CHAPITRE II. - RÉDUCTION DU MOT LATIN EN FRANÇAIS
9. L'influence de l'accent d'intensité a été décisive sur la transformation française des mots latins. Elle se résume en une loi capitale que l'on peut formuler de la façon suivante : Lavoyelle, qui porte en latin Vaccent d'intensité, persiste toujours en française
C'est ainsi, par exemple, que les mots maritu, bonitàte, opéra, deviennent en français mari, bouté, œuvre, où les voyelles latines accentuées /, a, o, sont respectivement représentées par /, é, œu.
Remarque. — Il faut observer, comme corollaire de cette loi, que l'accent d'intensité subsiste en français, — quoiqu'il s'y fasse moins fortement entendre, — et qu'il y affecte la même syllabe qu'en latin. L'accent est donc sur la dernière syllabe des mots à terminaison masculine (c'est-à-dire finissant par un son plein, comme venir, bonté), et sur l'avant-dernière syllabe graphique des mots à terminaison féminine (c'est-à-dire finissant par e, comme porte, épine) : mais comme en réalité cet (' s'efface d'ordinaire dans la prononciation (§ 20), il en résulte que tous nos mots sont en théorie des oxytons. — On doit en outre noter les deux points suivants :
a) L'un c'est qu'en français parlé l'accent, dans la phrase, paraît tendre à se distribuer de plus en plus par groupes de mots^
et non à porter sur cliaque mot isolé, comme il le faisait genenlement en latin (avec certaines exceptions toutefois, cf. § 8). Ainsi actuellemem, nu groupe nniM œmwc les grands hommes n'a qu'un seul accent, tandis qu'il y en a deux dans les hommes] .rànds. Une phrase comme : // y avait \ une fois \ un v,enx roi\ \ui n'avait pas \ d'enfdnts, n'offre en réalité que cinq accents, quoiqu'elle se compose en principe de quatorze mots.
b) D'autre part, il y a parfois dans la phrase française des mots particulièrement importants et d'une certaine dimension, qui, sous l'influence de l'emphase ou de l'émotion, peuvent, a cote de l'accent héréditaire placé sur la finale, en recevoir un autre. Ce nouvel accent d'intensité, dit « émotionnel « ou aussi « accent d'insistance », n'est pas moins énergique que l'ancien, et fait même souvent l'effet de l'être davantage : il porte d ordinaire sur la première syllabe du mot qui commence par une consonne (C est colossal! mais cest abôiuindbk !).
10. L'élévation de la voix a porté sur la voyelle accentuée au détriment des autres syllabes du mot latin. Tandis que la voyelle accentuée persiste toujours en français (§ 9), i^ "'^^^ n'est pas de même des syllabes atones voisines, qui, dans certaines conditions, se sont effacées : il y a donc eu, dans le passage au français, réduction syllahique du mol latin.
Si nous prenons pour type un mot comme ^uher- «âa^/t. (gu-ber-nâ-cù-lu), nous voyons que l'accent le divise en deux parties, situées l'une après, l'autre avant la syllabe accentuée -^m- : ces deux portions du mot sont soumises à des lois fixes et en partie distinctes. Dans l'exemple cité :
1° Vu (de la syllabe -lu) est une voyelle finale ;
2° L'/ï(de la syllabe -cil-) est une voyelle pénultième atone, le mot étant proparoxyton ;
3° Ue (de la syllabe -ber-) est une voyelle non initiale devant T accent ;
4° Un (de la syllabe^//-) est ce que nous appelons, par abréviation, une voyelle initiale.
Il y a lieu d'examiner successivement ce que sont devenues les voyelles latines dans ces différentes positions.
Remarque I. — Il va sans dire que la plupart des mots ne présentent pas réunies toutes les différentes sortes de vo\'elles énumérées plus haut. Ainsi giibenidre, qui est un paroxyton, n'a pas de voyelle pénultième atone ; niaritu n'a qu'une voyelle précédant celle qui porte l'accent ; tâhtila, mùni n'en ont aucune, etc.
Remarque II. — La réduction syllabique qu'a éprouvée le mot latin pour passer en français, résulte essentiellement de l'effacement des voyelles ; mais elle comporte aussi l'effacement de certaines consonnes. Consulter à ce sujet la deuxième partie du Précis.