‹ Précis historique de phonétique françaiseChapitre 20 sur 68 · IV. — Voyelles initiales · texte numérisé non relu

IV. — Voyelles initiales

19. La syllabe initiale des mors était prononcée en latin avec une netteté toute spéciale, et c'est ce qui fait que sa voyelle a régnlièrenienî persisté en français. Cette voyelle s'est donc trouvée soumise à certaines lois qu'il y aura lieu d'examiner en détail après celles qui régissent les vo3^elles accentuées (voir Chapitre V).

Historique. — On a longtemps supposé qu'il y avait sur la première svllabe dei mots latins un accent secondaire, provenant d'une intensité initiale qui aurait été très forte en latin archaïque jusqu'au in^ siècle av. J.-C. : c'est à l'action de cette intensité qu'on attribuait notamment la fermeture des voyelles brèves intérieures dans la composition (îw//'/o = re -\- càpio, etc., cf. §7, II). Cette hypothèse soulève des difficultés et ne paraît pas démontrable : il vaut donc mieux admettre que les vovelles initiales se sont conservées grâce à la netteté particulière dont le commencement du mot était détaché dans la prononciation, et nous avons d'ailleurs sur ce point un témoignage formel de Quintilien.

Remarque I. — Entre deux consounes, dont la seconde était r, l'effacement d'une voyelle initiale s'est produit dans quelques mots dès l'époque du latin vulgaire : droit = *d'rectu (dîrectum) ; crier = *c'ritare (quiritare) ; crouler =: *c'rotulare (*corrotuIare). Plus tard un c sourd a disparu dans vrai pourafr. verai (=*verAcu, cl. veracem). Comparez aussi le cas ào-broiiette qui a remplacé dès le xiii^ siècle l'afr. herouete, et pour consonne -\- l la prononciation actuelle des mots pelote {^*^\\oX.là), peloton, peluche (§ 20, hist., d). Un fait du même genre s'est produit pour le pronom cela (= *ecce-hoc illac) qui, dans une prononciation rapide et populaire, s'est réduit à s'ia puis ça vers la fin du xviie siècle. On peut enfin se demander si la préposition ^a«5, vu l'époque tardive de sa pleine diffusion en français (milieu du xvie siècle), ne représente pas une contraction de la forme plus ancienne d(e)daus = *de-de-intus.

Remarque II. — Par contraction devant une autre voyelle, celle de la syllabe initiale avait disparu dès l'époque latine dans certains mots (§ 4, II). Pendant la période du moyen français, beaucoup de voyelles initiales, qui d'abord avaient été régulièrement conservées, se sont effacées par suite de la résolution d'un hiatus; sur ce fait, voir 55 9i> 9^» ^o^.

Remarque III. — Dans quelques mots (qui d'ailleurs ne sont pas purement populaires et ont subi des altérations anormales), la voyelle commençant directement le mot a disparu en français : boutique (=z àpotheca, gr. à;:o8r|zr]); marc (=êmarcu); tnine (= hémina, gr. f^aiva); migraine (= hêmicrania, gr. yja'.Kpavia); r/^ (= ôryza, gr. opuÇa). Ces divers cas d'aphérèse doivent reposer en partie sur des confusions avec la voyelle de l'article qui précédait ces mots ; il s'en est produit une très nette dans le nom de plante /Tc'Zf, qui représente afr. -l'asprele (pour des faits inverses, voir § 184, II). Sur l'aphérèse qu'ont subie les termes pronominaux comme (il)lu, (il)la,(il)lac, etc., devenus en fr. le, la, là, ci. '<, 8, II. Les formes démonstratives comme icest

(= ecce-istu), iceîe (= ecce-illa), et semblables, se sont aussi réduites de bonne heure à cest, cele, en fr. mod. cet, celle, etc. Enfin la forme qu'a le futur de l'auxiliaire serai implique que le groupe *essère-hdbco s'était dès l'époque du latin vulgaire, et probablement sous l'influence du présent suw, réduit à *sere-hdheo (comparez l'italien saro).

UE muet français.

20. Vc appelé muet d'ordinaire (parce qu'il disparaît en effet le plus souvent dans notre prononciation moderne) est en réalité, lorsqu'il se fait entendre, un e sourd, intermédiaire entre œ et œ, mais d'une sonorité sensiblement plus faible. Comme il est le son dont la prononciation nous p.traît la plus aisée et la plus naturelle, on l'a quelquefois appelé la « voyelle neutre » du français.

