‹ Précis historique de phonétique françaiseChapitre 29 sur 68 · CHAPITRE V. — TRAITEMENT DES VOYELLES INITIALES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — TRAITEMENT DES VOYELLES INITIALES

86. Les voyelles placées à la syllabe initiale (que nous appelons d'ordinaire initiales par abréviation) sont avec les voyelles accentuées les seules qui se retrouvent toujours dans les mots français, sauf quelques exceptions indiquées plus haut (§ 19, I), et le cas où elles ont disparu à l'époque moderne par suite de la résolution d'un hiatus (cf. §§ 91, 96, 102). Cette conservation des voyelles initiales tient à ce que la syllabe, où elles se trouvaient, a toujours été proférée avec une netteté particulière (§ 19). Nous allons donc étudier les divers traitements qu'elles ont subis en passant du latin au français, mais il faut remarquer tout d'abord que ces traitements diffèrent de ceux des voyelles accentuées en quelques points essentiels :

1° Le fait d'être libres ou entravées a eu pour les voyelles initiales des conséquences moins importantes ;

2° Les nasales n'ont pas eu d'action spéciale sur ces

voyelles^ si ce n'est qu'elles les nasalisent toujours lorsqu'elles se trouvent elles-mêmes devant une autre consonne ;

3° Les voyelles initiales n'ont donné naissance à des diphtongues, au cours de la langue, que par combinaison avec un yod ou un /vocalisé ;

4° Enfin elles ont une tendance générale à s'affaiblir en § sourd, par dissimilation ou autrement, et à disparaître ensuite en cas d'hiatus.

87. Les voyelles initiales vont être étudiées ici dans l'ordre qui a déjà été suivi pour les voyelles accentuées. Il faut seulement observer qu'à la syllabe initiale la prononciation du latin vulgaire ne faisait plus de différence entre f et e, () et p : le son de ces voyelles était toujours un son fermé.

Remarque. — Dans les mots composés, et notamment dans les verbes, nous devons (d'après le § 7) considérer comme voyelle initiale, celle qui se trouve dans la svllabe suivant le préfixe. Ainsi Vil de ex-sûcdre est une vovelle initiale.

A initial

(à ET à EN LATIN CLASSiaUE).

88. Ua initial libre ou entravé, en principe, est resté intact en français. Ex. : a^ Maritu, mari ; parente, parent ; valére, valoir ; habére, avoir ; lavâre, laver ;

latrône, larron ; ma(n)sûra, masure \ amante, «;//«/?/ ; pandriu, panier ; manére, manoir ; *fanône (germ. hno\ fafion . — b) Partîre, partir ; *cardinâria, charnière ; argéntu, argent ; abbâte, abbé ; *passdre, passer ; clar(i)tâte, clarté.

Remarque I. — Devant un / -f consonne qui se vocalise, !'(/ initial se combine avec lui et devient o (écrit au) suivant la règle exposée au § 37. Ex. : Saltare, sauter ; falcone, faucon ; *calfare (cl. calefacere), chauffer; *sal(i)nariu, saunier ; *al(i)-sic, aussi ; *al(i)-tantu, autant .

Remarque II. — Devant une nasale + consonne, \'a initial se combine avec cette nasale et devient à (écrit an) suivant la règle exposée au § 44. Ex. : Cambiare, changer ; mandare, mander ; lanterna, lanterne ; san(i)tate, santé ; van(i)tare, vanter. — Le mot rinceau est pour *ranceau (= *ramuscellus, cl. ramusculus) sous l'influence de l'afr. rain (= râmu). Griiiioire (à côté de grammaire ^= graminatica) offre une altération peut-être dialectale. D'autre part, les formes comme aimer (afr. amer z= amdre ; cf. amant) sont analogiques et dues à l'influence de aime = âmat), puisque a libre devant une nasale ne passe à ai que sous l'accent. Il en résulte aussi qu'un verbe composé comme maintenir a été refait en français, puisqu'un tvpe lat. *manu-tenére devait donner *mantenir.

