Va accentué et libre devant une nasale
1° Devient en français e (écrit ai), si la consonne
a conservé son articulation devant un anciens' sourd.
Ex, : Amat, aime ; lana, laine ; vana, vaine ; germana,
germaine.
2° Aboutit à la voyelle nasale è (écrite aim, ain)
en se combinant avec la consonne, si celle-ci est
devenue finale. Ex. : Famé, /a//;/; pane, pain ; manu,
main ; nanu, nain\ vanu, fam ; *nonnane, nonnain \
*de-mane, demain.
Historique. — Voici ce qui s'est passé.' Vers la fin du viiie siècle, c'est-à-dire à l'époque de sa transformation générale (§ 35)) 1'^ libre, au lieu de s'obscurcir en e long devant une nasale, a persisté tout en dégageant un y par diphtongaison en aa, a§ : c'est ce que semble indiquer la graphie niaent (= manet) dans la Cantilène d'Eulalie (l'orthographe par ai a ensuite prévalu). Pendant la plus ancienne période du français, on avait dans les mots cités plus haut une diphtongue nasale ûy dont on
trouverait à peu près l'équivalent dans le portugais moderne (wjJi « mère », etc.): on prononçait àoncJùym,pàyn, et demême àymet, làynç. Cette diphtongue (parallèlement au passage de ay à çy, § 38, hist.) est d'abord devenue cy au cours du xiie siècle (prononciation pèyn, èym§). Plus tard, par une évolution qui s'est produite dans la période du moyen français, et ne semble avoir été achevée que vers le début du xviie siècle, le son composé s'est réduit à è dans les mots de la série /<', pè ; tandis que dans les autres, la dénasalisation s'étant produite, parce que la nasale non finale continuait de s'articuler, on a obtenu le son f (pn, len).
Remarque I. — Le mot trame, qui avait été régulièrement /mime (= trama) jusqu'au xyii^ siècle, a subi à ce momentlà l'influence du verbe trafiier (= *tramâre) ; vers la même époque avelaine (= abellana) est devenu aveline par changement de suffixe. — Dans la conjugaison, une forme régulière telle que l'afr. claime (= clamât) est devenue ensuite clame sous l'influence du radical atone clamer (= clamâre) ; pour le changement inverse subi p2ir aimer, voir § 88,11. — Dans les res pers. pi. comme cantamus, portamus, la flexion -àmus (qui aurait abouti à *-ains) a été de très bonne heure remplacée analogiquement par -ons (= -ûmus dû peut-être à la forme du verbe auxiliaire sûmus), d'où le fr. chantons, portons (cf. §§ 60, IV, et 65,!).
Remarque II. — Un cas spécial est celui où a + nasale est précédé d'un yod : on aboutit alors en français à la combinaison nasale j/, écrite ordinairement ien. Ex. : Cane, chien ; medianu, moyen ■,pâg3inu, païen ; decanu, (foje«; ligame(n), lien. Sur une prononciation yù pour yè dans les mots de ce genre (ainsi ^ué» confondu par plaisanterie avec payant chez Larivey au xvie siècle), voir § 51, hist. Cf. des mots à demi savants c/^retien, afr. chestiien (= christïanu), ancien, afr. anciien (— *antïan'u), qui ont amené l'extension de ce suffixe -îVk (=-ïanu) et son emploi dans grammairien, musicien, etc. De plus, cf. les
flexions originaires -iiens, -iens(= -ëamus, -iamus) des i^e^ pers. pi. de l'imparfait de l'indicatif et du présent du subjonctif, remplacées en moyen français par -ions (afr. partiiens, partiens, fr. mod. partions, etc.). — Le mot faisan, afr. fesant, est un emprunt fait dès le xiii^ siècle au provençal/(7z:{a« (=^ pliasïanu). L'ancien nom de ville Orliens (= Aurelïanis) est devenu en fr. mod. Orléans (en trois syllabes).
44.L'iZ accentué, lorsqu'il est entravé par nasale 4consonne, se combine avec la nasale pour produire à, écrit an, am. Ex. ; Annu, an ; pannu, pan; *bannu (germ. ban), ban\ grande, grand; *blancu (germ. blank), blanc ; campu, champ ; tantu, tant ; planta, plante; ra.zn(\)cz,manc}de; cam(é)ra^ chambre.
Historique. — Dans ce cas d'entrave Va est donc resté intact à l'origine. Ensuite la nasale a agi sur lui, mais sans perdre d'abord son articulation : on prononçait au moyen âge plante, tsâmbre, etc. L'étape actuelle n'a été atteinte qu'en moyen français (cf. §195, hist.) Aujourd'hui, dans certaines parties delà France, et notamment à Paris par suite d'une prononciation affectée, il y a tendance à trop avancer les lèvres pour prononcer â (qui peut provenir aussi de «-[-«,§ 61), ce qui le fait passer à ô (voir Introduction, II, 14).
45. Devant n mouillé par un yod, Va accentué : 1° Est aujourd'hui intact, si le son n (écrit o-w)
est suivi d'une voyelle. Ex. : Montanëa, montagne;
Campanïa, Champagne ; Hispanïa, Espagne.
2° Se combine avec n devenu final ou suivi d'une
consonne pour aboutira è, écrit ain, ein. Ex. : a)
Ba(l)néu, bain ; stagnu, étain. — /») Plang(é)re,
plaindre ; *attang(è)re, aïr.ataindre, atteindre ■,*'m{rd.ng(é)re, afr. enfraindre, enfreindre ; celt. *manctu, maint ; sancta, sainte.
