LA CHRONIQUE DE TURPIN
Le règne de Charlemagne est sans contredit l'une des époques les plus brillantes de la monarchie française. Par ses victoires et ses conquêtes, par la sagesse de ses lois et de sa politique, par son goût pour les belles-lettres et par la protection dont il entourait ceux qui les cultivaient , ce prince ne devait manquer ni d'admirateurs ni d'historiens. Déjà , de son temps, son chancelier Eginard et quelques autres avaient écrit sa biographie. U avait pour secrétaire , pour ami , pour compagnon d'armes, selon le rapport de Trithême , un ci-devant moine de Saint-Denis dans l'Ile^e-France , nommé Turpin , Tulpin ou l!ilpin,dont on ne connaît ni la naissance, ni la patrie, ni la famille, promu archevêque de Rheins en 753, l'un des douze pré-
(1) Cette dissertation analytique est empruntée en grande partie aux mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , à THistoire littéraire de France , au savant ouvrage de N. Paulin Paris sur les manuscrits français de la bibliothèque de Paris , à la Biographie de Michaud. On peut consulter sur cette matière Lelong , Bibl. hist. de France , les ouvrages de la Gume de Sainte-Palaye. dom Bouquet, Delescluse, et enfin M. Gampi, dernier éditeur, en 1822 , de la Chronique de Turpin. Cet ouvrage a été encore Tobjet d'une publication dans les Grandes Chroniques de Saint-Denis, en 1836.
latsfiniicakquafsîstmiitaaGoiidlede Borne où EUenoe III fit coodamiier Tmû-faft Cwwtmfm , le oom^ondant épistolaire de ce pontife et d*Âdriea h', déeore du palliom et révéré comnie on saint penoniuige. Ce piâat atiit beinconp enrichi la bibliothèqoe de son é^^iae , arait fût copier <fes livres et obtenu certains privilèges de Charlemagne, mais il ne pent être rangé an nombre de ceux qui ont écrit rhistoire de ce prince.
Après la mort du grand empereur qni avût survécu à l'archevêque de Bbeims de quinze i vingt ans, le roman, le poème épique et la chanson s*ca^nfèiail de sa vie bdliqueuse , la chaiflèveBt de fictions, d'exploits imaginaires, sans tenir compte des règles de l'art , parce qu'ils s'adressaient directement au peuple, naturellement crédule et ami du merveilleux. Ainsi en usèrent les chroniqueurs Solcon, Hauccon et Occon , petit-fils de Solcon, dans le neuvième siècle, ainsi fit un poète saxon qui célébra en vers hexamètres la conquête de l'Espagne par Char* lemagne. Ce dernier thème différait des autres où ce monarque est pris pour le héros en ce que du moins il reposait sur un fondement historique , puisque rien n'est plus avéré que cette expédition au-delà des Pyrénées. Après avoir été mis en bouts rimes , il devint le sujet d'un ouvrage en latin ou en vieux français , qu'on a attribué mal à propos à l'archevêque Turpin. Le succès du pseudonyme était d'autant mieux assuré que la vie de ce prélat avait été liée à celle du conquérant ou qu'on le croyait alors , et que l'on était plus avide d'avoir une relation plus complète de cette guerre où la chevalerie d'alors avait fait mainte prouesse.
On ne saura jamais , sans doute, si le récit de cette conquête a été écrit plutôt en latin qu'en langue vulgaire , mais on contestera toujours avec raison à Turpin le mérite de cette conception. « J'ai prouvé Tun des premiers peut-être, dit M. Paulin Paris, que ce récit n'avait pas donné naissance, mais avait du la
sienne aux chansons de gestes dont le principal sujet était la mort de Roland et les exploits de Charlemagne. La composition de cette chronique mensongère dut naturellement avoir lieu dans le moyen-âge et du 10">^ au 13™« siècle. Si la rédaction primitive en fut latine ou française, c'est peut-être une question très-difficile à résoudre, dès que l'on fait attention aux exemples nombreux de compositions pseudonymes françaises que l'on adoptait plus tard, même dans les monastères , parce qu'on les croyait fondées sur une autorité latine imaginaire. Il en avait été ainsi de la plupart des romans de la Table ronde , et c'est ainsi que nous voyons dans les g esta Dagoberti les traces encore visibles d'une première rédaction en langue vulgaire. Et pourquoi ne pas supposer de Turpin la même chose? Les coupables pouvaient sans doute être des moines, mais ils pouvaient être des jongleurs ; car ces derniers , il ne faut pas l'oublier, étaient des espèces de libraires faisant grand profit des volumes copiés de leur main et souvent composés dans leur tête. — Si le Turpin fut roman avant d'être latin , il est à peu près certain que le texte vulgaire, qui remonterajt à la fin du 40™« siècle , ne nous est pas parvenu. Le plus ancien que nous possédons a été traduit sur le texte latin , quand déjà la réputation de la relation de Turpin était établie depuis plus d'un siècle. Hais il n^en est pas moins utile de remarquer que , même dans les leçons latines les plus anciennes, les phrases ne sont pas construites de la même manière et semblent, par conséquent, accu- 4ser une traduction double d'un même original. »
Il est douteux cependant que cette chronique ait vu le jour même dans le dixième siècle , puisqu'aucun des écrivains qui ont vécu dans l'intervalle de l'an 800 à l'an 1 000 n'en a fait mention. Sur cette question on rejette l'opinion de Papire Masson qui la croyait de très-peu postérieure au règne de CharlesleChauve; on écarte également celle de M. de Marca qui place sa naissance vers l'avènement des premiers Capétiens.
