répondaient : Cette magniHcence est le produit de la sueur du peuple.

Paris était dès-lors le centre de l’opinion publique, et elle y étaii prononcée avec force. La cour sentît que le voisinage de cette ville immense donnerait un grand appui aux députés du peuple , et elle trouva l’occasion d’y appeler assez de forces pour l’intimider. Il y avait dans les faubourgs de Paris un honnête citoyen , nommé Réveillon , qui occupait à sa manufacture un grah’d nombre d’ouvriers dont il était le bienfaiteur et lé père. 11 leur faisait gagner tous les ans plus de deux A. C. . ïo

cent mille livres, et les payait depuis trente jusqu’à cinquante sous par jour. Tout à coup ou répand le bruit que cet homme, a taxé ses ouvriers à quinze sous , qu’il a dit que le pain était ,trop bon pour eux, et qu’il a été chassé de son district pour ses discours inhumains. On attroupe les habitans des deux faubourgs de Paris , trompés par cette calomnie. On attire surtout dans la ville une foule d’étrangers que personne n’avait jamais vus, et qui, après avoir brûlé un fantôme qu’ils appelaient Réveillon , le condamnèrent à la mort. Ces hommes forcenés, après avoir, répandu l’effroi dans la ville, se. livrèrent durant la nuit à de grossières orgies, sans que la police prît des mesures pour les réprimer, ni cette nuit, ni le lende-

BE EU BÉVOIÜTION FRAKÇ. 111

main. Un bataillon de gardes-fran> çaises qui était à PariE aurait remédié à tout , et on les dvait employé^ souvent pour de bien moindres su- ' jets. On envoya cependant quelques soldats garder la maison de Réveillon ) mais ils ne purent résister à la foule qui croissait toujours. L’argent»

répandu avec profusion , en multi-' pliant les hommes accroissait leur audace. Enfin cette multitude étant entrée , i>îlla les effets , brisa les meubles , et fit dans la maison , dans les caves et dans le Jardin tout le.

dégât dont elle était capable. Alors parut un appareil forinidable de farces militaires. Les gardes-fraoçâises et lès gardes-suisses essuyèrent longtémps les insultes et les coups de cette foule ivre et forcenée , et re- ‘ curent enfin l’ordre de se défendre,

1 1 2 PRÉCIS HlSTORÎQrE

OU , pour mieux dire, de tuer. Il arrive à leur suite de la cavalerie, de l’infanterie , et du canon qui fut pointé sûr le faubourg St. -Antoine.

La foule fut dissipée par la baïonnette ou par le feu , et plusieurs subirent le dernier supplice. MaisParis vit avec indignation cet amas de forces, réuni en apparence pour sa défense, et qui menaçait en elfet sa liberté. Cet excès de précaution en fît soupçonner le motif. Les soldats eux-mêmes eurent hprreUr du servibe qu’on exigeait d’eux , et, de ce jour, ils devinrent citoyens. Si les àgens’du despotisme imaginèrent ce stratagème infernal , comme on le crut dans le temps, c’est une faute à ajouter a toutes celles dont il se rendit coupable.

Paris n’était pas encore remis de

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DE LA RÉVOLtTION FRANÇ. Il5 son indignation et de son effroi lors- ' que les états-généraux commencèrent. Tout.était préparé pour que la distinction des ordres fût bi0n marquée ; car on. était disposé à la maintenir. Outre la différence de costume dont nous avons parlé et celle des places, on avait affecté' une porte particulière pour les 'députés des communes : ils devaient passer par une porte ^ derrière abritée par un hangar, où ils furent entassés pendant plusieurs heures , pendant que le roi, laicour et les députés de l’église et la noblesse passaient par la grande porte. Après la cérémonie d’un appel long et ennuyeux , qui lassa la patienc^e des députés des^ communes , ils ‘ turent introduits aux places qui leur étaient destinées dans cette belle salle des Menus.,

1 l4 PBÉCI8 HlSTÔfilQXIB

dont les hommes et les femmes de la cour remplissaient les tribunes.