Remarque III. — Par suite de l'hésitation entre ar- et (T- devant consonne (§ 36, III), un a a été remplacé par e dans cercueil (= *sarcueil, afr. sarcueu = sarcophagu), hermine (^ armenia), épervier (afr. esparvier =z *sparuariu, germ. sparwâri). En outre l'afr. garir (^= *\varire, germ . warjan) est devenu guérir au xviie. siècle.

Remarque IV. — Dans le futur/craz pour *farai(= *farehàbeo), l'initiale s'est sans doute affaiblie par suite de l'emploi

des groupes comme afr. 5/ ferai (= *sic fare-hâbeo), conformément à la loi du § 17, a. — On trouve un aflfaiblissement de (/ initial en e dans ^rez'^r (= lat. vulg. *grei'aie pour gravure, sous l'influence de *grcve, § 35, V) : dans grenier (r= granariu) sous l'influence de grain (= grânu), et dans grenouille {^ *ranucula) sous celle de raine (= râna). L'adverbe devant qui devrait être *davant (•= *de-abante) a subi l'influence de dessui, dessous (^ *de-susu, *de-subtus). Le verbe héler, afr. bêler (§ 92, I), représente une forme helarc usitée en latin à côté de balare. — Le mot tréteau semble remonter à un type vulgaire *trîstellus (= transtilluni influencé par trïstega). La particule tra(ti)s, devenue régulièrement très sous l'accent (et tré- devant consonne) a été employée de la sorte comme préfixe en français, dans afr. trespasser, treshuchier, plus tard trépasser, trébucher : on la trouve souvent aussi rétablie sous sa forme savante (dans transporter, transmettre), et parfois sous une forme réduite Iradéjà connue du latin (dans traverser).

Remarque V. — Enfin Va initial est devenu 0 dans Noël (^ *notâle pour natâlem, peut-être sous l'influence de novellus) ; aussi dans l'afr. paele {■= patella) qui est encore chez Montaigne, et est devenu poélc \pu.'dr\ sous l'action de la labiale p. La forme dommage (aussi afr. damage) paraît remonter à *domnaticu {z=z *damnaticum influencé par dominus)^ et orteil à *orticulu ( articulum influencé par un mot gaulois *ordiga). Le changement en malotru, afr. malostru, d'un type *malastru (provençal malastruc = *male-astrûcu) reste obscur. Quant au verbe aperire, il s'était confondu au Nord de la Gaule avec operire (d'où le fr. ouvrir), et d'autre part clavare a abouti au fr. clouer sous l'influence du mot clou (§35, VI).

89. Précédé d'un c, qui devient s (écrit ch, § 120), Va initial est soumis en français à un double traitement :

— ii6 —

I" S'il est libre, il s'affaiblit en e. Ex. : Cabâllu, cheval ; capîstru, chevet re ; capreôlu, chevreuil ; camisia, chemise ; celt. *camînu, chemin ; *canLitu, chenu ; *canile, chenil.

2° S'il est entravé, il reste intact. Ex. : Carbone, charbon ; carpentâriu, charpentier ; castéllus, château ; *captiâre, chasser.

Remarque I. — Le maintien de a dans chaleur (^= calore) s'explique peut-être par l'influence de l'afr. chalt(^= caldu) ; dans charogne (=: *caronea) par celle de l'afr. charn (= carne) ; cf. aussi l'afr. chaeine et chaiere (^ 91, 2°). Les mots chanoine (cAnonicum) et chameau (camelus) ne sont pas purement populaires ; chilumeaii (calamellus) est peut-être dans le même cas. D'ailleurs, dans tous ces mots, la séquence d'une liquide peut avoir ou quelque influence sur la conservation de Va.

Remarque II. — Le changement de a dans l'afr. chalif (z= captivu) devenu chctif, s'explique par une forme intermédiaire chaitifsiins doute dialectale. Cheptel, pour chatel (= capitale) encore usité au xviie siècle, est venu de la région de l'Est.

