ROGER ISA COS
ni le comprendre, pour aboutir, sous prétexte de conciliation, à corrompre la foi parÀrislote et Arislote par la foi? Non, il y a quelque chose de mieux à faire : c'est de laisser là les disputes de l'École et les livres d'Aristote, et de contempler l'univers. Le grand livre de la nature est là ; Dieu l'a mis sous nos yeux pour nous engager à le lire sans cesse et à y chercher les plans de sa sagesse et les secrets de sa toute-puissance. Voilà l'objet de la véritable philosophie.
C'est ainsi que je me représente l'œuvre de Roger Bacon. Je ne vois point en lui un panthéiste enivré de l'infinité des mondes comme Bruno; j'y trouve moins encore un de ces observateurs à télé dure et étroite qui ne veulent rien voir au delà des phénomènes. C'est nn esprit vaste et hardi , capable d'embrasser tout l'horizon de l'esprit humain, mats rebuté par les vices de la métaphysique de l'école, et qui a eu le pressentiment des sciences de !a nature à ce degré où le pressentiment est du génie. En dépit de quelques défaillances, la gloire de Roger Bacon est en sûreté. Loin d'avoir reçu quelque diminution des nouvelles recherches do l'érudition française , cette imposante figure en a été à la fois éclaircio et agrandie. Roger Bacon reste, parmi les esprits éminents du moyen âge, le plus extraordinaire. Docteur vraiment merveilleux par l'étendue et la variété de ses connaissances en tout genre comme par la fière indépendance et l'héroïque énergie de son caractère, il a eu en partage, avec le don des vues générales, un autre privilège supérieur, cet esprit d'invention et de découverte qui
ROGER BACON
n'appartient qu'aux meilleurs parmi les plus grands. Certes it est beau d'être un saint Thomas d'Aquin, je Yeux dire d'exprimer un grand siècle, de lui donner une voix majestueuse et longtemps écoutée ; mais il y a un privilège peut-être plus beau encore, el à coup sûr plus périlleux : c'est de contredire les préjugés de son temps au prix de sa liberté et de son repos, et de se faire, par un miracle d'intelligence, le contemporain des hommes de génie a venir.
I! est assez de mode en ce moment de décrier l'histoire de la philosophie : c'esl , dit-on , une étude épuisée. Platon et Aristole , Descaries et Leibnilz nous ont dit tous leurs secrets; il est temps que ces illustres morts reposent en paix dans leurs tombeaux et que les vivants prennent la parole.
Voila nn fier langage, voilà, qui mieux est, un généreux appel et qui mérile d'être entendu. Oui, certes, l'érudition et la critique, la plus vaste érudition, la plus line et la plus profonde critique, ne suffisent point aui besoins de l'esprit humain. Il faut conclure, il faut affirmer, il faut aboutir a des théories et à des systèmes.
1 Ce morceau a e*ld ràrit pour la Revue des Deux Mondes à l'occasion du savant et curieux ouvrage de M. Charles Waddington : Ramus, sa vie, ses écrits et ses opinions, i vol. in-B".
Tout cela est incontestable, et quanta dous, loin de nous plaindre de la nouvelle disposition des esprits et de ces aspirations dogmatiques qui éclatent de toutes parts, nous en éprouvons une véritable joie, y voyant un symptôme des plus heureux, un signe de vitalité intellectuelle et morale. Mais quoi ! pour mieux aimer la philosophie, serons-nous obligés d'en dédaigner l'histoire? — Non, dira-l-on, cetto histoire a son prix; mais, grâce a Dieu , elle n'est plus a faire, elle esl faite. — Il y a ici une grande illusion. Que l'histoire de la philosophie ait été inaugurée avec éclat depuis quarante années, et que celle œuvre immense, poursuivie par un heureux concours d'esprits ingénieux et puissants, soit aujourd'hui fort avancée, je n'en disconviens pas, et j'y vois un des litres d'honneur de notre siècle; mais que tout soit fini , voila ce que je conteste très-posilivement.
