‹ Précis historique de la Révolution françaiseChapitre 21 sur 44 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Tja révolution française venait de faire en un jour un grand pas ; le tiers-état était la nation. La France, après avoir perdu ses états-géiiéraux, les recouvrait avec un éclat supérieur à tout ce qu^ils furent dans les âges précédeus, où les communes u'avaient développé qu'une énergie inutile , parce que les ordres privilégiés étaient les plus forts. Mais la nature des choses , et le cours sucrcessif d'un peuple qui, coulant à travers les siècles , se grossit en marchant, avaient donné à ce tiers-état une consistance imposante ; et lorsque, dans ces derniers temps, les

1 28 pbégis histÔbiqve ordres privilégiés curent perdu de leur grandeur , qui consiste toute dans l’opinion , la faute qu’ils firent de conserver toutes leurs prétentions dut les faire succomber dans la lutte. On ne peut pas assurer quci, si dès les premiers jours la noblesse s’était réunie au tiers-état, au lieu de le révolter , elle n’eût conservé plusieurs de ses privilèges : mais elle s’annonça, dès les premiers momens, avec la plus grande hauteur, et prononça le schisme qu’elle ne pouvait pas soutenir. Le haut clergé , qui étudiait les forces des deux partis, et qui traînait en longueur, selon sa politique ordinaire , séduisit la noblesse par l’espoir d’une coalition peu vraisemblable , puisque le clergé était divisé. Enfin ils se trompèrent fous les deux en pensant que leur

Dluiliz

DE LA EÉVOL1DTION FRATfÇ. . 1 29

réunion avec la cour arrêterait un torrent auquel tous ensemble ne pouvaient opposer que de faibles digues, et qui devenait plus fort par les, obstacles. ■ ^

Cependant, aussitôt que les commîmes se furent constituées en assemhiée nationale,, la noblesse, les évêques, et cette partie de la cour qui jamais n’avait voulu les, étalsgénéraux, crurent sentir la nécessité de se rallier contre la puissance de ce corps , qui n’avait jamais eu de modèle. Un grand nombre de curés, avaient porté leurs pouvoirs à vérifier dans l’assemblée nationale ; de là ils retournaient dans leur chambre pour y soutenir la cause de la nation . Dans la chambre de la noblesse , une faible minorité défendait la même cause avec un moindre succès ; car.

l5o , PEÉCIS HISTORIQUE '

déjà le clergé , à la majorité de cent quarante - neuf voix contre cent vingt-six f avait décidé la vérification des pouvoirs en éonunun avec quelques amendemens. Tout annonçait une réunion inévitable des ordres, lorsqu'il fut résolu de la prévenir ; et , selon la démarche des passions irritées , on en brusqua les moyens , et Ton se décida à employer la force.

Personne ne savait encore parmi eux que les représeiitans du peuple sont le premier des pouvoirs.

Le roi et la cour étaient à Marly pour huit jours. M. Necker était auprès de sa belle-sœur mourante à Paris ; et la cour tenait des conciliabules où se formait le plan insensé c^u’on vit éclater bientôt après. On dit que l’archévéque de Paris alla se jeter aux pieds du roi pour lui re-

DE J.k BévOLDTJON FBANÇ. l5l présenter que son autorité était perdue et l’état renversé , s’il ne prenait des moyens prompts , et s’il ne dictait aux communes les volontés suprêmes de leur souverain. Cependant on persuada au roi qu’il ne pouvait manquer de discréditer entièrement rassemblée nationale en accordant lui-même à ses peuples presque tout ce qu’ils avaient demandé. On lui représentait qu’il était chéri de la nation , qu’elle s’estimerait heureuse de tenir en un jour de ses bienfaits ce qu’elle aurait peine à obtenir de ses représentons ; que ceux-ci , en s’opposant à des intentions si paternelles, prouveraient à tout le monde qu’ils n’étaient que des factieux , et qu’ils seraient perdus dans l’opinion publique. Mais , tandis qu’on le sédui-

l3â PRÉCIS niSTORlQVK

sait par des motifs propres à agir sur son cœur, on lui faisait sentir la nécessité de faire approcher des troupes pour en imposer au peuple de Patis , dont les mouvemens paraissaient à craindre. Ainsi se faisaient tous ces préparatifs secrets, tandis .que les citoyens , ivres de l’allégresse publique , avaient conçu pour l’assemblée nationale une ad- , miration et un respect proportionnés à son courage.

Le 20 juin, trois jours après que l’assemblée nationale se fut constituée, les membres du clergé devôient se réunit à elle ; mais , tandis que les députés se rendaient à la salle , une proclamation faite par des hérauts d’armes, et affichée partout, annonça que les séances étaient suspendues, et que tè roi tiendrait une séance

DE LA BÉVOLDTION FRANÇ. l53^

royale le 22. On donnait pour motif de la clôture de la salle pendant trois jours la nécessité des .préparatifs intérieurs pour la décoration dutrône. Cette raison puérile servit à prouver qu*on n'avait voulu que prévenir la réunion du clergé , dont , la majorité avait adopté le système*' des communes. Cependant les députés arrivent successivement, et ils éprouvent la plus vive indignation de trouver les portes fermées et gardées par des soldats. Ils se demandent les uns aux autres quelle puissance.» • a le droit de .suspendre les délibéra-, lions des représentans de la nation.

Ils parlent de s'assembler sur la placemême , ou d'aller sur l'a terrasse de Marly offrir âu roi le spectacle des députés do peuple , de l'inviter à se.réunir à eux d^ns une séance vrai- ^

ment royale et paternelle , plus (ligne de son coeur que celle dont il les menace» On permet à M. Bailly , leur président , d’entrer dans la salle avec quelques membres pour y prendre les papiers : et là il proteste contre les ordres arbitraires qui la tiennent fermée. Enfin il rassemble les députés dans le jeu de paume de Versailles , devenu célèbre à jamais par la courageuse résUtance des prechiers représentans de la nation française. On s’encourage en marchant; on se projmet de ne jamais se séparer , et de résister jusqu’à la mort. On arrive ; on fait appeler ceux des députés qui ne sont pas instruits de ce qui se passe. Un député malade s’y fait transporter. Lé peuple ,

' qui assiège la porte , couvre ses représentans de bénédictions. Des sol-

DE LÀ BÉVOLÜTIOK VBANÇ.

dats désobéissent pour venir garder l’entrée' de ce nouveau sanctuaire de la liberté. Une voix s’élève; elle demande que c^cun prête le.ser- ^ inent de ne jamais se séparer , et de * se rassembler partout , jusqu’à ce que la constitution -du royauipé et la régénération publique soient établies. Tous Je jurent, tous le signent, . hors un ; et le procès-verbaf fait ' mention de cette circonstance re-* marquable. La cour^ aveuglée, ne comprit pas que cet acte de vigueur devait renverser son ouvrage.* Les préjugés qui" régnaient dans cette atmosphèi^e supérièure. y faisaient regarder avec mépris des bourgeois,' des avocats , des roturiers. La dignité du peuple et de ses représenlans ■ n’était pas enéore reconnue. '

