LIVRE QUATRIÈME
La France était comme un vaste
chaos dans lequel tous lés élémens
de l’ordre subsistent encore et n’at-
tendent que la main du Créateur.
Les pouvoirs étaient suspendus, les autorités méconnues, et les débris dé la féodalité ajoutaient encore à ce jnonceaUide décombres. Tout faisait craindre que le royaume ne fût eu proie à l’anarchie; et si c’était la crainte des* bons citoyens c’était l’espoir de ceux qui ne se lassaient pas d’espérer de ramener le despotisme. Mais un peuple qui a vieilli dans l’habitude de l’ordre en sent le besoin, et ne peut, plus s’en passer.
Les propriétaires étaient tous armés; et ce fut le salut de la France ; car cette classe d’hommes qui n’a rien à perdre , et tout à gagner dans le désordre des révolutions, ne pouvait se rassembler nulle part , dans la crainte d’être réprimée. Les armes devinrent la passion d’un peuple naturellement guerrier. Paris leur donnait un grand éclat par l’ordre et la beauté de ses milices nationales; et cette émulation se répandant partout , la France était couverte de trois millions d’hommes revêtus de l’uniforme de la "nation. Tous ces hommes devinrent les protecteurs des propriétés et la véritable force publique ; et quoiqu’en plusieurs lieux ils aient causé eux-mêmes des désordres partiels , quoîqu’en d’autres les mécontens les aiènt employés
202 PRECIS HISTORlQrE
pour arrêter la révolution , la totalité des gardes nationales forma dans le royaume une telle masse de résistance , que la France en fut sauvée.^ C’était la nation qui protégeait la nation, et cette grande force était aussi une. grande sagesse.
Au même temps , le zèle du bien public amena dans chaque municipalité des hommes disposés à sacrifier leur temps et leurs veilles à maintenir l’ordre et la tranquillité \ dans les villes et dans les campagnes.
Ces deux forces réunies ont agi constamment partout, tandis que l’assemblée nationale élevait insensiblement le nouvel édifice de la législation. Chacun soutenait l’ancienne maison ,, en attendant que la nouvelle fût bâtie.
L’assemblée , délivrée pour qiiel-
DE LA EÉt0LDTi09 que temps dç la crainte mouvemens par lesquels • -
tenté de totit bouleverser, de la constitution. £lle arrêta ladë-
claration des droits, comme dans les .fondemens- d’u^ édifice on dépose les titres du fondateur, et fixa les ' principes de la monarchie tels qu’ils étaient demandés par .tous les, cahiers,. et 'tels qu’ils .conviennent, à un .. pays qui renferme vingt -sept 'milliers d'habitans . sur vingt- six miUe lieues carrées d’étendue. Mais lorsqu’em en vint à discuter la part que le rptiamrait daps laiégislation-, et à calculeM^^^ip^y^e entre le mo* narque et le corps législatif, il s’établit une grândedutte dans- le sein.
de l’assemblée nationale. D'un côté
étaient ceux que l’habitude avaitibrmés à -une tendresse aveugle pour
■ 7o4 précis historique
le nom et la ])ersonne du roi , quel qu’il puisse être, et ceux qui se gouvernent* par rhahitude et trouvent bien tout ce qui fut , et ceux qui pensaient que le roi est seul législateur, et ceux enfin qui espéraient de regagner par le roi tout ce qu’ils avaient perdu par le peuple. De l’autre coté étaient ceux qui , etfrayés ou seulement effarouchés de l’ombre même du despotisme, ne voyaient de sauvegardera la liberté publique que dans la permanence du corps législatif, faisant les lois et les présentant'à' la sanction du monarque.
Alors une grande scission fut prononcée. Le président, du haut de sa place , voyait à sa droite et à sa gauche les deux partis, et cette division passa dans tout le royaume.
• Il doit arriver dans un pays libre
DE tà RÉVOttTlÔN FifÂNG. • 2o5 .
