CHAPITRE III. — LES DENTALES LATINES
139. Les Dentales sont représentées en latin par une explosive sourde /, une explosive sonore d, et une fricative sourde s. Il faut joindre au d le ~, qui était en latin une consonne double d'origine étrangère (équivalant au 'Ç grec). Sur les vibrantes dentales .i^', /, et sur la nasale dentale n, voir plus bas le Chapitre V.
Les deux explosives, t et d, offrent un trait commun qui peut leur servir de caractéristique : c'est que, placées à l'intérieur du mot entre voyelles, elles se sont complètement effacées en français.
La fricative sourde s, qu'on appelle aussi sifflante, et qui en latin se prononçait toujours dure, sera étudiée à part.
a) T, D à linitiale.
140. — Les dentales latines explosives, placées à l'initiale du mot devant une voyelle, ou devant une
consonne (groupes tr, dr ; sur dy initial, cf. § 148, 3°) sont restées intactes en français. Ex. : a) Tabula, table ; terra, terre ; tina, tine ; tornare, tourner ; très, trois ; tractare, traiter. — /») *Danm (cl. danima), daiin ; dente, dent ; duru, dur ; drappu, drap.
Remarque I. — Le passage exceptionnel de tr initial à cr dans le lat. treniëir, devenu *creniëre (afr. criciiibre, craindre), paraît s'être opéré au Nord de la Gaule sous l'influence d'un radical celtique *Icrid- (comparez anc. irlandais crith « frisson ». et breton Jtridicn, Itrén « tremblement »). Le mot dragée (tragemata, gr. Tpayrjaaia) n'est pas de formation populaire.
Remarque II. — La présence d'un t initial dans tante, afr. ante (= amita) est due probablement à une forme enfantine redoublée *antante (ante -\- ante), qui aura été ensuite réduite par aphérèse. Quant au d initial du mot dinde, il est d'origine toute moderne, et provient de la préposition de dans une expression (ponte) d'Inde, qui s'est abrégée vers la fin du xvie siècle.
Jb) T, D intérieurs derrière consonne.
141. Placées à l'intérieur du mot derrière une consonne, les dentales latines explosives :
1° Sont restées intactes en français comme à l'initiale (§ 140), si la consonne les précédait originairement dans le mot. Ex. : a) Virtute, vertu ; rupta, route; gimn, goutte ; ïesia, fête; vectura, voiture ; cantare, chanter. — b) C(h)orda, corde '] ardore, ardeur ;
tardare, tarder ; mandare, mander ; celt. *landa, lande.
Remarque. — Prenant pour *prendant (=■ prendetite), ainsi (\\xq. proions, prenais, etc., sont des formes dues à l'analogie de tenant, venant, et semblables.
2° Si la consonne n'est venue à les précéder que par suite de l'effacement d'une voyelle atone, la sourde / tantôt se conserve en français, tantôt apparaît sous la forme d ; la sonore d se conserve dans tous les cas. Ex. : a) Dub(i)tat, doute ; perd(ï)ta, perte ; *fall(ï)ta, /^///^ ; mat(u)tînu, niatm ;*cons(u)tûra, couture; comp(u)târe, conter ; bon(i)tàte, bonté; clar(i)tdte, clarté ; civ(i)tâte, cité ; *mol(i)tiira, niouture; dorm(i)tôriu, dortoir. — b^ Cub(i)tu, coude ; male-hab(i)tu, malade ; *sub(i)tdnu, soudain ; adj(u)târe, aider ; *cug(i)tdre, cuider ; *voc(i)târe, vider. — c) Cal(i)da, chaude; rig(i)da, raide ; tep(ï)du, tiède; so](i)dâre, souder.
Historique. — La différence du traitement éprouvé par la dentale sourde provient de ce que / entre voyelles (d'après la loi générale du § 142) s'était affaibli en d, avant la chute de l'atone, dans un certain nombre de mots (*subitanu passe vers le vie siècle à *suhidanu, d'où ensuite *suFdanu, fr. soudain). Le / s'est conservé au contraire dans le cas où la syncope s'était opérée de bonne heure, ainsi dans un mot comme mat(^it)tinu où elle remonte au latin vulgaire ; dans bon(i)tate où elle doit s'être produite en Gaule dés le v<: siècle (§■ 18 a, hist.), en même temps que dans les proparoxytons terminés par un a, j 15,
hist. {ihibïtat était en effet avant le vi^ siècle *duFiat, d'où le fr. doute ; au contraire ciihitu est devenu à cette époque *côvedu, d'où ensuite *cov*'du, puis coude). Comparez le traitement de c (-|- a) qui, dans la même situation, aboutit tantôt à s (ch), tantôt à ï (g), § 122, 2° .