Le discours paternel du roi annonçait les dispositions bienfaisantes ffu’il avait dans le cœur, et cet amour pour les peuples , non la seule , mais la première vertu des monarques , et qui souvent leur a tenu lieu de toutes les autres. Celui du garde des sceaux ne fut point entendu , et ne fit , par conséquent, aucune impression; mais on entendit et l’on écouta «

avec la plus grande attention celui de M. Necker. C’était, en effet, un moment bien intéressant que celui où le ministre , organe du roi et de son conseil, allait, par une grande publicité , faire connaître à tant d’hommes attentifs les véritables sentimens de la cour; car c’était là ce qu’attendaient surtout les députés

DE LA RÉVOLDTION TRANÇ. Il5 des communes. On ne doit pas oublier que chaque ordre était arrivé avec ses prétout iods , et que la lutte avait commencé même avant leur réunion à Yersailles. Trop occupés chacun des intérêts ^ont ils étaient chargés , ils n*examinaient pas si le discours du ministre était purement son ouvmge ; si , gêné par une place dans laquelle néanmoins personne n'aurait Aroulu voir un autré que lui , il devait et pouvait substituer ses opinions particulières à celles du conseil; si déjà la cour ne l’accusait pas de vouloir diminuer l’autorité royale; s’il appartenait à personne de décider les grandes questions qui déjà divisaient tous les esprits ; et si , en prononçant même selon les vœux des, communes , le ministre ne pouvait pas craindre que

Il6 PBÉCIS HISTOBIQCE

les deux premiers ordres ne fissent à l’instant une scission , aux suites de laquelle la France n’était pas encore préparée. . .

• Les deux premiers ordres ^ qui savaient à quoi s’en tenir sur les dispositions de ïîi cour, ne témoignèrent pas de mécontentement du discours de M. Necker , quelle que fût leur haine pour lui ; mais les députés des communes le reçurent avec la plus' grande froideur. Assis sur leurs bancs reculés , et dans un silence conforme à la sévérité de leur costume, ils attendaient à chaque moment des paroles qui répondissent aux idées élevées dontHils étaient

J remplis ? et qu’ils ont depuis exécutées^, Égalité et liberté , ces deux , mots ^iént déjà le ralliement dçs ,Fra,nçais. Le peuple et ses repré-

sentaps avaient été conduits par les événemens à désirer une réforme générale, que le conseil ne leur promettait pas , et que les fautes de la cour et des deux'prehiiers ordres accélérèrent.

Dès ce momentpommença la lutte.

Le soir même , les députés des communes , rassemblés par province, convinrent qu'ils se réuniraient dans la salle des états-généraux , qu'ils la regarderaient comme la salle nationale , et qu’ils y attendraient les autres ordres pour délibérer en commun : ils ne s’écartèrent plus de cette conduite. £n effet, à. quoi aurait servi au tiers-état d’obtenir la moitié des suffrages aux états-généraux , si , par la séparation en trois chambres, il n’en avait réellement que le tiers? Lé lendemain les deux

premiers ordres se rassemblèrent chacun dans des chambres séparées, et ceux des communes se rendirent à la salle nationale. Ils y attendirent inutilement ceux du clergé et de la noblesse ; et , ne se regardant que comme des députés présumés , dont les pouvoirs n’étaient pas encore vérifiés, ils ne s’occupèrent qiie de Tordre de leur assemblée , sans se permettre aucune délibération. Dans les deux autres chambres, on commença à s’occuper de la vérification des pouvoirs, chacun dans son ordre.

C’était annoncer tacitement que Ton né se réunirait point avec les députés du tiers-état.

Ainsi la' dispute à laquelle on s’était préparé sur le vote par ordre ou par tête s’engagea d’abord sur la vérification des pouvoirs en commun.

DE L4 BÉVOLDTION FRÀNÇ.

Les députés du peuple disaient que, lors .même que les ordres devraient délibérer séparément , ce que les conamunes ne pensaient pas , les pouvoirs devraient être vérifiés en commun , et que , chaque ordre de> vant délibérer sur les propositions générales , il convenait à chacun de savoir si les députés des autresétaient légalement nommés. Le roi aurait pu exiger , dès les commencemens , que les députés vérifiassent leujrs pouvoirs en sa présence : celte dispute n’aurait pa^ eu lieu. On Ta reproché à la cour comme une faute :

mais la querelle aurait commencé sur la question de la. séparation des chambres, et elle se serait termipée de même par la victoire du tiersétat, qui ne pouvait jamais entendre à n’avoir qu’un tiers des suf-

120 PRÉCIS niSTORIQUE

frages. Cependant ceux des cümmunes invitèrent plusieurs fois les autres ordres à se réunir dans la salle nationale , pour y procéder ensem-, ble à la vérification commune. La noblesse , sans s’embarrasser de leurs observations, et se livrant à la hauteur de son caractère , continua àe vérifier ses pouvoirs dans sa chambrei Mais ceux du clergé suspendirent cette opération ; et quoique I4 noblesse signifiât, le i3 mai, aux députés des communes qu’elle se déclarait légalement constituée , ceux-ci n’en tinrent aucun compte, et ne s’écartèrent pas de leur système d’inertie. Cependant le clergé, divisé dans ses opinions , et couvrant ses p'réteutiops de l’amour de la paix, qui devrait en effet être sou caractère, proposa aux autres or-

DE LA REVOLDtION FRANC* .121

dres de nommer des commissaires conciliateurs qui pussent rapprocher les esprits. La noblesse y ayant consenti les communes y, accédèrent à leur tour. Elles crurent que la modération convenait à leur bon droit , et que , prolongeant ainsi , par la faute des deux autres ordres , une inaction qui nuisait au bien général, elles seraient fortifiées bientôt de toute la puissance de l’opinion publique. Elles ne se trompèrent pas.