11 senible cependant que la cour

l36 PRÉCIS HISTORIQUE ^

aurait dû ouvrir les yeux sur la faute qu’elle venait de faire , el changer ses dispositions. Néanmoins elle y persista : seulement le roi fit renvoyer la séance royale du 22 au 23', afin qu’on eût le temps de détruire les travées où l’assemblée nationale

.laissait placer un grand nombre de . spectateurs. Cette petite circonstance fut une faute encore ; car elle donna ' le temps à la majorité du clergé de se réunir aux communes. Ce jour même du 22,^ les députés, errant dans les rues de VjCrsailles pour chercher un lieu propre à leurs séances , allèrent enfin se rassembler à l’église de Saint-Louis; et, par un heureux hasard, ce lieu ajoutait à la majesté ^de la réunion. Les cent quaranteneuf membres de la majorité du clergé, parmi lesquels étaient plu-

DE LA. REVOLUTION F&Airç.' * i3j sieurs évêques , vinrent apporter leurs pouvoirs à vérifîér : deuxj(iie||l>r bres de la noblesse du Dauphll^en firent autant.' Cette journée , moins éclatante que celle du jeu de paume , fut aussi intéressante par les discours qui furent prononcés , et par l’effet réel qu’elle devait produire.

Enfin la séance royale arriva. Elle eut tout l’appareil extérieur qui naguère en imposait ^ la multitude :

mafe ce n’est pas un trône d’or et un superbe dais, ni des hérauts d’armes, ni des panaches flottans qui intimident des. hoiumes libres. -La cour ignorait encore cette vérité , qu’on retrouve pourtant dans toutes les histoires. La gârde nombreuse qui entourait la salle n’effraya pas les députés ; elle accrut an contraire leur courage. On répéta la faute

]38 PBÉG19 BiSTOBIÇUE

' qu’on avait faite le 5 mai , de leur affecler une porte séparée , et de les laisser exposés, dans le hangar qui la précédait, à une pluie assez violente i pendant que les antres ordres prenaient leurs places distinguées.

Enfin ils furent introduits. • '

Le discours et les déclarations du roi eurent pour objet de conserver la distinction des ordres, d’annuler les fameux'arrêtésde la constitution de's' communes en assemblée nationale, d’annoncer en trente-cinq articles

, les hicnfails que te roi accordait à scs peuples, et de déclarer à l’assemblée que , si elle l’abandonnait.

U ferait le bien des peuples sans elle. D’ailleurs toutes les formes impératives furent employées comme dans ces lits de Justice où le roi venait semoncer le parlement. Dans ces bien-

DE LÀ REVOLCTIOW PEANÇ. ISq faits du roi promis à la nation il notait parlé ni de la constitution tant demandée , ni de la participation des étatS'généraux à la lép;islation , ni de la responsabilité des ministres ^ ni de la liberté de la presse ; et presque tout ce qui constitue la liberté civile et la liberté politique était oublié. Cependant les prétentions des ordresprivilégiés étaient conservées, le despotisme du maître était consacré , et les ét^ts-généraux abaissé sous son pouvoir. Le princé ordonnait et' ne consultait pas ; et tel fut raveugleinent de ceux’ qui le conseillèrent*, qu^ils lui firent gourinander les représentans de la nation et casser leurs arrêtés, comme si c’eût été line assemblée dé notables.

Enfin , et c’était le gran^d objet de cette séance royale , le roi ordonna •

j4o pbecis historique

aux députés .de se séparer tout de suite , et de se rendre le lendemain malin dans les chambres affectées à chaque ordre , pour y reprendre leurs séances.

Ï1 sortît. On vit s’écouler de lèiirs bancs tous ceux de la noblesse et une partie du clergé. Les députés des communes , immobiles et en silence sur leurs sièges , contenaient à peine l’indignation dont ils étaient remplis en voyant la m|iiesté de la nation si 'indignement outragée. Les ouvriers commandés à cet effet emportent à grand bruit ce trône , ces bancs, teeS tabourets , appareil fastueux de la séance : mais.» frappés de l’immobilité des^ pères de la patrie , ils s’arrétentet suspendent leur èu^age. Les vils age'ns du despolismè courent annoncer au roi ce

DiyliiiCd i.y C^nogl

DE tl ftévOtDtlOlf ÿKÀNÇ. 1 4 1

qü'ils appellent la d^bbérssance dé Tassen^blée. On envoie le grand- ' maître des cérémonies , qui , s’adressant au président : Voüs connaissez , monsieur /lui dit-il, les intentions du roi. Lé président lüi répond que les représehtans du peuple ne reçoivent des ordres de personne ; que du reste il yà prendre ceux de l’assemblée. M^s le bouillant M irabeau ,

. prévenantla délibération, lui adi^essa ces fameuses pardles ^ que tout le monde sait par cœur : « Allez dire € à ceux qui vous enyoient que nous « sommés ici par la vôlonté-du peu- « pie, et que nous ne quitteÿbàs bos «places que par , la puissance 'des «baïonnettes: • j> Quand le grandmait|re des cérémonies se.fut retiré, la délibération commença. M. Camus , le premier éclatant contre le

l4a PRÉCIS HISTORIQTTE

despotisme de ce lit de justice appelé stance royale, attentat à la liberté des états-généraux, fit la motion à rassemblée de persister dans ses arrétés-i qu’aucune autorité ne pouvait annuler/ Plusieurs membres ‘ l’appuyèrent avec la même force; et l’abbé Sieyes, se résumant froi- > dénient au milieu de l’indignation générale : « Messieurs, dit-il, vous « êtes aujourd’hui^ ce que vous étiez « hier*. » L’assemblée décréta qu’elle persistait dans ses arrêtés. Et cependant , comme cet acte despotique , inspiré au roi , annonçait assez que la cour ne s’en tiendrait pas là , que la liberté personnelle' des députés ' pouvait être violée , et que déjà des bruits en avaient couru, l’assemblée nationale déclara la personne de chaque député inviolable que tous-

Di 'izcc b‘/ Googli

. ’ DE LA RÉVOtUTlON FRANÇ. .

ceux qui oseraient attenter à leur liberté étaient infûmeis.,' traîtres à' la patrie et coupables dé crime capital, et se* réserva de poursuivre tous ceux qui seraient auteurs ou exécuteurs dcpareils ordres. \ '

M» Necker*.fut le seul des mînis^ très du roi qui n’assîsia point à cette séance, soit qu’il. en prévît les fu- nestes effets, soit qu’il fût instruit ^es moyens préparés pour la soutenir. On crut qu’il quitterait le ministère, dont la veille U'avait offert sa démission, ün grand nombre de dépufés des communes se rendirent chez lui pour l’engager à rester , lorsque la reine le fit appeler, et qu il promit àu roi de né pas quitter ' sa place. Les citoyens qui avaient , suivi le roi après la séance , ceux qu’amenait une curiosité inquiète .

inondaienl les cours du château, la galerie, les appartemens : la crainte et le désespoir les agitaient ; tout retentissait de leurs murmures. L'allégresse fut générale quand ou ap-, prit de la bouche même de M. Necker Uu'il restait dans le ministère.

