CHAPITRE XIX
JUSTIFICATIONS CHRONOLOGIQUES.— LA GÉNÉALOGIE DES DE HARNES. QUELQUES ÉTUDES LOCALES.
Du jour où Ton exhumera le fragment de généalogie attribué à de Rennebourg , la connétablie de Flandre étant restituée à la maison de Cassel pour Tannée 1072, il sera utile, dans l'intérêt de l'histoire, de combler la lacune de 61 ans qui s*ouvre de 1 072 à 1 1 33, sauf ce qui sera décidé à Tégard de la maison de Minove. L'arrangement que nous avons adopté dans la succès* sion de nos personnages se modifiera comme il suit : l'époux de Cunégonde de Cassel sera Michel de Harnes, le premier de ce
(1) Miricus , aux années 1228 et 1229 , 1. 1, p. 418. — Pièces justifi* ralivcs.
nom et le premier connétable de Flandre en sa maison ; son flls aîné marié à N.... de Ninove sera Michel II , et le cadet marié à Hechtilde de Bette, fille de Gérolfe YI de Bette et de Hasaca , près de Saint-Omer, le cosignataire du diplôme concernant la ghildehalle de cette ville , sera Michel le troisième du nom. L'avoué de Ninove que nous nommons Michel l^^ de Boulers , deviendra Michel lY de Harnes. Le second de ses fils qui fit partie des trois Croisades , le traducteur du faux Turpin , le blessé de Bouvines , le roi de Harnes, redeviendra Michel Y , comme on Ta appelé jusqu a ce moment.
Alors jetant un dernier regard sur le concordat de Tan 11 67, dont il est question au chapitre XI, nous dirons que puisque ^ Michel m disparaît en 1 1 51 , le connétable qui est partie principale en cause doit être Michel lY qui meurt eu 1196 et non en 1 1 98. Lidvin de Harnes n'apparaissant qu'en troisième ligne» ne peut à coup sûr passer pour le frère aîné de ce connétable. La raison pour laquelle Gérolfe de Harnes appose son scel avant son frère, est une preuve ou tout au moins une présomption qu'il est l'aîné de celui-ci. En supposant que Lidvin n'avait que. 25 ans, terme généralement admis pour la majorité dans le droit coutumier , lorsqu'il intervint dans l'acte de 1 1 40 cité par Carpentier (Y. le eh. X) , et que son frère Gérolfe n'avait qu'une année de plus , ce dernier serait né en 1114. Or, si Michel II était leur frère aîné, en supposant qu'il ne différât que d'une année avec Gérolfe, il faudrait lui accorder 81 ans de vie, puisqu'il est mort en 1 1 96, et que le calcul le plus favorable à cette hypothèse mettrait sa naissance en 1115. Une existence de 81 ans n'est déjà plus dans la règle des prctbabilités ordinaires. Les deux frères Gérolfe et Lidvin n'interviennent dans ce concordat que pour renoncer au retrait féodal pour le cas oîi leur neveu décédant sans postérité , le comté de Harnes ferait retour à la , branche cadette ou puînée qu'ils représentent. Dans cette hypo*
thèse, le châtelain de Harnes qui eut la visite de Thierry d'Alsace, en 1 1 43, ne serait jamais que Michel II, alors que l'existence de son auteur en 1 072 ne sera pas un fait chimérique.
LA GÉNÉALOGIE DES DE HARNES d'aPR&S tfOS DOCUMEl^S.
Bauduin le sous-avoué de Harnes en t071 (souche présumée).
Néant Dreux de Harnes connu en 1071.
Néant Dreux de Harnes, id. en 1106
Michel de Harnes , connétable de Wautier de Harnes , connu en Flandre en 1133 , marié à N. 1135.
de Ninove.
•Michel de Harnes, Michel (junior), Gérolfe et Lidvln . connus en deBoulers,avoué connu en 1140, 1163 et llo7.
de Ninove. Bou- 1151.
1ers, Gassel, codnétablede Flandre , connu de 1161 à 1196 , époux d'Ade de Boulers.
Philippe de Boulers , marié à Alix de Boulers , 1 181 à 1199.
Michel IV de Harnes , id. à Béatrix de Gavre, morte avant 1217.