Remarque I. — Le mot hospUe paraît être devenu d'abord *hôspede, puis *hosp\ie, et par une régression due à l'influence de la labiale sourde *hosp'te, d'où afr. este, hôte. La forme du dérivé hôfel, afr. ostel (= hospitâle) s'explique de la même façon. Sur le cas de comte (= comité), voir § 14, III.
Remarque II. — Dans quelques mots un d latin, rapproché d'une consonne sourde par effacement de l'atone, est remonté lui-même à t par assimilation progressive. Ex. : Nit(i)da, tiette ; put(i)da, pute ; *mùsc(i)du (cl. mûcidum), afr. iiioiste, moite ; *bux(i)da, afr. boiste, boîte.
c) T, B intérieurs entre voyelles.
142. Les dentales latines explosives, placées à l'intérieur du mot entre voyelles, se sont complètement etïacées en français. Ex. : a) Vita, vie ; minuta, menue; nativu, //a// ; *oblitare, oublier; mutare, muer; sternutare, éterniter ; maturu, afr. mëur, milr ; peccatore, afr. pecbëeur, pécheur ; spat(h)a, épée. — F) Nuda, nue; coda, queue; sudare, suer; *tudare, tuer; laudare, louer; videre, afr. vëoir,voir; redemptione, afr. rëençon, rançon.
Historique. — Voici comment les faits se sont passés. En vertu de la loi générale qui fait qu'entre voyelles les explo-
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sives sourdes descendent aux sonores correspondantes (cf. le passage de c à.g, §§ 123, 126, et celui de pkh, § 165), le / est d'abord devenu d : vers le vie siècle, on av^it donc *mudare (mutare), aussi bien que siidare. C'est ce d, originel ou secondairCj qui s'est ensuite eftacé en français. Au viiie siècle, dans le Nord de l'ancienne Gaule, d entre voyelles (comme d'ailleurs g et h) a cessé d'être un son explosif ; par un nouveau relâchement dans l'articulation, il est passé à un son fricatif o (qui n'existe plus en français, mais qui était analogue au //; doux anglais, par exemple dans the « le »). C'est là ce que les Serments de 84-2 ont essayé de rendre par la graphie dh dans aiudha, cadhuna, et les manuscrits du Saint Alexis, écrits en Angleterre, par la graphie th dans espethe, contrethe, etc. Ce son fricatif s'est de plus en plus affaibli, puis complètement effacé vers le début du xiie siècle, époque où l'on eut en français, au lieu de *muoer, *suoer, les formes muer, suer, etc. Du côté de l'Est et de la Bourgogne, on trouve dès le y.^ siècle, dans les chartes latines, certains noms propres germaniques écrits Aalhcrtus, Rauîfns (pour Adalhertus, Radulfiis).
Remarque I. — L'adjectif fém. toute remonte au lat. vulg. *totta (cl. tota) ; glouton à gJuttone (àouhlct de glutonem), et bouteille à un type *butlicula.
Remarque II. — La forme chute (moy. fr. chhite) est un compromis entre l'afr. chhie {-=. *caduta) et l'afr. chéoite (= *cadecta). Le mot jw^'dffîV/c (*metallea) est un emprunt fait à l'italien (cf. la forme française maille, afr. mëaille) ; guider pour afr. guier (= *witare, germ. wîtan) a de même été refait d'après le provençal guidar. Quant aux mots comme noter (notare), itatif (cf. naïf =: nativu), ou comme céder (cedere), odeur (odoreni), etc., ce sont des mots purement savants. Comparer aussi'boutcr (germ. bôtan)ou bride (germ. brida), qui sont des termes germaniques d'introduction tardive.
Remarque III. — Le mot d'origine liturgique paradisu
offre des difficultés. Sous forme d'emprunt savant il est paradis (déjà dans le Saint Alexis), mais a évolué normalement dans afr. pareïs ; comme à côté de ce dernier on trouve aussi parevis (plus tard fr. parvis), et que la production d'un %• transitoire ne paraît pas être ici d'ordre phonétique, on a supposé pour l'expliquer un type hypothétique divergent *paravlsu. Le verbe emblaver, forme concurrente de l'afr. emhlaer, emblaver (= *imblatâre, § 91, 2° II), pourrait être en rapport avec le mot archaïque bief pour blé (cf. § 151, III).
d) T, D intérieurs devant consonne.