Le groupe latin ty
1° S'il est précédé d'une consonne, aboutit en français à 5 (5 dur sensible ou non à la finale, écrit .f, ss, r), et il ne se dégage pas de yod en avant. Ex. : *Mattéa, masse ; ïovtla., force ; *altiare, hausser ; *captïare, chasser: canûone, cha)isoii; ïwtéolu, linceul; infantia, enfance ; *abantiare, avancer ; *comin(i)tiare, commencer ; martiu, afr. mar:{, mars ; tertïu, afr. tier^, tiers,
2° S'il est précédé d'une voyelle, aboutit en français à~ (i doux, écrit s non sensible à la finale), et il se dégage en avant un yod qui se combine avec la voj^elle précédente. Ex. : Prëtiat, prise ; cymatia,
cimaise ; Sarmatïa, Sermaise ; ratïone, raison ; potïone, poison ; *acutiare, aiguiser ; palatin, palais ; *pûtéu, afr. pui:^^, puits.
Historique. — La combinaison de / + )' en un son sifflant semble s'être produite de bonne heure dans le latin parlé de l'époque impériale. Dès le ii^ siècle, on relève sur les inscriptions l'orthographe Crescentsianus ; un peu plus tard les grammairiens disent que Tiliiis se prononce Titsius, et ils figurent la prononciation de ctiaiu par un ^ (e~iain = *etsiam). Lorsque ce son était entre voyelles, il s'est aflFaibli en Gaule, vers le vie siècle, comme les autres consonnes dans la même situation : à ce moment-là, des formes *ratsyone, *palatsyu, sont devenues *iad:^yone, *palaJiyu ; puis, au Nord, le y ayant mouillé d:^ et fini par se transposer en avant, on a eu *ray:(on, *palayi (en fr. raison, palais ; comparez le provençal raiô). Cf. l'évolution parallèle de c (-{- e, i), ^ 117.
Remarque I. — Certaines formes verbales, comme ^jrtiunt, paiticutcm, avaient perdu sous des influences analogiques leur y dès le latin vulgaire : de là en fr. partent (= *partunt), partant {= *partente).
Remarque II. — Le mot grâce (gratia) est un mot savant. Le mot place remonte à *platlëa (cl. platëa, sans doute influencé par un adjectif */)/(7//»5 d'où vient le fr. ptat), et arbouse, qui n'est pas régulier, a été emprunté au xvi^ siècle du provençal arhossa (arbulea). Quant au suffixe -itia, qui devient -ece, -esse (dans mollesse, paresse, etc.), il avait dû se changer en *-ïcia (cf. §§ 58, 20, rem., et 119, 1°).
Remarque III. — Le groupe cty, devenu tty par assimilation en latin vulgaire, est traité d'après la première loi énoncée plus haut et aboutit à s dur sans dégagement de yod. Ex. : *Tractiare, tracer ; hcùone, façon ; lectione, leçon ; suspectione,
afr. sospeçon, soupçon ; maledictionc, niaudisson ; *districtia, détresse. La forme de poinçon (qui devrait être *ponçon = pùnctione) a sans doute été influencée de bonne heure par celle de poindre, point (§ 78, 2°) . — Le groupe sty, au contraire, s'est transformé d'abord en i^y, et il y a eu dégagement d'un roû? en avant (d'après le § 159). Ex. : Angustia, angoisse; pâslioae, paisson ; *frustiare, froisser. Le mot boisseau (=z *buxtiellus) rentre aussi dans ce cas ; quant à bête, afr. beste, il remonte à un type vulgaire "besta (cl. bestia).
148. Le groupe latin ch' a eu des destinées très différentes de celles de ty :
1° Entre voyelles, le d du groupe dy s'étant effacé assez tôt en latin vulgaire, le )' s'est simplement combiné avec la voyelle précédente. Ex. : Ba(d)ïu, bai ; gau(d)ia, joie ; mô(d)m, afr. mui, muid \ mo(d)ïolu, afr. moieul, moyeu ; *appo(d)ïare, afr. apoier, appuyer ; ino(d)ïare, afr. enoier, ennuyer.