Gt instruit ‘que les , discussions pu- 'bliques du législateur: deviénnenrt Tobjet- des discussions du peuple :
sans cette liberté*, le'peuple li’aurait pas des rcprésentans, il aurait des ‘maîtres. L’assemblée agitait 'cette "
■ question : si le roi pourrait, par un seul acte de sa volonté ,* arrêter unè ‘loi qui serait portée par le corps dé--
• gislatif , et si ce refus du roi durerait
• à. toujours; Ce refus s’exprime par ce mol latin usité en PologneyVExo , je m*y oppose. Kii général , on était
• d’accord sUr la nécessité -dé la sanc< tion du roi, mais on ditTérait sur la durée de son refus. La discussion fut
' assez longue pour que tous les citoyens de l’empire ; et surtout ceux de Paris , pussents’en occuper. Dans cette querelle , comme dans toutes les 'autres de celle nature , on pré-
jugeait l’avenir sur le présent; on se figurait le roi arrêtant, par un refus sans motif , les dispositions les plus utiles au peuple., pour céder aux intrigues de sa cour ou' aux inten- .. lions de ses ininistres. Et comme ' chacun attendait une grande régénération que la cour avait intérêt d’arrêter, on imaginait que , si le roi avait le veto, il arrêterait. toutes les opérations de l’assemblée nationale, et que la régénération serait impossible.
M. IMounier disait bien , au nom ' du comité de constitution, que le veto proposé .ne regardait pas l’assemblée nationale actuelle , qui , 'étant corps constituant, faisait accepter, et non p«s sanctionner la • constitution : < mais le» alarmes se .portaient alors sur* l’avenir. On
Dig - ed by GoogI
DE LA 2fèy .
voyait que , dans uti tëirips^^dëi^lé^le' roi pourrait , à son plaisir ^ pàralÿseifv’' lé corps législatif ; ce qui le rtendraifl?' îputîle/ Paris,. Rennes, Dinan, s’é-'
levèrent fortement contre le.
royal , qu'elles regardaient .«onMdie un moyen pémianent. de tyr-aniHe/^ Mais rassemblée ayant décidé que le veto du rot n*auratt lieu, que pendant deux législatures , 'et qu’il ne serait que suspensif, t^ut le monde reconnut la-sagéssé de cette loi. Par un heureux accord- avec ces principes , le roidui-méme avait’refusé^ , le veto absolu ou indéfini ; ét soir avis se trouva être celui dè Pas-'
• semblée. V
Tandis que- les esprits s’^hauffaient au-dehors sur des* discussions desquelles dépendait la destinée de tous, l’assemblée nationale pensait *à
3o8 précis HISTORIQDB
déterminer la permanence du corps législatif et à discuter la fameuse fjueslion des deux chambres. Avant la convocation des états-généraux j les nombreux partisans de la constitution anglaise avaient arrêté leur opinion à cet égard : l’antique suffrage de Montesquieu ^ et le livre plus récent de Delolme , donnaient un grand poids à cette opinion. On admirait cet équilibre de trois pouvoirs qui \Se mesurent l’un 1 autre , et empêchent 'qu’aucun des trois ne l’emporte. Mais les partisans de la chambre unique ne regardaient cet équilibré du gouvernement anglais que comme un traité de paix entre trois puissances alors existantes, à chacune desquelles on avait fait sa part ; et, sans nier que l’Angleterre ne s’en trouvât bien , ils ne croyaient
Digilized by Googl
DE LA RÉVOLüflON I^ANÇ.
pas que nous fussions dans les termes d’un pareil accommodem^enti > D’ailleurs la personnalité senàéi^t dans ces discussions,, et les débats étaient des querelles. Le haut clergé aurait voulu deux chauîbres, dans l’espoir de tenir rang dans la haute.