Examinons un peu. La philosophie commcncc-t-elle avec Pythagore et Thaïes? Cela pouvait se dire au siècle dernier; depuis les travaux de Colebrooke , cela ne se dit plus. Evidemment il y a eu près des rives du Gange un développement très-vaste, très-varié, très-original, de la pensée humaine. C'est tout un monde de systèmes, d'écoles, de noms illustres, qui nous apparaît au delà des temps historiques, dans un lointain mystérieux. Colebrooke et Eugène Burnouf sont les Cuviers de ce monde disparu. El sans doute ces philologues créateurs ont ressaisi quelques débris, reconstitué quelques systèmes ; mais qu'ils ont laissé de découvertes h faire a leurs successeurs, et qu'il faudra de travaux et de lemps
avant que les noms deKapila, de Patandjali, de Kanada, de Djaïmini, de Vyasa, soient des noms populaires, entourés de celle auréole de gloire qui couronne les noms d'Anaxagore , de Socrate et de Platon ! Remarquez , je vous prie , que je n'ai rien dit de la philosophie chinoise. Abel Rémusat, lui, a pourtant conquis son droit de cité dans la république des philosophes, et la encore s'ouvrent devant l'érudition des champs fertiles a moissonner. Quand un savant et consciencieux sinologue nous donnait, il y a quinze ans, un monument plein de grandeur et de mystère , le Livre de la Voie et de la Vertu 1 , de Lao-Tseu, il ne nous dissimulait pas que le rival de Confucius, si grand qu'ait été son rôle, n'est que le premier anneau d'une chaîne de philosophes qni s'est prolongée à travers un grand nonihre de siècles et qui se continue encore.
Je reconnais que l'histoire de la philosophie grecque et latine , a n'en considérer que les grandes parties, est dans un élat voisin de l'achèvement -, mais, sans parler de mille obscurités de détail qui ne céderont qu'aux efforts de l'érudition la plus rare et la plus délicate, voici une lacune bien considérable à signaler : la philosophie des Pères de l'Église attend un historien. El sans elle pourtant le moyen âge ne sera jamais éclairci . Quel abîme de complications que cette enfance de l 'esprit moderne! Saint Augustin s'y mêle avec saint Denys
■ Lao-Tseu, Tao te King, composé dans le sixième siècle avant l'ère chrétienne, traduit en français et publié avec le telle chinois et un commentaire perpétuel, par Stanislas Julien, in-8\
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l'Aréopagite cl Scol Érigéne, l'onde pure du fleuve platonicien avec les affluents orageux cl troublés de l'école d'Alexandrie. Bientôt les idées d'Arislote, protégées par l 'autorité de sa logique, s'infiltrent partout. Et qui do sait que ce sont les Arabes qui ont appris le péripatétisraeaux Albert le Grand et aux saint Thomas? L'histoire de la philosophie arabe, voilà encore une lacune immense; voilà un livre à écrire. M. llenan en a donné un beau chapitre dans son Averroés; nulle autre main ne serait plus capable d'élever le monument.
Mais nous ne voulons parler en ce moment que de la philosophie moderne ; son histoire est si peu terminée que, depuis deux ans, il s'est publié un grand nombre d'écrits pleins de recherches nouvelles et intéressantes sur Ilamus , sur le cartésianisme , sur Spinoza et Leibnitz, sur Kanl et Hegel. Attachons-nous d'abord à Ramas, ;i ce courageux précurseur de Descartes dans la réforme de l'esprit humain.
Rien de plus animé, de plus dramatique, de plus attrayant que cette première époque de la philosophie moderne qu'on appelle la renaissance; aussi a-t-ellc eu sa bonne part dans les travaux de l'école moderne. Vanini, Giordano llruno, Jacob Bccltme, ont les premiers attiré les regards, et c'était justice; mais Yanini el Bruno sont des Italiens, Bœhme est Allemand. Qu'estce â dire? la France serait-elle restée étrangère au mouvement de la renaissance philosophique? Non, certes, car s'il est au seizième siècle un personnage remarquable par l'audace de ses entreprises cl l'étendue de
LA it ËFORM E DE RAMUS.
son influence, c'est un Français, un compatriote de Calvin, l'illustre et infortuné Ramus.