2° Le même effacement ancien de d s'est produit dans le groupe ndy : seulement ici le y s'est combiné avec la nasale pour la mouiller (cf. § 199). Ex. : Verecun(d)ia, vergogne ; Burgun(d)ïa, Bourgogne ; *retun(d)iare, rogner,
3° Au contraire, dans le groupe dy placé à l'initiale, ou précédé à l'intérieur du mot d'une consonne autre que n, le yod s'est consonnifîé en { et la dentale s'est ensuite effacée devant ce ^ (écrit ; ou g, et prononcé d^^ jusqu'au xiii^ siècle, cf. § 115)- Ex. : a) Diurnu, jour ; *de-usqua(m), jusque. — F) Hordéu, orge ; vir(i)diariu, verger.
Remarque I. — - Il faut rapprocher de dy initial le :^ (Ç des Grecs), dont la prononciation était devenue identique en latin vulgaire (comme le prouvent des formes baptidiata pour bapti:(ata, et inversement :(ebus pour diebus, sur des inscriptions du ive siècle). Ce :^ a donc abouti lui aussi à d^, puis ï (écrit / ou g en français). Ex. : *Zelosu, jaloux ; zingiber, gingembre ; ziziphu, jujube. Quant à :^^/e (zelum), ^oue, léphyr, etc., ce sont des mots tout à fait savants, aussi bien que diable (diabolus), diacre, diète, etc. — A l'intérieur du mot, une terminaison verbale *-ïdyare (d.-i:{are, gr. -îÇstv) est devenue -eier, -oier puis -oyer (dans afr. otroier, octroyer ^ *auctorizare, fr. verdoyer, flamboyer, tournoyer, guerroyer, etc.), auquel s'oppose la forme savante -iser (dans baptiser, autoriser, scandaliser, etc.).
Remarque II. — Les mots tels que étude (studium), lemède (remedium), etc., se dénoncent eux aussi comme étant des mots d'emprunt. Quant au lat. glad'iu, il a régulièrement donné le terme archaïque glai « glaïeul » : ayant été réemprunté de bonne heure avec son sens ordinaire (forme gladic dans le Saint Léger), un o interdental semble y avoir abouti sous des influences obscures à v, d'où le fr. glaive.
149. Aux transformations du groupe dy se rattache celle de l'important suffixe -atku, qui aboutit en français à -âge. Ex. : *Formaticu, fromaoe ; villatlcu, village ; *coratïcu, courage ; *ultraticii, outrage; *ripatïcu, rivage ; herbaticu, herbage ; *ramaticu, ramage ; silvatïcu, sauvage.
Historique. — On peut partir de ce fait qu'à l'époque où un mot germanique comme *iuadiu s'introduisit en latin vulgaire (vers le ve ou le vie siècle), la tendance d'après laquelle /'aiîH s'était réduit k*bayu ($ 148, 1°) ne se faisait plus sentir: dans ivadiu le d persista d'abord, d'où les formes *gvcad{(, gage.
C'est conformément à ces données que s'explique la transforniation de -at'icu. Au vie siècle, lorsque les consonnes sourdes entre voyelles passèrent aux sonores (§§ 123, 126, 142, 165), un mot comme villalïcu devint *villaiî^u. Presque simultanément, le g s'effaça, parce qu'il se trouvait dans une finale faible, entre deux vovelles atones ; on eut alors *villad\u, c'est-à-dire un groupe secondaire dy, où le d persiste d'abord même derrière une voyelle, et où le yod se consonnifie. La série théorique des transformations est donc en résumé : -atîcu, *-adïgii, *-adyu, *-ad~ç, -agc.
Remarque I. — Il faut expliquer de même siège (= *sëdîcu), et piège {=z *pëdïcu, cl. pedïca). Quant k porche, il remonte à portïcu devenu *portigu, puis *portyu (à une époque où ty devant voyelle ne passe plus à un son sifflant), et le y s'est consonnifie en ^ (ch) au lieu de î derrière / qui est une sourde : le doublet savant de porche est portique. Cf. aussi le nom géographique Perche (z= Pertïcu).