Tel fut donc l’efFet de la séance royale , si contraire à celui que les ennemis du bien^ public eu avaient attendu, que M. Necker.n’en devint que plus cher au peuple , et que les députas eux-mêmes se rapprochèrent de lui. Elle lit si peu d’effet sur la majorité du clergé , que celle-ci se rendit le lendemain à rassemblée nationale, dont la séance fut aussi tranquille que s’il n’y avait jamais eu de séance royale. Le â5, la minorité de la noblesse se réunit , et les noms de ces^quarante-sept mem-

DE LA. RÉVOLUTION FRANÇ. l45

bres généreux , parmi lesquels était M. le duc d’Orléans, devinrent chers à la nation. Que je les 'plains , disait de bonne foi un homme de la cour ! voilà quarante-sept familles déshonorées , et auxquelles personne ne voudra s’allier. [ >

jLa minorité du clergé se tenait encore dans sa chambre , où elle prenait quelques délibérations inutiles. La majorité de là noblesse délibér^ait aussi dans la sienne : mais ces fractions de pouvoirs disparaissaient devant la majesté de l’assemblée nationdc ; ce grand flambeau éclipsait tous les autres ; il servait de ralliemént à la nation. Tout pressait donc une réunion devenue indispensable depuis que l’autorité du despotisme„aVait reculé devant l’immobilité d’une poignée d’hom- A. C. i3

146 • PRÉCIS HTSTORIQü€ •

mes libres. Le roi écrivit aux présidens de la noblesse et du clergé pour les inviter à se réunir à l’assemblée des états-généraux, afin de s’y occuper librement de sa déclaration du 25. Le clergé obéit sans examen; mais la noblesse s’indignait d’une proposition qui lui fâisaitperdre tout le fruit de sa résistance, lorsque son président lui lut des fragmens d’une lettre du comte d’Artois. Il faisait entendre qu’il fallait se réunir, parce ■ que la vie du roi était en danger. On le croit , ou on feint de le croire :

tout cède à ce motif; et les deux dres se réunissent à la salle com-

Otv . ,

mune^ le 27 juin , quatre jours apres la séancv"

cette réunion. ^

Au bruit de cette nouvelle , lesbabftans de YersavUe» > si cruellement

DE LA RÉyOLUTlON FRANÇ. l47

agités depuis plusieurs jours , accop* rent aü château de toutes les parties de la ville. Les gardes, étonnés^ ^p -disposaient à fermer les grilles, lorsque les cris de vive ie roi leur annoncent que c’est la joie qui rassemble tout ce peuple. Les flots des .citoyens se succèdent , et la ville eniière est entraînée par l’en thoùsiasme dans les vastes cours du châ~ teau. On demande le roi et la reine.

Ils se présentent au balcon,, reçoivent des bénédictions de cette foule immense , qui de là se transporté cïiéz M. Necker , cIice M. de Montmorin, chez M,. d’Ôriéans, chez M. Bailly.

Le soir la ville fut illuminée, et la nuit se passa dans des réjouissances.

Cependant la réunion des ordres ne fit qu’aigrir davantag^e cetix qui .avaient résolu de tout renverser plu-

*i48 précis HISTORlQtE

lôt que de voir continuer les étatsgénéraux. Ils sentaient que leur règne allait finir pour faire place à celui de la loi , et que la source des déprédations et des abus allait être tarie. La fureur et l’extravagance réunies leur firent concevoir le plus barbare projet , celui de dissoudre rassemblée nationale au prix de tout le sang qu’il en pourrait coûter. Paris les embarrassait; Paris, cette capitale immense qui n’est pas une ville, mais une nation. Depuis huit jours , il était dans une agitation extrême. Le Palais-Royal était le rendez-vous de ceux des citoyens qu’occupait vivement la chose publique ; il ne désemplissait ni le jour ni la nuit. A chaque heure, à chaque mômcnl, on y portait des nouvelles de Versailles, et des périls

qîi 'avaient courus leurs députés, et de leurs succès , et de leurs craintes ' sur l’avenir. La famine même s*y faisait craindre ; le pain y était, ainsi qu’à Versailles, d^une mauvaise qua- ^ lité. Au milieu de cette angoisse générale , on y apprendxjue des troupes arrivent de partout, qu’elles envi- ^ ronnent Paris et Versailles, et que , disposées autour de cès deux villes , elles lés tiennent en quelque manière bloquées. Ce sont en particulier des troupes étrangères qui sont appelées ; on fait avancer à graiîds frais du canon des frontières i On dispose tous les préparatifs d’un camp ; et c’est le général le plus renommé de France , le maréchal de Broglie , qui doit commander l’armée destinée à combattre , où

1 5o PEâçiS H1ST0RIQ13B

plutôt à massacrer les Français , s’ils

osent faire résistance.

Paris, dépourvu de subsistances, se voyait à la veille d’étre épuisé par la famine et subjugué par l’épée : les mouvemehs inévitables pour l’exécution d’un si grand dessein accroissaient encore les alarmes. A Versailles, des troupes allemandes, des hussards , des canonniers semblent rassemblés pour dissiper les étatsgénéraux, ou pour repousser tous ceux qui oseraient en protéger l’enceinte. Enfin les conspirateurs , se croyant sûrs de leurs succès, s’eu vantaient hautement; et, ne doutant pas qu’une populace qu’ils méprisaient ne fût aisément écrasée par des olïiciers-générauxet par une armée de cinquante mille hommes.

DE LA RÉVOLUTION FR ANÇ. l5l

ils laissaient transpirer que rasseni7 blée nationale, allait être dissoute , et plusieurs députés rebelles livrés à la rigueur des lois.

A ces mouvemens et à ces bruits, la capitale entière n’eut qu’un sentiment ; et ce n’était pas une popu- ^ lace ignorante et tumultueuse j c’était tout ce que c^tle ville célèbre renferme d’hommes éclairés ou braves de tous 'les états et de toutes les conditions. Le danger commun avait tout réuni. Les femmes, ^qui, dans les mouvemens populaires , montrent toujours le plus d’audace, en-, courageaient les citoyens à la défense de leur patrie. Ceux-ci, par un instinct que leur donnaient le danger public et l’exaltation du patriotisme, demandent aux soldais qu’ils ren • contrent s’ils auront le courage de

'i52 précis historique mnssacrer leurs frères , leurs coiicîloyens , leurs parens , leurs amis.