Une bonne partie de la noblesse inclinait pour les deux chambres : niais la question delà pairie.se présentait à leur esprit , et .dès-lorsi^ils étaient divisés; car la noblesse de. province entendait que l’ordre entieivnommdt librement ses représeiitans , et la noblesse de la. cour pehsait, secrètement que les dignités .de la pairie devaient lui être dévolues : enfin uii.grand noiuère de geiitilshoinmes craignaient que, par, quelque mode imprévu, la haute chambre ne, fût composée , principalement de, ,ces
,2 10 PRÉCIS niSTORIQVE
quarante-sept de leur minorité qui s’étaient librement réunis à l’assemblée nationale. Ceux des curés qui n’étaient pas dévoués à leurs évêques penchaient pour l’unité de l’assemblée. La majorité des députés des communes ne voyait dans la chambre haute que le refuge constitutionnel de l’aristocratie et la conservation du système féodal : leur défiance était entretenue parla continuation de celle ligue qui a toujours existé depuis entre les ordres et la cour, et par les intrigues que l’on pratiquait pour empêcher le roi de sanctionner les arrêtés du l\ août. . Il résultait de ces incertitudes une espèce d’obscurité sur cette chambre haute, qui diminuait le nombre, ou du moins la chaleur de ses partisans.
Aucun ne voyait précisément ce
Digilized by Googit
DE LA RévOLTmOE FRANÇ. S 1 1
qu’elle serait et ce qu’il serait : les* calculs personnels entrent toujours dans ces combinaisons *et nulle politique n’en est exempte. •
On ne voyait pas plus clair dans le système d’un sénat à vie composé de toutes les classes de citoyens, et qui serait trop facilement corrompu par la cour ; ni dans celui d’un sé*nat à temps et tiré de la totalité de la chambre, dont il ne serait, par conséquent, qu’une fraction. Et à ceux qui objectaient qu’il n’y aurait point de frein pour une assemblée unique , que nul contre-poids n’arréférait , on répondait qù’il y aurait assez dè moyens pour l’arrêter par ellé-méme, en néeei^itantla lenteur de ses délibérations; qu’elle trouvait son contre-poids naturel dans le veto du roi , qui représentait la volonté
négative de la nation 9 comine ses députés représentaient sa volonté, affirmative ; que , s’ils abusaient de leurpouvoirjpour décréter desclioses nuisibles à la nation., le roi se ferait un mérite auprès d’elle de la sauver de leur tyrannie ; que ces deux contre-poids étaient plus à l’avantage du peuple que si l’on en composait trois, dont deux seraient naturellement contre lui. Enfin l’assemblée décréta, à la majorité de neuf cent onze voix contre quatre-rvingt-neuf, qu’il n’y aurait qu’une seule chambre. Elle décréta encore que le corps législatif serait formé , tous les deux ans , par de nouvelles élections , et ce période de deux années fut nommé législature.
Le sens précis du mot sanction n’était pas encore déterminé , parce
TrtrlA RÉVOLUTION fHANÇ. 2l5 qu'une assemblée nombreuse , et surtout divisée , ne. peut pas étre'as> freinte aux méditations paisibles du cabinet ; ce dont il ne faut .pas conclure , avec les paj-tisans du despotisme, que les lois doivent être l’ouvrage d’un seul. L’assemblée nationale avait ce désavantage terrible,' et qui l’a long- temps contrariée , de constituer une nfouarcliie en ayant déjà le monarque. Il eu résultait que ses ennemis , en profitant son aveu , que.nulle loi n'existe sans la sanction du roi , concluaient du roi idéal qu’avait en vue l’assemblée , au roi réel que l’on voulait lui opposer : d’où ils pré{endaienl encore que le roi p#uVait arrêter les décrets journaliers de l’assemblée, et, par conséquent, l’empêcher de faire la conslitution. Ils ne voulaient
a 14 PBECIS HISTORIQUE
pas voir que', l’assemblée nationale ayant reçu lé pouvoir de constituer la monarchie avec certaines règles, et de donner au monarque telle ou telle autorité , celui-ci ne pouvait' opposer son autorité précédente à la volonté nationale ; qu’il ne devait pas sanctionner la constitution , mais l’accepter , et que la loi sur la sanction ne regardait que l’état futur dés choses quand la constitution sçrait finie. La vérité était que le pouvoir du roi était suspendu dans le temps où les représentans du 'peuple faisaient une nouvelle constitution. Mais l’assemblée n!osa jamais prononcer ce mot; et, selon l’expression de plusieurs membres, elle jeta un voile religieux sur cette grande mais dangereuse vérité.