Différents passages de cette histoire fournissent la preuve qu'elle ne peut appartenir au huitième et, au neuvième siècle. Ainsi on observe que Fauteur , louant la persévérance des Galiciens dans la foi orthodoxe, depuisqueCharlemagneavait chassé les Sarrasins de la province de Galice , cette persévérance ne devait pas Fétonner s*il était le contemporain de ce conquérant. Lorsqu'il compare les guerriers qui moururent pendant la ba« taille du Roi Fourre , sans être tués par les Sarrasins , aux saints honorés comme martyrs, quoiqu'ils n'eussent pas répanda leur sang pour la foi , il se sert des expressions employées vers l'an 930 , par Odon , abbé de Clugni , dans l'office de saint Martin de Tours. Il donne à quelques chevaliers de la cour de Charlemagne des noms de terres , quand l'usage de ces noms n'était pas encore établi du temps de ce prince. En parlant de la musique que Charlemagne fit peindre allégoriquement sur les murs de son palais, avec les autres arts libéraux, il la définit un chant écrit sur quatre lignes. Ce mot seul indique nécessairement la fin du 11 o'^ siècle, puisqu'on sait que l'usage de noter le chant ne fut introduit qu'alors par Gui Aretin , que cette invention a rendu célèbre. On remarque enfin qu'il y est question des chanoines réguliers dont l'ordre n'a commencé au plus tard que dans les dernières années encore du onzième siècle. D'après toutes ces raisons , on est disposé à croire que les conjectures les plus plausibles sont celles de Gui Allard qui reporte l'origine de cette œuvre à l'an 1092 , époque des premiers projets de croisade. Deux circonstances encore donnent du poids à son autorité ; la première, c'est que le plus ancien auteur qui eut connaissance de ce roman estRoduIphe Tortaire , moine de saint Benoit , qui écrivait de 1 095 à 1 1 45 ; la seconde , que le pape Cadixte II (1109 à 1124) l'ayant abusivement déclaré authentique en 1 1 22 , n'avait pas peu contribué à seconder les desseins du faussaire dont l'écrit était déjà très-répandu au
commencement du \i^ siècle, au nom de rarchevêque Turpin (ju il affecte d y faire parler en plusieurs occasions.
Une difficulté non moins embarrassante serait de savoir quel est le véritable auteur. Nous venons d'écarter aussi le pape Calixte lï, qu'Oudin a considéré mal à propos comme le rédacteur; nous proposons quelque moine de Compostelle. En effet , l'auteur est espagnol, puisqu'il connaît au mieux la géographie la plus générale de sa patrie , la situation et les noms mêmes des bourgades les moins importantes. On voit saint Jacques conduire Charlemagne dans ce pays, l'y faire étudier pendant son enfance. Bientôt ce prince devient un héros reconnaissant envers son guide et son protecteur, car il élève le siège de Compostelle au rang de patriarchat n'ayant d'égal que celui de saint Jean à Ephèse et de supérieur que la chaire de saint Pierre à Rome. Au reste plus d'un passage décèle l'un de ces chanoines réguliers dont nous parlions tout à l'heure, et pour lesquels Charlemagne a montré dans cet ouvrage tant de zèle et de sollicitude.