Les gardes-françaises les premiers, res citoyens généreux , rebelles à leurs maîtres*, selon le langage du despotisme , mais fidèles à la nation , jurent de ne tourner jamais leurs armes contre elle. Des militaires d’autres corps les imitent. On les comble de caresses et de présens.

On voit CPS soldats, qui avaient été ' amenés pour l’oppression de la capitale, et par conséquent du royaume , se promener dans les rues en embivassant les citoyens. Ils arrivent en foule au . Palais-Royal , où tout le monde s’empresse de leur ofirir des rafraîcbissemens , et chacun emploie tous les moyens qu’il juge propres à détacher les soldats de l’obéissance arbitraire pour les

DE LA RévOLDTIOTÎ FRAUÇ. 1 55

réunir à la cause commune^ On apprend cependant que^ quelques-uns d’eux vont être punis d’avoir refusé de tirer sur leurs^ concitoyens ; que onze gardes-françaises sont détenus aux prisons de l’Abbaye, et vont être transférés à'Bicétre , prison des plus vils sc^ërats. Leur cause devient la cause publique. On court les délivrer : la foule grossit en marchant. On force les prisons ; on entre, on les délivre ; et ils sont amenés en triomphe au Palais-Royal , qui devient leur asile. Les hussards et lés dragons, qui avaient reçu ordre de charger les citoyens, posent les armes et se joignent à eux; et l’on entend partout les cris de vive ia nation l car, depuis la constitution des communes en assemblée nationale , c’était le cri de la joie pu-

l54 MTÉCIS' HISTORIQUE '

blique , et l’on ne disait plus vive le tiers-état ï Enfin l’on envoie une députation à l’assemblée nationale, pour demander son intercession auprès du roi : et l’assemblée , en invitant les citoyens de Paris à rentrer •dans l’ordre , recommande les soldats à la clémence du monarque.

Ceux-ci se remirent en prison. Le roi leur, fit grüce , et tout parut calmé.

Il s’en fallait de beaucoup cependant que. les esprits fussent tranquilles ; les préparatifs de destruction. s’accroissaient chaque jour:

L’assemblée nationale était instruite des alarmes des citoyens de Versailles et de Paris j et chaque membre recevait des avis particuliers qui inspiraient de justes terreurs. A tout moment les gardes du corps étaient

DE LA BEVOLUTION ERANÇ. 1 55 à cheval ; la garde suisse, entourait le château ; des troupes allemandes étaient postées à, cette .partiç du château de Versailles app’elée VOrangerit , et l’ou savait que les canonniers avaient eu ordre de se^ tenir > prêts : on ignorait encore qu’ils avaient déclaré- qu’ils ne tireraient ni sur l’assemblée ni sur les citoyens. Ou comptait aux environs de Paris les régimens de Royal - Cravate , Ro]||ir Pologne Hesse-Darmstadt; ' les . régimens suisses de Diesbach , Salis-bamade et Châteauvieux; les hussards de Berchiny , Esterhazy ,' Royal - Dragons ; les régimens » de Provence et de Yintimille, ceux de Resançon et de- la Fère. D’autres troupes étaient à.portée de les renforcer. L’assemblée nationale .ne pouvait garder le silence au moment

l56 < PBÉCIS HISTOiriQVB

encore où , malgré ses réclamations, l’entrée de ses tribunes était défendue aux citoyens, dans celte salle où les soldats n’auraient dû recevoir des ordres que de l’assemblée. Elle démanda donc au roi de retirer ses troupes, qui alarmaient les citoyens et qul'génaieiit la liberté des représentàns de la nation. L’on, inspira au monarque une réponse qui renfermait un refus assaisonné d’une espèce de raillerie cruelle. Il ré|^iidit que le rassemblement de ces troupes avait pour objet de mainte-

nir la sûreté de Paris et de protéger la liberté de l’assemblée ; mais que, si >elle en prenait de l’ombrage, le roi pourrait , si elle voulait, la transférer à Noyon ou à Soissons, et qu’il se transporterait lui-mêmè à Conapiègnci C’était -proposer à l’assem-

DE LA aÉVOLUTlON FBàNÇ. l5^ blée de s’exposer un peu davantage, et de se placer entre l’armée de Paris et les troupes de Flandre et d’Alsace : c’était lui dire qu’elle pouvait s’écarter si elle voulait, mais que les troupes ne bougeraient pas. En vain - Mirabeau représenta à l’assemblée que la réponse du roi était un retus qui exigeait de nouvelles instances; qu’elle n’avait pas demandé de s’en aller , mais que les troupes se retirassent , et que , se* fier aux ministres et aux conseils du roi , c’était se livrer à ses ennemis. La confiance que l’on àvaif en la .vertu du roi l’emporta, et l’assemblée n’insista point.

•C’était le 1 1 juillet que le roi avait fait cette réponse, et le. 12. on porta le premier coup par le renvoi de M. Necker, qui reçut ordre de

1 58 . CBBCIS BISTORIQCE ..

garder le secret et de sortir du royaume dans vingt-quatre heures, il partit le soir même; et, quoiqu'il se retirât à Copet, <il prit la route de Bruxelles, afin de mieux déguiser sou départ. Ainsi fuyait en exil celui auquel le roi avait refusé sa démission.vingt jours auparavant , et que la reine et lui ^avaient engagé à rester dans le ministère : il fuyait, empprtaut avec, lui la confiance de la

nation.

Le lendemain, on apprend cette nouvelle à Versailles, et que iVliH. de Breteuil , Foulon , la Galésière ^ la Porte , et le maréchal de Broglie , devaient composer le conseil du roi.

A ces nouvelles, tous les yeux* se dessiif^ërent , et l'on s'attendit à voir frapper les coup^ dont la sourde menace courait. depuis quelques jours.

D»:ji‘izGd by GoOglc

DE LA EÉVOLIJTIOK FKAKÇ. 1 59

L’assemblée ne devait pas se réunir ce jour là , et le péril commun ayant rassemblé néanmoins , un certain nombre de députés, ils ne crurent pas pouvoir délibérer. Mais il est impossible de dépeindre le mouve-

ment immense qui tout à coup souleva la ville entière de Paris. On y prévit tout ce à (pioi il fallait s’attendre ; l’assemblée nationale dissoute par la force, et. la càpitale envahie par l’armée. Les citoyens accourent au Palais-Royal , leur rendez-vous accoutumé : la consternation les y avait conduits ; la fureur commune s’y alluma , mais * telle qu’elle dut se communiquer en un moment à cette vaste et populeuse enceinte. La première victime du despotisme devint. l’idole et la divinité du jour. Les citoyens prennent

l6o PÜÉCIS HlSïORIQüE '

uil buste de M. Necker ; ils y joignent celui de M. d’Orléans, dont on disait aussi qu’il allait être exilé, et les promènent dans Paris , suivis d’un immense cortège. Des soldats de Royal-Allemand reçoivent ordre de charger , et frappent de leurs sabres ces bustes insensibles : plusieurs personnes sont blessées» Le prince de Lambesc était sur la place Louis XV avec des soldats de Royal- Allemand : le peuple lui jette des pierres. Alors il se précipite dans les Tuileries le sabre à la main , et blesse un vieillard qui s’y promenait.

