CHAPITRE IV. — LES LABIALES LATINES
161. Les Labiales sont représentées en latin par deux explosives, une sourde p, une sonore b, et par deux fricatives, une sourde /, une sonore v (écrite u d'ordinaire). Ces dernières, qui avaient été à l'origine bilabiales comme les explosives p, b, sont devenues labiodentales, l'une de très bonne heure, l'autre sous l'Empire. 11 faut y joindre encore Vu équivalant au son w et qui était resté bilabial derrière les consonnes (notamment après q, g)- Cf. §§ 105, 106; sur la nasale labiale m, voir plus bas le Chapitre V.
Les deux explosives, p et Z^, ont un trait commun, qui peut leur servir de caractéristique : c'est que, placées à l'intérieur du mot entre voyelles (ou précédées d'une voyelle et suivies de la vibrante /'), elles ont passé en français à la fricative sonore t'. Ces trois labiales p, b, v peuvent donc être étudiées simultanément : kl fricative sourde /, qui n'a subi que des modifications assez restreintes, sera étudiée à part, ainsi que le ?/ consonne.
a) P, B, Va l'initiale.
162. Les labiales latines, placées à l'initiale du mot devant une voyelle, ou devant une consonne (groupes/);-, pi, hr, bï) sont restées intactes en français (sur V, cf. cependant § 163). Ex. : «) Pâtre, père ; perdere, perdre ; pruna, prune ; plenu, plein. — />) Barba, barbe; bonu, bon ; hr^ncz, branche; *blastimare (cl. blasphemare), blâmer. — c) Valere, valoir; ventre, ventre ; vinu, vin ; voce, voix.
Remarque I. — Le changement de p en h, dans hoite {■= *buxida, cl. pyxida, gr. -j^îoa), remonte au latin vulgaire. Le/J initial a été remplacé par /dans f resaie (= praesaga) sous une influence analogique obscure (peut-être celle du verbe effrayer ou du mot orfraie). — Il est tombé devant une autre consonne, au début de quelques mots d'origine grecque, qui sont d'ailleurs des emprunts savants. Ex. : Ptisana, tisane ; *pneuma, iieuine ; psâlmu, afr. sau>neÇma\s fr. mod. psaume).
Remarque II. — L'initiale de brûler (=: *brustulare) s'explique par une fusion du radical germanique braiin- avec le lat. ustulare; le verbe bruire remonte à un tvpe *bnigére, qui semble être une transformation de rugire sous l'influence d'un radical celtique *brag- (cf. braire= *bragëre). Par suite d'une hésitation à l'initiale entre r et /', dont les inscriptions de l'époque impériale otTrent beaucoup de traces, le mot verveceui était devenu en lat. vulg. *berbïce (d'où le fr. brebis), et du nom de ville Vesontione est sorti le (x. Besançon. ^nÇiw le changement de v en /dans fois (=: vïce) se rattache peut-être à une influence de la pronon-
dation germanique (cf. des (ormes fidelli, fomeras, pourvileîli, vomeres, dans les Gloses de Cassel au viii^ siècle), mais il pourrait aussi remonter jusqu'au latin vulgaire, et résulter d'un passage de la sonore à la sourde par assimilation après 5 (dans des locutions nettement proférées comme diias vices, très vices, etc.). Duns/ade (= vapïdu), il doit reposer sur une action analogique da/atims.
163. Lqv initial (en dehors des cas isolés déjà cités, § 162, II) offre encore un important changement : dans toute une série de mots, il a été remplacé par g {écrit gu devant e, i). Ex. : Vadu, gué; vagina, gaine; vastare, gâter; Vasconia, Gascogne; *veractu (cl. vervactum), o-//^V<?^ ; vespa, guêpe ; vipera, gnivre; viscu, gui.
