III. — Voyelles non initiales devant l'Accent
16. Les voyelles non initiales, précédant la syllabe accentuée, ont éprouvé un traitement qui offre de grandes analogies avec celui des voyelles finales
17. Va latin d'une syllabe non initiale placée devant l'accent :
a) S'affaiblit en français en e, comme à la finale (§ 12). Ex. : Ornaméntu, ornement; *orphaninu, orphelin ; *baccalâre, bachelier ; *vassalIâticLi, vasselage ;
Alamânia, Allemagne ; portar(e)-hâbeo, porterai ; firma-ménte, fermenient.
Remarque I. — Sei<rer remonte au lat. vulg. *seperàre (cl. scpararc) ; merveille à un type *iiierilnlia (cl. mirabilia). Le mot moiuisteriiiiii s'était réduit dans le latin parlé ■d*i>iosleriii, d'où le Ir. vioulier.
Remarque II. — La forme régulière et complète du suffixe -auu'iitii est donc -ciiicnl en français : sacraniênlu devient en afr. sairement, réduit ensuite à ser)iieiit. Le mot denrée est pour afr. denerèe (:= *denariàta), et parvis pour une forme plus ancienne parevis (= paradisu, § 142, III). Cf. encore albdlrc, afr. alehastre (= alabastru) ; l'afr. corratier ou conrretier, emprunté au provençal et devenu au xvi^ siècle coiuiicr ; enfin la prononciation actuelle des adverbes comme durcDieitt [diïrnul], follciiwnt [foliiid], etc.
Remarque III. — Dans les mots comme oraticvie, venatiône, Va après s'être aflfaibli s'est combiné avec 1'/ qui était en hiatus (§ 29, 2°), d'où d'abord en afr. oreisoii, vcneison, devenus oroison, venoison (cf. pdiiioison ■=■ *spasmatiône, apprivoiser = *apprivatiàre, panlois' tiré de l'ancien \erhc paiitoisier = *phantasiàre), et finalement oraison, venaison (sous l'influence de raison, saison, etc., § 90). Le suffixe -aison, quoique populaire en français, est donc une forme àé]h légèrement refaite du lat. -atiôtte, qui a été reproduit purement et simplement dans les mots d'emprunt comme adiiiiralion, création. — Le moi chahwiean, afr. chakiiiel (= calaméllu) off"re pour 1'^ provenant de a un changement en n, qui paraît s'être opéré sous l'influence régressive de la labiale m. L'a devant n -\- t en hiatus est resté dans compagnon (= *companïône). Enfin chevalier (^csh^Winu), a conservé son a sous l'action analogique du mot simple cheval, et tempérament est une forme refaite qui a remplacé au xv!*; siècle l'afr. tempre- Dient (-.: temperaméntu).
F) Ua disparaît dans la langue moderne, après s'être affaibli en e :
1° Par réduction d'un hiatus, en s'élidant devant la voyelle accentuée (cf. § 91, 1°). Ex. : Armatûra, afr. arinëiire, arniure ; *mercatânte, afr. nmrché'ant, marchand ; abbatissa, afr. abëesse, abhesse ; *levaticiu, afr, levei'i, levis ; peccatôre, afr. pechëeiir, pécheur. •
2° En s'absorbant dans la voyelle précédente. Ex. : *Cataléctu, afr. chaelit, châlit ; media-nôcte, afr. Hiiejiiiit, minuit; cruda-ménte, afr. cnieiiieiil, criuuent ; nuda-tésta, afr. niw-teste, nu-téte.
Remarque I. — H résulte des exemples de la première série qu'en français moderne : 1° le suffixe -is (celui de tevïs, roulis, fouillis') est une réduction du lat. -atlciit : 2° le suffixe -atdrc aboutit à -eur (dans chanteur = cantatôre, veneur = venatôre) et se confond pour la forme avec -eur (= -ôre) des mots abstraits comme saveur, douleur ; 30 le suffixe -atûra aboutit à -lire (dans rtrwwrt' = armatûra) et se confond avec le simple -î/re de mesure (■= mensùra); 4° le suffixe -atdriu aboutit à -oir (dans miroir = *miratôriu) et se confond avec le simple -oir de rasoir (= rasôriu). Cf. §§91, 1°, et 96, hist. .