Jacques de Harnes , )
Mai^erite de Harnes , | alliances et postérité inconnues.
Lucie de Harnes , )
De Philippe de Boulers et d'Alix.
Michel II de Harnes et de Boulers , marié à Gbristiane de Guines , né avant 1180 , mort sans hoirs en 1230.
Phihppe de Boulers, aussi connétable de Flandre en 1231. De Michel IV de Harnes et de Béatrix de 6.
Phihppine 4e Harnes, mariée à Hugues d'Antoing avant 1231. Michel V de Harnes , connu en 1226.
Il n'est pas rare d'entendre les savan*ts de notre époque parler défavorablement du caractère privé des seigneurs de la maison de Harnes, qu'ils dépeignent comme gens altiers, chagrins» passionnés pour les aventures, tracassiers envers leurs voisins, et amis de toutes les querelles. Nous ne savonsqueUes sont les circonstances qui ont produit ces impressions dans leur esprit.
Ce n'est point parmi les documents qui ont servi de base à cette rédaction qu'il serait possible de retrouver la trace de leurs préventions. Il est vrai que depuis que le roman a jeté ses profondes racines dans le domaine de la vérité , un sire de Harnes a été sacrifié dans une œuvre purement imaginaire au bon plaisir de son auteur. Je veux parler ici d'un tournoi qui aurait eu lieu au château de Harnes et dont les suites dramatiques imprimanai^tune flétrissure au châtelain du lieu. Mais je dois prévenir le lecteur contre les illusions de cette petite histoire , et protester contre une méthode qui a la tendance de combiner avec la science historique des éléments hétérogènes. Le fond de cette conception n*est pas même justifié , que je sache , par la tradition locale qui, dans cette circonstance, ne serait qu'une mauvaise langue pour les méfaits dont elle voudrait charger la mémoire de Lidvin, ou de certain Loys de Harnes vivant en 1339 (1). J'en dirai autant de celle qui , mettant aux prises deux chevaliers des maisons de Harnes et Bailleul-sir-BerthouIt, à propos d'un mariage avorté entre les deux familles , radote tout à son aise, surtout quand il s'agit de ménager ou de verser le sang précieux de leurs vassaux, et tâtonne entre deux siècles pour fixer la chronologie de ce combat singulier.
Sous peine de laisser notre petit édifice incomplet , nous avons à signaler ici certains surnoms de de Harnes que nous avons rencontrés dans le treizième siècle. Il serait difficile d'expliquer comment les maîtres de cette terre ont toléré l'usurpation de leur nom, si l'on ne savait que cette usurpation n'est pas rare déjà au onzième siècle , ailleurs même que dans le comté de Harnes. En 1197 , il y avait en l'abbaye de Saint- Pierre de Gand deux moines du nom d'Aiufe et Guillaume de
(l) Les d'Antoing prirent le nom de de Harnes après rextinction de cette famille.
Haroes, ainsi appelésdu lieu où ils étaient nés ou dont ils étaient venus. Ils reparaissent dans un diplôme de Tan 1200 (1). Au treizième siècle , un sieur Baude de Hames est échevinen la ville de Douai ; Lauvin et Devieul le Blesier , bourgeois de cette ville, lui doivent 40 sols de rente ainsi qu'à ses enfants. Un certain Marôu ou Marc de Hames habite une maison de la porte d*Equerchin (2). Ce nom , qui bientôt va se multiplier à Finfini chez les roturiers , nous le reverrons honni par la justice royale.... Ceci dit pour les généalogistes qui se font les dispensateurs de la noblesse , par une habileté merveilleuse à greffer de fort mauvais sujets sur de bonnes souches , telles que de Hames, deGuines et de Wavrin.
Avant de quitter le comté de Hames , nous avons à faire quelques détails de localité. Nos archives nous ont fourni la preuve que la cour des francs plaids, qui se tenait à Harnes plusieurs fois Fan , était un terrain peu spacieux et non bâti qu'on appelait le Lieuplaidoyable des Wastines. On y voyait trois bancs de gazon , Tun destiné aux seigneurs du lieu , le second destiné à leurs officiers de justice et hommes de fief, le troisième aux délinquants. Il était situé à l'angle dé la Grande- Rue ou Covenant et celle du Petit-Four-du-Trépas. C'est aujourd'hui l'emplacement d'un abreuvoir.