Remarque III. — Derrière la palatale sonore, a libre s'est affaibli comme derrière c : ainsi âans gel in e (-= *galina, cl. gallina), et dans l'afr. gerofle (=r *garôfulu, cl. carvophyllon) a côté duquel une forme secondaire ^/ro/?^ est ancienne.

90. L'fl initial, suivi d'un yod qui peut se combiner avec lui (§.29), aboutit en français à ç, écniai (comme sous l'accent, § 38). Ex. : Ratiône, raison ; satiône, saison ; ma(n)siône, maison ; a(d)jutâre, aider ; trac-

tare, Iraiter ; laxdre, laisser ; *taxône (germ. thahs), laisson ; vascélla, vaisselle ; *racimu, raisin ; placera, plaisir ; *sacîre (germ. sazjan), saisir.

Remarque I. — Les formes merrain et serment sont des graphies modernes pour afr. mairrieti (= *materiame) et saire- Dient (= sacramentu) . On écrit encore véron ou vairon (= *varione). — Dans les formes comme faisant (^ *facente, cl. facientem) ou faisais (= *facëa), prononcées depuis le xvie siècle fi'Vh f^l?) le groupe ai s'est affaibli en ( peut-être par analogie avec le {mur ferai (5 88, IV).

Remarque II. — La forme de l'infinitif o-ew-, afr. gésir (=z jacére) semble être un affaiblissement ancien d'un primitif */rt/5/V. Dans le participe zïr.gesant, puis o'f^aw/ (= jacentem), Vi est dû à la propagation du radical de gist, gît (=: jacet, §42). •

Remarque III. — Pour les mots comme payer (r= pacare), ayons, rayon, etc., où ai initial écrit ay se trouve en hiatus, on hésitait en moyen français entre les prononciations paye et piiye, etc. : on ne s'est décidé pour la seconde que vers la fin du X vie siècle (cf. §91, 2° II), et sans doute sous l'influence des formes comme paie, aie, rai. Mais l'ancienne épellation s'est maintenue dans les mots paien (payé = paganu), aïeul (=: *aviolu), glaieid (z= gladiolu), écrits par /. Quant à majeur, c'est une forme refaite pour l'afr. inaieur (=^ majore). '

Remarque IV. — L'a initial devant « (n+y) suivi d'une voyelle, a eu tendance à devenir ç (écrit ai) par combinaison avec le yod que dégage la nasale. Ex : Plangénte, plaignant ; sang(u) inâre, saigner. Toutefois certaines formes verbales semblent avoir réagi les unes sur les autres, et la prononciation actuelle de gagner (=r *wadanidre', germ. waidhanjan) est peut-être conditionnée par celle de gagne, tandis que baigne l'aurait été par celle de baigner (= *baneâre) ; cf. 5 45, hist.

— ii8 —

91. Lorsqu'il s'est trouvé, par la chute d'une consonne latine, en hiatus devant diverses voyelles, 1'^ initial s'est effacé dans la langue moderne d'après un triple processus :

I ° Après s'être conservé sous forme affaiblie de e pendant la période ancienne du français, il a été absorbé par la voyelle suivante. Ex. : Matûru, afr. tné'ur, mûr ; *habùtu, afr. eu, eu [if] ; *sapùtu, afr. sëu, su ; *placûtu, afr. plëu, plu ; *graticula, afr. greïlle, grille ; pavôre, afr. pceur, peur ; *cadére, afr. chëoir, choir ; cadéntia, afr. chcmice, chance.

Remarque. — L'absorption de IV provenant de a s'est opérée à la même époque que celle de \\ provenant de e ; les mots/^// pour afr. feu (jrz *fatûtu) et heur pour afr. ëur (= *agLiriu) ont subi un accident particulier. Voir §96, hist.