Cependant le noi^ imposant de
DE LA RÉVOLUTION FBAKÇ. , à 1 5
roi, la' suite même des sacrifices ^ <}ue 'Constitution 'Semjblait' e-^^^r
^ .dé LiOuis xyi 9 la douleur de vojr ainsi faire des lois sans lui , le préde 1 obéissance servile ,, furent autant de moyens employés, pqiir arrêter encore l’assemblée. Alors . s élevèrent les cris hypocrites de ceux qui feignaient de plaindre le * témoignaient une ten*
dresse passionnée dont il he se serait pas douté, et qui aurait dû lui être suspecte , s’il avait observé qu'ils regrettaient moins son autorité que la leur, et .son pouvoir que leurs pri- . ydéges. Tant de larmes simulées avaient pour objet d’arrêter l’accep- .talion des décrets du 4 août.. Le roi, en effet, n’en accepta q.u’un certain nombre, et fit des observations sur les autres i xuais; sur les, représen*
talions de l’assemblée , il les accepta tous purement et simplement, et elle s’engagea à avoir égard aux obsèrvations du roi quand elle ferait les lois qui découlaient de ces principesJ' '
Ces- temps glorieux de l’assemblée nationale furent ceux où elle posa » une foule de vérités constitutionnelles qui ont tant avancé l’esprit public en France, et que ni le temps -ni les révolutions ne pourront détruire tant qu’il y aura des livres.
Par une noble émulation , les ci- "toyens de tout l’empire faisaient des ■ offrandes et des sacrifices à la patrie, et les archives en conservent le souvenir : des femmes et des filles d’artistes en donnaient lepi'emier exemple au sein de l’assemblée nationale.
Mais ces ressources - du civisme
Digilized by Googic
DE Lk BÉVOÏ.UTION E&&5Ç. 21^
étaiept bien insuffisantes aux besoins immenses de IVtat. Dans la désorganisation générale , les recet- / tes ne suffisaient plus aux dépenses.
M. Necker alla exposer à l'assemblée cette malheureuse situation et les moyens d’y remédier. Il proposa, entre autres, de demander aux citoyens la contribution patriotique du quart de leurs revenus. L’assemblée en fut effrayée ; mais , plus élo- ' quant qu’il ne l’ait jamais grand par son geste , par sa contenance et par sa voix, Mirabeau la décida à décréter de confiance la mesure proposée par M. Necker. L’assemblée crut devoir y préparer la nation par une adresse qui l’encourageait à des sacrifices nécessaires pour la conservation de la liberté et pour le salut de l’empire.
2 1 8 PfiÉGIS HISTORIQUE
L'assemblée passa ensuite à la disciissîon des articles constitutionnels sur l’hérédité au trône dans la famille actuellement régnante, et elle^ n’eut autre chose à faire que de copier ses cahiers. Cependant il s’éleva une question imprudente et inutile sur la renonciation de la branche des Bourbons actuellement régnante en Espagne. M. le duc d’Orléans > membre de l’assemblée , y était personnellement intéressé* Il s’éleva de vifs débats entre ceux qui prétendaient que le roi d’Espagne avait des droits à la couronne de France, et ceux qui soutenaient le contraire; et l’assemblée les termina en déclarant qu’elle ne préjugéait rien sur les renonciations. Elle abandonna le jugement de cette question à l’avenir, à la volonté nationale , et sur-
DigitiZôd by Gti* *;;^k
DE BÉVOLDTION FRINÇ. 219
tout au caiïon ,.qui vide d'ordinaire ces sortes de quereiles. L'assemblée* décréta aussi plusieurs articles constitutionnels , qui , selon les principes que j'ai exposés tout à l'heure, devaient être purement acceptés , et non pas sanctionnés par le roi.
Ils lui furent donc présentés avec la déclaration des droits. Mais c'est encore ici qu'on voulut arrêter l’assemblée nationale avant qu’elle pût élever plus haut l’édifice de la constitution.
