CHAPITRE V
DE L'AVOUEIUE de HARNES.—LE COMTE EUSTACUE DE BOULOGNE.
Dans la seconde moitié du onzièijue siècle, les possessions territoriales du monastère du Mont-Blandin avaient acquis en Artois leur plus grand développement. La féodalité, affermie sur ses bases , commençait à révéler son existence historique par l'apparition des premières maisons seigneuriales ; mais , jusque-là , dans le comté de Harncs , aucune famille séculière ne s'était produite pour la défense des biens temporels appartenant aux religieux de ce couvent , aucun avoué n'avait fait jusage de son épée à leur service.
Cependant les choses durent bientôt changer au point de leur faire sentir la nécessité de se défendre contre les entreprises dirigées contre eux , tant de l'intérieur que de l'extérieur de la seigneurie. Ils crurent pouvoir remédier au mal en confiant la garde et la protection de leurs biens à quelque seigneur assez puissant pour les défendre. Leur choix dut naturelh^nenl se
\\) Arcliives du lu Flandrc-Orioiitalc à Gaiul.
fixer sur le comle de Lens, le premier personnage féodal du pagus, comte de Boulogne et de Saint-Pol, et aussi seigneur de Courrières depuis la mort d'Anselme son père; ce personnage était le comte Eustache, époux dlda, fdle de Godefroi-le-Barbu, duc de Lorraine. Une fois établi dans Tavouerie de Harnes , sa mission, ainsi que l'indique le sens du mot advocatus, fut tout à la fois de défendre le patrimoine de Saint-Pierre de Gand , celui des églises des trois paroisses , les personnes religieuses qui les desservaient, de tenir la cour des francs plaids , d'instruire les affaires civiles et criminelles, de conduire àla guerre les sujets de Harnes comme ses propres vassaux. En retour de ces services que nous ne définissons ici que d'une façon fort générale , services achetés le plus souvent à prix d'argent , le comte Eustache faisait les statuts appelés Aierwe ou corvées dont il avait seul le profit; il avait droit à certains revenus , à cer.taines prestations en argent , volailles , poisson , froment et quartiers de porc.
Mais toutes les fois que l'homme est sollicité d'un côté par la force de son devoir, de l'autre par la mauvaise passion de l'intérêt personnel , il est de règle générale que le sentiment moral succombe. L'institution des avoués , qui était destinée à remédier à certain mal , ne fit que le déplacer en substituant de nouveaux agresseurs aux anciens. Toujours attentif à étudier les circonstances favorables à son ambition, on voit l'avoué faire abus des principes les plus respectables , devertir prévaricateur pour se former un parti à l'encontre de ceux qui lui ont confié imprudemment leur défense. Retranché dans sa forteresse , ce tyran protecteur entretient une garnison armée , médite ses plans d'attaque ou demande cent fois le prix de son odieux patronage.
Il répugnait au caractère religieux de protester , surtout par la force des armes , contre une oppression intolérable dont il
n'aurait pu d'ailleurs s*affranchir, depuis que ces despotes des temps féodaux avaient si bien assis leur puissance , qu'ils portaient ombrage au comte de Flandre lui-même. Il n'y avait d'autre moyen plus efficace, pour les évêchés, les abbayes et les chapitres , que de faire fixer, par l'avoué lui-même, le i)rix de leur ancienne indépendance.
En 1070 , Folkard , abbé de Saint-Pierre de Gand , jugea qu'il était prudent d'en user ainsi vis-à-vis de ce comte Eustache , de ce majordome qui donna le jour à Godefroi de Bouillon , et qu'il nous a dépeint comme l'auteur des injustices de toute nature , multimodas injurias, que lui et son couvent en avaient éprouvées. On convint que ces injustices cesseraient ; qu'il n'y aurait plus désormais aucune précarité dans les droits résultant de l'avouerie ; que l'avoué ne ferait plus, de son autorité privée, les statuts ou règlements appelés, dans la langue vulgaire, kerue (corvée ou charrue). Cependant , dans le cas de sang répandu et de blessures faites par des étrangers aux sujets de Saint-Pierre , il profiterait des réparations pécuniaires, et pour le cas du meurtre de ces étrangers advenu par le fait desdits sujets , il n'aurait que le troisième denier ; dans une affaire dont la difficulté ou la gravité ne saurait être de la compétence du préposé ou gardien de Harnes, celui qui demandera justice se pourvoira au château de Lens et paiera deux setiers de vin pour suivre la procédure (1).