Nous venons de voir dans ce chapitre que ce son neutre est le point d'aboutissement de beaucoup des voyelles atones du latin ; nous verrons plus loin qu'il est également celui de certaines voyelles initiales. Il importe donc de noter ici, pour résumer la question, que Ve sourd du français (plus tard £ muet dans certaines conditions) provient essentiellement :

1° De a latin final ou placé devant l'accent (porte = porta; ornement = ornaméntu, §§ I2, 17);

2° De toute voyelle latine finale dans un proparoxyton, ou finale dans un paroxyton après con-

sonne -|- liquide, et labiale -|-v {ticiie= tepldu; enfle = inflo; ronge -= rubeii, § 14) ;

3° De certaines voyelles latines placées devant l'accent^ surtout après consonne + liquide (carrefour = *quadrifi'ircu, § 18, b 1°);

4" De e libre initial (venir = vénîre, § 92);

5^ De a libre initial derrière une gutturale (cheval ^- cabâllu, § 89, 1°);

6" De certaines voyelles initiales qui se sont affaiblies par dissimilation (devin = dîvînu ; seniondre = *sùbm6nere, § 98, § 99, III);

7" De l'affaiblissement qu'a éprouvé la voyelle de certains mots proclitiques ou enclitiques (me = mê ; te ^= té ; se = i,è ; de =:^ dé ; ne = non ; que = quïd ; je, afr. je, jo= *éo, cl. ego; ce, afr. ço^= ecce-hoc; Je, afr. lo = illù). Voir § 8.

Historique. — Il importe ici de bien saisir dans quelle mesure la prononciation correspond à la graphie. LV sourd, quelle que fût son origine, quelle que fût sa position dans le mot ou la place de ce mot dans la phrase, peut être considéré en principe comme s'étant toujours prononcé (sauf parfois dans les monosyllabes) en ancien français. Sa sonorité a été s'aff;iiblissant vers la fin du moyen âge: celui, par exemple, qui se trouvait en hiatus devant une voyelle, a disparu à partir du xiv= siècle, et si complètement que peu à peu l'orthographe ne l'a plus noté (sauf dans eu, seoir, et le suffi.xe -eau, cf. § 96). D'autre part les grammairiens du xvie siècle donnent à f le nom (ïe féminin, et Th. de Bèze dit en propres termes « foeniineuin propter iiiibecilhnii et vix sonorani voceni ». Les poètes de la Pléiade avaient

l'habitude d'en faire souvent abstraction entre deux consonnes dans des mots tels que soiiv(e)rain^ earr(e)foitr , env(e)lopper, etc. Tandis que xMarot hésitait encore entre aiséevient (en 4 syllabes) et hardi(e)ment, cri{e)rai; vers la fin du siècle, Lauoue déclare d'une façon catégorique que les mots comme remiietiient sont prononcés sans l'*'. Ronsard également voulait déjà qu'on eût la licence de ne pas le compter dans « les vocables qui se finissent en ée et en ées », aussi en oiie, ne : comme les poètes ne se sont pas décidés sur ce point jusqu'au milieu du XYii^ siècle (Malherbe donne à ^ sa valeur syllabique dans un hémistiche Aiitée dessous lui, et de même encore Molière dans la partie brutale), il en est résulté pour notre versification des règles artificielles et assez tyranniqaes. Toutefois, dès l'époque classique, V§ semble avoir été muet à peu près dans la mesure où il l'est aujourd'hui. Rivarol, en 1784, l'a bien comparé dans une phrase restée célèbre à « la dernière vibration des corps sonores » ; mais d'Olivet, dès 1736, déclarait que les finales de bal et balle, mortel et mortelle, etc., étaient absolument identiques. En tenant compte du fait que les mots proférés isolément sont l'exception, et qu'ils se trouvent d'ordinaire groupés dans la phrase, voici quelles sont actuellement les règles suivies dans la prononciation normale du français :

a) L'g est devenu muet à la finale derrière une voyelle dans les mots -comme ami(e), ru(e), houché{e), et s'éhde naturellement dans les groupes comme ru(e) étroite, etc. Il en est de même à l'intérieur du mot dans enrou(e)ment, dénu(e)me}jt, écrits aussi etiroûment, dénûvient (cf. § 17, Z» 2°). Toutefois on peut se demander si Vç en tombant n'a pas légèrement allongé la vo\-elle précédente, et si en finale absolue, par exemple, mon ami(e) se prononce exactement comme mo)! ami.

b) A la fin des mots proférés isolément, 1'^ est devenu muet derrière toutes les consonnes, avec des degrés cependant ; car on perçoit encore une sorte de murmure confus après certaines consonnes, comme b, d, g, v, x (dans tombe, vide, page, étuve, axe), et surtout après les groupes formés de consonne + liquide

(dans viviw marbre, table, etc.). L'élision bien entendu se produit devant toutes les voj-elles dans des groupes tels que crm/(e) affreux, ou pauvr(e) enfant. Quant à- la pleine conservation de \\; derrière une consonne, elle n'a liecf à la finale que dans les conditions qui vont être indiquées.