Historique. — Les mots comme bain, plaindre, se prononçaient dans la période prélittéraire du français bayn,playfidre. A partir du xi^ siècle, le n a perdu peu à peu son mouillement tout en nasalisant Va précédent : on a donc eu à ce moment une prononciation bàyn, plàyndre, analogue à celle de^Jv«(§43, hist.), et qui a subi ensuite la même évolution. Le mot étang remonte à un type vulg. "stancuÇcl. stagnum). — Relativement aux mots où, devant un n articulé, a se retrouve aujourd'hui intact (après avoir passé par une période de nasalité), il faut observer que, dans les provinces de l'Est et de l'Ouest, une finale latine comme -anëa avait abouti de bonne heure à -ene /'écrit -aigne, -eigne). Cette action du yod sur a accentué suivi de n paraît bien s'être fait sentir même dans le français du Centre, mais sans y prévaloir . Il en est résulté toutefois certaines hésitations, surtout au xve et au xvi^ siècle, pour la langue littéraire : Malherbe faisait encore rimer compagne avec dédaigne, et il nous est resté les formes châtaigne (= castanëa) et *araigne (dans musaraigne, araignée) à côté de aragne (■= aranëa), employé par La Fontaine. Cf. aussi le nom propre de Montaigne, où l'orthographe a réagi sur la prononciation.
Remarque. — A côté de l'afr. entragne ou entraigne (=: interanea), qui était normal et a disparu, on trouve aussi par substitution de suffixe une forme entrailles qui a prévalu de bonne heure (cf. § 40, et déjà au viiie siècle intralia dans les Gloses de Reichenau).
— 6i — E ouvert accentué
(è EN LATIN CLASSIQIJe).
a)E ouvert libre.
46. L'f latin, accentué et libre, est devenu en français ye devant une consonne qui conserve son articulation, ye lorsqu'il est suivi d'une consonne qui ne se prononce pas (il s'écrit ie, iè). Ex. : a) Héri, hier; féru, fier; mél, miel; fél, fiel; pétra, pierre ; *ad-rétro, arrière ; Foro-vétere, Fourvière ; lép(o)re, lièvre; fébrej/m'^; brève, hrief. — b) Péde, pied ;*assèdet, assied.
Historique. — Cette diphtongaison de 1';' libre est ancienne et se retrouve dans la plupart des langues romanes. Au nord de la Gaule, elle a dû se généraliser vers le vi^ siècle : on trouve la graphie dieci (dëcem) dans un document mérovingien de 671. Au point de vue phonétique, elle s'explique par ce fait qu'à un moment donné les voyelles libres se sont allongées dans la prononciation, puis dédoublées (voir Introduction, II, 27 V). Théoriquement on est passé de mel (avec j- long) à meçl; puis à meel par suite d'une dissimilation entre les deux éléments, et à miel par une dissimilation plus forte. Cette diphtongue a été de bonne heure croissante, c'est-à-dire accentuée sur le second élément : enfin, en moven français, surtout à partir duxvie siècle, Ve y est devenu e lorsqu'il s'est trouvé final {pye à côté àç.myçl').
Remarque I. — Un cas particulier se présente dans le mot dëu, où I'm final s'était conservé par suite de l'hiatus (§ 13, I) : ce mot aboutit en français à dieH[dyœ] par des intermédiaires
théoriques âiçu, âiœu, dyiviu. Une transformation analogue est à noter dans le nom propre Mathieu (= Mathëu), et dans tonlïeu (= *tonolèu,cl.telonêum, gr. teXwveïov) : cf. aussi lieue(= *lègua, celt. leuga), § 137, 2°, et épieu, provenant du germ. speut, tandis que l'afr. estrieu (= germ. streup) est devenu ètriei- par changement de suffixe.
Remarque II . — Dans le terme vieilli gel, pour afr. giel (=: gëlu), Vi de la diphtongue a été absorbé par la gutturale initiale ; href à côté de brief, et qui l'a à peu près supplanté, semble dû à une réaction savante. Certaines formes verbales anciennes, comme lieve (= levât), crieve (= crêpât), ont subi des actions analogiques et sont devenues dans la langue moderne lève, crève, mais en passant sans doute en moyen français par une étape l^e, cr^t'e (d'après lever, crever). Cf. § 54, II. — La conjonction , et (= et) est une forme proclitique, ainsi que la 2^ pers. sg. es (:= es), cf. § 8 ; sur par venant de pèr, qui est dans le même cas, voir 5 94, hist.
Remarque III. — L'adjectif féminin lie (dans l'expression faire chère lie) représente une forme afr. liée (== *lëta, cl. laeta, § 3, 2° ; masc. lié = *lêtu), où Vé entre î et § s'est effacé régulièrement dans les dialectes du Nord-Est. Quant au nom de ville Arras, il remonte à une forme Alrdbèles (transposée pour Atrchates).
b) E ouvert entravé.
47. Il y a lieu de distinguer ici entre l'entrave qui existait déjà en latin, et celle qui est d'origine romane (§ 24) :
1° Ve accentué suivi d'une entrave latine reste intact en français, Ex. : Férru, fer; pèr dere, perdre;
hérba, herbe ; cérvu, cerf; bélla, belle ; sépte(m), sept; testa, tête; *ad-préssu, après.
2° L'e accentué suivi d'une entrave romane aboutit en français à iê, comme c libre (d'après le § 46). Ex. : Tép(i)du, tiède ; èb(u)lu, hicble; *antéph(o)na, antienne .