Vers 4 160, un archiprêtre de Tolède , nommé Julien, trouva dans les livres de l'abbaye de Saint-Denis un manuscrit du livre du faux Turpin. En 1170, un anonyme, écrivant une histoire de Charlemagne, y intercala le même ouvrage qu'il déclara avoir aussi trouvé dans la même abbaye, sans dire si cet exemplaire était ancien ou non. Arnoul, comte de Guines, puisa aussi à la même source la connaissance des histoires concernant Charlemagne. En 1200, Geoffroi, prieur du Vigeois en Limousin, fit venir d'Espagne cet ouvrage comme une pièce inconnue dans son pays et pleine de détails dont presqu'aucun ne se trouvait dans les chansons des jongleurs. Il corrigea cet exemplaire très-défectueux, en fit une copie plus exacte et mit à la tête une préface qu'il adressa à l'abbaye de Saint-Martial et à tout le clergé du Limousin.
Ce n'clait pas une rareté bibliographique que le livre du pseudonyme Turpin , quand le clerc de Bauduin V, comte de Hainaut, en découvrit une leçon latine à Sen§ en Bourgogne. Les moines en avaienlfait précédemment de nombreuses copies, car elles abondaient à Saint-Denis, ainsi que nous le verrons encore dans un instant. Le comte de Hainaut voulut puiser à une autre source , et c est ce qu'indique le prologue du Ms. n® 6795 , ancien n® 65 , conservé à la bibliothèque de Paris. Il s'exprime ainsi : « Ci commença le prologue Turpin le bon n arcevesques coment Karlemaines sosmis Espagnie à la foi « crestiane.
a En Ténor Nostre Segnior, qui est Pères et Fils et Saint 4( Esperis e qui est uns Dex en trois personnes e au nom de la « gloriose mère madame saincte Mari voil commencier Testoire « si cum li bons empereires Karlemaines en ala en Espaigne « por la terre conquerre sous les Sarrasins.
« Maintes gens si en ont oï conter e chanter , mes n'est si 4( menconge non co quil en dient e en chanteijt cil chanteor ni a cil jogleor.
<( Nus contes rimes n'est verais ; tôt est mencongie co quil « en dient; car il n'en sievent riens fors quant per oïr dire. « Li boins Baudoins , li cuens de Chainau si ama most Karle- « maines. Ni ne vont onques croire chose que lom on chantast. a Ainz fist cercher totes les bones abeies de France e garder « par tôt les au maires por saver si lom i troveroit la veraie ys- « toire. Ni onques trover ne li porent li cler.
« Tant avint que uns ses clers si ala en Bourgognie por « l'estoire querre eissi cum a Deu plot ; si la trova à Sans en a Borgognie icele istoire meismement que Turpins U bons « arcevesques de Reins escrit en Espagnie qui avoec le bon « empereor Karlemaines fu e tôt les miracles et tôt le conquest ^ quil fit; por so quil sot que vers fu , si les escrivoil par nuit
« et |mr jor quant il en avoil lisir si cnni il li avonoienl li jor.
« Dont on feit mieuz cil à croire qui fu , qui le vit , que' ne « font'cil qui riens n'en sevent fors quant par oïr dire. Li clers <i au bon comte Baudouin contrescrit Testoire e a son signer « laportaqui most la tint en grand cherté tant que il vesqui. a E quant il sot quil dut mourir, si envoia son livre à sa seror « la bonne Yolent la comtesse de Saint-Pou. E si li manda que « par amorde lui gardast le livre cum ele vivroit.