Remarque II. — Dans quelques mots savants empruntés de bonne heure, la terminaison féminine -atîca aboutit à -aire, par des étapes *-ady(, *-aoyç, *-aryQ : c'est ainsi qu'on a eu grammaire (=: grammatïca) ; cf. l'afr. daumaire (r= dalmatïca) et arlimaire (= arte-ma[thema]tïca). A côté de miege (= medîcu) l-'ancien français avait une forme mire qui provenait d'une évolution analogue ; il avait aussi la forme fire, remontant à un type yidlcu (à côté de foie =z ficatu, § 15, II).
e) T, D à la finale.
150. Les dentales latines explosives, lorsqu'elles sont finales, ou devenues finales (ce qui est le cas ordinaire, sauf pour / dans les y personnes des
verbes comme aiiiat, amant), se sont généralement effacées en français.
151. Derrière une voyelle t et d se sont effacés de bonne heure à la finale, dans la prononciation et même dans l'orthographe. Ex. : a) Donat, donne ; gratu, gré; aestate, été; nepote, neveu; virtute, vertu; maritu, mari. — /') Vadu, gué; fîde, foi; mercede, merci ; nudu, ;///.
Historique. — Dans un mot comme sciitu, le t entre voyelles s'était d'abord affaibli en d (§ 142) : à partir du vie siècle, on a eu *escudu à côté de niidu. Lorsque la voyelle finale s'est effacée (vers le début du viiie siècle, § 13), ce d est d'abord remonté à / ; du moins, c'est par ce signe que le notent en général les manuscrits du xi^ siècle (esciit, feit, mercit, etc.). Cette dentale doit avoir eu un son très faible et sans doute fricatif (0 ou 0, selon l'initiale du mot qui venait après) : elle a fini par tomber complètement dès le début du XIF siècle.
Remarque I. — L'afr. sain (z= sainte) a été orthographié arbitrairement salut vers le xive siècle. On écrit aussi avec un t qui ne se fait jamais sentir la conjonction et (= et). — Les parfaits, dans l'ancienne langue, offraient à la 5^ pers. sg. des formes chanta, porta, fu, valu, dormi, etc. Nous avons conservé les formes en -a ; mais, dans la période du moyen français, un / a été rétabli orthographiquement dans les autres (fut, valut, dormit), et ce t se fait entendre dans les cas de liaison étroite (fut- il, servit-elle).
Remarque II. — Le /, dit euphonique, qui se rencontre après les formes verbales en -e dans le tour interrogatif {aiiuct-il ? chante-t-on ?) ne représente point le t final des formes françaises primitives (aii)H't, chantet), tombé dès le début du xii^ siècle.
Ce / euphonique n'a guère été régulièrement noté qu'à partir de l'époque de Vaugelas ; au xvi^ siècle, les grammairiens disent qu'on le prononçait, mais que ce serait « chose ridicule » de l'écrire (on écrivait alors aime-il ? chante-on ?). Il provient donc simplement de l'influence analogique exercée par les formes telles que vient-il, dort-on, etc. On a eu de même chanta-t-il, va-t-on, et même voilà-t-il.
Remarque III. — Le mot soif (à l'origine soi = sïti) doit sans doute son/ final à l'influence analogique des noms qui se déclinaient régulièrement en afr. nois, noif (= nïve), sois, soif (=r sêpe). Le/ qu'offrent en ancien français certains mots comme miief(= môdu), bief (= *blatu, *bladu), bief (=z celt. *bëdo), fief (= germ. feod), paraît au contraire dû à un développement phonétique de la fricative 0 ou ^ (produit du d final). Aujourd'hui nous disons blé, mais nous avons conservé bief, fief, et les grammairiens du xviiie siècle employaient encore tnœuf à côté de mode. Cf. aussi les noms de lieu comme Elbeuf, Limbeuf, Marbeuf, fréquents en Normandie, et où -beuf représente une désinence noroise Imdh (bas-latin bodum).
Remarque IV. — Notons enfin que dans pied (= pede), nœud (= nodu), nid (=z nidu), l'usage moderne a rétabli un d qui est purement orthographique. Celui de pied se fait cependant entendre dans pied-à-terre [pyetatçr],
152. Derrière une consonne, l et d se sont effacés à la linale en français moderne : toutefois ils y sont notés orthographiquement, et se font entendre dans certains cas spéciaux. Ex. : tf) Parte, part; factu, fail ; lectu, //'/ ; douante, donnant; *arpentu (celt. arepennem), arpent.; ven(i)t, vient ; deb(e)t, doit. — ^) Grande, grand ; tarde, tard ; cal(i)du, chaud ; frig(i)du, froid.
