I. — Voyelles finales
11. Il 3' a une distinction essentielle à faire, à la finale, entre le sort de a et celui des autres voyelles latines.
12. Ua latin final s'est conservé en français sous forme affaiblie d'^ sourd (devenu muet plus tard).
Ex. : Vïa, voie; xnxAîi, mule ; pona, porte; nlha, aube; fêmina, jemme ; aurïcula, oreille; harpa, harpe.
Historique. — La conservation de a final est due à ce que
cette voyelle était particulièrement claire et sonore (^Introduction, II, 13 a). Son affaiblissement en ç semble s'être produit vers la fin du viiie siècle ou le début du ix^ dans tout le Nord de l'ancienne Gaule (au Midi a s'est d'abord conservé, mais est devenu généralement 0 à partir du xv^ siècle). Les graphies par a des Serments de 842 {cosa, aiudha, etc.) sont probablement traditionnelles ; la Cantilène d'Eulalic écrit e presque partout (po//c, cose, sjvcte, etc.). Sur la destinée ultérieure de e en français, voir § 20.
Remarque I. — Un c final provenant de a latin a disparu graphiquement dans eau (= aqua, § 38, V), écrit caiw jusqu'à la fin du xvie siècle. La même disparition est à noter dans la particule or, afr. ore (—; hac-hora), qui était un mot proclitique.
Remarque II. — Va, qui se trouvait dans la syllabe finale devant .v, / ou ;// de flexion, a eu le même sort que l'autre. Ex. : Filias, filles ; portas, portes ; cantat, chantent) ; cantant, chaulent [sàt\ Dans les formes du subjonctif vulgaire *sia, *sïas, *sïat (nïï.soie, soies, soit, fr. mod. sois, sois, soit) et celles des imparfaits en *-èa,*-ëas, -*èat (afr. -oie, -oies, -oit, fr. mod. -ais,-ais, -ait, cf. § 54, hist.), Ve résultant de a s'est efïacé, mais bien plus tôt à la 3c personne qu'aux autres. Comme la forme seit (plus tard soit) est seule attestée en ancien français dès les premiers textes, il est possible qu'elle remonte directement au lat. cl. ,w7 : c'est en tout cas sous son influence que s'est produit -cil (plus tard -oit) À l'imparfait, et que le subjonctif ^aV^ (habeat)est devenu de très bonne heure ail.
13. Les voyelles latines finales, autres que rt, se sont effacées en français dans les mots paroxytons.
Ex. : *Dïe, [uii]di ; nave, nef; valle, val; heri, hier; pei'do, afr. pert, perds; mum, mur; caballu, cheval; TportUjport; factu, fait; pretiu, prix; consiliu, conseil.
Historique. — La voyelle finale des paroxytons semble avoir été sensible jusqu'à la fin du vue siècle : c'est à partir de cette époque qu'elle s'est peu à peu effacée par suite de l'intensité de l'accent expiratoire portant sur la syllabe précédente, et qu'on a commencé à dire mur en croyant toujours prononcer iiiiirK. Cet effacement, qui a eu lieu sur tout le territoire de l'ancienne Gaule, est un des traits qui distinguent nettement le français (et le provençal) des autres langues romanes.
Remarque I. — Les voyelles finales / et h se sont conservées lorsqu'elles se trouvaient suivre immédiatement la voyelle accentuée. Es. : *Portai (cl. portavi), portai; cûi, afr. ciii, qui ; *fùi, afr. fui, fus; dèu, dieu; hebraeu, ah. ebricu, hcbrcu. Sur le cas de/ocK, 7^"^") iocu, cf. 5 69, III ; sur celui de clavu, cf. § 55,
Remarque II. — Les voyelles qui se trouvaient à la finale devant s ou t de flc.Kion, ont eu le même sort que les autres. Ex. : .Muros, murs; vënis, viens; débet, doit. Toutefois elles ont dû se conserver un peu plus longtemps dans la prononciation, peut-être jusqu'à la fin du viiie siècle (cf. § 24, II). Les finales des 368 pers. du plur. -unt, -eut, aboutissent comme -ant à f sourd, écrit -eut (vendunt, vendent ; debent, doivent). Dans d'autres formes verbales comme cantastis, *cantamnius, cantasses (devenues en fr. clMntdtes, chantâmes, chantasses), la voyelle se retrouve à la finale sous forme d'f pour sauvegarder la flexion . Dans sommes au lieu de sons (--= sùmus), elle paraît due à l'influence de l'afr. csmes (:=z *essïmus).