Remarque I. — Les exemples de la seconde série sont une preuve que l't s'est diphtongue de bonne heure, le fait ayant dû se produire avant l'effacement de la pénultième atone qui a amené l'entrave : autrement dit tépidit est devenu d'abord *tiehedu, puis *tieh'du, tiède. La diphtongaison manque dans le mot merle {=. mërulu). Celle qui s'est produite dans tiers (= tërtiu) s'explique sans doute, ainsi que la forme de nièce (= nèptia) et de pièce (^ celt. *pëttia), par la tendance constatée au § 50. — Sur vëstnim qui était en lat. vulg, *t'dstni, cf. § 67, L
Remarque II. — Dans la période du moyen français, l'i' suivi de r -j- consonne (parfois de r simple, et à l'atone comme sous l'accent) a eu une tendance à s'ouvrir en a : ainsi Villon fait rimer terme avec arme, et les grammairiens du xvie siècle parlent souvent de faits analogues (prononciation Piarre pour Pierre, place Maubart pour Mauhert, signalée par Henri Estienne). Comme cette tendance était essentiellement populaire, on cherchait à réagiV par une prononciation inverse, et G. Tory dès 1529 fait remarquer que les dames de Paris disent volontiers : « Mon mery est à la porte de Péris. » — Le changement de f en a s'est fixé en irançais moderne dans les mots dartre pour afr. derte (= celt. *dèrbita), écharpe pour afr. esclierpe (:= germ. skerpa), barde pour afr. berde (=: germ. *herda) ; le mot larme pour afr. terme ou lairme (=z lacrïma) rentre aussi dans cette catégorie (sur des résultats inverses, voir § 36, III). On a hésité entre heri^ue (= hernia) et hargne (d'où le dérivé hargneux), et l'on a dit longtemps barge à côté de berge (^ *berga mot d'ori-
gine ligure, celt. *brîga). Dans lézard qui est pour *laisert (= lacertu), il y a eu substitution ancienne du suffixe -ard d'origine germanique Q-eHard:=Ragmhard, couard =: *codardu,etc.); c'est peut-être aussi le cas pour le mot boulevard, emprunté au xv« siècle sous la forme houlevert du moy. h. ail. hoîwerk.
Remarque III. — On écrit akhi' ou ccht' (afr. esche = ësca) le terme désignant l'appât fixé à l'hameçon, ce qui est en rapport avec les faits signalés au § 35, I.
48. Un cas spécial d'entrave est celui ou e s'est trouvé devant / -f- consonne; de la combinaison de f avec / vocalisé (§ 188), il est résulté en français une tripthongue eait qui est aujourd'hui purement graphique et a la valeur de 0. Ex. : Béllus, beaii; péllis, peau; anëllus, anneau; castèllus, château ; ra.stellus, râteau ; *martéllus, marteau ; *ca.ppè\\us, chapeau ; porcèllus, pourceau; spélta, épeautre; Mëldis, Meaux ; *hélmLi (germ. helm), heaume.
Historique. — Nous savons par les témoignages des grammairiens que, dès l'époque latine, / devant une consonne était un / vélaire. Dans la prononciation française, entre ('et ce / il s'est développé de bonne heure un son a d'abord faible, puis qui a attiré l'accent (bellus réduit à bels devient b^als). Un peu plus tard, vers le début du xii'-' siècle, le groupe {-a s'est combiné avec» provenant de la vocalisation de/, §188 (b^als dtivlent beaus). Cette triphtongue, qui était à l'origine accentuée sur l'élément médial (beaus et analogues assonent avec les mots en a simple; s'est réduite à une dipiitongue en moyeu français', quoique certains grammairiens, comme Meigret vers 1542, nous aient encore parlé d'une prononciation beao. A la fin du xvic siècle on faisait entendre d'ordinaire b^o (d'après Baïf), ou bçç
avec un t' faible (d'après Th. de Bèze en 1584): mais la prononciation bç avec 0 simple commençait déjà à s'introduire à la Cour (témoignage de Saint-Liens en 1580), et c'est celle qui a prévalu au xvii^ siècle.
Remarque I. — • Cette transformation importante atteint les nombreux mots terminés par le suffixe -ëlliis (fr. -éaiï). En ancien français castéUiis aboutit à chasteaus, tandis que castëlhi devient chastel : cette dernière forme est encore fréquente en moyen français, mais au xvî^ siècle le singulier de ces mots a été refait uniformément d'après l'ancien régime du pluriel (cf. § ipijhist.). — Il en résulte qu'à une terminaison masculine -eau correspond un féminin -elle dans les adjectifs (fr. nouveau, nouvelle'), et aussi dans certains substantifs comme tonneau, tonnelle (dérivés de tonne = *tùnna). D'autre part, le mot appeauÇs) ne faisait qu'un à l'origine avec appel (subst. verbal de appeler = appellare), dont il était le cas-sujet singulier ou le régime pluriel.
Remarque H. — Dans certains dialectes, ceux duXord-Est notamment, le groupe eau s'était changé en tau. Cette prononciation n'était pas inconnue à Paris, où le peuple disait au xvie siècle un siau (seau), de Viaue : on en a conservé une trace dans fabliau (pour afr. fahleau) qui est un mot picard réintroduit à la Renaissance par Cl . Fauchet, et dans le verbe dépiauter, récemment formé à l'aide de piau (dialectal pour peau). Cf. aussi le cas des mots Jleau, préau (§ 91, 2° II), boyau, joyau (§ 102, II) et tuyau (5 105, 2° II).
c) £ ouvert sous l'influence du yod.
49. Lorsque IV accentué est suivi d'un yod, d'origine latine ou romane, qui peut se combiner avec lui (§ 29), il résulte en français de cette combinaison un /. Ex. : a) Médiu, mi; prétiu, pn'.v ; *cerésia (cl.
f cerasia), cerise. — /») Déce(m), dix ; séx, six ; léctu, ]i\ \ péctus, pis \ despéctu, dépit \ négat, nit\ légère, lire.
Historique. — Il est facile de comprendre ce qui s'est passé ici théoriquement. Dans des mots comme */«^yH (=: mëdiu), *leytu (= léctu), IV libre s'est diphtongue en u suivant la loi générale (§ 46) ; il en est résulté des formes *nney(u), *lieyt(u), contenant une triphtongue qui, par effacement de l'élément médial, s'est réduite à iy, puis / simple, d'où les mots fr. mi, lit. Ces faits ont eu lieu au nord de la France, avant les premiers monuments littéraires, dans une zone qui comprenait essentiellement l'Ile-de-France, l'Orléanais, la Picardie et une partie de la Champagne (la forme est, au contraire, teit sans diphtongaison duc -\- y dans l'Est, et d'autre part *tieyt s'est réduit à lict dans l'Ouest).