« La bone comtesse a gardé le livre jusquà ore. Or, si me 4( proie que je le mete de latin en romans sans rime ; por co <i que teus set de lettre qui de latin ne le seust eslire. E por n ce que par romain sera il mieus gardés, or si orés que li « bons arcevesques en raconte. »
Si le clerc du bon Bauduin avait voulu faire quelques recherches en labbaye de Saint-Denis , il est à peu près certain qu'il eût trouvé ce qu'il cherchait , car la réputation de Turpin avait tellement grandi que l'authenticité de son récit n'était contestée par personne. Loin de là , on glorifiait l'archevêque de Rheims dans les écrits du temps ; les fables consignées dans sa chronique étaient dans la bouche du peuple et dans les livres destinés à la première enfance. Cet ouvrage, assez inexactement intitulé De vita Caroli magni et Rolandi, commence quelquefois par une dédicace fictive à Léobrand , doyen d'Aix-la- Chapelle, vivant en 948, ainsi conçue : « Turpins, par la grâce « de Dieu arcevesque de Reins , qui fut compains du grant <i Karle en Espagnie , et most ententis à son servise , si salue « Leobrant lo dien d'Ais la Chapele et si li dit : amis vos me « mandastes novelament à Viane lai ( Vienne ) ou je cstoie <c malade par la forcenerie de mes plaies e que je vos escres- « sisse comment notre empcreires li très renommé Karlemai- « nés délivra Espagnie e Engalice de la peste aux Sarrasins ; « co que je ai , ot mes oils , veu par quatorze ans que nos alas-
« mes en Espagnieepar Engalice avoec lui et ol ses oz. Eje a n'en dot mie que je ne vos en die assez de co qnil fist en « Espagnie e Engalice. Dedens les croniquesqui sont à mon- 4( segnior Saint Denis n*en a rienz de so que je vos dirai. Or « si entendes; si vos le conterai. y>
Le faux Turpin insinue donc que les religieux de Saint- Denis auraient composé certaines histoires de la conquête de Charlemagne. Il est certain que les bibliophiles du moyen-âge faisaient leur profit des textes nombreux que contenait leur bibliothèque ou librairie, et que si Renaud, le comte de Boulogne , ne voulut rien leur devoir lorsqu'il songea à faire faire en son nom une traduction ou une transcription de ces histoires, il ne fut pas plus heureux que ses devanciers, le comte Bauduin de Hainaut et Geoffroi, prieur du Vigeois, exceptés. En effet, le président Fauchet nous dit que « ce comte de Boulogne et de Dammartin , tant renommé du temps de Philippe-Auguste qui le tint longuement prisonnier. Tan 1206 commanda à un M. Jehans de recueillir les faits de Charlemagne les plus véritables, et sans avoir égard aux romans qui lors étaient en grande vogue. Ce bon M. Jehans ayant trouvé en la librairie de Saint- Denis rhistoire fabuleuse de Turpin , pensant que la narration en fût vraie , la translata de latin en français , abusant ce vaillant prince là où s'il eût mieux cherché il eût pu trouver ce qu avaient écrit du même empereur Éginard son chancelier, el Admat, et les annalistes du temps pour faire un recueil plus certain et meilleur. »
La^fatalité semblait se jouer de ceux qui auraient eu du dédain pour Thistoire fabuleuse de Turpin.
Avant de pénétrer plus avant dans notre sujet, qu'il me soit permis de compléter les détails bibliographiques concernant l'ouvrage du prétendu archevêque de Rheims.
La bibliothèque Laurentiane en possède un manuscrit trèsancien. Celte chronique a été connue de Godefroi de Viterbe au douzième siècle , de Vincent de Beauvais au treizième ; Catel dit que les exemplaires qui, de son temps, se conservaient en Languedoc, sont aussi d'une très-haute antiquité. Le Dante et un très-grand nombre de romanciers et de poètes italiens et français la connaissaient ou s en servaient au besoin. Vossius la cite comme existant à Cambridge et à Amsterdam , Lambecius indique les variantes des exemplaires qui sont à Vienne en Autriche. M. delà Curne de Sainte-Palayc en a compté treize à la bibliothèque du Roi i Paris. M. Paulin Paris, dans la première partie de son savant ouvrage sur les manuscrits de cette bibliothèque , a commencé à indiquer plusieurs textes plus ou moins anciens , plus ou moins dénaturés de Toriginal , et que Ton peut retrouver sous les numéros d'ordre 133 fonds Notre- Dame, 7069, 7268 fonds Colbert, numéros 3226, 7534, 8190, 10370, et enfin 6795 dont nous avons rapporté le prologue en oubliant de dire qu'il contient la fameuse lettre du pape CalixtelL En 1527, Robert Gaguin , vingtième ministre général de l'ordre de la rédemption des captifs, dit des Mathurins, né à Colline , petit bourg du diocèse d'Arras situé sur la Lys , aux confins de l'Artois , donna une édition in-4« de cette chronique qui fut réimprimée à Lyon in-S^ en 1583. Un texte latin parut en 1 586 dans un recueil publié par Schard, à Francfort-sur-le- Mein. Il a reparu l'année suivante, et dans la même ville, dans une collection dont un certain Reuber est l'auteur.
