II. — P, B, V (-f consonne
170. Les labiales latines, devant toutes les consonnes (autres que r, /), se sont effacées en français, qu'elles fussent précédées d'une voyelle ou d'une consonne. Ex. : a) Rupta, route; recip(i)t, reçoit ; tep(i)du, tiède ; male-sap(i)du, maussade ; capsa, châsse ; cuh(\)tu , coude ; dub(i)tare, douter; subtus, atr. 50;^, sous ; scrib(i)s, écris; obstare, afr. aster, ôter; subvenire, souvenir; nav(i)gare, nager; civ(i)tate, cité; viv(i)t, vit; nâv{t)s,3.{v.îies,nefs. — /?)Corp(u)s, afr. cors, corps ; *enip(u)ta, ente ; rump(i)t,
afr. ront, romp/;galb(i)nu, afr. jalne, jaune; presb(y)ter, pnHre ; serv(i)t, sert; cerv(o)s, afr. cers, cerfs.
Remarque I. — L'cfiacement de la labiale s'est opéré de bonne heure ; au point de vue phonétique, on doit le considérer comme une sorte d'assimilation avec la consonne suivante.
Remarque II. — Le^ étymologique a été réintroduit par Torthographe moderne dans corps, rompt, prompt, compter (doublet de conter =: computare), baptême (afr. hatesme^= baptisma), sept (afr. set =^ septem ; cf. septembre qui se prononce maintenant Si'ptùbrg), etc. Le mot caisse (^= capsa), à côté de châsse, est une forme venue du Midi. Le mot chétif, qui remonte à chaitif (§ 89, II), apparaît aussi parfois en afr. sous la forme chatif (=: captivu).
Remarque III. — Le b étymologique a d'abord été réintroduit par l'orthographe dans les mots comme obscur, absoudre, obstiner, subtil (afr. oscur, assoudre, ostiner, sotil), puis il a fini par s'y prononcer : mais devant 5, /, qui sont des consonnes sourdes, il a pris un son voisin de/'.
Remarque IV. — Le mot gabCUa ou gava ta (d'où le ir.jatte) se présentait aussi en latin vulgaire avec un v vocalisé, sous la forme *^auta (d'où le fr. joue). La vocalisation du v, dans auca (afr. oue, oie) pour *avica, et dans aucellus (fr. oiseau) pour *avic«//m5, remonte également au latin où le groupe aviÇ-\- consonne) passait régulièrement à au.
IIL p, B, V (+ y).
171. Les labiales, suivies d'un yod, n'ont pas pu se combiner à l'origine avec cet élément palatal, dont leur point d'articulation était trop éloigné. Dans ce
cas, en français, le y s'est consonnifié en s (écrite/;) ou en X^ (écrit g, y), et la labiale s'est effacée devant lui comme devant les autres consonnes (§ 170).
1° Derrière p, qui est une sourde, le y s'est consonnifié en s (fricative sourde). Ex. : Apia, ache ; sapïa(m), sache ; sapïente, sachant ; sepïa, sèche ; appropïare, approcher ; Clippïacu, Clichy ; germ. *\i2i\)]d., hache; germ. *krïp)a, crèche.
2° Derrière b et v, qui sont des sonores, le y s'est consonnifié en ^ (fricative sonore); cf. m-\-y,^ 198. Ex. : â) Tibia, tige ; gubïa, gouge; rabia, rage; rubéu, rouge; gobïone, goujon ; celt. *vidubiu, vouge; germ. *laubja, loge ;*\umhèa., longe; celt. c^mhlâre, changer. — b) Cavéa, cage ; *levïaYiu, léger ; abbrevïare, abréger; salvia, sauge ; alvéu, auge; servïente, sergent.
Remarque I. — Pigeon remonte sans doute à une forme vulgaire *pibioiie (cl. pipionem), qui se sera produite par dissimilation. De même l'adjectif sage à un type *salnii (cl. sapiens), dont il faut rapprocher ne-sapiiis chez Pétrone et iu-siihidus chez Aulu-Gelle.
Remarque II. — Il s'est produit dans quelques mots un effacement de v entre une voyelle et un y, qui par suite ne s'est pas consonnifié. Ex. : *A(v)iolu, a/«zi/; *ca(v)eola, afr. jaiole, geôle; No(v)iomâgu, A^oj'ow ; Bla(v)ia, Blaye. Le mot pi ùvi a était en lat. vu\g.*plôja, d'où le fr. pluie. Quant à fleuve (flùvium) et déluge, afr. deluvie (dïlùvium), ils sont savants.
Remarque III. — Dans certaines formes verbales, la labiale devant un y était tombée dès le latin vulgaire par suite
d'un emploi proclitique. Ex. : *Ayo (cl. habeo), at; *aya (cl. habeam), aie; *deyo (cl. debeo), afr. doi, dois ; *sayo (cl. sapio), afr. sai, sais. La chute du y s'était d'autre part produite, mais pour des raisons d'analogie, dans des formes telles que *rectpo (cl. recïpio), afr. reçoif, reçois, et dans des subjonctifs comme *recîp a, *»/ôt^a (cl. recipiam, moveam),eu fr. reçoive, nieitve.
e) P, B, V à la finale.