Remarque I. — Matière (matèria) est un mot savant, sur lequel semble avoir été formé manière (*manêria), par les scolastiques ; entier (afr. e)itir ^= intëgru) est dû à l'analogie. Dans métier {z= *mistëriu, cl. ministërium) et tiioiilii'r(:= *mostëriu, cl. monastérium), le développement de la finale s'est fait aussi suivant les principes indiqués à propos du suffixe -flrw (§ 39). Le mot empire (mipènu) serait régulier, si son e final n'attestait un terme d'introduction tardive (cf. à ce sujet § 18, ail). — Le suffixe ordinal de l'afr. -inie ou -isme (oniime d'après undëcimtt) s'est croisé iv^c-esme z=. -êsîmu (dans vicêsïmiis, trtcêsmius') pour produire en moyen français une nouvelle finale -iesme, -ièvie, qui nous est restée dans deuxième, troisième, etc.
Remarque II. — Le développement qui a fait sortir tuile de Ic'gula est obscur : par effacement ancien du g, le mot latin semble être devenu d'abord *të(g)ula, *tëula (où la pénultième atone s'est maintenue à cause de l'hiatus) ; puis on a eu *tieule réduit à tiule (cf. afr. ritile ■= régula), plus tard tuile par trans-
position des deux voyelles. Comparez le verbe suit qui remofite à l'afr. siiit =z sequit (cl. sequitur) ; le mot suif pour siu (= sêbu, § 172, fem.), et la forme dialectale mi pour riu (= rîvu), dont le diminutif est ruisseau (=*rivuscellus).
Remarque III. — Le pronom ëg^o, déjà devenu en lat. vulg. èo, avait abouti en ancien français à des formes qui sont assez diverses suivant les régions, et plus ou moins fortement accentuées : 1° éo, d'où ieu, ié, je (gié); 2° eô, d'où io, jo (jou). La forme ;V, atone par proclise devant le verbe, peut provenir d'un affaiblissement de je ou de jo ; elle apparaît dès le xii^ siècle, et c'est la seule qu'ait conservée le français moderne.
50. Lorsque ïe accentué est suivi d'un yod qui se combine avec une autre consonne (groupes /}-, cl ; sur «y, cf. § 53), ou qui se consonnifie derrière une labiale (groupe t'j), il en résulte une entrave d'une nature spéciale, devant laquelle e s'est diphtongue comme s'il était libre (§ 46). Ex. : Mélius, afr. miel:(, inietix ; *véclu (cl. vétulum), vieil ; *léviu, liège.
Remarque. — C'est sans doute d'après cette règle que doit s'expliquer la forme de piège (= *pëdi(c)u, cl. pêdica, cf. § 149, I) et aussi celle des mots tiers, nièce, ^pièce (voir § 47, I) : dans un type comme *pëttia par exemple, il est probable qu'à un moment donné l'*' se sera diphtongue se trouvant en syllabe ouverte par suite d'une prononciation pè-ttya. — La forme de épice (=z spëcie) dénote un mot à demi savant à côté de espèce qui l'est tout à fait.
d) E ouvert suivi d'une nasale.
51. L'e accentué libre, suivi d'une nasale finale (ou devenue finale, soit directement, soit devant
consonne) s'est combiné avec elle pour produire en français yl (écrit 'mi). Ex. : Rém, run ; b.éne, bien ; vénit, vient ; ténet, tient.
Historique. — L'f libre s'est diphtongue à l'origine devant une nasale comme devant les autres consonnes (§ 46), et hène par exemple est passé à *hiene. La nasale devenant finale a ensuite agi sur le second élément de la diphtongue, faiblement d'abord, à ce qu'il semble, car on trouve encore au xiii^ siècle les mots comme hieii assonant avec brief, entier, etc. C'est en moven français que la nasalisation a été complète, sous la forme è et non ii (cf. § 5 2), par suite de la présence d'un t en avant. Toutefois des formes telles que bian, rian ont aussi été longtemps usitées et l'étaient encore parmi le peuple de Paris au xvie et au xviie siècle (cf. la prononciation àt fiente {Jyùt],^ 52, I, et celle des mots d'origine savante comme science [syàs], balience, orient, etc.).
Remarque. — Le possessif mêum accentué (conservant son m final sous l'influence de *nn'(m = nieuni atone, d'où le fr. mon ; cf. ton, son = *tùm, *sûm) semble être devenu en français mien, par des formes intermédiaires *mieon, *mieen. C'est sur ce type qu'ont été refaits en moyen français tien, sien (afr. tiien, siien ^= *tôm, *som, accentués), et les formes du féminin mienne (afr. moie z:z *mêa), tie)i>ie (afr. teue z= tua), etc.
52. Ve accentué, entravé par nasale + consonne, s'est combiné avec la nasale pour aboutir en français kà (écrit g«). Ex. : Tômpus, afr. tens, temps; véntu, vent ; sentit, sent ; torméntu, tourment ; péndere, pendre.
Remarque I. — Devant l'entrave formée par nasale + consonne, Vf se comporte de la même façon que e. Voir § 61,
hist. — Le lat. vulg. *fëm(i)ta (cl. fîmêtum) aboutit à fiente [/>"'/], d'après le principe signalé au § 47, 2°. Par contre il n'y a pas eu de diphtongaison dans le mot tendre (:= tèneru), ni dans gendre (=: gëneru), tremble (= *trèmulo), peut-être par suite d'un effacement prématuré de l'atone entre nasale et liquide : quant à genre (génère), c'est un mot d'emprunt.
Remarque II. — La flexion des participes en -ante a été étendue de bonne heure à ceux qui se terminaient en -ente : c'est un des traits caractéristiques par lesquels le nord de la Gaule s'est séparé du midi vers le vue ou le viiie siècle. De là en fr. vendant (vendënte), perdant (perdënte), etc. Cf. aussi viande (vivënda), huvande (bibënda), offrande (offerënda), ainsi que la graphie -ance dans confiance (confidëntia)^ croissance, vaillance, etc.