Historique. — - Tous ces mots avaient autrefois en français un t final, et l'on écrivait aussi grant, tart, chaut, froit, etc. Le d étymologique a été rétabli par l'orthographe moderne, sauf dans vert (= viride), souvent (=r subinde) et dont (= *de-unde) ; la graphie a ainsi distingué quand (= quando) de quant (= quantu). ■ Ce / final se faisait sentir au moyen âge dans tous les cas : peu à peu cependant il cessa de se prononcer devant les consonnes. Au xvie siècle, il se faisait toujours régulièrement entendre devant une voyelle, et aussi à la pause : les grammairiens du xviie siècle recommandent encore de prononcer // court, il va Jaire nuit, en faisant sonner le t. Cet état de choses ne s'est conservé que pour les noms de nombre sept et huit : on dit sept livres, [sç livr], mâ\s j'en ai sept [jà ne s^f]. Ailleurs, le t (écrit / ou d) n'est prononcé que dans les liaisons étroites (dort-il, vingt hommes, mot à mot, ils sont heureux, quand on voudra, grand esprit, profond ennui, etc.), et par exception à la fin du mot net (= nitidu, cf. 5 141, 2° II) qui se prononçait aussi ne au xviie siècle.
Remarque I. — La terminaison verbale -eut, réduite de très bonne heure à §, offre un cas particulier (cf. §§13, II, et 195, hist.) : la prononciation courante n'y fait sentir le t que dans les formules interrogatives (veulent-ils ? dorment-elles ?).
Remarque II. — Les 2^5 pers.. sg. du parfait comme chantas, dormis, remontent à des formes cantast(i), dormist(i~), où / devenu final s'est effacé derrière s caractéristique de cette personne. Dans suffi (= suffëctu) et partiellement dans béni (à côté de hènit rr: benedictu), le / est tombé sous l'influence analogique des autres participes en -/. — On constate encore sa chute dans repas qui est pour l'afr. repast (du lat. pastum), et dans cour pour afr. court (==z côrte) peut-être sous l'influence des mots comme tour, jour (ou par suite d'un rapprochement avec cûria employé au même sens dans les textes latins du moyen âge). Le mot plan(t) « dessin figuré d'une ville ou d'un monu-
ment », qui était le substantif verbal de piauler (cf. italien //fl«/(7 au même sens), a perdu au xvie siècle son / final par confusion avec le terme savent plan (planum) « surface plane ». — Quant à la particule proclitique en, pour *etit (=r ïnde), elle a régulièrement laissé tomber son / de très bonne heure dans des séries phraséologiques telles que // etiQ) vient.
Remarque III. — Le démonstratif de l'afr. cesl (= ecceistu), employé proclitiquement, s'est réduit en moyen français à cet, par application de la loi du § 157 (sur une réduction antérieure de cest à ce devant consonne, cf. § 55, III); la forme fémin. ceste est passée de même à cette. Au pluriel ces, afr. ce^ représente ecce-ïst(o)s, par simplification ancienne du groupe sis en 1s orthographié i (cf. § 146, II). — De l'afr. sou^, sous (= solîdos) a été tiré un singulier sou (au lieu de *sout) ; de plus, comme la graphie sols a été longtemps conservée, elle avait réagi sur la prononciation, et ce mot a eu aussi une forme sol. — Conformément aux indications de VHistorique, l'adjectif grand (afr. grant pour les deux genres) devrait avoir un féminin *grante (cf. vert et verte) ; c'est sans doute une influence de l'orthographe latinisée qui a amené grande. Du reste, on trouve déjà un fém. granda plaga dans la Loi des Alamans, et çà et là une forme grande en ancien français (cf. la forme fém. verde assez fréquente au xvK siècle).
a) s à rinitiale.
153. Le 5 latin Jnitml, suivi d'une voyelle, est resté intacl, c'est-à-dire dur, en français. Ex. : Sabuiu, .<:ahle ; serpente, serpent ; simiu, singe ; sorte, sort ; sud arc, suer.