2° Après s'être conservé sous torme de a en hiatus pendant la période ancienne du français, il s'est fondu dans la voyelle suivante. Ex. : Caténa, afr. chaeine, chaîne ; cathedra, afr. chaiere, chaire; *bataculâre, afr. baaillier, bailler ; *\vadaniâre (germ. waidhanjan), afr. guciaignier, gagner ; *agûstu (cl. augustum), afr. aousl, août [?/] ; satiiUu, afr. saoul, soûl ; *adoculdre, afr. aouillier, ouiller.

Remarque I. — L'absorption de l'a en hiatus a eu lieu vers la même époque que celle de \'e (d. ^ 96).

Remarque II. — Dans bayer pour afr. baer (= *batare)

la production d'un v transitoire a empêché l'absorption de a (cf.

l'ancienne forme bëer d'où nous sont restés bée pour bèee, et mtnt qui a subi une influence savante). Dans déblayer [(içM^'ye] pour afr. desblaer (= *dis-blatare), il y a eu production d'un v mais qui s'est combiné avec la voyelle initiale ; cf. aussi eniblaycr pour afr. eiiiblaer (= *im-blatare), à côté de emblaver (§ 142, III). — L'afr. jaiant {= *gagante, cl. giganta) est devenu géant ; les particules céans et léans remontent de même à l'afr. çaieiii (= ecce-hac-ïntus) et laieii:( (^ illac-ïhtus). Enfin les mots fléau, préau, semblent aussi provenir des formes plus anciennes flaiaus (= *flagellus), praiaus {= *pratellus), et le subst. aimant est pour afr. aimant (=: *adimante, cl. adamanta).

3° Après s'être conservé sous forme de a en hiatus pendant la période ancienne du français, il s'est combiné avec un / primitivement accentué pour aboutir à. e long, écrit ai. Ex. : *Fagina, afr. fahie, faine ; vagina, afr. giiaïue, gaine ; *hatina (germ. hatjan), afr. haïne, haine ; *traditor, afr. traître, traître; *traginat, afr. traîne, traîne ; radice, afr. ra'i^, ra^fort\

Historique. — En ancien français les mots comme guaine, haine, étaient de trois syllabes et rimaient axcc saisine, corine, etc. Pendant la période moyenne de la langue, l'accent, qui dans a -{- i était d'abord sur /, s'est peu à peu transporté sur Va, et Vi prenant alors la valeur d'un y s'est combiné avec lui (§ 38). Au xvie siècle, on hésitait encore sur la prononciation de quelques-uns de ces mots, et les poètes de la Pléiade écrivent souvent traison (en deux syllabes, pour trahison).

Remarque I. — L"hiatus s'est conservé dans naif(= uativu). Il n'a pas été résolu non plus dans hair, pour garder intacte la flexion (cf. les formes trahir, envalnr, ébahir, où il est indiqué par un /; purement orthographique).

Remarque II. — Dans le mot niaoïstrii Vç, sous l'in- Hucncedu v provenant de la résolution de ^ (§ 1 18), avait abouti à / d'après le § 59 : de là l'afr. niaïstrc devenu de bonne heure par contraction maistre[iu{str§], fr. mod. maître. Dans le mot pays [peji], afr. païs (= pagê(n)se), l'/de la syllabe accentuée est resté, mais en dégageant un y qui s'est combiné avec Va initial (cf. paysan, qui se prononce pty^à ou p(iià).

Remarque III. — Dans les anciennes formes Irani (= *tragïmc), saïn (= *sagîme) et giiaïn (subst. verbal de giiaaignier), la diphtongue ay (provenant de a + ^ après déplacement de l'accent) s'est combinée avec une nasale finale et aboutit à <' écrit aiti (fr. mod. train, saii![doux], gain) . Cf. §43, hist.

Remarque IV. — On peut rapprocher de ces faits ce qui s'est passé dans paon (= pavône), flan, afr. flaon (z= *fladône), et aussi faon, pour *fëo}i (= *fëtône) : dans ces mots prononcés aujourd'hui ^(?, flà,fà (cf. l'orthographe flan), le groupe a + ô a abouti par synérèse à à. On prononce ta ou tù le mot taon (::= *tabône, cl. tabanum).