' De quelques nuages que soient enveloppés les événemens que je vais rapporter en peu de mots , on ne peut pas se cacher que ce fut encore une faute des prétendus amis du roi qui les occasionna. Les artibles constitutionnels, cette déclaration des droits, étaient, au fond, la consti-
tiilion ; et tout peuple qui voudra -être libre. pourra y puiser la sienne.> Il fallait donc soustraire le roi à cette loi nationale , tandis que son conseil en arrêterait l’effet, en lui en faisant retarder l’acceptation. C’est ce qu’on se proposa d’exécuter.
La liberté de la presse, que l’assemblée avait établie par le fait, fut employée contre elle-même. On peut assurer que, pendant plus de deux ans, il apparu cinq ou six brochures par jour contre l’assemblée nationale ; ce qui en porte le nombre à plusieurs milliers. Elle les dédaignait ; elle les laissait vendre à sa porte, et distribuer même dans son enceinte. On y renouvela, en cette occaiioir , pour le roi , toutes ces feintes marques de pitié qu’on jugea propres à aliéner les cœurs des
DE Lk RÉVOimON FRANÇ. ' 231
peuples dé rassemblée, qu’ils aimaient. En le représentant comme un martyr exposé à des brigands, on croyait faire approuver sa fuite quand elle serait exécutée. M. d’Estaing annonça à la reine qu’un projet était déjà connu de quelques personnes d’enlever le roi , ou de l’engager de lui-même à se retirer à Metz ; que M. de Bouillé devait l’y soutenir ; qu’il se faisait une souscription parmi la noblesse et le clergé; que M. de Breteuil conduisait le projet ; qu’on citait M. de Mercy ; que l’ambassadeur d’Espagne lui avait avoué que quelqu’un de eonsidérable et digne de foi lui avait dit qu’on lui avait proposé de signer l’association : il faisait considérer à la reine les suites affreuses de ce projet, qui ne conduirait pas
222 PEÉCIS H1ST0R1Q1TE
à moins qu’à la guerre civile , et lui demandait une audience. On ignore ce que celte, lettre produisit sur l’esprit de la reine , et par quels motifs M. d’Estaing lui-même se porta à faire venir des troupes à Versailles.
On y avait déjà fait venir des soldats étrangers ; et la ville en fut alarmée. Elle croyait que quatre mille hommes de milice nationale , lés Suisses de la garde et les gardes du roi étaient suffisans pour ce service : l’on avait donc d’autres vues.
11 arriva que, dans le même temps,
. les ci-devant gardes-françaises, devenus à Paris des compagnies soldées, appelées ies compagnies du centre, aspiraient à l’honneur de garder le roi , et le témoignaient hautement. Mais , soit que la cour « redoutât des hommes qui empêche-
Digiti^ed by f''
i)E Lk RÉVOLUTION FRANÇ. 223
raient la fuite du roi soit qu’elle ne pût voir sans, «peine rentrer dans leurs fonctions ceux qu’elle accusait d’avoir trahi leur maître , ce vœu lui fut très-désagréable. Quels qu’aient été les agens secrets qui firent circuler cette idée dans la troupe du centre , M. de Lafayetté' , qui la regardait comme' une nouvelle ruse des cabaleurs , l’y fit aisément renoncer. Mais M. d’Ëstaing , qui était commandant de la garde nationale de V ersailles , en engagea une partie, et se hasarda, au nom de l’autre, à demander un régiment pour la soulager dans Ce service , et pour maintenir la liberté du rofet de l’assemblée nationale contre ce' qu^on appelait l’insurrection des gardes-françaises. Le régiment de Flandre fut appelé, et le roi en témoigna sa sa-
tisfaction à M. d’Estaing. Versailles en fut alarmé : l’entrée de ce régiment y répandit une consternation générale. Il marchait avec du canon • et des provisions de guerre ; et cet aspect militaire fit beaucoup d’impression sur les députés. Mirabeau même dénonça hautement cette démarche des ministres ; mais ceux-ci se cachaient derrière la demande de la muniéipalité. Âu même temps, on doubla, contre l’usage, le nombre des gardes-du-corps ; on l’accrut de surnuméraires; et, quoique ces militaires eussent montré de l’attachement à l’assemblée nationale, on espéra* de les ên détacher en met- ' tant cet amour en opposition à celui qu’ils devaient au roi , et surtout on parut compter sur les nouveauxvenus.