53. Devant un n mouillé par un yod (cf. §§ 50, 51), l'f accentué se diphtongue en ye (écrit ie, ie), suivant la règle de e libre (§ 46), si le son y (écrit gn) s'articule étant suivi d'un e. Ex. : Vénia(m), afr. viegne, vienne ; tënea(m), afr. tiegne, tienne ; Compén- (d)ia, Compiègne.
Remarque. — Toutefois le y avait dégagé un y formant une triphtongue réduite à i (d'après le § 49) dans l'afr. pigne (= pectine), qui était encore connu au xviie siècle et a été remplacé par peigne sous l'influence du verbe peigner (§ 134, IV). C'est par la même évolution qu'on a eu devant un n devenu final engin (= ingeniu), écrit aussi en afr . engien et prononcé àn\ièyn.
E fermé accentué
{ê ET / EN LATIN CLASSIQUE).
a) E fermé libre.
54. L'ç latin, accentué et libre, a abouti généralement en français moderne au son complexe wa ou zuâ (écrit oi par tradition). Ex. : Mé, tnoi ; têla, toile ; séru, soir ; habêre, avoir ; sêta, soie ; *préda (cl. praeda), proie ; crëdere, croire ; très, trois ; mê(n)se, mois; té(n)sa, toise; via, voie; pïlu, poil ; pïra, poire; pïper, poivre ; fïde, foi ; pïsu,- pois.
Historique. — Il s'agit ici d'une évolution assez compliquée, et dont les phases ont été multiples. Il convient de l'examiner dans son ensemble, et en tenant compte de ce qu'à un moment donné le oi issu de e libre a été rejoint par oi provenant de e ^ y (S S7)> de c + j (§ 75), et de au -j- y ($ 84).
a) Tandis que dans le sud de la Gaule Ve libre accentué restait intact (il l'est encore dans le provençal moderne mé, télo, péro, etc.), dans tout le nord — au-dessus d'une ligne qui passe approximativement par Angoulême, Nontron, Limoges, Guéret, Riom, Brioude, Romans, Briançon — il s'est, vers la fin du viiie siècle, diphtongue en ei {vie est devenu nm, etc.). Au point de vue théorique, cette première altération provient d'un allongement et d'un dédoublement de la voyelle : me devient *mee, qui lui-même par dissimilation des deux éléments passe à *mei. En Normandie et dans les provinces de l'Ouest, la diphtongue s'est arrêtée à cette étape. Dans celles du Centre et de l'Est, au contraire, par une nouvelle évolution qui semble avoir été achevée vers le milieu du xii* siècle, ei (par des étapes ej et œi') est devenu oi prononcé en ancien français (dans moi, toile, poire.
etc.) comme la diphtongue grecque o<., ou celle du mot anglais hoy. Toutefois dans l'Ile-de-France cette diphtongue oi, vers la fin du xiii^ siècle, passa à oe, puis oe (luo^, toele, poçre, etc.). Dès le xve siècle apparaît à Paris, au lieu de oe (par progression ive), une prononciation oa, lua, qui semble avoir commencé dans les mots où l'on avait oe -{- r (cf. § 47, II) : Villon rime poire avec barre. Cette prononciation, qui provient d'une paresse à élever la pointe de la langue au-dessus de la position du w, était d'origine essentiellement populaire ; elle a été signalée et combattue par les grammairiens du xvie siècle (Henri Estienne, Th. de Bèze, etc.). A l'époque classique elle était encore tenue pour très vulgaire (la prononciation oe, tue était seule officielle), mais Hindret constate cependant dès 1687 qu'il y a beaucoup d'honnêtes gens « à la Cour aussi bien qu'à Paris qui disent du bouas, des nouas, trouas, mouas, des poiias, voiiar ». En 1709, Boindin cherche à établir des catégories entre les mots (vois, toit, roi, loi, fois, voix, joie avec we, mais bois, mois, noix, poids avec wa). La prononciation nouvelle faisait évidemment de grands progrès même parmi les classes instruites, et à partir du xviiie siècle les grammairiens l'ont combattue plus mollement : Fèraud en 1760 admet oa sans restriction ; Domergue en 1787, Douillette en 1788, s'efforcent cependant de maintenir des catégories, et ce dernier admet oua [wa] dans toute une série de mots comme gloire, croire, avoir, vouloir, trois, mois, bois, etc., mais maintient oiiè \w(\ dans boire, mémoire, lavoir, couloir, vois, et quelques autres. Il y avait là des distinctions arbitraires qui devaient s'effacer à la suite de la Révolution. Depuis le xixe siècle, une prononciation que nous notons d'ordinaire wa (dans mwa, Iwal, pwar, etc.), mais qui en réalité oscille suivant les cas entre wa et wd (toujours wâ après r), peut donc être considérée comme la prononciation normale du français : quelques provinces du Centre et de l'Est ont seules conservé partiellement et par archaïsme l'usage de w^.
