CHAPITRE X
MICHEL DE HARNES RÉPRIME DES SEDITIEUX CAMBRAISIENS. LA VENUE DU COMTE DE FLANDRE A HARNES.
Lorsqu'un narrateur s'est impose le devoir de distraire de Icnsemblc des faits généraux les éléments qui doivent servir de base aux annales d*une seigneurie particulière , il est d'autant plus heureux d'un beau fait d'armes dont l'honneur revient à son héros , que cette satisfaction est rarement la récompense de ses laborieuses recherches. L'action éclatante que nous allons raconter se passe dans le Cambrésis.
Baudouin lY, comte de Hainaut, avait aussi disputé a Thierry d'Alsace l'héritage de l'infortuné Charles-le-Bon ; mais depuis que tout espoir était perdu de ce côté , ses allures vis-àvis de ce prince et de ceux qu'il protégeait , furent un indice certain de ses mécomptes. Ainsi, par ses conseils, Gérard de Maufilâtre , seigneur de Saint-Aubert , s'était emparé de biens appartenant à l'évêchéde Cambrai. Nicolas Claret ou de Chièvres, successeur de Liétard dans l'épiscopat, demanda que restitution en fût faite, mais tel n'était pas le dessein de Maufilâtre qui mit le si^e devant le Câteau oii il trouva une mort ignominieuse. La nouvelle de sa fin tragique fut une cause de trouble dans la commune de Cambrai. La noblesse voulut qu'on lui
livrât les assassins. Le nouvel évêque parvint à lapaiser , mais il était en présence d'un danger beaucoup plus grand. La bourgeoisie était irritée depuis longtemps de se voir environnée de toutes parts de châteaux fortifiés qui étaient autant d'appareils de guerre contre ses libertés ; le château de Saint-Aubert surtout , par son état de défense permanente . lui causait les plus vives inquiétudes. Elle prit les armes et demanda à grands cris à Nicolas de Chièvres, qu'en sa qualité de comte et seigneur du Cambrésis , il fît raser toutes ces forteresses menaçantes. Simon d'Oisy, parent de l'évêque, rendit inutiles plusieurs assauts qu'ilslivrèrent au château de Saint-Aubert, mais ils attendaient des secours du comte de Hainaut. Bauduin arriva effectivement et le siège recommença ; le courage des assiégés croissait avec le danger , car la place résista â toutes les attaques. Pendant que le comte entrait à Cambrai avec les séditieux , révêque, quittant furtivement la ville d'un autre côté , chercha un refuge dans le château d'Oisy.
On ne saurait décrire la fureur et la frénésie qui s'emparèrent alors des séditieux, ni les désordres qu'ils commirent partout; sans crainte de Dieu et des hommes ils n'épargnèrent rien. Une ceinture de feu dévorait les châteaux et les paroisses. Dans celte extrémité , Hugues d'Oisy et Simon son fils invoquèrent le secours de Thierry d'Alsace qui revenait en ce moment de la Croisade. Ils lui firent un tableau si touchant de leurs infortunes , qu'il leur dépêcha un homme plein de courage et de valeur dans les combats. Ce guerrier , c'était Michel , son porteétendard.
Un jour , la foule séditieuse année de toutes pièces se dirige avec enseignes et trompettes vers le château de Crèvecœur. Simon d'Oisy, informe du projet et de l'approche des gens de la commune , en donne avis à Fenvoyé du comte de Flandre qui se tenait en observation avec ses troupes d^ns les environs de
Léciuse; il rinstruiten tout point des desseins téméraires des assaillants. Ce guerrier prudent et reioniable [vir prudens et armis strenuus), fait alors à ses soldats un détail complet de ce qu'il vient d'apprendre , il leur rappelle la discipline militaire , il les arme tous d*audace et de courage , il leur recommande d'être prêts à fout événement , car les Cambrésîens, dans leur exaspération sauvage, sont répandus dans le pays pour satisfaire et leur cupidité et leur vengeance; ils ne veulent ni paix ni trêve, ils ont confiance dans leur grand nombre. Au signal donné , il fond sur ces rebelles, il les taille en pièces, il les dissipe, il les poursuit, ces insensés qui croyaient atteindre au ciel; dans un instant une poignée d'hommes achâtié leurorgueil, elle les emmène en captivité en de lointains pays , les mains liées derrière le dos (<). Ces prisonniers étaient au nombre de trois cents. Cette défaite avait coûté la vie à 90 hommes parmi les séditieux.