Les grands traits de cette figure historique, dispersés dans de Thou, dans Élienno Pasquicr, dans Sec vole de Sain le- Marthe, ont été réunis par Bayle et par Brucker, sans parler des dévots de Ramus comme Nanccl et ces deux savants hommes, Freigius et Banosins, dont les petits dissentimcnls ont égayé Voltaire '. Malgré le nombre et la richesse de ces matériaux, il restait encore une fonle de pari irulari tés à éelaircir; il restait à faire connaître les écrits de Ramus, autrefois si populaires et tirés à vingt éditions, aujourd'hui si prodigieusement rares; il restait enfin a caractériser le génie et l'influence de ce puissant réformateur, qui a tant honoré la philosophie et la France. M. Waddinglon s'est chargé de cette noble entreprise, philosophique et patriotique tout ù fa fois. 11 a écrit la biographie de Hamus avec un soin religieux et en homme qui no veut rien laisser a faire après lui. Aussi bien il n'y aura désormais aucune part d'inconnu dans les moindres détails de celle orageuse carrière terminée par une fin si tragique. C'est un récit complet et définitif, modèle de patience, d'exactitude et d'érudition.
Pierre de la Ramée naquit dans un village du pays Vermandois, àCuth, entre Noy on et Soissons, non pas en 1502, selon la conjecture de quelques historiens, mais, comme l'établit M. Waddinglon, en 1315. Nous
i Dictionnaire philosophique, art. Dit Qaisquis de Ramus ou la Ramée.
LX RËFORÎ
savons par Ramus lui- mémo, et il a le bon goilt de s'en faire honneur, que son père filait laboureur ei son grand-père charbonnier. A l'âge de huit ans, cel enfant quitte son village et va demeurer a Paris. Qu'y vient-ij chercher? la fortune? non, la science. Il se fait domestique d'un écolier ducollfigc de Navarre, et parvient ainsi à suivre les cours de la faculté des arts, où il rencontre pour compagnons d'éludé Uonsard et deux futurs cardinaux, Charles de Bourbon et Charles de Lorraine. Dans la journée , Jlamus servait son maître ; la nuit il lisait Cicéron.
Qu'enseigna-t-on à Ramus pendant ses trois années de philosophie? la logique d'Aristole. Et quel fut l'effet de cel enseignement? on en peut juger par le coup d'essai du jeune logicien; ce fui une thèse ainsi conçue: Que tout ce qu'enseigne Aristole n'est que fausseté. Le scandale fut immense, mais le talent parut si merveilleux que Ram u s se fil applaudir et fui reçu inaitre es arts. Ce succès filait une surprise, et la philosophie officielle attendail l'occasion de s'en venger. Ramus ne larda pas à la lui fournir ; il publia coup sur coup deux ouvrages également hardis, l'un où il reprenait la doctrine d'Aristole pour la renverser de fond en comble, l'autre où il proposait une nouvelle dialectique '.
Deux péripalélieiens d' importance, Joachim de l'érion, docteur de SorLoune, et Antoine. de Govéa rclè-
" Pelri Rami Yes-miiiuiilui Diulatictc yartiliancs , etc., Pariàis, 1543. — Kjusdeiii .In'sf'jfi^fVtr aitim:iJi;:rfit>ncs, Parisiis, 1H43. —Sur ces dciis mivniLies. ennsiillrv. le cnlnloguc des ccrils do Ramus, savamment dresse par M. Waddingion.