b) D'autre part, dès le moyen âge, au moment où l'ancienne diphtongue oi devenait oç, icq, il s'était manifesté dans la pro-
nonciation une divergence importante, et qui devait avoir sa répercussion sur la forme de beaucoup de mots français. Aux environs de 1300, le peuple de Paris avait une tendance à réduire zuc à ç simple, surtout après consonne -\- r (on trouve déjà dans certains manuscrits de cette époque drete pour droite, cresire pour croistre, et aussi saie pour soie, pourraient, etc.). Ce n'est qu'au xvie siècle cependant qu'apparaît avec régularité dans certaines classes de mots, au lieu de w^, l'f simple (ne pouvant plus par conséquent devenir iva). La langue moderne l'a définitivement adopté et écrit ai au lieu de' oi (orthographe proposée par Berain dès 1675, puis par Voltaire, admise par l'Académie seulement en 1835): 1° dans les terminaisons de l'imparfait et du conditionnel, portait, porterait, etc. ; 2° dans certains noms de peuples, Français, Anglais, Polonais, etc. (cf. Danois, Suédois, Chinois') ; 30 dans une série de mots comme tnonnaie (afr. monoie = monèta), craie (afr. croie = crêta), taie (afr. toie =: thêca), claie (afr. cloie = celt. *clêta), raie (afr. roie =z *riga), dais (afr. dois ^=z dïscu), harnais (afr. harnais =z *harnïscu), marais (afr. marais = marïscu), faible (afr. floihle = flêbile), raide (afr. roide =r rigida), frais (afr. frais = *friscu, germ. frisk), épais (afr. espois, pour espes = spïssu), paraître (afr. paroistre := parêscere ; cf. connaître, afr. conoistre := *conoscere), effraie (afr. esfroie =: *ex-frïdat, germ. fridu ; cf. le subst. effroi), et enfin dans la terminaison -aie (afr. -oie = -êta) de aunaie, chênaie, saussaie, etc. Il faut encore ajouter que rets est une graphie arbitraire pour "rais (afr. roii = rêtes), et qu'il en est de même de verre (afr. voirre = vïtru) et tonnerre (afr. tonoirre = tonïtru). Il y a eu d'ailleurs certaines hésitations relatives aux mots où wç se réduisait à ç : au XYii* siècle, Voiture rime froide avec laide ; à la cour de Louis XIV, on disait quelquefois atrei (étroit), et très ordinairement encore crère, critre (croire, croître).
Remarque I. — Par confusion avec deux autres mots de forme similaire, mais d'origine et de sens très distinct {poêle
« dais » et poêle à frire, cf. § 58, IV et § 88, V), on écrit ordinairement aussi poêle pour poil c (afr. poisle = pênsile) le terme qui désigne un fourneau de chauffage. — Le mot genièvre provient par cliangement de terminaison de l'afr. genoivre (= *jenîperu) ; chandelle de l'afr. chandoile (=1 candêla). De même l'adjectif cruel (crudêle) semble avoir subi l'influence du suffixe -el (= -«^^, § 35> II). Quant à livre (librum), sa voyelle trahit un emprunt savant.
Remarque II. — Certaines formes verbales, comme l'afr. poise (= pë(n)sat), espoire.(= spërat), ont subi des actions analogiques, et sont devenues dans la langue moderne pèse, espère, mais après être passées par une étape p^se, espère (d'après peser, espérer pour espérer). Cf. § 46, II.
Remarque III. — Les verbes latins terminés en -ère ont abouti naturellement à -oir (debêre, devoir) : mais dès l'époque latine, il y avait eu des échanges entre les infinitifs en -ëre et ceux en -ère. C'est ainsi qu'on a eu en français foudre (z: tondëre, cl. tondêre), mordre (= *mordëre, cl. mordêre), rire (=:ridëre, cl. ridére), répondre (= respondére, cl. respondcre), etc. ; d'autre part savoir (= *sapère, cl. sapëre), choir, afr. chëoir (= *cadêre, cl. cadère), pleuvoir (= *plovère, cl. pluêre), etc. (de plus des infinitifs afr. reçoivre =. recipère, deçoivre == decipëre, ont été remplacés de bonne heure analogiquement par recevoir, décevoir). Dans la langue parlée en Gaule, la flexion -ire s'était aussi parfois substituée à -ère : de là tenir (= *tenîre, cl. tenêre), emplir {— *implïre, cl. implêre), pourrir (=: *putrlre, cl. putrère), jouir (= *gaudire, cl. gaudère), repentir (= *repoenitîre, cl. poenitére), etc. Sur pris venant de* prë(u)si, cf. § 55, II.
Remarque IV. — Les 2^5 pers. pi. en -rç (deve:( pour *deveii =z debêtis ; vende^ pour *vendeii = *vendêtis, cl. vendïtis) datent en français du xiie siècle, et sont dues à l'analogie des formes régulières de la fe conjugaison comme chantei (=: cantatis). Quant aux flexions latines en -ilis, le souvenir
n'en subsiste que d^ns faites (= facitis), dites (-. dlotis) et êtes (— *essïtis, cl. estis).
Remarque V — Les formes pronominales me, te, se (= me ;ê se) à côté de moi, toi, soi, s'expliquent par leur emploi procUti'que (d'après le § 92) : H en est de même du relatif que 1= quïd) à côté de quoi (cf. que = quém), et de la préposition de (== dé). Voir le § 8.
b) E fermé entravé.
55. LV latin accentué, devant une entrave d'oriaine latine ou romane, est devenu e en français. Ex. : l) Virga, verge; ïlla, elle; cïppu, cep-; lïttera, lettre; mittere, mettre ; missa, w^55^ ; crïsta, crête ; arista, ar^/^ ; capistru, chevétre; sïccu, i... - /') DébCi)ta, dette; nït(i)da, nette ; vïr(i)de, vert.
Historique - Les assonances des plus anciens poèmes français prouvent que 1'. entravé avait d'abord conservé sa valeur originelle. C'est seulement vers le milieu du xiie siècle qu il s'e^t ouvert, et qu'on voit groupés ensemble des mots comme pert (= perdit) et vert, bec (= bëccu) et sec, etc. La distinction n'a persistéque dialectalement à l'Est (en Lorraine et en Bourgogne).