Nous arrivons maintenant à dire un mot de la traduction faite pour la gloire littéraire de Michel de Harnes, alors que la chronique de Turpin était déjà parvenue dans nos provinces du nord par le soin qu'en avaient pris Arnoul comte de Guines , BauduinVde Hainaut, Renaud le comte de Boulogne. En 1201, Michel, seigneur de Harnes cl de lu Wastine, avait fait partie de
la riiiqiiitMiir rrois<i(le; niuis, plus lieurru\ que Biiiuhiiii iT« (lonstantinople, il a\ait revu sa patrie en i iOi. Tout imbu alors des idées clie\aleresques, entraîné par la [lassion des expéditions lointaines dans li*squelles on le retrou\a en ^i^2 et 42n, il voulut attacher aussi son nom à l'ouvrage de Turpin qui était alors passé à Tiinniortalité.
Le comte Renaud de Boulogne devait en a\oir deux textes en sa possession. Le |)remier était celui qui avait été trouvé à Sens et que la comtesse Voient avait été chargée de garder et conserver; la traduction en avait été achevée arant Tan 4205; le second provenait de Saint-Denis comme nous Tavons dit précédemment et avait été terminé en 1206. Si Ton «e veut pas croire le comte de Boulogne dans le préambule de sa traduction, alors qu'il déclare que le texte dont il s est seni provient de Saint- Denis , on est en droit de penser que la traduction faite pour le compte de Michel de Harnes eut pour base la leçon latine trouvée à Sens en Bourgogne. La version qui porte le nom de Michel de Harnes est une copie senilement faite par maître Jehan de la traduction dont il avait été chargé par le comte de Boulogne. Il y a cependant quelques différences de style propres à sauver Fhonncur de ce chapelain qui, peut-être, était alors (en i 207) passé au service de Michel de Harnes. C'est lui sans doute qui , en 1 233 , était clerc et officiai de Tévêque d'Arras {clericus et ofjicialis domini A trebatensis) et condamnait, en cette qualité , les échevins de Harnes à souffrir, comme par le passé , un droit de tourbage appartenant , dans le marais de Harnes , aux religieuses de l'abbaye d'Annay (1).
Ces deux traductions ont fait regarder le comte de Boulogne et Michel de Harnes comme les plus anciens chroniqueurs français qui aient écrit en langue vulgaire dans les provinces du
«1) Ms. nMW) , bibliolbèque d'Arras.
nord (Je la France. L'un et l'autre ont formellement exprimé la préférence qi>ils donnaient à la prose romane sur le latin , et principalement sur la rime , et c'est ce qu'auparavant avait fait aussi le clerc de Bauduin de Hainaut. A cette époque , on prenait déjà du dégoût pour la vei*silication, car on s'accommodait assez mal de la marche lourde et traînante de la poésie qui n'était guère que la science du fatras rimé, et, d'un autre côté, Faustérité de l'histoire entrait difficilement en composition avec les exigences de la versification. D'après la déclaration si nette que fait Michel de Harnes des abus de la rime, il me semble que c'est bien à tort qu'on lui a attribué le mérite d'avoir fait des vers en langue romane.
Il serait possible que l'ouvrage qui porte le nom de Michel de Harnes fût plus répandu que celui qui fut fait pour le comte de Boulogne. Les numéros 7069, 7258, 7534 de la bibliothèque de Paris contiennent le texte de cet ouvrage. Il faut joindre à cette liste un certain manuscrit provenant du collège de Navarre, et un autre qui existait naguère à la bibliothèque de Saint- Omer. M. Piers, alors bibliothécaire en cette ville, publia dans le Puits artésien une notice descriptive d'un manuscrit catalogué sous 1q numéro 722 , et provenant de l'abbaye de Saint- Bertin où il portait le chiffre 274. Ce livre était divisé en trois parties dont la seconde renfermait la chronique de Turpin attribuée à Michel de Harnes. Le texte en était absolument semblable à celui du manuscrit du collège de Navarre indiqué par l'abbé Lebœuf. L'écriture, du treizième siècle, comprenait seize feuillets a deux colonnes , lettres initiales en couleurs assez fraîches et ornées. Il paraît que cette curiosité bibliographique a disparu de ce dépôt.
Les trois versions reprises sous les n®» 7069 , 7268, 7534 ne sont pas toutes également anciennes, ni semblables entre elles. La plus ancienne est celle du manuscrit 7069 ; mais celle du.