Remarque. — L'onhograplie par c dans cercueil (sarcophagum) est conventionnelle ; celle de sceau (sigillum) et de scier (secare) par se est une fantaisie des érudits de la Renaissance. Quant à cidre, il remonte par métathèse à un type *cisera (cl. sicera), cf. § 158, 1°.
154, Le s latin initial, suivi d'une consonne (notamment dans les groupes j^, st, sp), s'est effacé en français^ mais après le développement d'un e prosthétique. Ex. : Scala, afr. eschiele, échelle ; scutu, afr. escu, écii ;scriptu, afr. escrit, écrit; stabula, afr. estable, étable; stuppa, afr. eslope, étoiipe; strictu, afr. estroit, étroit; spatha, afr. espee, épie ; spina, afr. espirie, épine; spo(n)sare, afr. esposer, épouser ; *sporone (germ. sporo), afr. esperon, éperon ; *smaragda (cl. smaragdus), afr. esmeraude, émeraiide.
Historique. — La production d'une voyelle accessoire, amenée par la difficulté de prononcer à l'initiale des groupes comme se, si, sp, remonte au latin parlé de l'époque impériale ; elle provient phonétiquement d'une exagération dans l'effort des organes, et a son point de départ dans un souffle très énergique (cf. Introduction, II, 27 c). Cette voyelle, équivalente à 1, se montre sur les inscriptions à partir du ii« siècle, notée tantôt i, tantôt e (formes iscripta, iscala, escripsit, eschola, etc.) : elle s'est conservée dans les langues romanes, sauf en roumain, et en italien où elle n'apparaît que dans des conditions particulières. A l'époque primitive de la langue, elle avait aussi en France une certaine instabilité, et les manuscrits du xie siècle ne la notent pas d'ordinaire derrière une finale vocalique (la spose, une spede, etc.) : mais la tendance à l'exprimer régulièrement a prévalu. Dans les anciennes formes comme escn, estroit, espinc,
etc., le s qui ne se trouvait plus à l'initiale, mais bien intérieur devant une consonne, s'est effacé comme tout autre i dans cette situation (d'après la loi générale du § 157),: de là les formes modernes.
Remarque I. — Le verbe pdmer, afr. pasmer, remonte au lat. *spasmare (tiré de spasmus, gr. <j7:aa[xd;), soit par *pasmare directement dû à une dissimilation, soit par *espasmare où la chute de la syllabe initiale s'expliquerait par une confusion avec le préfixe es- (= ex-, § 136, I).
Remarque II . — Les mots où le s s'est conservé derrière (' dans la prononciation (esprit, espace, espèce, espérer, etc.), sont des mots d'emprunt ou qui ont subi une influence savante (cf. d'autre part scandale, station, spectacle, etc.). D'ailleurs la voyelle prosthétique a été ajoutée dans beaucoup de mots empruntés à l'italien et qui ne l'avaient pas comme escadron (squadrone), escorte (scorta), estampe (stampa), etc. La prononciation populaire la fait même volontiers entendre dans les mots savants tels que [e]scandaîe, [e]statue, [e]spécial, etc.
jb) S intérieur derrière consonne.
155. Le s latin, placé au milieu du mot entre une consonne et une voyelle, reste intact en français comme à l'initiale (il est noté ss entre deux voyelles françaises). Ex. : Versare, verser; bursa, bourse; pulsare, pousser; (alsâ, fausse.
Remarque I. — Dans quelques mots, s a été arbitrairement orthographié c, surtout à l'époque moderne : farce (afr. farse = *farsa), sauce (afr. saîse =: salsa), source (afr. sorse = *sursa), souci (afr. saisie =z solsequia), morceau (afr. morseaus :=z morsellus). La graphie de percer, afr. percier (= *pertusiare), est ancienne, et l'origine du mot contestée.
Remarque II. — Le groupe 55 reste intact graphiquement. Ex. : Lassare, lasser ; quassare, casser ; vessica, vessie ; grossa, grosse. En ancien français, le s s'y faisait entendre double ; il s'est simplifié dans la prononciation pendant la période moyenne de la langue.
c) s intérieur entre voyelles.