Historique. — Voici l'explication de ce fait. A l'époque où les mots germaniques s'introduisirent en grand nombre dans la Gaule et ailleurs, c'est-à-dire vers le v^ siècle, le w germanique avait un son fortement bilabial (conservé en anglais), que les populations romanes ne purent rendre qu'imparfaitement à l'initiale. Par suite d'un excès de force en arrière, et d'un défaut de concordance entre le mouvement de la langue et celui des lèvres, ce zu dans leur bouche se dédoubla en gzu. Aussi des mots wardân, warnjan, werra, wîsa, want, devinrent *gu'ardare, *gwarnire, *gwerra, *gwisa, *gwantii, et plus tard en fr. garder, garnir, guerre, guise, gant (après l'effacement de l'élément labial, qui fut complet dès le xii*-' siècle) : c'est seulement dans le Nord et l'Est de la France, aux confins des pays germaniques, que le lu avait été conservé intact, et qu'on trouve des formes ivarder, warnir, etc. (signalées par les grammairiens du xvf siècle comme couramment employées en Picardie). — Mais il y eut plus, et il se produisit dès l'époque mérovingienne une sorte
de choc en retour : en effet, comme certains mots latins, par exemple Viidii, vastare, vespa, avaient dans les idiomes germaniques des synonymes d'une structure presque similaire (wad, ivostjan, wepsa), ils subirent leur influence, et furent eux aussi prononcés *fU'flrfM, *gu'astare, *gzvespa. Par contamination enfin, une initiale w pour v (dans la bouche des Francs) puis gw (dans celle des Gallo-Romains) s'étendit même à des mots tels que vagina, *veyactit, etc. De là sont sorties les formes françaises citées plus haut : cf. § 137, 1°.
jb) P, B, V intérieurs derrière consonne.
164. Les labiales latines, précédées à Tintérieur du mot d'une autre consonne, sont restées intactes en français comme à l'initiale (§ 162). Ex. : a) Sappinu, sapin ; *excappare, afr. eschapef, échapper ; germ. *suppa, soupe ; serpente, serpent ; talpa, taupe ; crispare, crêper. — h) Abbate, abbé; carbone, charbon ; alba, aube; tumba, tombe. — c) Servire, servir ; cervisia, cervoise; malva, mauve ; advenire, avenir.
Remarque I. — Le latin vulgaire avait des formes Vfl^poiie (cl. caponem) et *pipparc (cl. pipare), d"où en fr. chapon, piper; de même la forme cûppa (fr. coupe) existait à côté de cûpa (fr. cuve).
Remarque II. — Verveine, par assimilation progressive de la seconde syllabe à la première, remonte au lat. vulg. de la Gaule *vervena (cl. verbena) : par contre, à la suite d'une tendance populaire ancienne, rv y avait passé à ;/; dans *corbeUus (= *corvellus, cl. corvus) et *curbare (cl. curvare), d'où en fr. Corbeau, courber. Quant à cervelle, merveille, ils remontent à des types *cerevella (cl. cerebella), *merivilia (cl. mirabilia), où le
passage de b â v a eu lieu entre voyelles (§ i6$). Enfin guéret vient de *verartu(c\. vervactum), où le second v s'était effacé par dissimilation.
Remarque III. — Dans le mot samedi (= *samhati-dîe, cl. sabbatum), le /' du groupe mb est tombé par assimilation : cf. aussi Amiens (= Ambianis) qui est dû à la prononciation picarde. L'ancien verbe einbler (cf. l'expression d'emblée') représente une forme du lat. vulg. *iriibôlare (cl. invôlare).
c) P, B, V intérieurs entre voyelles.
165. Placées à l'intérieur du mot entre voyelles, les deux labiales explosives p, b, ont passé en français à la fricative sonore v : cette dernière, dans la même position, est restée intacte ( voir cependant § i6é). Ex. : a) Ripa., rive ; *sapêre, savoir; *tropare, trouver; capistru, chevêtre; papilione, pavillon ; sapone, savon. — h) Kaba, fève ; abante, avant ; caballu, cheval ; cubare, couver ; debere, devoir ; hiberna, hiver. — <:) Lavare, laver ; viva, vive ; novellus, nouveau.