E initial

(ë, ê ET l EN LATIN CLASSIQUE).

92. L'c de la syllabe initiale, lorsqu'il était libre, s'est affaibli en e sourd en français. Ex. : Fénéstra, fenêtre ; vénîre, venir ; lévâre, lever ; rémittere, remettre ; répulsdre, repousser ; fcniiculu, fenouil ; dêbére, devoir ; pé(n)sâre, peser ; mïnùtu, menu ; minâre, mener ; pïlare, peler.

Remarque I. — L'affaiblissement en j" est très ancien. Les mots d'origine populaire où l'on prononce aujourd'hui e à l'initiale, ont subi une réaction savante : c'est ce qui s'est produit, notamment depuis le xvi^ et le xviie siècle, dans désir, péril, périr, férir, quérir, désert, lévrier, trésor, et dans les mots qui ont le préfixe pré- représentant le latin prae- {prévoir, prévôt , prédication). Il en est de même pour le préfixe itératif redevenu parfois ;'e'-(dans réconfort, réclamer, réduire, etc.). Le préfixe des- (= dïs-) a conservé la prononciation dé- devant consonne {décroître = discrescere ; et par analogie défendre = defendere, délivrer =z deliberare, etc.) ; devant voyelle Ve s'y était affaibli à un moment donné, et à la fin du xviie siècle Hindret recommandait de prononcer d\abuser, d\aprable, d\avaiitage (comparez la prononciation d\ir pour désir, qui a été longtemps traditionnelle à la Comédie-Française). — L'ancien verbe heler (=z belare, § 88, IV) est devenu bêler par onomatopée (cf. l'interjection bée ! dans la farce de Pathelin).

Remarque II. — Dans quelques mots 1'^ paraît s'être changé en ii entre deux consonnes labiales. C'est ainsi qu'on a eu buvant, afr. bevant (= bïbente) et fumier, afr. Jeniier (-iz: *fîma'riu), formes pQur lesquelles on pourrait d'ailleurs invoquer l'influence analogique du participe bu., afr. béa (= *bibûtu), et du verbe fumer (:= fûmare). Cf. aussi jumeaux, afr. gemeaus (:= gêmellos) ; dans pro-veude, Yo de la syllabe initiale semble dû à un type du lat. vulg. *probemla (cl. praebenda). L'afr. perier (= *pïrariu) est devenu poirier en moy. français sous l'influence du mot simple poire (=: pira) ; de même l'adjectif pelu (= *p!lûtu) a été au xviiie siècle remplacé dans l'usage général par poilu, sous l'action de poil (^ pilu). — La forme de timon (= *tîmone, cl. tëmonem) remonte à un changement ancien dans le latin vulgaire de la Gaule. Celle de ivoire (=: êborea) semble attestée dès le viiie siècle par une graphie ivorgiis dans les Gloses de Reichenau ; celle de ivraie (= ébriaca) s'est réglée sur ivre (§ 57, II) ; enfin dans celle de

livèche (^= Icvistica), il y a eu peut-être une réaction étymologique de ligiisticum. Quant à minislre (mïnistrum), c'est un mot savant ; mineur est une forme refaite pour l'afr. meneur (=: minore), ainsi que tribul pour l'afr. trëu (= trïbûtu) régulier et conforme au •■ i66.

93. LV Je la syllabe initiale, lorsqu'il était entravé, est devenu e en français (cf. § 55). Ex. : Pérdénte, perdant ; mërcéde, merci ; érrare, errer ; vëstire, vêtir ; vïrtùte, vertu ; firmâre, fermer ; circâre, chercher ; *pïscdre, pêcher .