156. Le s latin, placé entre voyelles, est descendu en français à la sonore correspondante ^ (j doux, écrit .v). Ex. : Causa, chose; thesauru, trésor; pausare, poser ; pe(n)sare, peser ; me(n)sura, mesure ; germ. *\visa, guise.
Historique. — Le passage de 5 à ;{ a eu lieu probablement à l'époque où les autres consonnes sourdes ont passé aux sonores entre voyelles (cf. §§ 123, 126, 142, 165), et d'après ine tendance analogue. Ce changement en ^ a continué à se produire ensuite dans les mots d'emprunt (cf. la prononciation de cause, résultat, usurper, etc.). Dans les mots composés, où la composition était toujours sentie, on a redoublé dans l'écriture le 5 pour indiquer le son dur {dessous, ressentir, ressource, etc.).
Remarque. — En ancien français les parfaits appelés forts comme }iiis, pris, dis, fis (répondant aux parfaits latins en -5/), avaient aux formes faibles 2 sg. niesis (= *nHsîsti), i et 2 pi. mesimes, nwsistes ; de même 2 sg.presis, etc. Dans ces formes, le s entre voyelles a disparu dès le xiP siècle (soit par dissimilation, soit peut-être sous l'influence analogique du régulier veïs := *vidrsti), et l'on a eu nieïs, menues, meïstes, devenus ensuite mis, mîmes, mîtes, d'après le § 96.
d) s intérieur devant consonne.
157. Le s latin, placé au milieu du mot devant une consonne, s'est efîacé en français (sur s + r, cf. § 158 ; sur se -\- voyelle autre que a, cf. §§ 116, II, et 13e, II). Ex. : Musca, afr. mosche, mouche •,*TpisaiYe, afr. peschier, pécher ; testa, afr. tesie, tête; *foreste, afr. forest, forêt; castellus, -àh.chasleaus, château; praestare, a.{v. prcster, prêter; *Martis-die, afr. mur s di, mardi; crispare, afr. cresper, crêper; responsa, afr. responsc, réponse; baptisma, afr. batesme, baptême ; i(n)s(u)la, afr. isle, île; as(i)nu, afr. asne, âne ; *almos(i)na, afr. aumosne, aumône.
Historique. — Le 5 devant consonne n'a été supprimé graphiquement qu'au milieu du xviiie siècle (3^ édition du Dictionnaire de l'Académie, en 1740), mais en réalité il s'est effacé de bonne heure dans la prononciation française. Cet effacement a eu lieu du reste à des époques diverses, suivant la nature de la consonne qui venait après. A la fin du xi^^ siècle, le 5 ne sonnait déjà que devant les explosives sourdes : c'est à cette époque que des mots restés en Angleterre feast, tempest, escape, etc., y ont été importés par la conquête normande (cf. au contraire les mots anglais de même origine isle [ayl], Manie, efforce, etc.). Cent ans plus tard, on ne faisait plus sentir le s devant aucune consonne dans les parlers français du continent (sauf au nord-est, dans la région wallonne). Au point de vue phonétique, l'effacement a dû suivre une voie progressive mais distincte dans les deux catégories de mots. Dans les mots comme isle, asne, le s est sans doute passé à la sonore:^, puis à 0 (cf. les graphies anglonormandes icilc, aihie), avant de s'effacer : du côté de la Picardie
ce o pouvait aboutir à r, et c'est de là que semble être venu le mot orfraie (pour *osfraie = ossifraga), ainsi que la forme varlet (à côté de valet, afr. vasJet =: *vassulittu). Devant -les explosives sourdes, au contraire, le s, en passant par /, semble avoir abouti d'abord à une aspiration h, qui a fini par se perdre (série teste, *tr/te, *tqhte, tête) : le vieux traité connu sous le nom d' Orthographia gallka dit positivement, vers 1300, que s devant / a le son de h, et figure par eghl la prononciation de est.
Remarque I. — Le 5 en s'effaçant a allongé la voyelle précédente, et cet allongement est d'ordinaire marqué dans l'orthographe moderne par un accent circonflexe. Toutefois, l'accent aigu se trouve souvent sur e en syllabe atone (fétu, répondre, témoin, etc.), et dans beaucoup de mots rien ne rappelle plus la présence de l'ancien 5 (flacon, poterne, moite, mouche, etc.). L'orthographe a conservé la forme verbale est (^ est).