Historique. — Ces faits, qui présentent aujourd'hui un aspect uniforme, sont cependant chronologiquement distincts. En latin vulgaire, le passage de b k la. fricative entre voyelles a des origines lointaines : il s'est généralisé pendant l'époque impériale, et dès la fin du i"-'!" siècle après J.-C. (au moment où ti consonne devenait lui-même labiodental, § 105) on a prononcé ordinairement *cavallu pour caballu, etc. Les changements du p sont de beaucoup postérieurs. C'est seulement vers le vie siècle que le passage de l'explosive sourde à la sonore
s'est généralisé entre voyelles (cf. le passage de c a o^, §§ 125, 126, et celui de/ à ^, § 142), et qu'on a eu notamment dans toute la Gaule *sabêre pour *sapêre, etc. Au Midi, la prononciation en est restée à cette étape (provençal sober). Dans le Nord, au contraire, il y a eu au cours du viiie siècle reproduction de ce qui s'était passé autrefois en latin vulgaire, c'est-à-dire que le b secondaire provenant de f>, est descendu lui aussi à la fricative ; *sabêr(e) est donc devenu *sav'er (puis saveir, savoii-), etc. Cf. le passage entre voyelles de g ky "^ 123, et celui de (f à 5, S 142.
- Remarque. — Les mots abeille (apicula), ciboule (capuWa.), cabane (capanna), sont venus en français du Midi, c'est-à-dire de la région où le b provenant du p latin n'est pas passé à v. Quant aux mots comme glèbe, robuste, labourer, etc., ce sont des emprunts savants, au même titre que apôtre, vapeur, superbe, etc.
166. Placé entre deux voyelles, dont l'une était 0, M (voyelles vélaires), le v latin, au lieu de persister, s'est ordinairement eftacé en se fondant dans la voyelle vélaire : le b (devenu v très anciennement, §165, hist.) s'est comporté de la même façon. Ex. : fl) Pavône, pûfo» ; pAvôre, àïr.pëeur, peur ; avûnculu, oncle; ôvïcula, afr. oeille, ouaille ; *ùvitta, [l]uette. — b) *Tabône (cl. tabanum), taon ; vibùrna, viorne; *rùbicula (cl. rûbiginem), afr. riiiUe, rouille; sabiicu, afr. sën, su\i-eaii\ ; *nûba (cl. nûbem), nue ; *habûtu, afr. eu, ^//;*debûtu, afr. dcu, dtl {c{. par analogie y/<, afr. j-é'n =*sapûtu).
Historique. — La tendance du f à s'effacer dans ces conditions est ancienne : vers le ni^ siècle, VAppendix Probi recom-
mande déjà de dire « pavor non paor ». Elle s'est fait sentir en français comme ailleurs d'une façon constante, et provient de ce que le v, s'il est proféré avec arrondissement des lèvres, arrive facilement à s'absorber dans la voyelle vélaire contiguë ; il y a beaucoup de patois où l'on prononce aujourd'hui par exemple couer, au lieu de couver {-z=. cûbare) .
Remarque I. — Le v intérieur, non contigu ù une voyelle vélaire, s'est eflfacé par dissimilation dans viande := vivenda (cf. vivan = vivente), et cette dissimilation a eu lieu au profit de la consonne initiale qui était en position forte, cf. § io8 : l'afr. viai{= vivacius) offrait un cas semblable. — Par contre, l'insertion euphonique d'un %> dans pouvoir (afr. pooir, potioir =: *potêre, cl. posse) semble s'être produite, vers le xve siècle, sous l'influence analogique de devoir (=: debere) et de avoir (-.= habere) ; cf. douve, § 72, I. Sur le mot glaive, voir S 148, II.
Remarque II. — Dans la terminaison des parfaits en -avi, la réduction à -ai (lat. vulg. *cantai, d'où le fr. chantai, portai, etc), qui est analogue à celle de -ivi à -// (audii pour aî<(f/t'i) admise parla langue classique, est ancienne: au ler siècle, le grammairien Probus recommande de dire « prohavi non probai ». Le latin vulgaire a eu également de bonne heure, à l'imparfait, une terminaison *-râ pour -cbam Çvendéa pour vendêbani, d'où l'afr. vendeie, vendoie, et plus tard vendais, cf. § 54,-hist /') ; cette terminaison, dans l'Ile-de-France, s'est substituée dés le début du xiie siècle à la flexion issue de -aham, § 35, VI (afr. chantoe, puis chanteie, chantoie, chantais').
d) P, B, V intérieurs devant consonne.