DE LJi RÉVOLDTION FRANÇ. 225
Alors éclata la défiance des citoyens. Les dragons les avaient alarmés ; mais le peuple s’assura bientôt de leurs dispositions. Les gardesdu-corps , contre leur destination , étant employés à faire la police y commençaient à devenir odieux au peuple. Quant au régiment de Flandre , les citoyens et la cour, se le disputèrent , en faisant des caresses , ceux-là aiix soldats, et celle-ci aux officiers. L’assemblée nationale, inquiète, se voyait divisée en deux partis ; celui de la cour s’était montré avec plus d’audace , ou , si T'’ a veut , de courage , lors des discussions sur les attributions à donner au roi , et la voix des hommes libres y était étouffée. Paris était livré à toutes les horreurs de la famine au milieu même de l’abondance; le
pain était renchéri et de mauvaise qualité ; on se battait à la porte des boulangers pour en avoir; il semblait qu’on voulait irriter le peuple contre les nouveaux pouvoirs populaires ; et des hommes visiblement •payés pour occasionner du désordre assiégeaient les boutiques , en enlevaient le pain , le jetaient dans la rivière, et retournaient recommeiicer ce manège. Les provinces étaient alarmées du bruit sourd de la fuite .prochaine du roi et d’une contrerévolution , et le parti qui la désirait s’en vantait déjà hautement avec cette jactance qu’il a manifestée à* chacun de ses nouveaux complots.
Enfin là capitale, effrayée, ne voyait plus de terme à ses craintes et sur la France et sur les députés, qu’en possédant l’assemblée nationale et
Digi d by Googl
le roi dans ses murs , où cent mille bras pourraient les délendrc , où six cent mille hommes surveille-
raient tous les complots.
Tel est le tableau fidèle de la situation des choses et des esprits ^ lorsque les gardes du roi donnèrent, le premier octobre, un repas aux officiers de Flandre , et à plusieurs autres militaires dont le nombre s’était multiplié. On assure que c’est le premier repas que les gardes du roi aient donné. Comme on cajolait depuis quelques jours la garde nationale de Versailles , plusieurs deses ofiiciers y furent invités. Rien de plus innocent en apparence qu’un festin ; mais les circonstances qtii accompagnèrent celui-ci portèrent la terreur dans les esprits. Tout y fut ménagé pour rallier les militaires
228 PBÉGIS HISTORIQUE
au roi, à ce roi qu’on dépeignait en même temps comme sacrifié par les brigands de l’assemblée nationale.
On affecta de porter les santés du roi et de la famille royale, et de reieter celle de la nation , qui fut proposée. Le roi revenait de la chasse.
On l’engagea à voir ce festin. La reine fut pressée de se rendre à l’entre-mets, où les grenadiers, les chasseurs et les Suisses avaient été introduits : elley paraît avec sa famille et une partie de la cour. Le dauphin est porté par sa mère tout autour de la table. L’enthousiasme s’empare des esprits ; l’épée nue à la main , on boit des santés augustes ; et la cour se retire. Alors éclata cette orgie indécente qui découvrit et ruina le complot. Les vins sont prodigués et les têtes s’échauffent : on joue
1)E LA BEVOLIITION FRANÇ. 229
cet air chanté si souvent par les faux amis du roi , comme l’hypocrisie entonne les hymnes de David dans' un auto-da-fé : O Richard V â mon roiî Vunivers t* abandonne î On feint ridiculement un siège , et l’on escalade avec bravoure les loges de la salle de l’Opéra, où se donnait le festin , et des cocardes blanches sont distribuées avix convives. Bientôtcette foule passe dans les cours du cluîteau , et le pinceau sévère de l’histoire se refuse à tracer les indécences burlesques qui s’y commirent. On a toujours nié que ta cocarde nationale ait été foulée aux pieds dans cet te fameuse orgie ; mais on ne peut nier que les dames de la cour n’aient distribué des cocardes blanches à ces militaires.