Remarque II. — Dans les particules jusque (= *deusquam), et presque, puisque, lorsque (composées de près, puis, lors et que), le s n'est redevenu sensible que par suite d'une réaction de l'orthographe qui s'est produite au cours du xvii^ siècle. — Les mots dans lesquels l'orthographe et la prononciation conservent le s (pasteur, testament, triste, prospère, rester, etc.) sont des mots savants ou qui ont subi une influence savante (cf. Espagne, à côté de épagneul =^ *hispaniolu) : le s s'est d'ailleurs effacé dans certains mots qui ne sont pas populaires originellement, mais le sont vite devenus (école, épice, état, étude, etc.). Le préfix dîs- qui devient régulièrement des-, puis dédevant consonne (§ 92, I), a été souvent aussi rétabli sous sa forme latine et savante dans disjoindre, disposer, etc. Il faut enfin signaler quelques mots populaires archaïques qui ont été repris, il y a un siècle, par les lettrés : destrier, geste, ménestrel, etc.
Remarque III. — A la finale des mots savants en -iste, -isme (représentant les suffixes gréco-latins -ista, -isnuî), la prononciation vulgaire tend depuis la Révolution surtout à assimiler
t ou m au s (formes arlisse, journnllsse, pour artiste, jouriidlisti', et aussi rhiwiatissc pour rhumatisme, catèchisse pour catèchisuudéjà attesté chez Vadé au milieu du xviiie siècle).
158. Les groupes où s, parla chute d'une voyelle atone, s'est trouvé rapproché de la liquide r, ont amené à l'origine le développement d'une dentale transitoire, destinée à faciliter la prononciation. Devant cette consonne dentale, s s'est ensuite effacé conformément à la loi générale (§ 157) :
1° Le groupe s'r (avec s sonore entre une voyelle et la liquide) intercale un d. Ex. : Co(n)s(ue)re, afr. cosdre, coudre ; *las(a)ru (cl. Lazarum), afr. lasdrc, ladre ; *cis(e)ra (cl. sicera), afr. risdre, cidre.
2° Les groupes ss'r et sc{e)r (§ né, II), où s est sourd derrière consonne, intercalent un /. Ex. : a) *Ess(e)re, afr. cstre, être; antecess(o)r, afr. ancestre, ancêtre. — V) Nasc(e)re, afr. iiaisire, naître; pasc(e)re, afr. pais tre, paître; cresc(e)re, afr. croisîre, croître; *conosc(e)re, afr. conoistre, connaître.
Remarque. — A la y pers. pi. du parfait, d'anciennes formes régulières comme misdrent =r misërunt, prisdrent = *pre(n)sërunt (aussi mistrent, pristrent), etc., ont été réduites debonne heure par voie d'analogie à mirent, prirent.
e) Groupe Sy Tssy).
159. Dans les groupes sy et ssy, s et ss (après avoir été sans doute mouillés à l'origine) ont laissé
le wd se transposer en avant et se combiner avec la voyelle précédente ; s devient sonore (^ écrit s) en français, et ss reste sourd suivant la règle ordinaire (§§ 156 et 155, n). Ex. : a) Nausëa, noise; basiare, baiser ; ma(n)sione, maison ; to(n)sione, toison. — h) Messïone, moisson ; *bassiare, baisser \ S(u)essïones, Soissons.
Remarque. — Les mots, tels que lésion, vision, ou passion, cession, etc., se dénoncent comme des emprunts savants. Occasion a été refait pour l'afr. achoisoti (= *accasione, cl. occasionem).
f) S à la finale.
160. Le 5- final, ou devenu final (et pouvant dans ce cas provenir d'une réduction de .f.f), s'est généralement, soit derrière une voyelle, soit derrière une consonne, effacé dans la prononciation du français moderne. Ex. : Plus, phis ; tra(n)s, très; nos, nous ; cantas, chantes ; clausu, clos ; risu, ris ; passu, pas ; grossu, ^;'05 ; cursu, cours; mur(o)s, murs; ven(i)s, .riens.
