CHAPITRE XII
POSTÉRITÉ DE MICHEL 1«',DE BOULERS.— FONDATION DU COUVENT DE BRAYELLE ET SES DOTATIONS PREMIÈRES.
Michel II , seigneur de Harnes , que nous nommons aussi Michel I«' de Boulers, avait épousé, vers 1 1 55 à 1 1 60, la sœur présumée de Willaume de Boulers (6) , beir ou béer de Flandre (7) , constamment nommée dans la diplomatique Ade ou
(1) Les historiens des Croisades Vont pris pour un Michel de Homes,
(2) Ms. n« 606 de la bibliothèque d'Arras.
(3) Archives de la Chambre des Comptes à Lille.
(4) Archives de la Flandre-Orientale.
(5) Mirœus, t. 3, p. 63.
(6) V. les appendices, p. 92.
(7) Les beirs étaient les quatre principaux barons de Flandre, cliar-
Ode de Boulers(l). Cette famille des plus anciennes et des plus illustres , habitait le château-fort de Boulers où elle avait baronie sur douze villages, aux environs de Grammont , baronie formant Tun des quatre membres du pays d'Alost (2). On ignore si le chef de cette maison , en se fixant dans cette terre , en prit le nom ou lui donna le sien dont la signification , en vieux flamand, est enfant bâtard , boeleer , comme on ne sait pas davantage de qui les de Boulers auraient été les bâtards. Le connétable de Flandre prit le nom de son épouse sans adopter , du moins à ce qu*il paraît , lès armes de sa famille qui avaient tant de similitude avec celles de sa maison, dont les émaux sont ceuxde Wavrin. Il en eut cinq enfants : <• Philippe de Hames, Taîné, héritier du nom de Boulers et de la connétablie de Flandre; %^ Michel IV de Hames , que je pose à ce rang en comptant son oncle présumé , Michel le jeune , dont il est question au chapitre précédent ; 3** Jacques de Hames, dont les actions et la postérité sont ignorées ; 4® Marguerite de Harnes ; 5» Lucie de Harnes (3).
Dès 11 81 , Philippe de Harnes était déjà marié avec une fille de Boulers, que les historiens désignent sous les noms d*Alidis, Aelidis , Alise et Adelis, mais dont le véritable nom est Alix. En raison de son majorât et de son mariage en cette maison , Philippe de Harnes devient pour nous Philippe I«' de Boulers et nous le tenons pour gendre de Nicolas, sire de Boulers , beir
gés. de la tutelle du comte pendant sa minorité, ils intervenaient dans tous les actes d'administration. ( Marchantius , de rébus Fiandrise memorabiUbus).
(1) Racine probable du nom d'Adélaïde.
(2) Boular, seu Boularia, Boulers, illustris ac vêtus FlandriaB baronia et arx , haud procul ab oppido Gerardi Montensis sita , duodecim vicos seu pagos complectitur. (Miraeus, 1. 1, p. 202 , note).
(3) Cette liliation résulte d'un titre qui fit partie des archives de la Brayelle, et que nous avons en notre possession.
de Flandre (1). Cette famille comptait des alliances d*élite nobiliaire et même royales , car Arnoul de Hainaut , second fils de Baudouin de Jérusalem, d'autres disent Baudouin lui-même, ayant épousé Béatrix du Rœulx , châtelaine d*Ath , fille héritière de Wautier du Rœulx , en eut un fils nommé Eustache qui procréa Ida du Rœulx , épouse de Nicolas de Boulers et mère d'Alix, femme de Philippe de Harnes. Plus tard, le mariage de Philippe-Auguste avec Isabelle de Hainaut produisit affinité entre les de Boulers, les de Harnes et la lignée royale de France. Les armes de Boulers sont d'argent à l'écusson [de gueules soutenues d'une vache de sable, d'autres disent d'un ours au naturel (2).
Une rente, du 6 janvier 4184, pour l'abbaye de Nînove, par Michel le connétable , dame Ada son épouse , leur fils Philippe et son épouse Alix , assure en effet la date du mariage de ces derniers (3). Elle eut lieu quelques mois avant que le père et le fils ne devinssent conjointement les avoués de ce monastère. (Y. ci-dessus, p. 50). De leur union provinrent deux enfants mâles : Michel l'aîné qui sera Michel II de Boulers et connétable de Flandre de < 204 à 1 230 , Philippe II de Harnes et de Boulers qui succédera à son aîné dans la connétablie en 1 231 .