172. Les labiales explosives p, b, devenues finales, ont passé en français à la fricative sourde /, lorsqu'elles se trouvaient derrière une voyelle ; elles se sont effacées dans la prononciation moderne, lorsqu'elles se trouvaient derrière une consonne. La fricative sonore v est, dans les deux positions, remontée à la sourde/. Ex. «) *Capu (cl. cuput), chej ; trabe, afr. tref, tré. — /;) Campu, champ [sà\ ; *col(a)pu, ro///) [/c//] ; drappu, drap \dra] \ plumbu, plomb \ plô\ ; columbu, coulon. — t) Bove, bœuf \ novu, neuf; nave, nef\ salvu, sauf; cervu, cerf; nervu, nerf.
Historique. — Dans tous les mots terminés en français par /, la présence d'un s de flexion (devant lequel/ s'était autrefois régulièrement effacé, cf. § 170) a amené de bonne heure des formes divergentes : sg. bœuf, pi. bœufs [bœ\ ; sg. œuf, pi . œufs [œ]. D'après. le pi. clefs [Ide], le sg. clif se prononce aujourd'hui kle,et au xyii^ siècle des prononciations un œu(f), un bœu(f), le Pow/-N'^2<(/) n'étaient pas rares. Au contraire sur le sg. chef on a refait un pi. chefs (afr. ches); pour cerf et netf, il y a hésitation entre s^rtt sçrf, entre nçr et nejf, etc. Sous l'action du pluriel,
dans quelques mots {joli pour jolif, bailli pour baillif, apprenti pour apprentij), le /final a disparu même de l'orthographe, niais il se fait entendre dans tous les adjectifs comme vif, hâtif, plaintif (pour maintenir la symétrie entre masc. -if et fém. -ive). Usiàjectif numéral «fi(/"(^ novem) a une triple prononciation : à la pause, / s'y fait entendre dans fen ai neuf ; devant une initiale consonantique, il est mu et dans neu{f) livres ; enfin devant une voyelle, lorsque la liaison est étroite, le / redescend à v dans deux ou trois expressions comme neuf heures [ncevœr] et neuf ans [mevà^cQ. qui est un reste d'une prononciation autrefois générale, tandis qu'on dit aujourd'hui neuf aniiùs [nqfane]. — Le p final des mots comme c/aïw/), coup, drap, se prononçait en ancien français. Plus tard il s'est effacé, d'ajbord devant une consonne: au xviie siècle, on le faisait encore entendre à la pause, dans une phrase comme voici de bon drap. Celui de trop se fait toujours entendre dans les cas de liaison étroite (trop heureux), et celui de cep ( = cippu) est redevenu partout sensible.
Remarque. — Le mot suif parak résulter d'un croisement entre l'afr. 5/'// (= sëbu), par métathèse *5«/, et une forme dialectale sef.Le mot loup, afr. leu (=:lùpu) fait exception à la règle (cf. § 72, I). La labiale derrière voyelle s'est aussi effacée très anciennement dans où (= ùbi) et y, afr. / (= ïbî), particules adverbiales qui s'employaient proclitiquement. Mais on a eu d'abord des formes verbales régulières comme boij (=z bibo), escrif (= scribo), vif (= vivo), qui par des actions analogiques sont devenues ensuite bois, écris, vis. — Sur l'évolution de clou (=r clavu), cf. § 35, VL II faut noter enfin que l'adjectif chauve, pour afr. chauf (=: calvu), est un féminin étendu aux deux genres vers le xvi^ siècle.
173. La fricative labiale sourde/ (orthographiée parfois en latin p/; dans les mots d'origine grecque, cf..
§111, III) a une histoire simple, et n'offre (sauf à l'initiale) qu'un nombre d'exemples restreint.
1° Placé à l'initiale, ou dans le m.ot entre une consonne et une vo5'elle,le / est resté intact en français. Ex. : a) Famé, faim ; *phantagma (cl. phantasma), fantôme; filia, fille; {orie, fort ; hâtre, frère; ïrome, front; ûoi-e, Jleur. — b) Infernu, enfer; infante, enfant ; *orphaninu, orphelin ; *aur(i)fabru, orfèvre.
Remarque. — La particule hors, à côté de l'afr./on (=foris), paraît s'être produite de bonne heure (peut-être sous l'influence d'un germ. hû:^ qui avait le même sens), et elle l'a emporté au xvie siècle.
2° Entre deux voyelles, dont l'une est vélaire, le/ s'est eifacé.Ex. : *Scrofellas, ^bw/<'//^5 ; *refusare, afr. rëuser, ruser.W tombe également, peut-être par une sorte de dissimilation, dans biais =:*bifasiu (cl. bïfarium, gr. oiçaatoç).
