II. — Loi de l'Accent
5. Il y avait dans tout mot latin (sauf dans quelques proclitiques et enclitiques, § 8) un accent, c'est-à-dire une voyelle sur laquelle la voix appuyait avec plus de force que sur les voyelles des syllabes voisines. Dans le mot iiiaritti par exemple, / est la voyelle de la syllabe accentuée ; a et m se trouvent dans des syllabes dites atones. L'importance de laccent d'intensité était considérable : c'était lui qui donnait au mot son unité et sa physionomie; il en était « l'âme )), suivant l'expression du grammairien Diomède {Est accentiis vehit anima vocis^.
Remarque I. — • Il est probable qu'à l'origine et à l'époque classique encore, deux éléments se combinaient dans l'accent latin : l'un d'intensité, l'autre de hauteur. Mais pendant la période impériale, surtout à partir du iii^ siècle après J.-C, cet accent a perdu son caractère musical, et il est devenu dans la langue courante un accent iVintensitc purement expiratoire.
Remarque II. — La hauteur, en tant qu'élément de dissimilation, n'a point disparu d'ailleurs des diverses langues issues du latin : mais elle v joue un rôle d'ordre surtout syntaxique, et sert notamment à linterrorration. Dans le français actuel, il
se produit une élévation de ton très sensible sur la dernière syllabe des phrases comme Viens-tu ? ou Est-il arrivé ? Il en était déjà de même sans doute au moyen âge, et certainement au xvie siècle, puisque les grammairiens de l'époque reprochaient déjà aux Normands et aux habitants de l'Ouest de transporter sur la finale des phrases de pure énonciation cette mélodie interrogative.
6. -L'accent d'intensité ne pouvait affecter en latin que deux syllabes, la pénultième ou V antépénultième. Il ne faut pas confondre l'accent avec la quantité qu'avaient en latin classique les voyelles (§ i), mais c'est cette quantité qui permet de déterminer très facilement la place de l'accent. La règle est la suivante :
1° Lorsque la pénultième est loiigue, elle porte l'accent (^marltu, gubernâre, sont accentués maritu, gubernàre) ;
2° Lorsque la pénultième est brève, l'accent se reporte sur l'antépénultième Çsapidtt, auricïtla sont accentués sâpidu, auricula).
Les mots accentués sur la pénultième sont dits paroxytons, et les mots accentués sur l'antépénultième proparoxytons .
Remarque I. — De ce qui précède, il résulte que les mots de deux syllabes sont tous eu latin des paroxytons (têla, pêde, etc.). Q.uant aux monosyllabes, qui ne peuvent naturellement porter l'accent que sur leur unique voyelle {rem, niél, sdl, etc.), ils sont dits oxytons.
Remarque II. — L'accent porte toujours sur la voyelle pénultième qui est brève de nature, mais qui se trouve dans une syllabe longue (cf. § i , II), autrement dit qui est suivie de plusieurs consonnes (arisla a un ; accentué devant le groupe st ; hapti^o a un ; accentué devant \ qui £st une consonne double, etc.). En latin parlé, l'accent porte sur cette pénultième, même quand elle est suivie d'un groupe de consonnes qui lui permettait de rester brève dans la prosodie classique (colubra, cathedra, totiitni). Il semble y avoir eu cependant quelques exceptions à cette dernière règle : cf. la forme qu'ont en français des mots poutre (-= *pûllïtra), fierté, afr. fiertre (= férètru).
Remarque IIL • — Les parfaits appelés forts avaient en latin une désinence originelle en -èriinl (devenue -èrunt d'après -ère chez les poètes classiques), et ils l'ont conservée dans l'usage courant. C'est donc à des formes dixërunt, iitisërunt, que remontent les y^ pers. pi. de l'afr. ilistrent, niisdrent, fr. mod. dirent, mirent. — Par dérogation à la règle générale, les mots terminés par le suffixe -ôhi ont eu en latin vulgaire un ô pénultième accentué {filiolu, linteôlii) : ce glissement de l'accent s'explique par la valeur qu'avaient prise / et é en hiatus (cf. §4, III). — Pour quelques cas isolés et spéciaux du déplacement de l'accent dans ficàtiim, sccâle, trifôlium, cf. §§ 1 5, II ; 153, II ; 173, 3°-
Remarque IV. — Les noms de lieu venant du celtique ont conservé ordinairement l'accent sur leur syllabe initiale : c'est ce qui fait que Trîcasses, Tùrones aient donné en fr. Troyes, Tours. Dans la région du midi, Nhnausus a abouti de même à une forme provençale Nemo^e, en fr. Nîmes. Cf. aussi l'accentuation de Eburôvices, en fr. Evreux.
7. Les mots latins, composés à l'aide d'un préfixe, ont été traités en général comme si leurs éléments étaient distincts. C'est donc sur une voyelle apparte-
nant au mot simple que portait l'accent {re-âpit, devenit, im-plicat).
Remarque I. — L'accent n'a porté sur le préfixe que dans les cas assez rares où le sentiment de la composition primitive s'était oblitéré : ainsi col-lôcat, col-l'igit étaient prononcés collôcat, côllîgit.
Remarque II. — Ce sentiment de la composition était au contraire ordinairement si vif que, dans beaucoup de mots, la langue parlée conservait ou rétablissait la voyelle du simple ; en face du latin classique attingit, conlinet, displicet, etc., le latin vulgaire avait des formes *attaiigit, *contenet, *displacet. C'était là, semble-t-il, une habitude due à l'influence des dialectes osque et ombrien.
8. Certains mots latins, proclitiques ou enclitiques, étaient dépourvus d'accent : les uns n'étaient jamais accentués, les autres pouvaient l'être à l'occasion. Ces mots, le plus souvent monosyllabiques, appartiennent aux catégories grammaticales les plus diverses, et ce sont notamment :
1° Des particules prépositives, de, ad, hi, për, *pôr (cl. prô), shie ;
2° Des conjonctions, et, nèc, aiit, sî, *qnômo (cl. quômodo), qmd (parfois accentué comme particule relative) ;
3° Des adverbes, non (accentué ou non), ûbi, îbi, et de plus )nale, bène (accentués ou non) ;
4° Des pronoms personnels, ///(', tê, se (accentués
ou non), et de plus des formes possessives vulgaires, *iiiuiii, *ma (cl. mêum, mëam), etc. ;
5° Certaines formes de l'auxiliaire, es, ërat, ërit (accentués ou non), et de plus des réductions qui se sont produites en latin vulgaire, comme *as, *at (cl. habes, habet), et \>a (ci. vade).
Remarque I. — La différence signalée pour certains mots s'explique par ce tait que les accents sont disposés de la façon suivante dans des phrases comme :io ad mé \ vénit; 2° Déus me I viclet (plus tard Déus \ me videt, avec un groupe comparable au mot simple ventre). Dans le premier cas le pronom mè est accentué (il est devenu moi en français, § 54) ; dans le second cas il est atone (il aboutit à ni.e, § 92).
Remarque II. — Le démonstratif illum, illam, qui s'appuyait d'une façon constante soit sur le mot précédent (vide illn), soit sur le nom suivant (iîlu muni, illa porta), a commence par transporter l'accent sur sa seconde syllabe (d'où effacement delà première), puis il l'a complètement perdu, et l'on a eu des groupes *vide lu, "lu mùru, *la porta, groupes comparables a des mots simples comme cûhllu, latroue (d'où les formes du pronom et de l'article français, d'abord lo, la, puis le, la).