Le bruit, et pour me servir du
25o précis HlSTORIQrS terme propre , le vacarme fut si grand , que , la nouvelle s’en étant répandue dans Versailles, le peuple accourut pour être témoin de cette scandaleuse scène , qui néanmoins fut répétée, trois jours après, dans un autre repas donné à l’iiôtel des gardes-du-corps : misérables folies qui allaient irriter la France entière contre la cour et cinq ou six cents imprudens ! La reine fut soupçonnée d’ètre à la tête du projet. Elle avait donné des drapeaux à la garde nationale de Versailles; et celle-ci étant allée la remercier, la reine lui dit : a La nation et l’armée doivent « être attachées au roi comme nous « le sommes nous-mêmes, .l’ai été « enchantée de la journée du jeudi, n Ce jeudi était le jour du repas. On ne doutait pas enfin qu’elle n’en
• DE LA BEVQLüTlOlÿ FRANÇ. üSt
eût été instruite à l’avance , et les esprits étaient déjà mal disposés.
On fut persuadé que la reine était à la tête du complot d’enlever le roi , ce qui aurait entraîné, la guerre civile. Et lorsque , quelques {durs après, un député (c’était M. Pétion) dénonça celte orgie à l’assemblée nationale , un autre député l’ayant défié de signer sa dénonciation , Mirabeau se leva , et dit qu’il signerait lui, et qu’il donnerait des preuves, pourvu que l’assemblée déclarât qu’aucune personne dans le royaume, quelle qu’elle fût, n’était inviolable , hors le roi.
On a vu avec quelle rapidité Paris entier était échauffé , soulevé , ras^ semblé , quand la chose publique était en péril. A la nouvelle du repas des gardes-du-corps^ l’émotion
û32 précis historique ^
devint générale. On ])rqscrivît toute autre cocarde que celle de la nation, et quelques étourdisc[ui en portaient une noire coururent risque de la vie.
On s’écriait que le complot était visible; que le mépris de la cocarde nationale et le refus de boire à la santé de la nation étaient une véritable déclaration de guerre ; que l’apparition de beaucoup de chevaliers de Saint-Louis, et d’uniformes étrangers , et de cocardes d’une seule couleur , prouvaient le complot ; qu’il était temps de terminer tant d’inquiétudes; et que, puisqu’on voulait enlever le roi pour le mettre à la tête d’un parti , il n’y avait qu’à prendre le devant et IJ^mener.à Paris.
A ces^mouvemens se joignirent ceux du peuple, qui, lassé de souffrir de la famine , et persuadé que la pré-
Digilizcc b'/ •-iOOgli
DE LA RÉTOLUtlON FRàKÇ. 233
sence du roi ferait cesser la rareté du pain , dont le projet de sa fuite était la cause , souhaitait également de le posséder à Paris.
Vouloir et exécuter furent l’affaire d’un jour. I.a faim fit sortir des faubourgs une niultitude de femmes’ qui criaient qu’il fallait aller chercher le roi ; et ce sentiment terrible de mères qui ne peuvent donner du pain à leurs enl'ans fut le'mobile de cette journée. Rien ne put y résister.
Elles se portèrent à l’Hôtel-de-Ville, au milieu des hommes armés rassemblés sur la place. Des hommes déguisés en femmes étaient avec elles : elles forcent l’Hôtel-de-Ville pour y chercher des armes, et, avec un tumulte qu’on ne peut décrire, prennent ce qu’elles trouvent , ramassent des canons, les conduisent,
entraînent avec elles toutes les femmes qu’elles rencontrent, se mettent en marche, recrutant toujours à teur manière; et l’on ignore quels auraien t été leurs caprices tumultueux, si un citoyen nommé Maillard ne se fût mis à leur tête pour les corriger, les gouverner , les apaiser , les diriger avec un talent qui est au-dessus dé tout éloge.
Cependant les citoyens aussi voulaient amener le roi à Paris. Rassemblés en armes, ils exprimaient leur vœu de manière à être obéis.