Remarque III. — Dans les verbes français en -er, les
— lé —
irespers. de l'indicatif présent comme chante, porte, au lieu de l'afr. chant (= canto), port (= porto), sont dues par analogie soit à celles qui avaient régulièrement un e {entre = intro, tremble =: *tremulo, etc., cf. § 14), soit plutôt à la proportionnalité qui s'est établie en moyen français entre des groupes de formes comme d'une part il vend, je vends, et d'autre part il chante, je chant[e']. Des faits du même genre se sont produits au subjonctif, où l'influence de vende (= vendam) avait amené dès la fin du xiiie siècle des formes telles que chante pour afr. chant =iczntem, etc. — Les adjectifs féminins comme forte, grande, afr. fort, grant (— fortem, grandem) ont pris en moyen français, un e dû à l'influence analogique de bonne (=. bona) et semblables. Dans comme, afr. com (= *quomo, cl. quomodo) Ve final est aussi une addition. Quant à Ve qui se trouve à la fin des mots comme axe, signe, espace, pâle, monde, trône, etc., il indique l'origine purement savante de ces mots.
14. Les voyelles latines finales, autres que a, se sont cependant conservées comme voyelles de soutien et sous forme affaiblie d'^ sourd (plus tard e muet):
1° Dans les mots paroxytons où elle se trouvaient derrière un groupe formé par consonne + liquide (cf. toutefois Rem. I), ou par labiale -\-y, et par consonne -t- dy. Ex. : a) Pâtre, afr. pedre, père; nostru, mire; febre, fièvre; duplu, doidik; inflo, enfle; alnu, aune; somnu, soiime ; *helmu (germ. helm), heauine. — b) Rubëu, rou^^e; simiu, singe; somnïu, songe; hordéu, orge.
2" Dans les mots proparoxytons. Ex. : a) Lepore, lièvre; vendére, vendre; *tremLilo, tremble; asinu,
âne; fraxïnu, frêne; balsàmu, baume; villatïcu, village. — /;) Comité, comte ; Namnétes, Nantes ; malehabïtu, malade; tepidu, tiède; hospite, hôte; *lendïte, (cl. lendem), lente; *herpïce, herse; rumïce, ronce; pulice, puce.
Historique. — La voyelle finale, dans les mots de ce aenre, est encore notée indistinctement a, o, e par les Serments de 842 (fradm, scndra,pohlo, nostro, fraâre, altre), ce qui prouve que sa valeur était flottante et déjà faible. On l'a écrite ensuite par un e, qui doit être considéré comme une atténuation de la voyelle latine primitive : du reste, cet e s'est aussi développé spontanément, pour servir d'appui à certains groupes de consonnes, dans des mots où il ne représente aucun son originaire comme ensemble (=insimul), entre (= iuter), maire (= major), etc. Il est à remarquer que Ve sourd a persisté longtemps après la disparition des causes qui l'avaient amené : dans un paroxyton comme pedre réduit à père, lorsque le groupe dr n'exista plus ; dans un mot comme tiède, lorsque ce mot fut devenu paroxyton de proparoxyton qu'il avait été. Cela prouve qu'à ce moment-là l'influence sous laquelle s'étaient effacées les finales se faisait déjà moins sentir. La comparaison de hospîte(m), devenu en afr. oste, avec boste(ni) qui aboutit à ost, montre clairement la diflférence qui s'êiait produite à l'origine dans le traitement des deux classes de mots. Quant à l'opposition qu'on remarque entre tiède (= tepïdu) et chaud (= calîdu), elle provient de ce que les mots comme cal'tdu n'étaient plus en réalité des proparoxytons dans la prononciation courante du latin (cf. § i) ). Sur Ve sourd devenu muet en français moderne, voir § 20.
