CHAPITRE VII
LES PREMIERS SIRES DE HARPIES. — DES CONIfÉTABLIES PRlMmVES ET PARTICULIÈRES. — DU CONNÉTABLE CONSIDÉRÉ COMIIE OFFICIER PALATIN.
. Depuis ladjonction de TArtois aux provinces flamandes , jusqua Tan 1070, nous composons notre personnel historique de la manière suivante : le comte de Flandre, seigneur primitif de Harnes pendant un siècle, 863 à 963, labbé de Saint-Pierre de Gand et le comte Lambert , tous deux vassaux de la couronne de Flandre , l'avoué Eustachc de Boulogne, Bauduin, le châtelain , probablement le sous-avoué de Harnes.
Ce dernier personnage nous met en présence d'une difficulté insurmontable lorsque nous voulons pénétrer le mystère de son apparition dans le domaine de Harnes , celui de son extraction et de la concession qui lui a été faite. Nous hésitons à lever le coin du voile qui couvre le berceau de la maison de Harnes , parce qu'en matière historique il est bon de se défier des hypothèses.
Cependant, si l'on ne peut suspecter d'une manière absolue le témoignage d'un historien du Cambrésis dont l'habileté égalait l'érudition , nous trouvons un contemporain de Bauduin le châtelain , qui porte déjà le nom de la seigneurie de Harnes on février 1 071 , alors que Liébcrt , évoque de Cambrai , cétlanl aux instances du comto Eusiacho <le Boulogne et delà
comtesse Ida, fail donation à I église de Lens , de ses alleux de Beaurain et Montenescourt, d'un moulin et d*une brasserie à St-Laurent et Roclincourt ; ce chevalier est un certain Druon ou Dreux de Harnes, qui transmet vraisemblablement son nom au sire de Harnes , présent en 1106 à la dédicace de Téglise d'Arroaise, et au titre confirmatif par Odon , seigneur de Harnes et de Sausy, d*une donation précédemment faite par son père à ladite église , d*un certain lieu appelé Margelles^ devenu par la suite un prieuré (1).
Ce n*est pas tout, car si certain fragment de la généalogie de la maison de Bette ou de Cassel , fragment attribué à un certain de Rennebourg , doit être tenu pour authentique , un Michel de Harnes aurait épousé Cunégonde de Cassel , fille et héritière de Robert , tué à la bataille de Cassel en 1 072. Par cette alliance la seigneurie de Cassel et la connétablie héréditaire de Flandre seraient passées en la maison de Harnes (2).
-Pour le lecteur ami de la vérité , et pour nous qui la cherchons, cette assertion fournirait deux questions à résoudre; la première, celle de savoir si cette alliance est incontestable , la seconde , si la connétablie est déjà héréditaire en 1 072 et réside dans la maison de Cassel.
Nous examinerons seulement cette dernière et, dès à présent, nous devons prévenir le lecteur que, dans quelques chapitres de cet ouvrage, notre devoir sera plutôt de discuter que de narrer, qu'ici même une digression est inévitable par rapport à l'histoire de la connétablie de Flandre qui appartient à' notre sujet.
Cette fonction n'est pas d'origine flamande , puisque les pre-
(1) Carpentier , Hist. du Cambrésis , t. 11 , p. 10 des preuves , et seconde partie desdites preuves à Tannée 1106.
(2) Note à la chronique de Pnilippc Mouskes, pp. 810 et 811.
— i8 — iiiièrcs notions que nous en avons se rapportent à la plus haute antiquité. Les Goths d'Espagne , les empereurs romains , les rois de Castille avaient des officiers chargés exclusivement du soin de leurs écuries. Là se bornait tout le pouvoir de ces commis primitifs. Dans la suite, certains évêchés eurent des intendants d'écuries ou connétables. Au huitième et au neuvième siècle, cette charge devint militaire ainsi que nous l'enseignent Frédégairo sous Tannée 782 , et les annales de France en 807. Au onzième siècle, Edouard-le-Confesseur fit des r^Iements qui s'expli(iueraient sur le pouvoir conféré à ces officiers en temps de guerre.