Remarque I . - Un des cas importants où se présente un e originairement entravé est celui du suffixe diminutif -.^ -ette Cette terminaison répond au lat. vulg. -îttu, -Itta, qm est de p'rovenance incertaine, et se trouve sur des inscriptions de l'époque impériale, appliquée surtout à des noms de femme comme Julitta, Suavitta (les noms masculins comme Attrttns étant plus rares). On s'en est sans doute servi ensuite, en Gaule et ailleurs, pour des noms d'animaux (*capritta, chevrette ;
*mulïttu, mulet), puis pour des objets inanimés (*herbitta, Ijcrhette) : de là le suffixe fr. -et, -ette dans poulet, jardinet, maisonnette, tablette, etc. (dont -ot dans ilôt, ballot, pelote, paraît être une forme à variation vocalique). La finale masculine -et a du reste aujourd'hui uu son intermédiaire entre e et e, nettement fermé dans certaines régions (ainsi le long de la Loire, et parfois à Paris).
Remarque II. — Dans le Nord de la Gaule, à une époque très ancienne (antérieure en tout cas au viiie siècle), Ve accentué entravé, qui se trouvait suivi d'un / final (tombé ensuite), avait subi son influence et était passé lui-même à 1. Cette infle.xion, due en principe à une élévation anticipée de la langue qui prend par avance la position de /, ne s'est d'ailleurs produite que dans certaines catégories de mots. C'est ainsi que le pronom masc. // remonte à une forme *llli (lat. vulg. *ïllt, cl. ïlle) ; comparez le fém. elle (= illa). De même le nom de nombre vingt, afr. vint, remonte à *vlnti (lat. vulg. *vinti, cl. vigînti) ; comparez l'italien l'euti. La terminaison -îsti était devenue *-îsti à la 2= pers. sg. du parfait : vis, afr. veïs (= *vidîsti, cl. vidïsti). Le même fait s'observe du reste dans le radical de quelques parfaits où l't' était libre, parfois suivi d'une gutturale ou d'une nasale : pris ' (^ *prîsi, *prê(n)si, cl. prehendi), ^5 (^ *fîci, cl. fêci), vins, afr. vin(z= *vmi, cl. véni). Le participe ^/-/j (— - *prësu) a subi l'influence du parfait, de même que le participe mis celle de mïsi {cf. mets = mïssu, messe = mïssa). Enfin l'adverbe de lieu v, atr. /(cf. § 172, rem.), laisse supposer que ïbi était passé à *lbi (mais il pourrait aussi représenter hic).
Remarque III. — La forme démonstrative cest = ecce -ïstu (cf. les cas-sujets de l'afr. cist =z *ecce-ïsti, cil ^ *ecce-îlli) est devenue par aff'aiblissement, dés le moyen âge, ce devant une initiale consonantique : on a dit ce père, à côté de cest enfant (plus tard ffi enfant). — Dans Jlêb(^i)le (afr. floible, foihle, jaible, \, 54, hist. b, et § 185, I), le groupe bl n'a pas fait entrave. Stella,
devenu dans le latin vulgaire des Gaules *st-ela (cf. § iS6, hist.),donne en fr. étoile d'après le § 54- Les mots aisselle et mamelle proviennent de *axélla, *mamèlla (pour axilla, mamilla) par changement ancien de suffixe. - L'orthographe par ei dans seiie, pour afr. seie {= sêdecim), est arbitraire ; cf. treiie (= trèdecim). Quant aux formes vierge et aussi cierge, elles sont pour afr. virae (vîrgine), d;-e (céreu), mots d'introduction savante et liturgique, où s'est produit vers le xiiF siècle un changement inexpliqué de / en ie devant r + consonne.
Remarque IV. - Un ancien e entravé s'est arrondi en œ entre deux consonnes labiales dans veuve, afr. vei'e {= vidua) ; cf à l'initiale breuvage pour afr. hevrage (§ 178, ID. En moyen français, sous des influences dialectales venues de Normandie et de rbuest, la même tendance se manifestait pour 1'^ issu de a libre accentué dans des mots comme/à'., Uvre, prononcés >Mt'e, leuvre.
56. L'? accentué, qui s'est trouvé entravé par / + consonne, aboutit en français à ce (écrit eu). Ex. : Capïllos, cheveux; illos, eux; Tiltru (germ. *feltar), feutre.
■ Historique. — Lors de la vocalisation de / (§ 188), Ve a subi dans ces mots une influence labiale qui l'a fait passer à tr. La série théorique des transformations de lUos, par exemple, paraît avoir été : els, ens, œivs, ces, œ.
Remarque. - Le mot yeuse {=*\\\ct, cl. îlicem) est emprunté au Midi (provençal ejr.e). La forme de lasoche pour -haseuche (= basilica) est dialectale, ou a subi quelque influence obscure (cf. les formes de l'afr. /autre et fotre, à côté de feutre).
c) E fermé sous l'influence du yod.
V' Cas : E + y.
57. Lorsque Ve accentué est suivi d'un yod d'origine latine ou romane qui peut se combiner avec lui (§ 29), il résulte en français de cette combinaison une diphtongue ei devenue ensuite oi, et finalement lua (écrit oi par tradition, cf. § 54). Ex. : a) Féria, foire; celt. cervisia, cervoise. — b^ Rêge, roi ; lége, loi; Lïgere, Loire; plicat, ploie; téctu, toit; strïctu, étroit ; créscere, croître ; pïce, poix.
Historique . — On doit admettre que dans un mot comme rêi'e, devenu de bonne heure *reye (§ 118, hist.), la diphtongue ei est antérieure à celle qui s'est produite pour e libre (jnei = mê, etc.) ; mais elle s'est naturellement confondue avec l'autre et •en a subi toutes les transformations ultérieures ( cf. § 54, hist.)
Remarque I. — Le mot vervëcem était devenu en lat. vulg. *berhlce, d'où le fr. brebis. Le participe dit remonte à *dictii (cl. dictum) qui s'était produit sous l'influence de dlccre; cf. l'adjectif benoît, afr. beneoit (d'abord benëeit =: benedïctu), dont benêt est la forme normande introduite au xvie siècle. D'autre part l'afr. coilloitc (= collecta) est devenu plus tard cueillette par changement de suffixe (cf. la forme d'emprunt collecte).