Remarque I. — Tandis que la voyelle finale des paroxytons se conserve derrière les groupes Im, In (dans heaume = *helmu, aune = alnu), elle est tombée derrière rvi, m, ainsi dans ver, afr. verni (= verme), cor, afr. cor7i (= cornu) ; il
s'ensuit que l'adjectif ferme pour afr. Jenn (= firmu) est une forme féminine généralisée (sur une généralisation analogue concernant les adjectifs vide, raide, large, louche, chauve, voir§§ 117, hist. ; 118, II ; 128, II ; 136, II ; 172, rem.)- La finale est également tombée derrière les groupes r/, gn (précédés d'une voyelle) où l'élément guttural a donné de bonne heure naissance à un yod C^ 26); sur ces faits, voir §§ 133 et 134.
Remarque II. — Les possessifs de la pluralité iiostres (^ nostros), vostres (= *vostros, cl. vestros), employés connue proclitiques, ont perdu de très bonne heure leur finale vocalique et se sont réduits à nos, vos (par des étapes *nosts, no\, et *vosts,
Remarque III. — La forme du mot comte (=^ comité) fait difficulté par suite du maintien de la finale, et de la conservation du t qui aurait dû s'affaiblir en d (d'après le § 141, 2°) : pour l'expliquer, on suppose une réduction ancienne à Vom'/e où m aurait conservé tout d'abord une valeur vocalique. Sur le mot hôte {^=1 hospite), cf. § 141, 2°, I. — Sur le sort de la finale dans les proparoxytODS d'emprunt ancien, voir § 15, I.
IL — Voyelles pénultièmes atones.
15. La voyelle pénultième atone de tous les mots latins proparoxytons s'est effacée en français, quelle qu'elle fût (y compris a), mais à des époques diverses. Ex. : d) Oc(ù)lu, œil; auric(ù)la, oreille \ masc(ù)lu, mâle ; tab(ù)la, table ; vir(i)de, vert ; lar(i)du, lard ; ca!(ï)Ju, chaud ; sol(i)du, sou ; *rall(i)ta., faute; *col(à)pu, rt»///); cal(a)mu, cbauiue; *quaes(i)-
ta, quête. — h) Fng(ï)du, froid; mag(i)de, mait; plantag(ï)ne, plantain; explic(ï)tu, exploit) plac(ï)tu, plaid. — c) Débita, dette; mânica, manche; pertïca, perche; caméra, chambre; asïnu, âne; hospïte, hôte; vendére, vendre; lepôre, lièvre; cubïtu, coude; rumïce, ronce; *cannapu (cl. cannâbim), chanvre; platànu, plane ; celt. *cassanu, afr. chasnc, chêne ; Sequàna, Seine .
Historique. — Dans certains cas (et dans des conditions encore mal définies), l'effacement de la pénultième atone avait eu lieu de très bonne heure en latin vulgaire : à Rome on disait domniis pour domhius dès l'époque de Plante, et virdis pour viridis semble attesté déjà chez Caton ; d'autre part un adverbe vatdê s'était implanté dans l'usage en face de l'adjectif vat'idiis, et les poètes, même à l'époque classique, ont continué à employer d'anciennes formes syncopées comme ùeiïclitm pour penctlliim, etc. On peut admettre (avec certaines réserves, surtout pour l'Orient et l'Italie méridionale) qu'au cours de la période impériale le peuple, en parlant, ne faisait plus que rarement "entendre la pénultième : i° entre consonne -|- / (oclti, aiiricla, masclii, tabla) ; 2° entre /■, / d'une part, et de l'autre p, m, d, t (virde, tarda, colpti, calmii, catdu, soldu, *falta) ; 5° entre s et t (*qiiaesta). Tous les mots de ce genre étaient donc déjà paroxytons avant l'époque romane proprement dite, et ont été traités comme tels (cf. §§ 15 et 14, hist.). Au Nord de la Gaule, Vî pénultième s'est encore effacé dès l'époque latine entre g (passant à y) et une dentale dans frig(î)du, rig(î)du, magQ)de, ptantag(ï)nc (sur l'évolution de plaâtu, cxplicîtit et *vocUii, cf. § 117, hist.). Les autres proparoxytons ont subi la syncope à des époques diverses. Elle s'est produite plus tôt dans les mots dont la voyelle finale était un a : ainsi manha était devenu *iuan\a dés le v^ siècle (cf. § 122, 2^ hist.) ; ddnta s'est de même
réduit à *dcFta, avant que / entre voyelles fût passé à d. Au contraire un mot comme aihllu, dont la voyelle finale était moins claire, est passé par un intermédiaire *côvedu avant de se réduire à cov'du (cf. § 141, 2° hist.). — Entre autres conséquences, il résulte de cette loi générale que, dans les verbes du type de vciidëre, perdëre devenus vendre, perdre, la terminaison de l'infinitif lat. -ëre n'est plus représentée en français que par la finale atone -re.