Remarque. — On peut supposer que le/ intervocalique s'est effacé après être passé par v, étape que paraissent attester les formes de l'afr. Estievene (^= Stephanu), ravene (= raphanu), et sans doute aussi notre adjectif mauvais qui, par l'intermédiaire *nial{i)vatiu, doit remonter à un type *malifatius(cî. Bonifatius). — A côté de defors (= de-foris) usité en ancien français, on a eu une particule dehors (composée de de -p hors). Le mot profond (afr. parfont =*perfundu, cl. profundum) est un mot savant et refait. L'altération de liiiphu en jujube ne présente point non plus un caractère populaire.
3" Sur /placé à l'intérieur du mot devant une con-
onne, voici ce qu'il faut observer : rt) Les groupes /r et ^ persistent. Ex. : Su\ï(u)v, soufre; ossifraga, orfraie ; *trif(o)lu (cl.trifolium), ^ri/?é ; su ffiare, souffler. — ^) Devant une consonne (autre que r, /) le/ s'est effacé. Ex. : *Anteph(o)na), antienne ; Steph(a)nu, Etienne ; forf(i)ces, forces. Quant à blasphemare, il semble être passé de bonne heure à *bJastimare (d'où Tafr. blasmer, blâmer^ sous l'influence de aeslïmare.Le mot coffre (pour *cofne = cophïnu) n'est pas purement populaire. — r) Le cas de/ -j- y se rencontre seulement dans des mots d'origine étrangère, cofëa, graphiu (gr. vpa^tcv), empruntés assez tard et qui sont devenus respectivement en fr. coiffe et greffe (afr. graife) : le y s'y est donc transposé devant/ qui a persisté.
4° Le/ devenu final derrière une consonne s'est effacé dans o-ow/)/;/^ (gr. -(bii^o:), d'où l'afr. gon, écrit ensuite gond (cf. le mot garou = anglo-saxon wëre-
Wlllf).
U consonne.
174. Vu consonne est une bilabiale fricative, équivalant à iv, et qui ne s'est plus rencontrée en latin que derrière une autre consonne, quand Vu initial ou intervocalique eut passé au son z; (cf. § 105).
1° Le cas le plus ordinaire où il se présente est celui des groupes cw (qu, eu, co) et^u' (gu), dont le
traitement a déjà été étudié à propos des gutturales (§ 137 ; sur gzu, cf. aussi § 163).
2" Derrière d'autres consonnes formant groupes le w s'est effacé en latin dans la prononciation vulgaire. Ex. : Febrariu (cl. febrùarium), février; battalia (cl. battûalia), bataille ; *batto (cl. battùo), bats; *coso (cl. consùo), couds; *mortu (cl. mortùum), mort; Conflùentes, Conflans. — Derrière une consonne simple, le son w avait persisté d'abord et aboutit en français à v. Ex. : Vidùa, afr. veve, veuve ; janûariu, janvier; *sparùariu (germ. sparwari)^ épervier.
Remarque I. — Derrière un n simple, il s'était aussi conservé dans le mot archaïque tenve (= tenue) que, donne encore le Dictionnaire de l'Académie en 1694; mais il s'était effacé dans *iiian{u')opera qui est en fr. manœuvre. Le mot victualia avait abouti régulièrement à l'afr. vitaille, refait ensuite en victuaille (cf. § 135, II). — L'adjectif «ifli^ew, contrairement à la tradition des poètes classiques, s'est prononcé en lat. vulg. sfulve, d'où l'afr. soef, souef, remplacé au xvn= siècle par la forme savante suave. — Comme Vu final en hiatus persiste en principe, le mot juif doit être un masculin refait sur la forme féminine juive (sortie elle-même de l'afr. juieu, juiu = judaeu); de même veuf -à été tiré au xvie siècle de veuve, d'après les couples tels que neuf, neuve.
Remarque II. — La présence d'un élément lu dans la flexion des parfaits eu -ui (devenus nombreux en latin vulgaire) avait amené des faits complexes pour la conjugaison de ce temps en ancien français. Les consonnes précédant le w ayant en général (sauf les liquides r, /) disparu de bonne heure par
assimilation, il en résulta aux personnes dites fortes, c'est-à-dire accentuées sur le radical (i et 5 sg., 3 pi.), une fusion de ce radical avec la flexion : d'une part ;' + ivi avait abouti à iïi, et e -\- tu -à. a ; d'autre part a -j- wi avait abouti à oi, et a -|- IV à ou, 0. Les trois types essentiels de ces parfaits, correspondant au lat. valui, début, hahui, ont donc été autrefois : 1° valui, valus, valu, valûmes, valustes, valurent ; 2° dui, dëus, dut, dëumes, dêiistes, durent ; 3° oi, eus, ot, eûmes, ëustes, orent. Ces formes, qui s'étaient déjà produites en grande partie sous l'action analogique de *fûi (dans lequel il y avait un u accentué en hiatus, et non pas un w), ont subi encore cei-taines assimilations et réductions pour aboutir au parfait du fr. mod. -us, -us, -ut, -finies, -ûtes, -meut.