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CHAPITRE II

Moralité, émotions, vertus et vices.

Leurs rapports

Le mot émotion vient d’une racine latine qui signifie se mouvoir. L’émotion est le pouvoir moteur en l’homme, ce qui l’attire vers les objets extérieurs ou l’en éloigne ; c’est l’expression de cette partie de l’esprit qui, dans les mondes supérieurs, est la volonté dirigée de l’intérieur par la raison, et dans les mondes inférieurs, le désir mis en mouvement par les objets qui séduisent ou repoussent, en causant du plaisir ou de la peine.

On peut ranger tous les désirs dans ces deux catégories : attraction et répulsion ; il y a le désir-amour et le désir-haine ; le désir d’être uni aux objets que nous rencontrons, ou le désir de rester loin d’eux. Les désirs primitifs de l’homme sont des désirs-amour qui recherchent l’union avec les objets capables de sou-

tenir et de perpétuer le corps : Tunion avec la nourriture, la boisson, Tunion avec Tautre sexe. Ce sont là des conditions indispensables à la prolongation de Texistence de l’individu et de la race, et elles ne deviennent une cause de mal que lorsquelles conduisent à des excès nuisibles au corps et à l'intelligence, ou lorsqu on les satisfait avec violence en faisant tort aux autres.

Les désirs dans lesquels l’intelligence intervient pour une large part, et dans lesquels la satisfaction mentale l’emporte sur la satisfaction sensuelle, s'appellent émotions L et se répartissent naturellement entre les deux divisions précédentes. On a donc des émotionsamour tendant à l'union, et des émotions-haine tendant à la séparation. La morale consiste à entretenir et à régler les émotions-amour qui donnent les vertus, et à réprimer ou à détruire Jes émotions-haine qui font naître les vices.

Les désirs conduisent les hommes à vivre en société, mais parfois aussi ils les divisent avec violence ; les objets désirables attirant tous les hommes font naître entre eux des conflits j

1. Ce que l’on appelle généralement en psychologie les sentiments. (N, d. T.)

aussi aucune société puissante et stable ne peut-elle exister si le désir a libre carrière. Chez les sauvages, dont les désirs physiques sont fougueux et Fintelligence faible, la société est peu stable, les êtres étant réunis, puis divisés par les mouvements violents du désir, La force, ^impétuosité des désirs cause, chez la communauté sauvage, de perpétuels changements, à moins qu’un homme puissant ne domine les autres, où que la communauté ne soit gouvernée par des hommes d’une race supérieure, qui établissent des contraintes extérieures pour tenir les désirs en bride.

A mesure que l’intelligence se développe, les désirs se changent en émotions, parmi lesquelles celles qui appartiennent à la division amour deviennent des forces qui construisent et maintiennent la société. Par exemple, l’amour de l’homme pour la femme crée la famille ; l’amour entre les parents et les enfants, entre les frères et les sœurs, la maintient. La famille est un groupe de personnes unies par l’amour, et elle est née d’un lien d’amour. Les familles sont ensuite rapprochées les unes des autres par l’amitié, par l’amour entre les jeunes membres, et elles forment alors un village, une communauté. Plusieurs communautés forment

une province, plusieurs provinces une nation. La société natt donc de Témotion-amour, et est soutenue par elle. Toutes les émotions qui appartiennent à cette classe, qui rapprochent les êtres et les font aimer vivre ensemble, sont des puissances édificatrices.

Les émotions-haine agissent juste en sens inverse ; elles divisent les familles, les communautés, les nations ; séparant les gens, les faisant se révolter et briser leurs liens, elles sont destructrices.

Dans toutes les sociétés humaines,on retrouve les deux sortes d'émotions. Quand les émotionsamour dominent, la société croît et prospère. Si au contraire ce sont les émotions-haine qui remportent, la société périclite, tombe peu à peu en décadence et finalement disparaît. D’où Timportance énorme qu’il y a à implanter et à cultiver pendant la jeunesse toutes les vertus qui naissent de Témotion-amour, et à déraciner tous les vices qui proviennent de rémotion-haine.

Mais les émotions de la catégorie amour peuvent devenir, elles aussi, une source de danger, si des éléments de la catégorie haine se glissent parmi elles (tels que l'instinct de monopole, Tesclusivisme, l’envie, la jalousie) et si

elles ne sont convenablement réglées et maîtrisées. De même qu’une rivière dont dépend la fertilité d une vallée peut causer de grands dommages si elle déborde et se répand avec violence par les champs et les villages, de même le fleuve de l’amour qui fertilise et réjouit la vie humaine, peut être une cause de destruction s’il n’est pas réglé et maintenu dans des limites convenables. Mais ce fait ne doit pas nous empêcher de reconnaître cette vérité : que les émotions-amour sont les seules forces qui donnent naissance à la société humaine et qui la conservent.

Lorsque des êtres humains se réunissent, soit en famille, soit en société, des rapports mutuels s’ensuivent, et ceux-ci deviennent plus nombreux, plus complexes, plus étendus à mesure que la société s’agrandit. De ces rapports mutuels naît le devoir, ce que chacun doit à chacun. Le devoir est ce qui doit être fait, c’est l’obligation qui découle de la situation dans laquelle un homme est né, ou est entré volontairement. Un homme naît dans une famille, dans une communauté, dans une nation, dans riiumanité ; il est en rapport avec chacun de ces groupes par sa naissance même, vis-à-vis de chacun il a des devoirs. Le juste

accomplit ces devoirs honorablement, et devient un lien qui sert à maintenir la société ; le méchant néglige ses devoirs et devient une force de décomposition qui mine la société.

Lorsque Tétât émotif qui naît spontanément de Tainour pour un individu, et s'exprime par un acte bienveillant à Tégard de cet individu, est devenu une habitude permanente, s'exprimant par des actions bienfaisantes à Tégard de toutes les personnes avec lesquelles on se trouve en contact, cet état émotif ainsi fixé, généralisé, s'appelle vertu. Une émotionamour devenue permanente et universelle est une vertu. Un père aime son fils et fait spontanément tout ce qu’il peut pour le bien de celui-ci. Lorsqu’il fait pour n^importe quel enfant ce qu’il fait spontanément pour son enfant à lui, il manifeste la vertu de bonté.

D’autre part, lorsque les états émotifs qui naissent de la haine deviennent permanents et généraux, on les appelle des vices. Les vertus et les vices sont des états émotifs permanents. Les vertus sont des émotions-amour fixées, réglées et maîtrisées par une intelligence éclairée qui voit Tunité. Les vices sont des émotions-haine fixées, fortifiées, intensifiées par une intelligence non éclairée qui voit la séparativité.

L’amour étant l’expression du Soi unique, de l’Éternel, du Réel (Dieu est amour)*,et les vertus provenant de cette unique Réalité, on appelle ces dernières des « formes de la Vérité » La Vérité est fondamentale, et chaque vertu, provenant de la Réalité, doit avoir la Vérité comme élément constitutif. La haine qui ignore l’unité, et provient du sentiment illusoire de la séparativité, est fondamentalement irréelle, fausse. Les vertus sont des formes du vrai; les vices sont des formes du faux, les vertus sont permanentes, les vices sont passagers, carie vrai subsiste à jamais, tandis que le faux disparaît.

LES ÉCRITURES DU MONDE

Hindouisme

La vérité c’est l’éternel Brahman... toutes choses reposent sur la vérité.

Mahâhhârala, Anoushâsana Parva, GLXII, 5.

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