I^s compagnies du centre , jalouses de garder le roi , y joignaient le sentiment de leur amour-propre offensé.
En vain M. de la Fayette, que semblait étonner cette idée de faire violence au roi , cherche à calmer ces mouvemens ; il est menacé lui-mê-
me. 11 demande un ordre de la commune : on le lui donne , et il part. Nul pinceau ne peut décrire l’ivresse de Paris voyant défiler ses milices qui vont chercher et lui amener son roi. La capitale ne doutait pas que ses peines ne fussent enfin terminées.
Les femmes, conduites par la faim», s’avancaient à Versailles ; et Maillard , qui les gouvernail , les engagea, chose difficile, à nCvSe présenter qu’en suppliantes à l’assemblée nationale. C’était au'-moment où l’assemblée insistait encore auprès du roi , où elle attendait l’acceptation tant retardée des articles constitutionnels. Le roi accordait son accession avec des remarques, et eu égard , disait-il , aux circonstances alarmantes et aux besoins
de l’état. Mais l’assemblée prétendait qu’elle ne devait attendre de lui que ' son acceptation. On disait que celte accession prétendue avec ses clauses était\ine vraie protestation; que les droits des peuples avaient existé avant les rois ; que ce refus dè lés reconnaître devait enfin engager l’assemblée» à déchirer le voile religieux qui couvrait cette grande vérité , que l’Qulorilé des rois est ■ suspendue quand le souverain donne ses lois.
Maillard s‘élait chargé de parler pour les femmes , afin de les empêcher de parler elles-mêmes. Son discours eut deux objets, le manque de pain depuis trois jours , et le mépris de la cocarde nationale. Il demande que les gardes-du-corps,qui en portaient encore une blanche ,
DE LA BBVOLDTION FBANÇ. 257
arborent celle de la nation ; et, dans ce même instant , on lui porte , de leur part, une cocarde nationale :
ce qui fit crier aux femmes , vive roi et messieurs ies gardes-ducorps ! C’est ici le moment de le dire ; la plupart de ces militaires avaient été patriotes ; et leur faute devait être attribuée surtout à leurs chefs, qui étaient courtisans , et à ceux de ce corps qui, arrivés depuis peu, n’avaient pas été témoins des crises, des travaux et du courage de l’assemblée nationale. L’assemblée envoya une députation au roi pour lui porter les représentations des Parisiens sur le manque des subsistances. Sa réponse fut telle que les citoyens pouvaient la désirer. Ce ne fut que sur les dix heures du soir qu’il lui envoya son acceptation pure
258 PBÉGIS HISTORIQUE
et simple de la déclaration des droits -et des articles constitutionnels. Âiiisi^ depuis six mois , on le faisait tou-* jours reculer devant l’opinion publique, qu’il eût toujours précédée, s’il eilt été mieux conseillé. Nous avons vu , de nos jours , le roi de Pologne se mettre lui -même à la tête de sa révolution , et la fixer uu point qui lui à paru convenable; tandis que , chez nous , les extravagances de la cour et des ordres ont accéléré les progrès de la nation vers la liberté. C’est que chez^ nous la cour était toute-puissante et en possession de gouverner. Depuis trente ans, l’homme le moins puissant du royaume , c’était le roi.
Après que les femmes furent parties de Paris , il en sortit aussi des hommes armés de piques , de ha-
DE LA REVOLUTION FRANÇ. 23g
ches , de bâtons pointus , dont la haine se portait surtout contre la reine et contre les gardes-du^corps.
Parmi eux se trouvaient ^des bonimes de figure étrange , et qui semblaient y avoir été appelés ; car le peuple de Paris a sa physionomie , et ceux qui le connaissent savent bien distinguer les étrangers qui s’y confondent. Ces bandes farouches avaient précédé la garde nationale, dont il faut bien les distinguer : elles causèrent tout le désordre du lendemain.
On avait rassemblé autour du château les forces militaires de Versailles. Le roi , qui revenait de la chasse, et qui n’entendait parler que de femmes, avait défendu de tirer.
Cependant le tumulte était grand de toutes ces bandes attroupées ou