vent le gant. Pendant qu'ils argumentent, le recteur de l'Université dénonce le novateur à !a censure de la fatuité de théologie. Bientôt l'Université en corps se prononce et sollicite des magistrats un arrêt pour la suppression immédiate des dcu\ ouvrages incriminés. Ramus est cité devant le prévôt do Pans. 1/ émotion grossissant toujours, l'affaire est portée à. la granu"ctiambrc du parlement; enfin elle parait si grave qu'elle est évoquée au conseil du roi. On nomme, pour entendre Bannis, une commission où ses adversaires sont eu majorité, et le procès se termine par un arrêt du conseil où le roi de France se prononce en faveur du système d'Arislote :
u François, par la grâce de Dieu, roy de France "... Comme entre les auftres grandes sollicitudes que nous avons tousjours eues de bien ordonner et establir la chose publique de nostre rêva aime, nous ayons mis toute la peine que possible nous a esté de l'accroistre et enrichir de toutes bonnes lettres et sciences à l'honneur et gloire de Nostre-Seigneur cl au saiul des hommes. El puis naguères advertiz du trouble advenu à nostre chère et ayinée fille l'Université de Paris, à cause de deux lihvres faiclz par maistre Pierre Ramus, intitulez l'ung Dialecticœ Instilutiones , et l'autre Aristotelicœ AnimadoeTsiones... Et que, parce qu'on son libvrc des Animadversions il reprenoit Aristoie, estoil évidemment cogneue et manifestée son ignorance, voire
■ Sous citons, avec H. Widdington, le texte très-rare de In Btnltate imprimée i pari. (Paris, IU*3, iiualre feuillets.)
LA REFORME DK R A M U S.
qu'il avoit mauvaise volonté, de tant qu'il blasmoil plusieurs choses qui sont bonnes et véritables , et molloil sus a Aristote plusieurs choses a quoy il ne pense
« Avons condamné . supprimé et alioly les dits deux libvres... Faisons inhibitions et défenses a tous imprimeurs... et semblablcmcnt au dit Ramus de ne plus lire les dits libvres, ne lire en dialectique ne philosophie, en quelque manière que ce soit, sans nostre expresse permission : aussi de ne plus user de telles médisances et invectives contre Aristote, no aultres anciens autheurs receus cl approuvez, ne contre nostre dicte fille l'Université et supposis d'icelle, sous les peines que dessus... »
Ramus n'était point homme a se laisser abattre par ce coup. Un parti nombreux et redoutable était contre lui ; mais il avait pour lui ce souille puissant de rénovation intellectuelle qui, à l'aide de l'imprimerie, commençait !i circuler partout, au sein des parlements, parmi la liante bourgeoisie, dans les écoles, et pénétrait déjà jusqu'à l'autorité royale. Ce même roi , auquel les cris de l'Université viennent d'arracher un odieux et ridicule édit en faveur d'Arislote, avait fonde le Collège de France. Or quel était le sens de celte création? un sens libéral et réformateur. En effet, toute l'économie du Collège royal porte l'empreinte d'une conquête de l'esprit nouveau sur la vieille tradition universitaire. L'enseignement y est donné à tous sans condition. Et quel en est le cadre? aussi vaste que l'esprit humain. L'Université n'enseignait guère que le latin et Aristote; au
LA RÉFORME Dli RA MUS.
Collège de France, on commence a enseigner les langues orienlalcs, la littérature grecque, la philosophie de Socrate cl de Platon. Chose qui paraîtra étrange à plusieurs, l'hébreu et le grec ont clé au seizième siècle des nouveautés, des hardiesses, des instruments de liberté et de progrès! Et ce qui marque bien le caractère libéral de la noble institution naissante, c'csl que l'autorité royale, qui s'était d'abord associée aux adversaires de Ramus, finit par instituer Ilamus lui-même au Collège royal comme professeur de philosophie et d'éloquence. Donner une chaire publique à l'adversaire déclaré d'Arislote et consacrer l'association de l'éloquence et de la philosophie a une époque où le syllogisme imposait a tous les esprits le. joug impérieux de ses formules inflexibles, voilà certes une initiative hardie dont il faut être reconnaissant à la royauté.