Tandis que les femmes et les enfans effrayés poussent mille cris , le canon tire, et tout Paris est sur pied et crie aux armes : le tocsin sonne ; les citoyens enfoncent les boutiques

des arnturiers. Ils battent une com-

de la révolution FRÂNÇ.

pagnie dè Roy al- Allemand, et l’émotion continue durant toute, la iournée , iusqu’à ce que , la nuit étant survenue , des brigands apostés hors de Paris brûlent les barrières , entrent dans la ville , et courent les rues , que remplissaient heureusement des patrouilles de citoyens, de gardes-françaises et de soldats du guet. Tout à coup une heureuse pensée était venue à quelque bon citoyen ; elle devint un foyer de lumière , et sauva la ville de Paris^ Paris avait deux cent itiillé bras pour le défendre , mais il n’y avait point de têtes pour commander. A / la voix d’un citoyen généreux , les électeurs sont convoqués : au péril de leur vie ils s’emparent avec courage de l’autorité , et les citoyens leur obéissent avec confiance. ^

162 PRÉCIS niSTORIQPE

Durant cette journée de deuil et de consternation , les conspirateurs se livraient aux inouvemens d’une joie criminelle. A Versailles , dans CPtle orangerie où étaient logés, ou , pour mieux dire , embusqués les soldats allemands de Nassau, au son de leurs instrumens s’égayaient des princes, des princesses, des favoris, des favorites. Ils comblaient les soldats de caresses et de présens ; et ceux-ci, dans leurs brutales orçies, se promettaient la dispersion de l’assemblée nationale et l’asservissement du royaume. Nuit désastreuse , où des courtisans mêlaient leur danse au son de' celte musique étrangère et se réjouissaient à la pensée du massacre !

Le lendemain, le jour n’eut pas plus tôt paru, que les citoyens de Pa-

. nE LA RÉVOLUTION FRANÇ. l63 ris suivirent avec activité leur projet de la veille. Des brigands avaient pillé la maison de Saint-Lazare : on les chasse ; les tocsins sonnent; chacun se rend dans son district pour se faire inscrire ; on dépose la commune pour en forme ri une nouvelle; on prend tous les fusils des armuriers ; on forge des épées , des sabres , des haches , des piques , des iiistrnmens de toute espèce: le Garde-meuble est forcé , et chacun emporte ce qu’il peut des armures antiques qui y étaient déposées; on prend trente mille fusils cachés dans rhôlel des Invalides;, et six pièces de canon ; et le lendemain soixante mille hommes étaient armés , enrôlés , distribués par compagnies ; tandis que les électeurs , infatigables , prenaient des soins

l64 PBtClS HISTORIQUE

pour que le cours des subsistances

ne fût pas interrompu.

Dans le même temps, l’assemblée nationale envoyait au roi pour l’avertir du dang;erque courait la chose publi«|ue,si les troupes n’étaient éloip;riées de la capitale , et les députés offraient d’aller à Paris se jeter entre elles et les citoyens. Mais le roi lui 'répondait que lui seul pouvait juger de la népessité de ces troupes; qu’il n’apyiorterait aucun cliangement à ses dispositions , et qu’il était inutile que les députés allassent à Paris, où leur présence ne ferait aucun bien. Alors elle décréta que M. Necker et les autres ministres qui venaient d’être éloignés emportaient son estime et ses regrets ; qu’elle insisterait toujours sur l’éloigneïrtênt des troupes et sur l’établis-

Di. ■' — IhyC^nOgle

DE LA RÉVOLDTION FRANÇ. l65 sement des milices bourgeoises, et déclara que nul pouvoir intermédiaire entre elle et le’roi ne pourrait exister. Enfin elle rendit les ministres actuels responsables de tous les événemens , et menaça de la loi quiconque oserait prononcer le mot infâme de banqueroute. Elle résolut enfin de centiniier sa séance durant la nuit.

Tant de courage et de 'moyens réunis de la part du peuple et de ses repré.*5entans ne suffisaient pas cependant pour décider la cour à renoncer à scs projets. Le refus du roi , qui avait affligé rassemblée nationale , porta le désespoir dans Paris.

Ses habitans crurent que leurs ennemis avaient décidé de les perdre, et ils se résolurent à vaincre ou à périr. Alors sortirent de la foule ani-

l66 P&ÉCIS HISTORIQUE

niée quelques-uns de ces hommes de courage qui ne manquent presque jamais dans les grandes occasions, et qui prennent naturellement la place qui leur est due. Des voix se font entendre; elles crient qu’il n’y aura ni paix ni liberté tant que la Bastille subsistera. Mille voix le répètent; et l’on n’entend que ce cri , qu’il fallait aller prendre la Bastille. Launay , qui commandait ce boulevard de terreur , en avait de longue main augmenté la défense , et venait de recevoir des ordres de Besenval de tenir bon jusqu’à ce qu’il reçût du secours. Mais pouvait- il résister à l’impétuosité française , et au courageux acharnement de la moitié de Paris, qui accourut devant la forteresse? On le somme de la rendre :

il feint de l’accorder ; des citoyens

DE Là RÉVOLUTION FRàNÇ. 167

sont introduits dans la cour » et on leur tire dessus. Alors la fureur de ceux qui étaient dehors monte à son comble ; et bientôt, par des prodiges de valeur, les citoyens qui s’étaient le plus avancés rompent les chaînes du pont-levis , et prennent en quelques heures cette place qu’une armée et le grand Coudé avaient inutilement assiégée pendant vingttfois jours. Les fastes de la nation ont consacré leurs noms immortels sous la dénomination générale de vainqueurs de id Bastille. Launay, prisonnier , est conduit à l’Holelde-Ville à travers les flots d’tui peuple que la colère transportait , ses conducteurs mettant à le défendre autant de courage qu’ils en avaient mis à s’emparer de ses tours. Mais, après une heure de marche et de

l68 PRÉCIS HISTORIQUE

résistance , Launay fut massacré au pied de l’escalier de l’Hôlel-de- V ille , au moment où il allait être sauvé.

Dans le même temps, on découvre que M . de Flesselle , prévôt de Paris , était d’intelligence avec Launay. On lui en fait des reproches à l’Hôtelde- Ville : il s’évade; mais au bout de la place il reçoit un coup de pistolet; oq lui coupe la tête, et cette tête sanglante et celle de Launay sont promenées dans Paris à la pointe d’une pique.

