‹ Précurseurs et disciples de DescartesChapitre 12 sur 30 · BACON · texte numérisé non relu

BACON

la légère que le génie prefimd^iienl pènélranl d'Àristolc

av;iil imposé ii qui veut pen

Strer la nature intime d'un

Être quelconque ces deux (

icslîons : quelle est la subs-

tance île cel être, c'es(-à-c

rc le fond, la base, le sujet

de ses attributs et de ses m

des ? et puis quelle est l'es-

senec de cel être , c'est-it-

ce, c'est ce qu'Arislole ap-

pclle la matière; l'essenc

, c'est ce qu'il nomme la

forme. 11 est clair que le problème est parfaitement

la métaphysique, moyen de simplification très ù la mode aujourd'lmi, mais qui n'élait pas à l'usage de Desrarles.

Même quand il ne s'agit que d'expliquer le monde corporel, Descartes trouve devant lui le problème de la matière et de la forme, et il le résout en imaginant une étendue indéJinie, mobile, b'gurable cl divisible, matière première qui devient toute espèce de corps en recevant une figure cl uu mouvement déterminés. Ainsi Descaries a uu beau faire, il n'a pu supprimer le problème, et s'il l'avait en effet écarté entièrement, il n'eut pas été un grand métaphysicien. Comment donc Jloger ISacon peul-il avoir droit a être proclamé l'auteur de la doctrine la plus originale sur la substance qui ait paru au treizième siècle, s'il s'est borné a écarter un problème inévitable? Il faudrait, pour justilier cet éloge, qu'on démontrât, soit a l'aide de Bacon, suit pat de nouveaux raisonnements, que le problème (!e la matière et de la forme n'e\i>le i éelli inenl pas.

El j'en dirai autant d'un autre problème étroitement iié à celui-là, et fort agité au moyen âge, le problème

ROliER BACON.

de l'individuation ou de l'individualité. Ces deux questions ont l'air d'flre nouvelles au temps de saint Thomas el de Duns Scol. Ce sont les mots qui Irompent. L'esprit humain est ingénieur : quand on dédaigne un problème métaphysique sous une certaine forme pédaulesque et vieillie, il feint de quitter la parlie et de faire acte de modestie; puis il invente subtilement des formules nouvelles sous lesquelles se cache !e problème éconduit, et voilà les métaphysiciens qui se remettent A l'ouvrage, et les générations nouvelles qui se passionnent pour leurs systèmes el leurs combats. Je crains que M. Charles n'ait pas démêlé que le problème de l'individualité n'est autre que le problème de la matière et de la forme, lequel n'est lui-même qu'un aspect

Hais voyons un pou ce que dit Roger Bacon sur la matière el la forme. M. Charles admire la clarté de sa théorie : cela prouve qu'il n'est pas difficile en Tait de clarté. Ce que j'entre vois puiir ma part dans celle doctrine obscure et indécise, c'esl d'abord que tout individu réel, esprit ou corps, corps brut ou corps vivant, esprï l'humain ou esprit angélique, on tant qu'il est réel, en tant qu'il est une substance, possède matière el forme, c'est-à-dire peut être envisagé par la raison sous le point de vue de l'indétermination on de la possibilité, ou sous celui de ia détermination el de l'actualité. Il y a donc, matière spirituelle et matière corporelle, matière angélique et matière humaine. Il n'est donc pas vrai que la forme soit le principe unique de la différence des êtres, comme le veulent de célèbres docteurs, ni que la

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matière soil, chez l'homme, le principe de J'individualion ', comme il platl à d'autres de le soutenir.

Celle théorie parait plaire beaucoup à i'hisl orien de Roger Bacon; j'aurais voulu me rendre mieux compte de ses motifs d'admiration. Il dit qu'elle a l'avantage de faire comprendre l'existence des lois générales de la nature, tandis que les autres doctrines rendent ces lois impossibles. Ceci est tout simplement une contre-vérité, car avec la théorie de iloger Bacon, chaque individu avant sa matière propre et sa forme propre, je ne vois plus quel rapport d'analogie il peut avoir avec d'autres individus. Au contraire, chez saint Thomas par exemple, qui enseigne que le principe d'identité entre les hommes, c'est la forme ou l'Ame, et que le principe de différence, c'est la matière ou le corps, on s'explique par l'identité de In forme les hiis générales du genre humain; et quant aux individus, ils trouvent dans la substance OU dans lii matière leur principe d'mdividualion 3 . Ou bien, si l'on admet avec d'antres docteurs que tous les êtres finis sortent d'une commune matière, voilà encore l'explication des lois générales, car alors la matière est le principe des analogies , et la forme le principe des différences. M. Charles prétend que la théorie

' Voyej les o\iraits du Communia naturalium donnés par M. Charles, d'après le manuscrit dp la Ua/aiinc. page 3(18 el

BIIÎV.

' Saint Thomas a hpaiimnp varié sur celle ipioslion si abstruse du principe lie l'individ nation. Consulte* le savant ouvrage de M. Charles Jourdain : La philosophie de saint Thomas eTAquùt, tome i, page 271 sqq.