On comprend sans peine que , par cette capitulation , l'abbé avait moins la liberté de s'expliquer sur les torts du comte Euslache, que sur la manière de payer le prix de ce rachat qui fut de 40 livres et 3 marcs, répartis comme suit : 20 livres entre les mains du comte , 10 livres à la comtesse Ida , 100 soli-
(1) Archives de la Flandrc-Orienlalc. Ce ilociimcnl ;i Oti; puhlii'; par M. (le Sainl-'^icnoi? dans son Hisloirc des avonorics.
(h's à Buiidiiin le ('hàtelaiii, i marrs à Ariioiil le MénéchuL un ]imrc à Arnoul le connétalilc , le veMe entre les gens de la suite (In roinle, i>ré.s(»nls à ce traité.
CHAPITUE VI.
IN MOT sru LA MAVKRIE ET LE t'.HATEAr DE IIARNES.
rinstilutiou de la inayerie et du scabinaius de Uames avait pris naissance dans le niunicipe romain. Le droit qu'avaient les habitants du lieu de faire la loi locale, ainsi qu*on s*en est expliqué au chapitre IV, nous paraît une circonstance suffis samment probante sur ce point. Outre les différences résultant de la nature de ces deux institutions, la mayerie présentait ce caractère particulier qu'elle était un fief attaché au château de Tavoué et baron de Harnes, qui prétendit longtemps, comme on le démontrera dans la seconde partie de cet ouvrage , avoir le droit exclusif , sinon d'être lui-même le mayeur du lieu, mais d'avoir cet officiera sa nomination, sans congé et licence de l'abbé de Saint-Pierre de Gand, ce qui sera Tobjetde longs et interminables débats , parce que les droits de Pun et de l'autre n'étaient ni bien arrêtés, ni bien définis dans le principe. Cette rivalité d'intérêts fut cause qu'il arriva que chacun d'eux eut son mayeur particulier, et que les vassaux payèrent deux fois les honoraires attachés à l'exercice de cette fonction.
Les affaires litigieuses d'un certain ordre étaient jugées au château de Lens, par suite d'une attribution directe de compétence dont nous ignorons l'origine et la cause , mais qui nous parait antérieure même à la prise de possession de la terre de Harnes par le monastère du Mont-BIandin. Tous les autres cas étaient de la connaissance de l'échevinagc. Sur aucun forfait,tel que faire sang à autrui sur le fief de Harnes , il éçhet envers les religieux de Saint-Pirrrcde Gand, ou amende soixante solsparisis.
et le batteur sans sang e^chel en dix sols tournois. Esdits fiefs sont seriens (sergents) jurés , esgards de pain , cervoise , char, poisson , gaugeurs de foin et esgards de labeur à ce commis par l'eschevinage.
Sur le plateau de Harnes , où fut bâtie Téglise paroissiale , l'abbaye de Saint-Pierre de Gand fit construire d'abord une censé appelée plus tard la censière et coîir de Harnes, en laquelle le préposé de ce couvent avait droit d'hébergé, dans le moment où il venait faire ses recettes en ce lieu. Sur ce terrain s'élevèrent successivement la maison prévôtale , désignée dans les archives du monastère par le mot prmpositura, et le château féodal dont nous devons une description succincte puisée dans les souvenirs des générations précédentes.
On croit, dans nos contrées, que certains chefs départis belliqueux voulant se mettre à couvert, avec leurs troupes, contre les attaques incessantes des Normands, construisirent des forteresses qui devinrent par la suite leur séjour habituel et la demeure particulière de leurs descendants. Avant de former la première assise des pierres énormes qui ont été extraites de nos jours à l'endroit où s'éleva le château, il fallut tout d'abord faire le dessèchement du terrain couvert d'eau par le marais. On y parvint en pratiquant à l'entour un fossé d'écoulement que l'on tint toujours extrêmement profond , et dans lequel on fit aboutir un ruisseau qui prenait naissance au midi de Harnes, parcourait les jardins du préposé et fournissait plus bas les eaux d'un vivier. Au milieu d'une grande cour carrée*, entourée de bâtiments, était une éminence défendue par un triple circuit de fossés; un donjon formidable la couvrait. C'était là, dit-on, que les lurons (les avoués) de Harnes enfermaient leurs trésors. Non loin, était le corps-de-logis flanqué de tourelles qui baignaient leurs pieds dans les eaux du marais. Cette construction gigantesque, dont les murailles en grès avaient
— 2t> — plus (le six pieds d'épaisseur, ressemblait beaucoup à celle de Palluel. Elle n avait d*autre issue qu une poterne où les vassaux faisaient continuellement la garde. Elle ouvrait sur une immense terrasse où le châtelain qui s apprêtait à guerroyer convoquait le ban et larrière-ban de ses sujets. A cette époque, le chemin d*Annay à liâmes débouchait vis-à-vis de cette poterne.