La nuit survint sur ces entrefaites ; et le bruit ayant couru que les troupes allaient entrer par la barrière d’Enfer , le tocsin sonne : chacun prend ses armes et court à son quartier ; on traîne les canojis , on court à la barrière, où on fait plusieurs décharges d’artillerie : toutes les

DE LA. KÉVOLUTION FRANC. IÜ9

maison^ sont éclairées ; on dépave les rues pour en porter les pierres dans les appartemens , et les fenunes se préparent |i en écraser les soldats.

' Tant de ccyrage et d’activité sauvèrent encore une fois les citoyens. " A Versailles , la cour ne voulait pas croire la prise de la Bastille ; car de tout temps elle avait été jugée imprenable. Mais.l’asserablée nationale attachait un grapd caractère à ces circonstances en créant un comité chargé de présenter un plan de constitution pour le peuple dans le temps même où la cour s’occupait à le remettre sous le joug. Cependant l’assemblée envoya deux fois au roi ; et deux fois le roi répondit d’une manière vague, sans accorder le renvoi des troupes. Alors elle se décide à passer une seconde

nuit , et à tenir séance jusqu’à ce qu’elle eût obtenu sa demande. Cette nuit, si déchirante pour ceux qui portaient sur leurs têtes toute la confiance et tout l’espoii-^rie la patrie, ils la passèrent dans une inquiétude aussi grande que la précédente , moins affectés de leur danger personnel <iue des maux auxquels la France allait être livrée , s’il leur arrivait le moindre mal. Tandis que la plupart des députés cherchaient sur des bancs , sur des tables , sur des tapis le sommeil que demandait la nature , et qui fuyait de leurs yeux, M. de IJancour, l’un d’eux, sauvait l’état : il était grand-maître de la garde-robe , estimé du roi et de tous les honnêtes gens , et portait la patrie dans son cœur. Il se rendit chez le roi durant la nuit, tandis

DE LA BÉVOI-TJTION FRANÇ. l^l qu’il n’était pas investi de ses conseils perfides. J[1 l’éclaira, sur la situât ion-de la France, et sur les dangers que couraient le roi lui-même et la famille royale, s’il ne ch»ngeait les mesure? désastreuses qu’on lui avait inspirées. Il ne faut à Louis xvi que des conseillers dignes de son cœur, amis du bien. Mcmsieur^ frère du roi , appuya les discours de M. de Liancour; et le roi se rendit le lendemain à l’assemblée nationale sans pompe et sans cortège, au moment, où elle allait lui envoyer une nouvelle députation.

Le peuple , qui était sur ses pas , gardait ce silence morne dans lequel nos rois ont toujours trouvé des leçons. L’assemblée observa la môme contenance. Mais quand le roi eut annoncé qu’il voulait être un avec

172 PRÉCIS HISTORIQrE

la nation , qu’il se liait à ses représcntans , qu’il avait d«nné ordre aux troupes de s’éloigner de Versailles et de Paris, et qu’il ouvrait une communication libre entre l’assemblée et lui , tous les cœurs furent soulagés de leur longue oppression. Le roi sortit accompagné de tous les députés , qui le suivirent jusqu’au château , au milieu des acclamations et de la joie universelles.

L’assemblée nationale nomma une députation pour porter à Paris ces heureuses nouvelles , tandis^qu’elle insistait toujours auprès du roi pour l’éloignement de ses nouveaux ministres, et que Paris, voulant consolider la liberté dont il commençait

à jouir, avail choisi pour maire M. Bailly , et pour commandantgénéral delà garde nationale M. de

DE LA RÉVOLDTldîî PRASÇ.^ 1^3

la Fayette. Ces deux nouvelles dignités ne pouvaient mieux convenir qu’à celui qui avait présidé si glorieusement rassemblée nationale dans des momens aussi difficiles» et au célèbre ami de Washington. Les députés , arrivés à Paris , jouirent avec étonnement et avec une émotion continuelle du spectacle le plus /beau qui puisse être offert à des hommes passionnés pour la liberté » ‘ et qui brûlent de la donner à leur patrie.

Ce Paris , naguère le théâtre de scènes sanglantes , et qui , deux jours auparavant, s’attendait au sac et au pillage , était livré aux transports de la plus vive allégresse. Les rues remplies de inonde , et les fenêtres de spectateurs sur le passage des dé-

174 PBECis historique , putt;s , les fleurs que l’on jette sur leurs pas, les bénédictions dont on les comble , les doux noms de sauveurs, de pères de' la patrie, qui retentissent à leiirs oreilles, les mères qui leur présentent leurs enfans, et qui les serrent eux-mémes dans leurs bras, les applaudissemens tumultueux et répétés, l’enthousiasme passionné de ces hommes déjà libres, l’ivresse 'et la cordialité de leurs épanchemens, et, au milieu.de ces objets si- doux, l’appareil terrible, de m ut mille hommes aribés , dont les bouciies guerrières répétaient ces cris , vive ic roi l vive ia 'nation!

ce spectacle, consolait les députés de leurs longues sollicitudes. L’Hôteldc-Ville, la cathédrale, furent témoins de nouvelles scènes attendris-

DE LA RÉVOIUTION FBÀNÇ.

santés , et ils retournèrent en présenter, le tableau à rassemblée nationale. ■ , /

Il manquait un bonheur , après tant d’autres ; c’était le rappel de M. Necker. Les nouveaux ministres s’étaient retirés d’eux-mémes. Le roi rendit M. Necker aux vœux des citoyens : la nouvelle en fut portée à l’assemblée ; et le roi fit annoncer en même temps qu’il se rendrait le lendemain à Paris. L’assemblée nationale y envoya de. nouveau une députation que cette ville avait déjà, demandée pour calmer de nouvelles inquiétudes, qui se dissipèrent.

Nulle ville au monde ne peut offrir un spectacle semblable à celui de Paris agité par une, grande passion , parce que dans aucune la communication n’est aussi prompte , ni les

esprits aussi actifs. PaHs renferme dans son sein des citoyens de toutes les provinces ; et du mélange de ces caractères divers se compose le caractère national, qui se distingue par une étonnante impétuosité : ce qu’ils veulent faire est fait. A deux heures après minuit, la députation de l’assemblée arriva à Paris ; et à sept heures du matin , une haie de cent cinquante mille hommes , sur trois ou quatre de front , était formée de Passy à l’Hôtel-de- Ville. Cette multitude enrégimentée attendait le roi.

En vain la famille royale chercha à l’empêcher de partir et à lui inspirer des terreurs , il fut inébranlable ; car il se fiait à son peuple et à sa conscience. Il savait bien , et nous savions aussi, que ce n’était pas de lui qu’étaient venus tant de con-

seils pernicieux qui avaient penséallumer la guerre civile. Le roi , dans un équipage peu fastueux , et simplement vêtu , entra avec cette confiance qui lui est naturelle : les députés raccompagnaient à pied.