Remarque II. — Les formes comparatives pcjor, pêjus, ont donné en fr. pire, pis, parce qu'elles étaient en réalité dans la prononciation du lat. vulg. *pëjjor, *pcjjus. D'après une tendance de ïe à s'ouvrir devant labiale (cf. *fëniita, § 52, I, et la forme
de l'afr. fiehle ^ *flëbile), au lieu de ëbriiim on avait aussi *ébrm, qui aboutit à ivre (d'après le 5 49)- — Le mot ecclêsia avait prisla forme *eclèsia qui est attestée, d'où le fr. église ; quant à *tapêtiu, devenu tapis, son i semble résulter du son qu'avait pris en bas-grec I'y] dans Ta::r|Ttov (cf. encore boutique, altération de apothêca, gr. àxoÔTÎzri). La transformation de ces mots n'est point d'ailleurs entièrement populaire.
Re]Ild,rque III. — ■ La forme de envie, pour l'afr. enveir (^ invïdia), provient d'une réaction savante. Les formes verbales lie (lïgat), plie (plîcat ; cf. ploie'), sont dues à l'analogie d'autres formes régulières comme prie (=. prëcat), § 49.
58. Lorsque Ye accentué est suivi d'un yod, qui se combine avec une autre consonne pour produire une entrave (§ 30), cet ç passe en français à e d'après la loi générale du § 55. Il y a deux cas principaux à noter :
1° Le premier cas est celui où un yod d'origine latine ou romane s'est combiné avec / pour le mouiller. Ex. : Consiliu, conseil; vïg(i)lat, veille; *paric(u)lu, pareil ; somnïc(u)lu, sommeil ; auric(u)la, oreille; corbic(u)la, corbeille; trïc(hi)la, treille.
Remarque I. — Le mot cïlium. (où 1'^ est précédé d'une gutturale, cf. § 59) doit avoir été déjà en lat. vulg. *clliu, d'où le fr. cil. Par leur forme même, exil (exiliu) et famille (famïlia) se dénoncent comme des mots d'emprunt.
B.enia,rque II. — C'est par substitution du suffixe -Icula à -Icula que des.mots comme lenticula, vitïcula, sont devenus en fr. lentille et vrille (§ 64). Inversement cortieille remonte à une forme vulgaire *cornïcula qui avait remplacé cornlciila (dimin. de
cortilcfiii'). Dans ouailïe pour afr. ocille (==. ovïcula) il y a eu, vers la fin du moyeu âge, introduction du suffixe -aille (-acula, -alla, § 40). Quant à cornouille pour un plus ancien corneille (venant de corn'icula dimin. de cornu), il doit avoir été importé des régions de l'Est où -eil passe à -oil.
2° Le second cas est celui du suffixe -ttia, représenté en français par -esse (afr. -ece) dans un certain nombre de mots. Ex. : Mollïtia, mollesse; pigritia, paresse; laetïtia, liesse; *largïtia, largesse; *proditia, prouesse.
Remarque. — Cette transformation n'est pas phonétiquement régulière, puisqu'en principe le groupe ty ne fait pas entrave (§ 147, 2°) : la finale attendue serait -oise, qui se rencontre en eff"et quelquefois en ancien français, notamment dans richoise, prooise (= *prodïtia). La production de -ece {-esse) doit sans doute s'expliquer par une substitution de *-ïcia à -Uia (sur le groupe cy, cf. § 1 19, 10), et d'autre part la terminaison -ise fréquente en français (dans sottise, couardise, franchise, etc.) laisse supposer que -Itia avait été aussi partiellement supplanté par *-ttia (peut-être sous l'influence des participes féminins en -Ita). Quant à la terminaison -ice, dans les mots féminins comme ai'arice (avarïtia), malice (malïtia), justice (justïtia), ou dans les masculins comme vice (vïtium), service (servïtium), elle est d'origine purement savante. — Il faut noter aussi qu'il existe un autre suffixe -esse (dans abhesse, prêtresse, chasseresse, etc.), qui remonte à -ïssa emprunté au grec par le latin vulgaire.
2" Cas : y 4- E.
59. Lorsque Ye accentué libre est précédé d'une gutturale dégageant un yod, cet e devient /' en français.
Ex. : Cëra, cire; cêpa, cive; mercêde, merci; licêre, loisir ; placêre, plaisir ; pagé(n)se, pays.
Historique. — Le changement de e libre en i derrière un c est spécial au nord de la Gaule. Il paraît s'être opéré sans diphtongaison intermédiaire, la voyelle s'étant fermée davantage pendant l'évolution de c en k, ty, ts (§§ 114, 117), et est assuré pour le vii^ siècle au moins par des graphies comme niercidem, cido (-1:: cêdo), etc., qu'on relève dans les documents mérovingiens de cette époque. Dans les mots du type de pagë(n)se, la fermeture de e en / s'est également produite sous l'influence de l'élément palatal qui précédait.
Remarque I. — Le mot paroi remonte à la forme vulgaire *parlte (cl. pariëtem) ; coi vient de *qiiêlii (cl. quiêtum), cf. § 4, IIL Sur raisin, poussin, voir § 60, IIL
Remarque II. — Les mots bourgeois =: *burgê(n)se, f?ançois =r francïscu (plus tard français, § 54, hist., b), ont subi dans leur terminaison l'influence des mots comme courtois = *cortê(n)se. Cf. au contraire marquis, afr. marchis, dérivé régulièrement de marche (= germ. marka) à l'aide du suffixe -ë(n)se.
Remarque III. — Dans les formes verbales disais (afr. diseie, disoic = *dicëa) et faisais (afr. faiseie, faisoie = *facêa), la terminaison a été soustraite à l'influence du yod pour rester conforme à celle des autres imparfaits. Recïpit aboutit pour des raisons analogues à reçoit (afr. receii), et cëlat à cèle (afr. ceUe, çoile) ; sollicitât était déjà en lat. vulg. *solIicltat, d'où le fr. soucie.
d) E fermé suivi d'une nasale.