On contestera peut-être l'honneur de cet exploit à Michel de Hames , ou parce qu'il n'est pas suflTisamment désigné dans cette circonstance, ou parce que le comte de Gand avait le droit héréditaire de porter ou de faire porter la bannière du comte de Flandre. La réponse est facile à ces objections : depuis la Croisade entreprise par Thierry d'Alsace , le connétable de Flandre, à l'exemple de celui qui commande les armées de Bohemand prince d'Antioche, porte la bannière de son souverain. Il paraît d'ailleurs que parmi les barons de Flandre il n'y en avait point de plus courageux. En outre , il devait connaître mieux que personne la contrée où son intervention fit cesser tous les troubles, puisqu'elle était dans le voisinage de sa seigneurie.
Comme tous les grands personnages pourvus d'offices héré-
(l) V. le Ghronicum Autbertinura de Potier, imprimé dans le recueil des historiens de France.
H — (litaires, le connétable accompagne partout le prince dont il est pour ain^i dire Tassocié diplomatique. Ainsi, il est présent, en 11 39 , en l'acte d'acquiescement donné par celui-ci aux libéralités qu'avait faites Iwain de Gand à l'église de Tronchiennes (1). En 1 1 42 , on le retrouve au titre relatif à Tavouerie de Ninove dont nous avons eu occasion de parler (2). On croit aussi le reconnaître dans une circonstance fort solennelle à laquelle assistait l'élite de la noblesse de Flandre et d'Artois. Voici de quoi il s'agissait : Arnoul , fils d'Eustache, avoué de Thérouanne , avait construit sur la route de cette ville un châteaufort d'où il prodiguait toutes sortes d'outrages à Hilon , évêque de la Morinie , et autres ministres du culte. Le prélat , excédé par ses violences, provoqua une assemblée où se trouvèrent les papes Lucius et Adrien , le comte de Flandre Thierry d'Alsace, Philippe l'archidiacre de la Morinie, les abbés de Saint-Amand, de Saint-Berlin , de Saint-Winox , d'Anchin , de Marchiennes et de Tournai. Il fut décidé que la forteresse serait détruite, qu'aucune autre à l'avenir ne serait tolérée dans le voisinage de la ville. La charte commémorative de cette solennité rappelle qu'elle fut signée de Michel de Cassel (3). C'est encore dans cette même année que le sire de Harnes intenint dans un acte du comte de Flandre en faveur de la commanderie de Castres et deSlype(4).
Pour ne rien omettre , disons avec Carpentier , qu^un, chevalier du nom de Lidvin de Harnes a figuré, en 1 1 40, parmi les cosignataires d'un diplôme d'Arnoul d'Audenarde portant donation à l'abbé de Honnecourt (5).
(1) Duchesne et de Saint-Génois, 2'»« cari, de Flandre^ pièce 125.
(2) Miraeus , 1. 1 , p. 530.
(3) Meyer, folio Vu
{'0 Duchesne, maison deGuiiie:? , pp. 215 pr. (5) (jarpciUier, t. 2, pp. 83 pr.
Cest un document contenant une dispositiou de la même nature , pour l'abbaye de Tronchiennes , qui nous fournit la preuve que , le 4 3 avril 1 1 43 , le comte de Flandre était à Harnesavec les personnages de sa cour dont les noms suivent : Iwain de Gand ou d'Alost , son beau-fils , Laurette d'Alsace sa fille, Rasse de Gavre , Raoul châtelain de Bruges , son neveu , Henri châtelain de Bourbourg , Gervais de Praet , Gauthier de Sommerghem , Hugues de Brughensele , Godefroi abbé de Clairmarais , Brantin le notahre du prince. Cette donation par le marquis de Flandre fut provoquée par sa fille, son ^ gendre et son neveu. Le titre est entièrement muet sur ce qui se passe au château de Hames (1 ) .
Quels pouvaient être les motifs de la visite du comte de Flandre à son connétable? Doit-on les puiser dans la reconnaissance du souverain pour les services rendus par son vassal en ^ < 28, et depuis cette époque? L'une et l'autre hypothèse n'impliquent pas un phénomène moral matériellement impossible , mais, puisque les anciens historiens n'ont rien dit sur ce point, je pense qu'il est prudent de respecter leur silence et d'éviter , dans la première supposition , de préjuger les prémisses d'un syllogisme historique dont la conclusion diminue le prix de la réconnaissance du prince , puisque ses effets furent attendus pendant les quinze années qui s'écoulent de 1 4 28 à 1 1 43.
Lorsque les Rois et les Papes montaient sur le trône, ils étaient dans l'usage de confirmer , moyennant un droit qu'ils percevaient , les privilèges précédemment octroyés aux particuliers et aux communautés. Le l^^' janvier 1145, le pape Eugène III confirma l'abbaye de Saint-Pierre de Gand dans ses possessions et autels , parmi lesquels celui de Hames et ses dépendances (2).
(1) Duchesne, lococUato.
(2) Miraeus^t. 111, p. 41.
En Tan H 47 , Michel de Harnes doit êtœ à la fin de sa carrière historique , alors qu'il procure sa souscription en un acte de donation à Tabbaye de Saint-Bertin (I).