La lèpre , cette hideuse et horrible maladie importée de rOrient par les Croisés , sévissait au treizième siècle dans les trois paroisses. Par suite de mesures prises pour la sulubrité publique , les pestiférés furent isolés du reste des habitants , en une sorte d'hôpital improvisé qu'on appela le Paradis , afin d'atténuer l'horreur qu'il inspirait aux malades. Cet hôpital , ainsi que le terrain où l'on inhumait les victimes , étaient à la partie septentrionale de Harnes. Une fosse profonde recouverte
(1) V. les annales de Van de Puttc.
(2) Archives de la ville de Douai.
par une pierre circulaire que naguère on voyait sur le bord du chemin qui longe ce terrain, était la tombe commune de tous les mourants que Ton y descendait par un trou ouvert dans le milieu de ce silex. Ce lieu s'appelle encore aujourd'hui la Coupe des ladres ou Haladrie. C'était par là réellement qu'était la voie du Paradis.
Pendant que ce fléau décimait sans pitié les populations, des âmes généreuses affectèrent les revenus de certaines terres au soulagement et à l'entretien des malades indigents , au service intérieur et extérieur de cet hôpital. L'abbaye de Saint-Pierre de Gand afferma, dans ce but charitable, certains biens qui formèrentce qu'on a nommé depuis le Marché de l'Aumône. C'est à la même époque que remonte la fondation de la chapelle des Cinq-Plaies qui était située à l'entrée d'une rue qui prit plus tard le nom d'Antoing , et sur laquelle nous aurons à donner par la suite d'autres détails.
Le bois de Harnes était situé vers Épinoy et appartenait aux religieux de Saint-Pierre de Gand. Le Brule ( Bruleum, bois ou pré ) , était dans la même direction , mais un peu plus sur la droite et vers Courrières. Il fut érigé en fief sous les d'Antoing dont les nombreux enfants mirent en morceaux la seigneurie du lieu. Au-dessus de ce terrain on avait fait quelques plantations de vignes , d'où le nom de Vignobles qui s'est conservé jusqu'aux générations actuelles, par rapport à cette partie du territoire.
Les trois principaux îlots du marais de Harnes s'appelaient , l'un la Grande-Isle qui était le rendez-vous habituel des pêcheurs , l'autre la Petite-Isle qui était flottante et servait de refuge aux délinquants et malfaiteurs , le troisième était la Grande-Rosolière située derrière la maison de l'abbé de Saint- Pierre qui y avait un étang nommé le Fil de la Carpière. Il y avait aussi beaucoup d'autres ilôts dans le marais de Harnes et
d'Epinoy. Le chemin qui y condaisait passait par le bois de Hames d'un côté , de l'autre il arrivait directement à ce marais. De nos jours, ce chemin s'appelle, comme autrefois, h voie des Isles.
Deux moulins à eau , appartenant à Fabbé de Saint-Pierre de Gand, étaient sur les bords du marais de Harnes, au midi et au septentrion (1). Le premier était mis en mouvement par le petit ruisseau dont il est fait mention au chapitre VI ; le second était au milieu des eaux du marais et des rayèrés et bassins pratiqués en avant. C'est sur les revenus de celui-ci qu'il appert que les seigneurs châtelains ont assigné certaines rentes à l'abbaye de Brayelle. Ce dernier était sur le versant de la chaussée qui fournissait le chemin unique de Harnes à Hénin-Liétard et Courrières. A quelques pas plus loin on voyait la grande écluse de Hames ; à la droite de cette écluse était la partie du marais appelée le Trépas , à cause des nombreux cadavres qu*on y levait tous les ans.
La chapelle du Raucheflier, dont nous raconterons plus tard la fondation , avait plusieurs terres baignées par les eaux du marais du Trépas. Un péage était établi sur la grande écluse au profit de labbé de Saint-Pierre de Gand : un cheval qui passait devait un denier , un homme portant fardeau une maille , un chariot deux deniers , une charrette un denier , chaque bête fourchue une maille.
(1) Les deux parties nord et sud de la paroiôse se nomment toujours le Grand et le Petit-Moulin .