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numéro 7534, qui e&t(lu 43™« siècle, est la plus pure, et se termine, comme celle quon voyait à Saint-Omer, d'une généalogie et d'une chronologie des rois de France depuis Pharamond jusqu'à saint Louis. Dans le numéro 7268, on rencontre le même texte un peu rajeuni et fort abrégé ; il finit par un chapitre assez curieux sur Thistoire de l'usurpation de Hues Chappeil. Le livre de Turpin a été fort souvent compilé , car il n'est pas lure de rencontrer par ci par là des chapitres entiers qui en font partie; ainsi, par exemple, la bataille d'Agoulans est reproduite dans un ouvrage de la bibliothèque de Lille qui est tout spécial à la vie de Charlemagne (in-4® petit papier). Il faut en- dire autant du chapitre III , qu'on retrouverait en partie dans un manuscrit de la ville d'Arras. Les différents textes de cette chronique offrent entre eux des variantes si nombreuses qu'on doit se faire un scrupule d'essayer de rectifier l'un par l'autre. Dans les manuscrits des 1 4™« et 1 5"*® siècles, on a ajouté des passages qui n'étaient pas toujours dans ceux d'une époque antérieure, tels sont un supplément aux exploits de Rolland, la description des arts libéraux, le récit de la mort de Charlemagne, la chronologie et la généalogie des rois de France. Quant à la relation de la mort de Turpin qui est supposé très- faussement avoir survécu à Charlemagne, nous pensons qu'elle a toujours eu sa place dans tous les exemplaires anciens et modernes , avant comme après la découverte de la supercherie de l'auteur.
Deux leçons en langue romane de l'œuvre supposée de Michel de Harnes reposent à la bibliothèque royale de Copenhague. L'une est renfermée dans un manuscrit in-4® magnode 2< feuillets à 2 colonnes chacune de 30 lignes appuyées sur des raies tracées à la pointe sèche, sommaires en rouge, initiales en rouge et bleu (1 ). En voici le prologue : « Voirs est que plui-
(t) Extrait (hi livre intitulé : Description des manuscrits français
« SOI* ont oi wlentiers et oient encore de Charlemaine comment m il conquist Espaigne et Galice, quoique li autre aient osté ne « mis. Chi poes oir le vérité d'Espaigne selonc le latin deThys- « toire que Mikiez de Harnes fist par grant estudie cherkier et « querre es livres Renaut le comte deBoulongne,ct pour rafres- « kir es cuers les œures et le non du boin roi, le fist du latin « translater en roumant à xij^ et vu de Tincarnation , el tans « Phelippe le noble roi de Franche , e Locys son aisné fils. « Pour che que rime se veut afaitier de mos a conquestes hors « de ystoire veut Mikiez ke les livres fust fais sans rime sejon « le- latin de Festoire. »
Cette copie, comme celle que nous offrons ci-après aux amis de la vieille littérature, date du 1 4™« siècle, mais elle n'est pas suivie de la chronologie des rois de France depuis Pharamond jusqu'à Tan 1248 du règne de Saint-Louis. Une note écrite sur le feuillet de garde du manuscrit dont nous avons fait lever une ampliation , pourrait faire croire que Michel de Harnes serait l'auteur de cette dernière partie , car elle s'exprime ainsi : Sequitur auctor Turpinum aut potius fabulas ejus nomine de Carolo M, éditas et Reuberianis additas latine. Addit tamen Q,ucior plura ex aliis prœsertim Galliœ Rli, genealogiam et chronologiam ad annum 1 248. M. Abrahams, actuellement professeur à l'Université de Copenhague , dit que cette note est de la main du chancelier Ludewig. — Nous avons prouvé quant à nous , en temps et lieu , que Michel de Harnes ne vivait plus en 1227.
Des renseignements pris sur les lieux nous ont fait connaître
du moyen-àge , de la bibliothèque royale de Copenhague , précédée d'une notice historique sur cette bibliothèque , par N.-G.-L. Abrahams, professeur à l'Université de Copenhague , imprimerie de Thielê , Copenhague , 184 i.
que la bibliollièque loyale de Copenhague acquit ce manuscrit en vertu d'une disposition testamentaire du savant comte de Thott, qui lavait acheté, en 1743, à la vente de la bibliothèque de Ludewig, chancelier de l'Université de Hall. M. Ludewig lavait acheté à la vente des livres du conseiller d'état Foucault, né à Paris en 1 643, membre honoraire de l'Académie des belleslettres, successivement intendant de Montauban, Pau et Caen , et mort en \ li\ , à l'âge de près de 80 ans.
En finissant , je dirai que notre texte a été coUationné sur place avec tous les soins possibles et avec le concours de personnes compétentes.