L'apparition de Ramus au Collège de France fut un événement. Des milliers d'auditeurs accoururent sur la place Cambrai, passant par le même chemin qu'avaient gravi autrefois ces armées d'ardents écoliers qui accompagnaient Abélardsur la monlagno Sainte-Geneviève. Devant cette foule immense et diverse, où le clergé, le parlement, la cour, ont leurs représentants, cl qui cache plus d'un adversaire attentif, Uamus déclare hautement ses desseins. Il vient ranimer la philosophie mourante, en lui rendant la méthode libre et généreuse de Socrate et de Platon. Assez longtemps les formules d'une logique stérile et sans vie ont enchaîné les esprits et desséché les .tmes. Le jour est venu de quitter les disputes vaines et de secouer la poussière de l'école
pour aller respirer l'air pur el la grande lumière de la belle antiquité. La philosophie n'est pas (Sans un seul livre, dans Arisiote moins qu'ailleurs. Elle n'est pas même tout entière dans Socrate et dans Platon ; elle est aussi dans Homère, dans Virgile, dans Ciceron, dans les grands poiMcs et les grands orateurs, dans tout Ce qui est péliéln' 1 d'une insjiinilirm siihlimr, dans Uml ce qui éclaire, échauffe et vivifie le cœur des hommes.
On se figure l'effet de telles pensées produites par un homme déjà célèbre, à deux pas de la vieille Sorborme, en face de l'armée péripatéticienne des maîtres de l'Université. Ramas était éloquent. Tandis que la nouveauté de ses idées excitait les intell igenres, il captivait l'oreille et l'imagination par le charme d'une élégance alors inouïe. Avec beaucoup de chaleur et de grâce, il avait le don supérieur de l'homme qui enseigne, je veux dire l'autorité. Tous les contemporains sont d'accord sur ce point. «Hamus, dit Scévole de Sainte-Marthe, était surtout remarquable, lorsqu'en présence d'une foule immense d'auditeurs, il interprétait avec une grande dignité de geste et de langage les grands écrivains latins, et singulièrement Cicéron. »
Écoulons un juge sans complaisance, le spirituel et malicieux Brantôme : « Monsieur Hamus estoil un fort disert cl éloquent orateur, et peu s'en est-il von de semblables; car il avoii une grâce inégale à toute autre qui secourait davantage son éloquence... « Urantômc rapproche Ramus d'un autre professeur du Collège de France, le savant Turnèbe : « Monsieur Turnéhns fut aussi un irès-sçavant homme en grec et en latin, mais
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non qu'il cusl telle piaffe de parler en seigneur, comme Ramas. » Enfin voici un cloge qui efface lous les aulres; il est de la bouche d'Étienne Pasquicr : « Ilamus, dit ce grave et judicieux personnage, Ilamus, en enseignant la jeunesse, estoit un homme d'estat. »
Le nouvel enseignement philosophique retentit au delà de Paris et de la France ; il se répandit dans toute l'Europe. Un contemporain nous assure que nombre d'étrangers Taisaient le voyage de Paria rien que pour entendre Ilamus, et comme, après avoir fait des cours éloquents, il publiait des livres hardis, non plus seulement en latin à l'usage des savants, mais en français el pour tout le monde , ce qui n'était pas la moins heu-
devint un personnage européen. Aussi , quand les troubles politiques cl religieux de la Ligue le forcèrent à quitter pour un temps la France, ses visites au* principales académies de l'Europe, a Strasbourg, a Berne, à Zurich, à Hcidelberg, à Genève, furent une suited'ovalions. Il faisait des cours surGicéron, sur Quintilien, sur Platon; on l'écoutait avec transport, on lui donnait des tOtes, on te saluait du nom de Platon français. Le dcnoûmcnt do celle carrière active et brillante est
1 Le premier mu raL-e rie iiliilusniiliic nril en Iran rai*, plu* tic soi\aritc ans avatil le fliirom'S tic ta iï(tli'jile,c'v~\ b Dialectique de Humus. Voici le tilrc de la première édition : » Iliuïectiquo do Pierre de la Ramée à Charles de Lorraine, cardinal, son Mécène, « A Paris, chez Wéchcl, iSSS, in-*', (10 pages. M. Waddinglon a donné, à la lin de son livre, la préface ingénieuse ci éloquente de la Kiunce, accompagnée de vingt lettres inédites.