Mais ce n'était plus le spectacle de la veille, cet abandon délicieux de cceurs qui surabondent de joie : le souvenir du. passé , rincertitudé de , l’avenir, le sentiment oppressif d’une calamité réelle et secrète , retenaient, par un concert unanime, les expressions d’une joie qui ne pouvait être entière : on n’entendait que le cri de vive la nation ! c’étaient les oracles de la volonté publique qui demandait que la nation -fût heureuse et libre. Cependant le roi, qui avait été frappé du spectacle le plus imposant qui puisse être offert

15>8 • PRÉCIS HiSTORlQCS .

au chef de tant d’hommes, fut touché à rHôtel-de-Ville des discours éloquens qui lui furent adressés.par le maire , par le président des électeurs ^ et par M. de Lally-Tolendal :

« Mon peuple , dit-il d’un ton ému ,

« mon peuple peut toujours coinp- « ter sur mon amour. » 11 prit la cocarde nationale des mains du maire, et^parut à la fenêtre de.l’Hôtel-de- Ville, portant ce signe de l’alliance qu’il contractait avec la nation. Ce fut alors que ce peuple confiant . et qui n’attendait qu’une preuve de l’amour du roi , se livra aux éclats de la joie la ])lus vive; les cris de vive te roi retentirent partout. Le canon annonça l’heureux moment tant attendu ; et le roi , retournant à Versailles , ne vit plus que les témoignages d’une joie qui allait jus-

DE LA RÉVOLtJTlON FRAIfÇ. I79

qu’à rivr'esse ; tant Ie«î rois ont peu à faire pour s’attirer l’amour des peuples! .

Ce fut ainsi qu’échouà l’iin des plus horribles complots qui aient été ourdis contre une nation. Cependant les suites de ces évc^nemens devaient être proportionnées à leur grandeur.

On a vu , dans cette courte histoire, que , depuis plusieurs années , la cour, dont tout le monde était las, et qui pourtant voulait conserver ses abus, luttait avec désavantage contre l’opinion publique. Par un des malheurs attachés au trône, elle sé couvrait toujours du nom du roi ; elle opposait ce bouclier à tous les traits qu’on lui lançait , et se servait ensuite de la main royale pour lancer des traits à son tour. Elle persuadait au monarque que tout ce

i8o PRÉCIS historique

qui était dit et fait contre elle était dit cl fait contre lui. Ainsi ce prince , dont les mœurs étaient naturellement simples et sévères , qui n’aimait pas le faste , dont les besoins étaient bornés, et qui n’avait d’autre désir que de voir les peuples heureux, couvrait néanmoins de son nom une foule d’iniquités. Cependant on lui dictait toujours des démarches exagéréi'S , que toujours il était obligé de rétracter ; sans cesse on l’amenait à la charge contre l’opinion publique avec toute la force du despotisme , et sans cesse il était obli-ré de reculer devant cette phalang^e invincible et qui avançait toujours. Tout le monde rendait justice ^ au roi, mais onVaigrissait contre la royauté ; et la Cour , diminuant le respect que l’on portait au trône.

r ■ <i: Coogle

DE LA. REVOLUTION FRANÇ. l8l faisait gagner à la liberté tout ce qu’elle faisait perdre au despotisme.

Ceux qui , pour se soutenir , s’attachèrent à elle , furent nécessairement entraînés dans la même déroute. Le haut clergé ne put y résister ; et bien que la cour trouvât dans ses conseils quelques-unes de ces vieilles ressources qui sont familières à l’Église , cette alliance ne servit encore qu’à les perdre tous deux, par le rapport connu de leurs .

mœurs. La noblesse de la cour entraîna avec elle toute la noblesse de province, dont auparavant elle était haïe , et môme méprisée. De bonne heure on parvint à persuader à tous les nobles qu’ils devaient faire ligue commune avec l’autorité; et par cette guerre de tous contre le tiers‘état , celui-ci resta convaincu A. C. ifc»

iSa PRÉCIS HISTORIQUE

que , s’il n’était pas tout , il ne serait rien. D’autres hommes à abus n’étaient pas encore de la ligue, mais ils se disposaient à y entrer par le pressentiment de ce qu’ils pouvaient perdre ; et le royaume avait deux partis* bien prononcés , celui de la cour, et celui du peuple. De là sont venus les. noms A'^aHstocrates et de démocrates , de royaiistes et de 'patriotes.

dépendant cette dernière victoire du peuple sur la cour occasionnaune grande convulsion an royaume, comme ces éruptions du Vésuve qui produisent au loin de vastes ébranlemens. Tous ceux qui, à la cour, craignaient les vengeances populaires ou les poursuites juridiques contre la conjuration, se hdtèrent de fuir sous diverses sortes de déguise-

mens. Les ministres disparurent.

M. Foulon se fit passer pour mort.

Madame de Polignap et sa famille prirent la roule de Basle, où le hasard leur fit rencontrer M. Necker.

Le maréchal de.Broglie se réfugiai Luxembourg, et les principaux officiers de son armée s’occupèrent à chercher des asiles. Enfin M. le prince de Condé et M. le comte d’Artois s’enfuirent aussi , et portèrent chez les étrangers leur haine pour la France , et cette longue fureur que le temps n’a fait qu’ac- ‘ croître. M. de Galonné, que ramenaient à Paris sa haine contre M.

Necker et sa rage contre les Français, qu’il allait , dit-on, gouverner, se rabattit sur Bruxelles , où la dernière et longue erreur des princes a voulu qu’ils aient eu recours à ses

l84 PRÉCIS HISTORIQUE

conseils. C’était toujours la cour de France ; mais elle ne conspirait qii’au-dehors, et le peuple en était momentanément soulagé. La reine et Monsieur restèrent ‘seuls sur les débris; Filne décidée à persévérer, et l’autre à voir et à attendre.

Cependant le peuple irrité , ce peuple qui , tout à coup et par tant de fautes consécutives, franchissait en un jour le passage dangereux de l’esclavage à la liberté , se vengea sur les nobles d’une conjuration où tout .lui faisait, soupçonner qu’ils . étaient presque tous entrés. Nous l’avons dit , et c’Cst la clef de tous ces événemens^ c’était la guerre entre le bien public et les privilèges.

M. Foulon est arrêté, conduit à Paris, et immolé par le peuple furieux, malgré les soins, que sc donnèrpnl

DE LA EÉVOELTION FRAN'Ç. l85 M. de la Fayette , le nouveau maire , le comité, tenant encore à peine les rênes flottantes qui leur avaient été confiées : sa tête sanglante et livide lut portée dans les rues. M. Berlhier, son gendre, intendant de Paris, est arrêté à Compiègne , conduit dans la éapilale le soir même de la barbare exécution de Foulon , et massacré comme lui. Un peuple féroce s’acharne sur le corps de la victime ; un barbare lui arrache le cœur, qu’il porte au bout de son coutelas, et sa tête 'est promenée avec celle de Foulon. Sans doute il y Jftait beaucoup de reproches à leur faire ; mais leurs crimes contre le peuple étaient ceux d’un temps où les ordres de la cour justifiaient tout. C’étaif une crise bien déplorable que celle où le peuple 9 n’espérant plus de jus-

l86 1 P|ŒC(S HISTORIQUE

tice , se croyait en droit de se la faire lui -même. Paris devenait inhabitable , 'si ces horreurs eussent continué. ,

Au même temips, et à Pexemple de Paris, tous< les citoyens de renripire prennent les armes pour leur sûreté J tous se forment en compagnies, en bataillons et en régiinens.