Les conférences qui eurent lieu chez le garde des sceaux , en ' présence des ministres du roi , ne servirent qu’à prouver que les deux ordres privilégiés prétendaient faire toujours des castes séparées du peuple.

Le roi fit proposer secrètement aux trois ordres un plan de conciliation , qui, dans le fond, ne convenait à

122 PBEC19 HISTOBIQBK j- •

persouue : mais la noblesse > en feignant d*y accéder , se référa à tous ses arrêtés , et conserva toutesc ses prétentions. Elle mit ainsi les mau^ vais procédés de son côté ; et les communes n*eurent autre chose à faire qu’à rejeter sur la noblesse tous lesjnconvéniens du refus. ^ Cependant les séances des communes et les conférences de leurs commissaires occupaien|; toute la France. On commençait à s’impatienter de ces longueurs. Les communes présentèrent un mémoire au roi pour lui exposer les motifs qui les obligeaient à se mettre en activité. Elles envoyèrent une dernière députation aux deux autres ordres pour les inviter, à se réunir dans la salle nationale, afin d’y vérifier les pouvoirs en commun / leur annon-

DE lïA. fiÉVOLVTION FEàlfç. \ aS

çant que l’appel des bailliages se ferait le jour ibême. Les communes y procédèrent en effet; et il est digne de remarque que trois curés du < Poitou, persuadés que les pouvoirs devaient être vérifiés en commun , vinrent ensemble apporter les leurs.

Tous ceux des députés des commu-# nés furent vérifiés ; et le moment arriva où elles devaient se constituer . en assemblée active.

La coalition des deux premiers ordres avec la cour était connue. On avait annoncé que les communes, se regardant avec raison comme la très-grande majorité de la nation , se constitueraient en assemblée nationale; et les ministres r^ardaient cette démarche comme ^me folie que le roi ne devait pas souffrir.

Les plus hardis des communes, en

124 PRÉCIS ‘HiSTOBÏQtJE

pensant que les représentans du peuple étaient vraiment les représenlans de la nation , mais sachant aussi quels assauts ils auraient à .

supporter, cherchaient un mot qui conservât l’idée sans effaroucher la cour. Us ignoraient si la nation était ^ssez avancée pour les soutenir de toute la puissance de sa volonté; ils craignaient pour elle* même des suites que pourrait avoir une démarche ([ui allait exciter , de la part . ■ de rautorilé, les mesures les plus violentes. Mais une longue discussion s’étant ouverte , il en sortit de « i si grandes lumières et une si grande

énergie, que les députés se réunirent pr^^ue tous à une même opinion. Ceïul le 17 juin 1789, au milieu d’une affluence immense de spectateurs de Paris et de la cour,

que^ les députés dès communes se constituèrent en asscmhUù nationale. La salle retentit, des cris de vive le roi et V assemblée natio- . naieî Mais lorsque les représentans du peuple se levèrent en silence pour '

prêter le serment de remplir avec zèle et fidélité les fonctions dont ils étaient chargés , l’attendrissement et l’enthousiasme s’emparèrent de tous les esprits : chacun sentit que la nation était remontée à sa véritable hauteur. Plusieur^s citoyens coururent porter ces nouvelles à la • . '

capitale, tandis que l’assemblée nationale, consacrant au bien public les premiers exercices de son pouvoir,*décrétait que les inipôts , quoique non consentis par la nation , continueraient d’être perçus ; qu’un de scs premiers travaux serait de

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consolider la dette publique , et qu’U serait nommé un comité pour s’occuper des moyens de remédier à la disette qui aflligeait le royaume.

Ainsi finit celte mémorable journée, qui rendit à la nation française les droits qui appartiennent aux hommes réunis en société. La cour et les ordres privilégiés en frémirent; et’sur cet horizon nébuleux ^ d’où partit si souvent la foudre , on vit bientôt sc former de sinistres orages.

KÉVOLimON FEAVÇ. I27

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