L'héritier du nom et de la seigneurie de Harnes, Michel IV , épousa une Béatrix de Gavre (V. p. 70 et 81), qui serait bien la fille de Rasse, décédé l'époux d'Ide ou Idon de Chièvres en 1 1 50 . Elle devait être, en 1 1 86 , veuve ou fille d'Eustache de Hainaut, arrière-petit -fils de Baudouin, comte de Hainaut,et d'Ida de Louvain. Toutefois cette identité a besoin de démonstration. Jecon-
(1) Voir les appendices.
(2) Lespinoy, p. 104.
(3) Corpus chronicorum Flandria; du chanoine de Smet , t. Il , p. 780, Bruxelles, 1841, in- 4^
— 5t — nais pour fruits de ce mariage, une fille nommée Phelippa ou Philippine, et un fils qui sera Michel V de Harnes. (Y. pp. 83 et 83 ) . Cette époque est aussi celle à laquelle Ida du Rœulx, veuve de Nicolas de Boulers , se remarie à Gossuin de Wavrin , frère d'Hellinle sénéchal de Flandre (1).
Le 30 juin i 1 96 , Philippe I«' de Harnes et de Boulers, confirma le don qu'avaient fait ses père et mère et son frère cadet à réglise de Saint-Pierre deCassel, et ajouta 40 sols sur le même tonlieu de Cassel,dont moitié pour le chapelain et le reste pour YanniversaiH de son père. Le connétable était donc décédé avant le 30 juin de cette année-là (2). C'est vraisemblablement dans les derniers mois de 1 1 96 , que dame Ada de Boulers , sa veuve , la noble matrone de Harnes , la connétablesse de Flandre , jeta les premiers fondements de Tabbaye de Brayelle , sur un terrain qui avait appartenu en propre à son défunt mari (3), et ce du consentement de Hugues, abbé de Saint-Pierre de Gand.
La mort du connétable ne fut pas sans influence sur la fondation de .ce monastère , du moins c'est notre opinion. Cette maison religieuse, par son importance dans le comté de Harnes, méritait à notre point de vue les honneurs d'un ouvrage spécial dont nous espérons nous occuper bientôt. Nous nous bornerons, en conséquence, à ne traiter ici que de ses relations avec les maîtres de la seigneurie où elle est située.
On n'a pas oublié , sans doute , que le marais qui s'étendait depuis Epinoy jusqu'à Hantaie , passait à la partie septentrionale d'Annay , et s'avançait dans une baie qui existe encore au-
(1) Généalogie des forestiers et comtes de Flandre, par Martin Zélandais. Anvers, 1580.
(2) Pièce 118, 2« cartulaire de Flandre, citée précédemment.
(3) In fundo sui... mariti , cum esset vidua ( id est Àda Boulariae) monasterium Braellense condidit , anno 1196. (Mirseus, t. l,p. 418, notes).
jourd'hui entre ce village et Vendin. Cette baie aboutissait à un vallon brayeux , resserré des deux côtés par des terres incultes dont une partie appartenait aux seigneurs de Hames, et Tautre était un bien de comnmne de Vendin , Annay et autres lieux. Les terres qui allaient de ce vallon jusqu'à Loison et vers le midi àe Hames» formaient un fief de la mouvance de Harnes, appelé fief des Wastines, d*un nom flamand {Wastynien), qui se pré sente fréquemment dans Thistoire de Flandre, à cause d'une infinité de Keux non encore livrés à la culture. Un usage , généralement observé par les religieux , était de coiîstruire leurs communautés sur des terrains de cette nature , afin de les rendre utiles. L'étymologie du mot Brayelle (brai , marais) , nous prouve que l'emplacement de cette maison de^filles , de l'ordre de Citeaux , jrègle de Saint Bernard , fut choisi dans les mêmes conditions. La chaussée de Pont-à- Vendin à Arras n'était qu'à quelques pas de là; un ruisseau coulait dans le vallon et débouchait dans la baie d'Annay. Ce séjour parut très-convenable, à la châtelaine de Harnes , pour le recueillement et la prière. Elle posa les premières pierres de l'édifice tout contre la croix de Sombrai qu'on voyait alors sur le bord du chemin de Harnes à La Bassée. L'abbé de Saint-Pierre de Gand exempta la chapelle naissante de la portion à laquelle il avait droit dans les offrandes qui lui seraient faites , et il renonça à la dime qu'il avait droit de lever en ce lieu. Les différents accords passés à l'occasion de cette fondation , entre la connétablesse de Flandre et Hugues, abbé de Saint-Pierre de Gand , furent approuvés par lettres de Pierre, évêque d' Arras, au mois de juillet 1198(1).