Historique. — Dans la plus ancienne période de la langue, le s final était sensible dans tous les cas. A partir du xin^ siècle il s'est effacé, d'abord devant une consonne commençant le mot suivant (phi(s) fort, bon(s) vins), tandis qu'il se conservait comme sonore devant une initiale vocalique (plus agréable), et comme sourd à la pause (fen ai de bons). Tel était encore l'état de la prononciation à la fin du xvie siècle. Depuis, le s est resté
sensible (avec la valeur de ^)dans les cas de liaison étroite devant une voyelle : les ani/Xs) [l^:^iiiHi ) ; bons enfant(s) ; allons-y ; vis-à-vi{s) ; dans un an, etc. Mais, à la pause, il ne se prononce plus que dans les noms de nombre six, dix [5/5, disi, dans l'adjectif tous, dans l'adverbe sus, et parfois dans plus signifiant « davantage ». D'autre part le s en s'effaçant avait eu pour effet d'allonger la sv'llabe précédente, surtout lorsqu'elle se terminait par un son vocalique. Il s'ensuit qu'au xvie siècle, et même au xviie, dans des pluriels comme loups, enfants, les voyelles u et à étaient prononcées plus longues que dans loup, enfant. Les grammairiens du xviiie siècle ont essayé de maintenir artificiellement cette distinction, mais elle allait se perdant peu à peu. Vers l'époque de la Révolution, Domergue déclare qu'il ne voit plus " aucune différence entre un cri, et des cris ».
Remarque I. — La restauration d'un s sensible à la finale de fils, mœurs, ours, ne date que du xviiie siècle (on l'entend également à la finale de mars = martïu, § 147, i"). Il semble en être de même pour les mots os (= ossu) et as (= asse) ; cf. aussi sens, mAÏs se n(s) -cofumun. Enfin, on le prononce dans la particule archaïque jadis (:= jam habet dies), et dans l'interjection hélas {hé -}- las = lassu) après laquelle la voix fait toujours une pause.
Remarque II. — L'orthographe de s final par i dans ne^ (= nasu), rei (= rasu) et chei (=r casis) est due sans doute à l'influence des anciennes graphies bonté:;;, citei, etc. (cf. § 146, II). 11 n'est pas resté trace au contraire du changement en ^ qui s'était produit en ancien français pour s final derrière un n qui tombe, ou derrière n et / mouillés (Jor^ =. furnos, poin^ = pugnos, uel-{ m oculos) : ce \ prononcé ts est redevenu s simple dès le xiiie siècle, puis s'est effacé comme les autres. — Dans beaucoup de mots (heureux, deux, chevaux, châteaux, feux, genoux, époux, etc.) on écrit aujourd'hui x au lieu de s final par suite d'une confusion graphique qui s'est produite vers la fin du
moven âge : des mots comme Jieus, chevaus, étant souvent écrits autrefois diex, chevax (avec un signe .v équivalant graphiquement au groupe us), on a conservé le x tout en rétablissant un u dans l'orthographe.
Remarque III. — Comme ^ terminait étymologiqueraent beaucoup de particules invariables {p^us, moins, vers, etc.), il s'est ghssé par analogie, et à des époques diverses, dans quelques autres comme sans (= sine) ; on a écrit également onques (z=z unquam), giûres à côté de guère (gerra. weigaro), et en afr. rmpres (= semper), ores pour ore, or (= hac-hora ; cf. alors'), etc. — Un 5 final, dû à l'analogie, a aussi été ajouté vers la fin du moven âge à toutes les i^es pers. sg. des verbes comme crois (afr. croi = credo), vois, vends, etc. : les poètes seuls ont continué à se servir dans certains cas des formes archaïques voi, croi, et de quelques autres. Les impératifs, comme prends, viens, vois (cf. les particules voici, voilà), ont subi la même addition : ceux de la ire conjugaison ne prennent exceptionnellement et par analogie un s (prononcé :Q que devant les pronoms en et v, ainsi dans parles-en, vas-s. — Les participes ;/ (= risu) et conclu (=: conclusu) ont au contraire perdu leur 5 sous l'influence des autres participes en -i et -u.