ROGER BACON. SI

de Roger Bacon a l'avantage d'éviter les formes séparées du docteur angélique, conception en effel fort bizarre et fort périlleuse, et plusieurs autres difficultés attachées à la théorie thomiste de l'individualité. Soit ; mais à la place de ces inconvénients il y en a d'autres. Gomment Roger Bacon expliquerait- il l'union de l'âme et du corps, si l'âme el le corps, ayant chacun leur matière et leur forme spéciales, constituent par la même deux êtres profondément séparés, sans analogie réelle et sans union concevable? Et puis le moyen, je vous prie, de comprendre l'immutabilité de Dieu, si Dieu même a une matière en tant qu'il est substance? Je n'insiste pas; mais en vérité je ne vois pas en quoi Roger Bacon mérite le brevet d'originalité métaphysique qu'on veut lui donner. Roger Bacon se trompe en voulant supprimer un problème qui est inhérent a la métaphysique ; puis , au lieu de le supprimer, il adopte une solution particulière, sujette à mille objections.

Voici un passage notable de Roger Bacon sur l'universel qui me paraît en pleine contradiction avec la théorie que son historien lui attribue sur la matière et la forme : « D y a des sophistes, dit Roger ', qui veulent montrer que l'universel n'est rien, ni dans l'âme, ni dans les choses, et ils s'appuient sur des visions comme celle-ci : que tout ce qu'il y a dans le singulier est singulier. Suivant eux, l'universel n'est rien dans les choses, et le seul rapport entre les objets indivi-

1 Extrait du De Communibiis naturalium, troisième partie île VOpus tertiam, d'après ie manuscrit de la Uaxarine.

ROGER BACOK.

duels consisle dans l'analogie, et non dans la parliripalion à une nature commune; onlro un homme et un antre homme, il n'y a d'autre rapport qu'une analogie... »

C'est bien la la doctrine de l'universel, telle qu'elle résulterait des prim'ipi's de Hogcr Rac.on sur la matière et la forme; celle doctrine est for! connue: elle s'appelle le nominalisme. Qu'arrive-l-il? après lui avoir donné' desgnges, ltogcr se ravise et la coinhal : il distingue dans l'individu doux sortes de caractères, les uns absolus el individuels, les autres rehiifs, ri'suli;nil 'les rapports de cet individu avec lous ceux qui lui sont unis par une nature commune, telle par exemple que l'humanité. Mais s'il en va ili> In surir, si Sncratc cl l'ialon, outre leur nature individiit'llc, partiriprui a une nature commune, il n'est plus vrai que tout être ait sa matière propre cl sa forme propre. Il faut que soit la matière, soit la forme aient un cararlèrf ^r-néivil, r.l ;ilors qu'il y ail entre la matière et la forme autre chose qu'une différence purement logique et artificielle. Je m'étonne qu'un esprit aussi pénélrant que M. Chartes n'ait pas vu relie eontradirlion. Il félicile lloger Bacon d'avoir écarté le problème de l'individuation et d'avoir presque dit, comme plus tard Okkam : Et ideo non est giiterenda causa individuationis. C'est facile à dire, et au surplus je conçois Okkam se moquant des hœcc.éités de Huns Scot, le tnngister abstractionum, cl des universaux du réalisme. Il n'admet, lui, que des individus ou plutûl que des phénomènes, doctrine très-simple, j'en conviens, très-commode surtout, et que des hommes d'esprit, fils

ROGER IIACOH. 33

déguisés de Condillac, nous donnent aujourd'hui pour le dernier mot de la science hégélienne; mais nier la substance, ce n'est pas en f car 1er le problème, c'est le résoudre dans le sens du scepticisme absolu.

Ainsi, d'aucune façon, je ne puis souscrire a la prétendue originalité de la doctrine de Roger Bacon, soit sur la matière cl la forme, soil sur l'universel, soil sur l'individuation. J'accorderai que Hoger Bacon, lout enclin qu'il fût par vocation et par génie à s'adonner avec passion aux sciences, a eu ce rare mérite d'avoir compris l'importance de la métaphysique; j'accorderai qu'il applique î) ces matières un goût de simplicité et une force de bon sens qui l'inspirent quelquefois très-heureusement, comme lorsqu'il rejette cet intermédiaire inulile que la scolastique établissait entre l'esprit et ses objets sous le nom d'espèces sensibles et intelligibles. C'est fort bien fait de souffler sur les fantômes de l'abstraction, mais à condition de ne point aller jusqu'à la négation des problèmes inévitables et des réalités certaines. Roger Bacon incline au nominalisme, mais il y incline sans le savoir. Il n'a pas sur ce point la hardiesse et la netteté de Roscclin, ni la (inessc ingénieuse d'Abélard ; c'est un nominalistc indécis, et la preuve qu'il n'a pas pleinement conscience de la portée de ses systèmes, c'est qu'il est en théologie d'une orthodoxe parfaite, vraiment moine par ce colé, et moine du treizième siècle, mettant la foi par-dessus tout, acceptant tous les mystères avec humilité, et par surcroit la suprématie du pape et la supériorité du droit

5* HOGER RACOK.

canonique sur le droit civil. Que nous sommes loin de la logique d'un Okkam !