Depuis le mariage de Philippe-Auguste avec Isabelle de Hainaut , l'Artois avait été réuni à la couronne de France. Cette
(1) Ms. n*» 606 de la bibliothèque cV Arras.
réunion, confirmée en 1192, le fut de nouveau en 1199 par le traité de PJronne. Cest dans Tintervalle de 1196 à 1300 que mourut Philippe I^' de Boulers, laissant de son épouse Alix les deux enfants que nous avons nommés au paragraphe 3. Ce décès ne saurait faire lobjet d*un doute pour diverses raisons que nous allons exposer successivement.
Mais au préalable , ce serait le cas de prouver ici la confusion faite par la généralité des historiens entre dame Ada de Boulers , la veuve de Michel P^* de Boulers , et sa bru Alix de Boulers, veuve aussi, dans le même temps, de Philippe I^ de Boulers, toutes deux également existantes et mères de plusieurs enfants , toutes deux de la même famille , si je n*avais recouru aux ressources de mon appendice pour dissiper des erreurs que démontrent tout à la fois et la chronologie, et Tordre des mariages contractés par cette dernière, et Tâge de ses enfants.
La mort de Philippe de Hames opérait une double vacance dans l'avouerie de Ninove et dans la connétablie de Flandre. Celle-ci dura un peu moins que la première, car Gilles de Trasignies ayant épousé la veuve de Philippe de Hames , dont le fils était en minorité, devint connétable de Flandre intérimaire; et en effet, lorsquele comte de Flandre reprit en 1201 Tavouerie de Ninove , il posa en la circonstance une charte qui fut souscrite par Gilles de Trasignies son nouveau connétable (1).
En voilà assez pour attacher la vérité à ce passage de Ducange sur l'histoire de Geoffroi de Villehardhouin : « Gilles de « Trasignies, au comté de Hainaut, eut aussi la qualité de a connétable de Flandre , non que cette dignité lui eut apparue tenu en propre, car elle était héréditaire en la maison de « Hames, mais parce qu*il tenait ce bail (2) du fils de Philippe
(1) Miraeus , 1. 1 , p. 562.
(2) 11 n'est pas surprenant que sous le droit féodal un mineur de
« de Harnes , connétable de Flandre , dont il avait épousé la « veuve nommée Alix de Boulers , fille de Nicolas de Boulers « et de la fille d'Eustache, seigneur du Rœulx (1). »
Si Ton veut une nouvelle preuve encore,c*estqu*au mois d'avril 120i» ledit Gilles de Trasignies apparaît en connétable de Flan* dre dans la liste des Croisés réunis à Yalenciennes par le comte Baudouin qui fait ses préparatifs de départ pour la Terre- Sainte (2). N'oublions, pas en cette occasion, de citer aussi, auprès de Jean de Lens et d'HelIin de Wavrin , Michel IV de Harnes , qui va faire ses preuves dans cette quatrième Croisade (3) et recevra en 1202, du roi de France, une pension de 60 livres 40 sols (un peu plus de 1 ,200 livres de notre argent).
Deux années s'écoulent jusqu'à l'an 1 204 , sans que nous entendions parler de Monseigneur de Harnes, ni de Messire de Boulers son neveu , ni du connétable de Trasignies ; mais en octobre 1204 , que Michel de Harnes soit ou non de retour de la Palestine , son premier soin est d'indemniser le prê-
21 ans , comme l'était alors le fils de Philippe de Harnes, eut capacité légale de passer un bail ; ce n'est pas apparemment comme mari et bail de sa femme que le sire de Trasignies géra la connétablie qui , du reste , provenait du chef des de Harnes.
(1) Observations sur l'histoire de Geoflfroi de Villehardhouin , par Ducange,n<»28.