Un bruit se répand dans tout le royaum^à la fois que les princes fugitifs se proposent d'attaquer la France : on ajoute que des milliers de brigands' voht arriver ; qu’ils sont là ; qu’il a pas de temps à perdre pour se défendre ; que des courriers, que personne ne voit, en ont apporté la nouvelle. Les plus paresseux sont aiguillonnés par la terreur panique , et , dans huit jours , trois millions d’hommes sont ènrégimen-

DE LA RÉVOLliTlON FRANÇ. 187

tés , et la cocarde aux trois couleurs décore toutes les têtes. Les anciennes municipalités , presque partout suspectes, sont partout reçiplacées par des comités qui dirigent la chose publique ; et je ne sais quel ordre s’établit en tous lieux au milieu» des

crainles, de l’espoir, de l’ivresse de la liberté , de la destruction des pouvoirs, et de tout un peuple 'qui se remue dans l’espérance d’être mieux.

Dans les campagnes, la colère se manifeste contre les seigneurs : on brûle des châteaux ; on détruit des archives , et des vengeances particulières se mêlent à la vengeance publique. C’était la continuation de ce mouvement universel du tiersétat qui se débattait contre la tyrannie et les privilèges réunis, qui .ne savait employer d’autre iiislru-

i 88 PRÉCIS Historique ment que celui qu’il avait entre les mains , la force. La cour faisait payer cher à ceux qu’elle avait appelés à son secours les affreux services qu’elle avait paru vouloir leur rendre.

Cependant , et dès le moment où le roi avait tendu aux esprits, sinon . 'l’espérance , au moins le calme , l’assemblée nationale s’était occupée de la constitution , et elle avait nommé des comités pour distribuer les divers travaux. ^En même temps elle faisait une proclamation pour calmer les esprits et arrêter les effets , d’une impétuosité de vèngeance dont la suite ne pouvait être calculée. Elle recevait les vœux d’adhésion de tous les Français, les hommages de tous^ les corps , et môme des cours souveraines , qui enfin reconnaissaient

DE. EA RÉVOLimON FRANÇ. 1 89

aux éclats de la voix publique Pau- ' torité desrepréseiilans de la nation.

Elle faisait usage de cette autorité pour apaiser les troubles qui s’élevaient en divers lieux, et pour réprimei: l’arrestation arbitraire de ceux quelles citoyens jugeaient suspects. Elle ordonnait la liberté de la circulation des subsistances , qu’arrêtaient en certains endroits la malveillance d’une part , et l’ignorance de l’autre.

C’est au milieu de cette immense agitation que M. Necker traversa la France et revint à Paris. Partout il reçut les preuves les plus éclatantes de la joie v^niverselle : on voyait , en lui le ministre nécipssaire et le martyr de la causé publique , à laquelle la cour elle-même avait eu la mal-

adresse de l’unir. Les plits beaux

190 PBÉCIS HISTORIQUE

triomphes de M. Necker lui ont toujours,été ménagés par ses ennemis.

Paris le reçut avec ivresse : il obtint

(le l’enlhousiasme des électeurs une amnistie générale pour tous ceux tjui étaient soupçonnés de conspiration contre le peuple. Mais leurs pouvoirs ne s’étendaient pas jusque là ils furent désavoués , et obligés d’interpréter leur arrêté. Il était dangereux, en effet, que des citoyens (le Paris pussent arrêter les poursuites contre les coupables de lèsenation. L’assemblée nationale ordonna la détention de M. de Bésenval, principale cause de la démarche'de M. Necker, et qui fut élargi dans la suite, sur ce qu’il n’y eut point de preuves contre lui.

La fermentation des esprits était cependant portée au comble. Le peu-

Diÿiiiiuv; CjOO^Ic

DE LA RÉvpLimON FRÀÎJÇ., I9»

pie , étonné de voir ses fers brisés avec tant de facilité, et de se reconnaître de la force , en abusait contre <ses oppresseurs, et sa liberté nouvelle n’était encore que de* la licence. Les erreurs d’une haine générale cherchaient partout à punir des ennemis dénoncés au hasard ou par la prévention. Une inquiétude continuelle agitait tous ces hommes libres d’hier ; dans le besoin d’uir nouvel ordre de choses et- d'une souveraine justiOè, ils se la faisaient eux-mêmes ; et plusieurs assassinats lumultuaires furent l’effet de ce délire. Le fardeau de ^ant de droits oppréssifs, de tant d’impôts dont les campagnes étaient surchargées , et dont elles âvaiept demandé le soulagement leur parut si lourd alors qu’elles le jetèrent.

L’assemblée nationale elle - même

103 PRÉCIS HlSrORIQÜE

renfermait dans son sein , depuis le premier jour, le 'germe des deux ■partis qui divisaient la France; et l’explosion de ces deux haines coivtraires avait accru l’intensité de chacun d’eux. Un sentiment y dominait cependant ; c’était la crainte des effets que pouvait produire une anarchie trop long-temps prolongée.

Elle agitait la fameuse déclaration ' des droits, à laquelle il 'faut laisser désormais le soin de se justifier ellemême : mais, les ‘troubles des provincès l’obligèrent de s’en distraire pour donner un arrêté qui obligeât tous les. citoyens de rentrer dans l’ordre , de payer des impôts A des droits qui n’étaient pas supprimés, ■ et d’obéir aux lois , quand M. de •Noailles vint attirer son attention. Il représenta que l’assemblée ferait des

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DE LA RÉVOLUTION FRANÇ. ig3 décrets inutiles contre les mouvemens tumultueux du peuple , si elle n’en détruisait la cause; que cette cause était dans 1^* droits oppressifs que le peuple payait , et que le remède était de l’en décharger , de décréter que tous les impôts seraient également répartis , que les droits féodaux seraient racheta bles, et que les servitudes personnelles seraient détruites sans rachat. Un autre membre^de la noblesse appuya cette proposition ; c’était M. d* Aiguillon :

il représenta qu’avant de donner une constitution à la France, il fallait lui donner des bienfaits, et justifier le zèle de l’assemblée par des sacrifices éclatans, que toute la noblesse s’empresserait sans doute d’imiter.

Alors eut lieu cette scène mémorable du 4 août, dans laquelle, en

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