Remarque II. — Quoique la prononciation moderne efface toujours (. dans les mots de la seconde catégorie, l'orthographe est très flottante : on écrit gaiement ou gaîment; dénouement ou dénoihneiit ; agrément, mais échouement, oublierai, etc. Cf. § 20, hist.
18. Toutes lés voyelles latines (autres que a, § 17), placées devant l'accent dans une syllabe non initiale :
a^ Se sont effacées en frnnçaiis. Ex. : Libérâre, livrer ; *mansLiëtinu, mâtin; sanïtdte, sanlé ; dormitôriu, dortoir; ancôrâre, ancrer; *mansiôndticu, ménage; simù- Idre, sembler ; *pistLirîre, pétrir ; *parauldi'e, (cl. parabolare), parler.
Historique. — L'effacement de ces voyelles qui précédaient la syllabe accentuée, ne s'est point produit à une date uniforme. En principe, on peut admettre que la syncope avait eu lieu dès l'époque du latin vulgaire : 1° entre consonnes identique, dans iiiat{ii)liuii ; 2° entre s et t, dans *cons{u)tùra, *viaus{uc)thiîi ; 3° entre nip et /, dans comp(ii)tdre. Elle s'est produite seulement en Gaule, mais de bonne heure encore et sans doute vers le ve siècle : i" entre nt, iii't, r'i, v't, dans bon(i)tdte, $an(i)tdte, dorm(i)tôriu,sem{i)tàrin, clar(t)ldte, civ{i)tàte\ 2° entre consonne et c (+ e, i), dans )iav(i)cclla, rad(^i)cina.J£.nfin elle a été un peu plus tardive et ne paraît pas antérieure au vii^ siècle dans une série de mots comme ver{e')cûndia, *herlii)câriu, *fil(J)cària, adj{ti)tdre, *suh(i)tdnu. Ce qui permet d'établir approximativement cette chronologie, c'est le traitement divergent des consonnes qui suivaient : on sait en effet que d'une façon générale, en Gaule, les consonnes sourdes sont passées aux sonores correspondantes dans le cours du vie siècle, et que c (-{- a), t par exemple sont devenus g, d ; mais il fallait pour cela que les consonnes fussent encore entre deux voyelles. Sur ces faits et sur leurs conséquences, voir notamment l'historique des§§ 116; 122,
Remarque I. — Des mots tels que souverain ou tourterelle étaient régulièrement en afr. sovrain (= *superânu), torlrele (=^ turturilla). Un mot tel que médecine est refait pour l'afr. niecine (= medïci'na) qui était normal, et il est probable que ennemi (inimîcum) n'est pas purement populaire. — Les futurs comme mourrai (= *morîre-hâbco), verrai (vidêre-hâbeo), von-
drai (= *volêre-hâbeo) sont réguliers et de formation ancienne : ceux comme mentirai, sentirai, finirai, ont été au contraire refaits sur l'infinitif (mentir -\- ai) à une époque postérieure.
Remarque II. — Dans vêtement (vestiméntu), on doit admettre l'introduction du suffixe -aniéntu pour -/w^'h/m ; cf. l'afr. seulement refait en sentiment. — Les adverbes tels que fortement, grandement, etc., ont été refaits en moyen français sur les nouvelles formes du féminin /or/f, ^rfl«rf^ (§ 13', III), et par analogie avec durement (= durâ-ménte) : l'ancienne langue disait régulièrement forment (=z forti-ménte), gramment (^ grandî-ménte). Comparez constamment (=z constanti-ménte) et semblables, qui sont restés. — Le verbe tt'«/r, qui, par des intermédiaires bene'ir et plus anciennement benedir, remonte au lat. henedicere, est un emprunt liturgique fait dés l'époque mérovingienne. On peut aussi observer, quoiqu'il ne s'agisse pas d'une voyelle précédant immédiatement l'accent, que la forme de empereur, afr. emperi^or (=z imperatôrem), au lieu de *emprëor, semble indiquer un mot introduit seulement vers l'an 800, lors du rétablissement de l'Empire d'Occident par Charlemagne.