Remarque I. — Il y a hésitation à l'initiale, entre la prononciation par c ou e, dans quelques mots comme message (=; *mïssaticu), léger (^= *lëviariu), sécher (= sïccare) ; le mot péché (^ pëccatu) a un e. Dans semaine (= séptimana) et setter (:= sêxtariu) un (' entravé s'est affaibli en ç. Quant à l'orthographe moderne de neiger pour afr. negier (=: *nïvicare), elle est arbitraire.

• Remarque II. — Par combinaison avec un / vocalisé (cf. § 56), Ve de *Jîl(i)caria aboutit à œ dans l'afr. feugieref dont fougère est sans doute un doublet dialectal. Dans *bëll{i)làte devenu afr. l)eltet puis béante, le développement en eau à la syllabe initiale n'est pas phonétique, mais conditionné par l'infîuence analogique de l'adjectif feflw (§48); cf. l'afr. novellet {:=. novêllitâte) passé à nouveauté d'après nouveau. Le substantif fierté ne représente pas non plus directement fëritate mais a subi l'influence de fier (= féru).

Remarque III. — Devant une nasale -|- consonne, l';; initial par combinaison est devenu û, écrit en, em, an (d'après le processus indiqué § 61). Ex. : Tëntare, tenter ; *témpesta, tempête ; *trcm(u)lare, trembler ; ïnflare, enfler; sïngulare, sanglier ;

sïm(u)lare, sembler ; vindicare, venger. — Le mot pinceau remonte à une forme vulgaire ancienne *pinicelhis (cl. pênicillus) ; dans le latin de la Gaule sciiiiiila était passé à *stinciUa, d'où l'afr. estencele devenu étincelle par réaction étymologique. Tiendrai, viendrai, sont des futurs analogiques qui ont supplanté au xve siècle les formes régulières tendrai (= tènere-habeo), vendrai (=: vënire-habeo).

Remarque IV. — Le préfixe français en- représente régulièrement //;- dans enjoindre (:= injungere), enclos (:= *inclausu), etc. Mais on le trouve souvent aussi sous sa forme savante et latine comme dans incliner (inclinare), ou avec assimilation de la consonne dans impulsion, illusion, irréparable. — Il ne faut pas confondre avec celui-ci un autre préfixe verbal qui est également en-, mais remontant au lat. înde (cf. § 152, II), et qui se rencontre notamment dans s'enfuir, emporter, emmener (= *indeminare).

94. Dans la syllabe initiale, un xliliœ-ou entravé— est assez fréquemment devenu ^j-n frarirnis, surtout devant les consonnesli^uides. Ex. : *Bïlâncea, balance ; pélôrida, palourde ; *zêlôsu, jaloux ; *hïrûnda (cl. hïrûndinem), aronde ; *tripâliu, /rax/az/ ; *trïmâculu, tramai! ; * fénâre, faner ; celt. *glënâre, glaner ; *rêmâre, ramer ; pïgrîtia, paresse ; silvdticu, afr. salvage, sauvage : délphînu, afr. dalfin, dauphin , él(ee)môsyna, afr. almosne, aumône ; mërcâtu, marché; *pérpâgine, parpaing ; përvenire, parvenir.

Historique. — Cette tendance de « à devenir a s'est manifestée de bonne heure : un tvpe comme "almosïnaÇcl. eleemosyna, gr. ÏKir^'i.ori'xrr^ remonte au latin vulgaire. Au Nord de la Gaule tout spécialement, on relève assez souvent des formes