Au moment où les grandes familles seigneuriales apparaissent dans la féodalité , prenant pour nom unique celui de la terre dont elles sont apanagées, si elles sont assez puissantes pour lever et entretenir des troupes à leurs frais, pour les conduire sous leur bannière , elles se forment une cour composée à rinstar de celle de leur souverain. Ainsi , le comte Eustaclie de Boulogne avait son connétable et son sénéchal dont les noms sont au diplôme que nous avons analysé plus haut. Cet exemple est suivi par des maisons religieuses qui, parleur puissance et leurs richesses^ rivalisent avec les seigneuries séculières , et enfin ces collations de connétablies particulières deviennent si générales, qu'on retrouve celles-ci dans certaines paroisses, dans certaines rues urbaines, aux portes mêmes des cités , comme il est facile de s'en convaincre parce qui se passait à cet égard dans la ville de Tournay.
En France, ce n'est qu'à (Jater de Tan 1060, que la connétâblie prend une physionomie régulière, et c'est ce qu'on est en droit d'opposer à Jean-le-Feron lui-même qui , dans sa liste des connétables dont le point de départ remonte à l'année 562 , laisse une lacune depuis 967 jusqu'à H08, lacune comblée depuis par Godcfroi , du ïillct, <lu Haillan , Pasquier, Viguier,
Sainte-Marthe, le P. Anselme, historiens compétents en celte matière. Cette date est en effet celle où le sénéchal remet au connétable le commandement des armées dont il avait toujours été chargé précédemment. Olivier de Vred rapporte notamment trois diplômes des années 1060, 4065 et 1067 , desquels il résulte que c'est Henri I«' , roi de France , qui introduisit la coutume de faire souscrire ses chaVtes par ses grands officiers (1 ) . C'est alors qu'apparaissent les premiers connétables et qu'ils se succèdent sans discontinuité.
Ce chroniqueur déclare positivement que Robert de Jérusalem imita le roi de France en créant les grands offices de Flandre, que par conséquent sa connétablie fut calquée en petit format sur celle du monarque son voisin , ce qui nous oblige à dire, en peu de mots du moins, de quelle nature était cette fonction. Le connétable avait sous lui deux maréchaux qui le suivaient partout pour prendre ses ordres. Le jour du couronnement du prince , le connétable doit se rendre auprès de lui , et sitôt qu'il a mis pied à terre,, le maréchal portant la bannière du souverain , le précède jusqu'à la porte de la salle où celui-ci se prépare pour la solennité, et là il s'arrêtera. A la sortie du prince, le connétable prenant la bannière des mains du maréchal , se placera immédiatement entre les personnages pourvus comme lui d'offices et le cheval que monte le prince , jusqu'à l'église où iUa tiendra devant celui-ci pendant tout le temps de la cérémonie , puis la remettant au maréchal , il tiendra le coursier du roi parle freiii et Tctrier jusqu'à ce qu'il soit monté. Indiquant alors au maréchal la direction que prendra le cortège, il tiendra encore le cheval comme précédemment. Lorsque ^ le roi voudra descendre dans le trajet de retour, le connétable aura pris place entre le prince et sa bannière, et c'est sur le che-
(1) 01. de Vred,Yeterem Flandriara , pp. 546 et suiv.
\n\ i|ue montait Ir roi qu*rl se retirera en son hôtel , précédé da maréchal [lortant Tétendard royal.
Cet officier avait le commandement général des armées. Dans toutes les circonstances oii son souverain s'abstient, il ordonnait les batailles , le chevaucher, Taller et le retour; il avait sa compagnie de chevaliers qu'il choisissait dans l'année parmi ceux qui ne composaient point déjà l'escorte du prince ; il allait dans les rangs donner ses ordres et le signal du combat » s'il ne le faisait par ses maréchaux; il choisissait les garnisons oa établies istabilitates) , prenait place dans l'avant-garde , arborait la bannière royale sur les villes emportées d'assaut et avait sa part dans le gain d'une bataille. Comme juge militaire , il connaissait des torts des chevaliers et hommes de guerre, des délits , meurtres et larcins par eux commis, et faisait droit à leurs réclamations touchant leurs soldes, en prenant l'avis de ceux qui composent la cour de justice du roi ou en le faisant demander par ses maréchaux.
Il suffit de jeter un coup-d'œil sur la liste des personnages qui ont été décorés en France du titre de connétable , pour se convaincre que cette dignité n'était pas héréditaire dans les familles chevaleresques, comme elle le fut en Flandre.