Remarque III. — Dans un assez grand nombre de mots comme marier, saluer, mesurer, douloureux, félonie, etc., la conservation de la voyelle précédant l'accent doit être attribuée à l'action analogique des formes ou des mots simples correspondants : marie, salue, mesure, douleur (afr. dolor), félo)i. Un infinitif tel que raisonner (cf. afr. araisnier=^ *adratiônâre) a été refait sur les formes où l'o était accentué, comme raisonne (= *ratiônat). Quant k vérité, visiter, blasphémer, obéir, pénitence, monunwnt, etc., ce sont des mots savants (cf. l'afr. verte à côté de vérité, et blâmer doublet de blasphémer').
Remarque IV. — Cette loi explique que des groupes de mots comme de (il) lu pâtre, a(d il)lti pâtre, où il n'y avait qu'un accent, se soient réduits z*deV padre, *ar padre : sur le sort postérieur des combinaisons del, al, voir § 188, III.
b) Ces voyelles se sont toutefois conservées : 1° Sous forme affaiblie de e derrière les groupes formés de consonnes + r. Ex. : *Quadri/y^cu, carre- Jour; *Merc(u)ri-dîe, mercredi.
Remarque I. — L'ancien français avait aussi larrccin (= latrociniu) et perresil (= *petrosiliu, cl. petroselïnon), devenus plus tard larcin, persil ; il disait également norreture (=:: nutritûra) modifié en nourriture par réaction savai.te. Du reste dans ces mots la conservation d'une consonne sourde fait supposer des formes intermédiaires telles que *ladfcin, *nodr'ture, avec r ayant une valeur vocalique. — L'adjectif dernier est pour afr. derrenier (tiré de derrain -= *deretranu).
Remarque II. — Le mot dpreté (asperitâte) est refait d'après rTprc, et a subi dans sa finale des influences savantes. Il en est de même de chasteté (castitâte) et sainteté (sanctitâte), pour lesquels l'ancienne langue présente des formes à demi populaires chasteé, sainteé. Quant au suffixe -itê pour -té (dans charité, densité, etc.), il est purement d'emprunt. — Derrière le groupe nin on trouve un / qui s'est conservé et a subi une évolution régulière dans damoiseau (:= *domnïcéllus) et demoiselle (=*domnïcélla) : mais à côté de l'afr. damoisel, on avait aus.si des formes syncopées dancel ou doiicel.
2° Devant certains groupes de consonnes, et en général sous la forme d'un / devant /, n, c, ï -\- \ en hiatus. Ex. : a) Appelldre, appeler; tabernariu, tavernier ; volûntâte, volonté ; *corrùptiâre, courroucer ; *albïspina, aubépine; desid(e)rare, désirer. — h) Papïliône, pavillon ; *turbéli6ne, tourbillon ; Castélliône, Châtillon ; *quatriniône (cl. quaternionem), afr. cari-
gnon, carillon ; *campini6ne, champignon ; Avéniône, Avignon; *ericiône, hérisson ; *attîtiâre, attiser.
Remarque. — L'afr. sospeçon (:= suspectiône) s'est réduit à soupçon. D'autre part un c et un ;, devant c -\- 'i en hiatus se sont conservés sous forme dV sourd dans séneçon (^ senëciône) et hameçon (= *hamïcione) ; cf. aussi le cas de chignon, afr. chaeianon (= *catëniône), et les dérivés comme corbillon, oisillon, qui sont pour afr. corbeillon, oiselon.