luarcatus, salva tiens, dalphinus, aruiido, dans des textes latins de l'époque mérovingienne. On pourrait du reste supposer que dans certains eus (*balancea, *trLipaliu, *tramaculu, *salvaticu, *marcatu) le changement s'est opéré à l'initiale par une assimilation avec Vil de la syllabe accentuée, qui en latin vulgaire avait déjà fait passer aeramen à *aramen (d'où l'afr. araiii, refait ensuite en airain). D'autres formes (paresse, jaloux) semblent être plus récentes, et sont purement françaises : au xviie siècle on hésitait encore entre fener (cf. fenaison) ou faner, et cette dernière forme, ainsi que glaner et ramer (d'où en moy. fr. rauie pour afr. rein = rêmu), s'explique sans doute par le principe exposé au § 6 1, 1 ; en 1694 l'Académie donne seulement c«rce//f (= *cercedula) et non sarcelle. Enfin l'afr. merquier (germ. merken) et herseler (dérivé de herse) sont devenus respectivement marquer et harceler; cf. § 47, II. — C'est par suite de son emploi comme préfixe (dans përvenire, percurrere, ou des groupes comme pêr tèrram, etc.) que la préposition për est devenue en français /iir. De là sa forme dans parmi (:= per mèdiu), parvenir, pardonner, tandis que la forme latine est conservée dans pernieltre (cf. le vcrhe parfaire et le subst. sa.\ânt perfection).

95. Ue initial, suivi d'un yod qui peut se combiner avec lui, aboutit en français comme sous l'accent à wa, écrit oi (cf. §§ 54, 57). Ex. : Méssiône, moisson ; médianu, moyen ; médietâte, moitié; nécâre, noyer ; *brécdre (germ. brekan), broyer ; véctùra, voiture ; *pectorina, poitrine ; légale, loyal ; *régâlime, royaume ; *pïsciône, poisson ; licére, loisir.

Remarque I. — Les mots p'ietate, quletare (où le yod s'est dégagé dans des conditions spéciales, cf. § 41) semblent avoir passé par des intermédiaires *p'iytate, *qutytare, pour aboutir au fr. pitié, quitter. Cf. aussi le dérivé "niédietatariu devenu afr . nicileier, métayer.

Remarque II. — Une iniiialest devenu /derrière une gutturale dans ciment (=*cimentu, cl. caementum) ; devant une gutturale dans ici := ëcce-hic (cf. les formes archaïques comme icest, icel, etc.). Quant au vieux verbe issir (ëxire), d'où issu, issue, il était régulièrement à l'origine eissir, oissir, mais a subi de bonne heure l'action des formes à radical accentué (ist = ëxit). On a eu de même des formes nier, prier, scier, priser (afr. noier :=. nëgare, proier =r prëcare, soier := sëcare, proisier = prètiare) sous l'influence analogique de nie (= nëgat, § 49), etc. Dans lier (afr. hier =r lîgare, cf. lien), et plier (doublet de ployer =z plïcare) il y a eu également influence des formes lie, plie, qui elles-mêmes ne remontent pas directement au latin (§ 57, III). — Pour les mots comme loyal, moyen, ployer, etc., où 0/ initial écrit ov se trouve en hiatus, on hésitait en moven français entre les prononciations loyal et hveyal, etc. : on ne s'est décidé pour la seconde (devenue ensuite Iwayal) que vers la fin du xvie siècle. Cf. le mot aloyau, où se conserve encore parfois l'ancienne épellation. Au xviie siècle on prononçait d'orç dinaire neyer pour noyer (=z nècare).

Remarque m. — Lorsque 1';' initial est devant /. ou n mouillés par un yod, [ ou n (écrits ///, ign) forment entrave et Ve se trouvant dans les conditions du § 93 prend un son ouvert. Ex. : a) Mëliore, meilleur ; vïg(i)lare, veiller. — b) Séniore, seigneur ; pëc(ti)nare, peigtwr ; dïgnare, afr. deignier, daigner ; fïngente, feignant. Le mot tilleul provient d'une forme *tllidlu (cl. tïlia), et rognon paraît remonter non à *rênione, mais à *rdnione par assimilation ; dans signer pour afr. seignier (== signare) il y a eu réaction étymologique. — Dans le cas où le n primitivement mouillé est lui-même suivi d'une autre consonne, on aboutit par combinaison au son nasal è (écrit ein, cf. 5 62, 2°). Ex. : Cïnctura, ceinture ; *pinctura, peinture.

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