Remarque I. — Dans un certain nombre de proparoxytons, introduits à une époque relativement tardive, mais où la loi de l'accent se faisait encore sentir, la réduction a eu lieu d'une foçon différente. La voyelle pénultième a été conservée sous forme d'c, tandis que la finale tout entière s'est effacée ; la voix était devenue incapable, après avoir proféré une syllabe forte, de se prolonger distinctement sur deux syllabes faibles. Le mot êvéqnc semble être un des plus anciens de cette catégorie : cpiscopu s'est sans doute prononcé *ebéscpbe, puis evêsque(vé). On a eu de même, et cela à des époques différentes : Prince = . *prince(ve) = principe ; pdlc := *palle(de) =: pallïdu ; souple =; *sople(ce) zrr supplice ; rance :=- rance(de) = rancïdu ; page =. *page(ne) ^ pagina ; image = *image(ne) = imagine ; marge = *marge(ne) 1= margîne ; vierge ^ *virge(ne) = virgïne ; orgue Tiz *orgue(ne) =l orgànu, etc. Dans les poèmes du xi^ siècle, les mots écrits par tradition /v/o't'Hc, virgene, etc., ne comptent en réalité que pour deux syllabes : une forme comme organe (xiie siècle) ne se produit que quand le sentiment de l'accentuation latine s'est oblitéré. Le mot lampe paraît remonter à un typevulg. *lampa (cl. lampas, -ada). Le proparoxyton pampïnu, au moment où il en était à l'étape *pampene, a abouti d'une part àpampe(ne), d'autre part à pamp(e)ne (pampre, § 193, I). La forme *angele (= angèlu) paraît s'être réduite à ange par un intermédiaire ^aiijle. Voir aussi le cas de encre($ 178, III) qui, par l'afr. enque, remonte à cucauslu Çiy.oLjQ-o'j) où les maîtres d'école ont fait prévaloir en Gaule l'accentuation grecque (tandis que l'italien dit inchibstro).
Remarque II. — Le mot populaire /îcà^w (abrégé deficatum jeciir « foie d'oie engraissée avec des figues ») est devenu en lat. vulg. *fu~dtu, accentué ensuite //fa/!/ (d'après hépàtis) : cette forme, par des étapes *Jégatn, *jèygt, a alors abouti k feie, foie. Comparez l'évolution de l'afr. aiw (=z anàte), qui s'est conservé dans le terme technique bédane « bec de canard ».
Remarque III. — L'accentuation proparoxytonique est devenue peu à peu si contraire aux habitudes de la langue que plus tard, en moyen français, lorsqu'on avait dans certaines formules interrogatives une succession de deux f sourds, on a fait du premier un ;' accentué. On a commencé à dire dès le xv^ siècle aiiiié-je pour *iuiiie-je, conté-je pour *conte-je, etc. (d'où abusivement par analogie des formes iiienté-je, perdé-je, encore d'un certain usage au xviie siècle). La prononciation aime-je a cependant été longtemps usitée dans certaines provinces de l'Est, surtout en Lorraine.