c) La règle essentielle pour l'f qui, soit dans le mot isolé, soit dans la phrase, se trouve à la fois précédé et suivi par des consonnes, est en effet celle-ci : c'est qu'il s'efface entre deux consonnes, mais conserve au contraire sa sonorité pour éviter une succession de trois consonnes. C'est en vertu de ce principe qu'on prononce d'une part ach(e)ter, carr(e)four, dur(e)ment, jav(e)lot, enn{e)mi, mais d'autre part dpretê, sifflement, justement, parlerai ; \'s subsiste également devant les groupes formés de /, r -h / en hiatus, dans toinielier, chancelier, aimerions à côté de aiin(e)rons, etc. Les mêmes faits se reproduisent à la finale des mots groupés dans la phrase, et c'est ainsi qu'en face de cach{e')-toi , tout(é) la maison, on a au contraire un ç. pleinement sensible dans souffle pur, prendre tout, parle donc, triste maison, etc.

d) Dans la syllabe initiale du mot, et toujours d'après la même règle, Vç sourd se fait entendre devant consonne -\- liquide, dans chevron, degré (ou derrière les mêmes groupes dans frelon, crez'er). En revanche, quoique l'on profère isolément cheval, fenêtre, retard, etc., ces derniers mots deviennent dans la phrase à ch{e)val, la f(e)nêlre, sans r^e^ard, puisqu'ici le cas rentre dans celui de ach(e)ter : comparez encore pars demain avec parte^ d{e)nHiin . On prononce sans §, même à l'état isolé, des mots comme p{e)loton, p(e)luche, et quelques autres.

e) Enfin, dans les monosyllabes je, me, te, se, ce, le, que, de, ne, le son de Vç n'est consistant qy'en théorie, et lorsqu'on les profère isolément : mais leur e (ainsi que l'a du pronom féminin la) s'élidait déjà devant une initiale vocalique à l'époque ancienne de la langue. Aujourd'hui, l'emploi de ces petits mots dans la phrase donne lieu à des faits spéciaux et complexes : la règle générale est que, si deux syllabes successives contiennent (, on ne fait entendre ce son que dans une. On prononce donc ordi-

nairement/c/(e) vois, comme dev(e)nir, red(e)iuaiider : la prononciation inverse j(e) le vois, dÇeyveiiir, est plus négligée. Lorsque plusieurs g se trouvent à la suite, ce sont en général ceux des s\-llabes paires qui sont sacrifiés: je /(c) le dirai ; je «(c) te l(e) dirai pas ; il faut que j(e) te l(e) dise. Toutefois l'inverse a lieu, si les monosyllabes ce, ne, commencent la série : c{e) que j(e) te disais ; nous n(è) te l(e) demandons pas. Les témoignages d'Oudin et de Duez prouvent que, dans la société polie, ces règles de syncope étaient déjà vers 1650 à peu près ce qu'elles sont aujourd'hui, quoiqu'elles soient loin de s'être implantées d'une façon uniforme dans toutes les régions de la France. — D'ailleurs, des syncopes du même genre se produisaient pour ces monosyllabes en ancien français, où l'orthographe en avait tout d'abord tenu compte (formes nem, nel, sii, pour ne me, ne le, si te ; et aussi kis, jes, pour qui les, je les, etc.).

Comme conséquence de tous ces faits, il faut constater que depuis trois ou quatre siècles l'effacement croissant de \'§ sourd a amené dans la langue des heurts multipliés de consonnes, et la production de groupes nouveaux devant la rudesse desquels le latin avait reculé. C'est ainsi qu'on entend maintenant en français des groupes /h, ni, mr, dk, tv, et autres. 11 en résulte également que les règles adoptées depuis Malherbe par notre versification sont devenues archaïques et toutes conventionnelles,notamment en ce qui concerne le compte des syllabes. Un alexandrin comme celui-ci, qui est de Rostand :

J'ador(e) comm(e) lui la rein(e) que vous êtes,

n'a en réalité que neuf syllabes, si on le prononce d'une façon normale.

Remarque I. — Dans certaines formes verbales dérivées de l'infinitif, la présence d'un second g dans la syllabe contiguë amène le renforcement en ç du premier : c'est ainsi qu'on a lèverai, gèlerai, achèterai, à côté de lever, geler, acheter, etc.

Remarque II. — Le pronom le placé comme complément

derrière un impératif est devenu accentué (ainsi dans fl/wc^;-/^/) d'enclitique qu'il était jadis ; il ne s'élide plus devant une vovelle, et un hémistiche Prenei-l(e) un peu moins haut, n'a été possible que jusqu'à l'époque de Molière. Le seul enclitique que possède la langue est le pronom je sujet dans des formules que dis-je, puissé-je, qui sont déjà archaïques (cf. § 15, IIl).

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