Celle médiocrité du sens métaphysique chez Roger Bacon , jointe à cette exacte orthodoxie théologique , achève de le caractériser et de le meltre en un juste rapport avec son siècle et avec les siècles qui ont suivi. A un premier aperçu, celui qui ne songerait qu'aux persécutions qu'il a subies dans son ordre pourrait le prendre pour un moine en pleine révolte, comme aussi, a ne regarder qu'a la hardiesse de certaines vues, on serait tenté de voir en lui un libre penseur, un libertin.' Ce serait se tromper dans les deux cas. Roger Bacon n'est point un Luther ni un Bruno. Au milieu de ses élans les plus audacieux vers l'avenir, il reste un franciscain contemporain de saint Bons vent are. Cela est tout simple, on est toujours de son siècle par quelque endroit. Supposer un homme qui n'aurait avec ses contemporains aucun point de ressemblance, c'est supposer plus qu'un prodige, c'est imaginer un monstre, une apparition inexplicable el inutile. Roger Bacon a subi, et qui plus est, librement accepté les conditions de la vie morale au treizième siècle. Il s'est fait moine par vocation, et il est resté moine dans le fond le plus intime de ses croyances. Pour lui, la vérité réside dans les saintes Écritures; il ne reste qu'a l'en faire sortir ou a l'y rattacher; c'est à quoi sert la philosophie. L'Écriture sainte, c'est la main fermée ; la philosophie, c'est la main ouverte. Pourquoi les philosophes anciens ontîls pressenti les plus hautes vérités du christianisme?

ROGER BACON

c'est d'abord qu'ils ont recueilli par des voies mystérieuses cette première révélation que les patriarches se sont trausmise dans son intégrité, et qui s'est communiquée par lambeaux aux sages de tous les pays. Et puis, il y a une raison plus simple et plus profonde de l'accord nécessaire de la philosophie et de la théologie : c'est qu'elles ont la même origine. Ce sont deux rayons du même soleil, car la raison qui éclaire les philosophes, cette intelligence active, comme ils distnt, qui excite et allume toutes les intelligences, c'est le Verbe même de Dieu, le Verbe qui s'est fait chair et qui a habité ■parmi nous 1 .

Voilà, certes, une manière trés-élevêo de concevoir l'harmonie de la science et de la foi ; mais qui ne reconuaita l'instant que celte doctrine est celle-là même qu'ont enseignée tous les grands théologiens du treizième siècle? Comment se fait-il maintenant que Roger Bacon se montre pénétré d'un si profond dédain pour i'œuvro d'Alexandre de Haies , d'Albert le Grand et de saint Thomas, et qu'il ait employé sa vie a ouvrir une autre voie a ses contemporains? Voici, jo crois, la clef de cette énigme.

Roger Bacon connaît à fond la théologie chrétienne, et il la lient pour absolument vraie. Or, qu'est-ce que la théologie, sinon la solution régulière et raisonnée de tous les grands problèmes qui intéressent l'humanité? Il y a dans les dogmes du christianisme, et parmi le* obscurités mêmes des mystères, une métaphysique

' Opiwmajus, page 28, Comp. Opiu lerfium, cap. 2*.

ROGER BACON

secrète. La Trinité est-elle autre chose qu'une explication de la nature de Dieu, explication incomplète, il est vrai, lumière mêlée d'ombre, mais proportionnée a nos faillies yeux, en attendant qu'ils soient capables de supporter le plein jour de la vérilé contemplée facie adfaciem? S'agit-il de concevoir l'origine de l'homme et de toutes choses? La théologie l'explique par la puissance créatrice du Verbe. Et quant à la condition terrestre du genre humain, la religion n'en montret-elle pas la cause première dans le péché origine!, dogme redoutable et qui pourtant se rattache par des nœuds étroits aux dogmes consolants de l'incarnation et de la rédemption, gages de notre salut et de notre félicité future? Recueillir et comprendre ces dogmes autant que la raison io permet, en saisir les rapports et l'enchaînement, c'est véritablement connaître les premières causes et les premiers principes des clioses. Or celte connaissance, c'est ce qu'on appelle proprement la métaphysique. S'il en est ainsi, quelle est l'œuvre la plus féconde que la science humaine ait a se proposer ? Quant aux causes premières, la théologie seule les connaît et les enseigne. Reste la région des causes secondes, la région de l'homme et de l'univers. Or, pour connaître l'univers el l'homme, faut-il spéculer d'une manière abstraite sur la cause matérielle et sur la cause formelle, inventer des espèces intentionnelles, des hœccéités, des entités, monde fantastique où l'esprit s'agite stérilement el se consume en vains combats? ou bien encore faul-il tourmenter les écrits d'un ancien, qu'on érige en oracle, sans savoir le lire

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