(2) Mirseus, à l'année 1201.
(3) Nous avons plusieurs remarques à faire en cet endroit. M. Van flasselt (les Belges aux Croisades , t. H , p. 136) , dit que Michel de Harnes prend la croix à l'église de Saint-Donat à Bruges et qu'il part pour la Croisade , le jour des Cendres 1200. Mirœus aurait-il fait un parachronisme t M. Van Hasselt, et M. Gens auteur d'une histoire abrégée du comté de Flandre , au lieu d'écrire de Harnes , mettent de Haerne. Quelle peut être la garantie authentique qui s'attacherait à cette orthographe? J'avais pensé que personne, avant Gilles le Muisis (année 1302) , n'avait transformé ce mot en conservant 1*5 finale de Haernef.
tre d'Annay du préjudice qu*il souffre en raison des droits de sa cure qu*il ne peut plus percevoir dans l'emplacement de Tabbaye de Brayelle, dont les travaux de construction se continuent depuishuitans. Un chirographe qu*il adressée Raoul, évêque|d'Arras,est conçu en ces termes: «Votre paternité» qui m*est « très chère, saura qu'entre ma mère et le prêtre d'Ànnay , il « y a une convention qui est que celui-ci , pour compensation « du petit terrain où se construit la maison de Brayelle , rece- « vra chaque année sur nos revenus deux mencaudées de fro- « ment et autant d'avoine et une demi-mencaudée de terre , et « qu'à cette condition elle sera exempte pour toujours de toute « dépendance et soumission du prêtre d'Annay. » L'évêque d'Arras approuva cet accommodement entre la châtelaine de Harneset le prêtre d'Annay (1).
C'est dans ces circonstances que Michel de Boulers , le futur connétable, donna le premier signe de vie par une dotation en faveur de la communauté naissante. Michel de Hames, son oncle, nous informe par sa participation à cette libéralité , quelle était la qualité des bienfaiteurs : « Ego Michael de Harnes , « similiter et Michael bonae mémorise Philippi fratris mei pri- « mogenitus , jam quidem habens aetatem legitimam, asseusu « Karessiroae matris meae et rogatu , etc. » Cette disposition consistait en cinq mencaudées et demie à Sombrai , cinq et demie à la Longue-Voie, six autres contiguës à la voie de Harnes à La Bassée , six coupes dlolent de Harnes , une rente de cent anguilles sur les moulins à eau de cette paroisse (2).
On apprit en 1204, au château de Harnes, la nouvelle que Gilles de Trasignies avait succombé dans les plaines de la Syrie
(1) Ms. n^ 606 de la bibliothèque d'Arras.
(2) Ibidem.
(1 et 2). Cette mort arrivait fort à propos pour faire retourner la connétablie à qui de droit. Alix de Boulers avait retenu de cette deuxième union deux enfants mâles , Otton, et Gilles plus tard surnommé le Brun. Il est douteux qu'elle ait pleuré longtemps son second mari , puisqu'elle convola vers Tan 1205 ou 1206, à Rasse ^e Gavre, fils de Rasse et de Clarisse , Tun des descendants de celui qui était au château de Harnes le 1 3 avril 1 1 43. Elle en eut encore deux enfants, Rsfôse et Ade. Cette fille devint par la suite Tépouse de Gossuin de Scendelbeke, sire de Brienne. Comme toutes les maisons oratoriales, le couvent de Brayelle a eu ses bienfaiteurs de près et de loin. En 1207 , Agnès de Bailleul, dame de la Comté , lui assigna deux muids d'avoine , mesure de Lens , à percevoir tous les ans sur son franc-alleu de Templeuve , et fit constater sa dotation par lettres où sont conjoints Jehan , abbé du monastère de Loos,jv^ta insulas , Michel de Harnes et H. le connétable ; en 1 209, la même bienfaitrice fit encore une autre libéralité dans l'équivalent de la première et en confia l'exécution audit Michel de Harnes , à Gilles de Carvin et Hellin de Gondecourt (3). Michel de Harnes revttiait alors de la Croisade contre les Albigeois où l'on l'avait vu le 8 janvier 1 208 ; il faisait partie des dix-neuf chevaliers d'Artois portant bannière sous le règne de Philippe-Auguste (4j.