malheuscment trop connu : ltamus avait embrassé la réforme ; il fui une des victimes de la Sainl-Barthélemy. Quelques sentiments de regret et d'indignation qui s'élèvent ici dans le cœur de tout honnête homme, l'occasion serait mal choisie pour faire lo procès aux chefs du parti catholique. Ni Catherine de Médicis, ni Charles IX, ni la Ligue, ne sont directement responsables de cette mort. Loin de là, llamus a été protégé toute sa vie par les cardinaux de Lorraine et de Hourhon; Henri II et Charles IX l'ont comblé de faveurs.— Après !c massacre de Vassy, llamus obtint un sauf-conduit du roi pour quitter Paris, et Catherine lui ouvrit un asile à Fontainebleau. S'il no put remonter dans sa chaire, du moins il en garda le titre, et le cardinal de Bourbon voulut que le traitement de ses places fût doublé.
Ce n'est donc point la passion religieuse qu'il faut accuser, pas plus que la passion politique; c'est une haine toute personnelle. Le véritable auteur de la mort de ltamus est son collègue Jacques Charpentier, qui prolita de l'impunité accordée a l'assassinat politique et religieux pour faire massacrer Ramus par des sicaires. C'est un point que M. Waddinglon a établi à la suite d'une information régulière, poursuivie avec un soin scrupuleux et une modération parfaite.
La question est maintenant d'apprécier la valeur philosophique de Ramus, et c'est ici que jo ne puis souscrire entièrement aux conclusions de son savant historien.
Selon M. 'Waddington , ltamus est le plus grand phi-
losophe el même le seul philosophe de la renaissance, et l'influence qu'il a exercée sur son siècle n'est comparable qu'a celle de Descartes sur le sien. Comparez ces deux époques, nous dit M. Waddington. De même que tous les philosophes du dix-septième siècle se partagent en cartésiens ou serai -cartésiens et anti-cartésiens, de même le seizième siècleasesraroisles.sessemiramistes et ses anti-rainislcs, lesquels sont répandus sur la face entière de l'Europe, en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Écosse, en Italie, et jusqu'en Danemark, en Espagne et en Portugal.
Ce rapprochement est curieux sans doute, mais n'at-il pas plus d'apparence que do réalité? Je conviens que l'influence de Ramus offre pour ainsi dire une grande surface ; mais a-t-elle eu beaucoup de profondeur? En un mol, Ramus fut-il autre chose qu'un grand homme d'école? Je ne ie crois pas. Quand M. Waddington proclame Ramus le plus grand philosophe du seizième siècle, il est clair qu'il ne pense ni a Montaigne ni a Rabelais. Il prend le mot philosophe dans son sens le plus strict. Eh bien ! soit ; mais à ce compte le seizième siècle nous présente encore des hommes tels que Vanini, Pomponace, Campanella, Telesio, et surtout cet infortuné jeune homme, qu'un seu liment exalté des grandeurs de l'esprit moderne fit périr à trente ans sur un bûcher, en qui débordaient l'esprit, la verve, l'imagination et l'enthousiasme, — le défenseur de Copernic, le platonicien novateur, le noble, l'ingénieux, l'éloquent, le chimérique et sublime Giordano Bruno.
Pour être élevé au-dessus de tanid'esprits supérieurs,
qu'a donc fait Bannis? Je le demande a son exact et habile interprèle. A-t-il, comme Descanes, attaché son nom il un vaste mouvement d'idées? non. À-t-ii jeté dans le monde un système original? pas davantage. A-t-il du moins ranimé quelque grand système, comme Bruno !e platonisme alexandrin? encore une fois non. Quel est donc le titre philosophique de Hamus? Je n'en vois plus qu'un seul dont on puisse le gratifier : c'est d'avoir été l'inventeur ou le promoteur d'une méthode. Ramus, en elîet, a écrit sur la dialectique; il a combattu YOrganon d'Aristolo et célébré la méthode de Sorrate et de Platon.
Est-ce ainsi que M. Waddînglon entend les choses? Je dirai alors que si Ramus avait en effet inauguré Une méthode nouvelle, ou seulement ranimé une ancienne méthode tombée dans l'oubli, je consentirais a le rapprocher, sinon de Dc3rartcs, qui a bien d'autres gloires avec celle-là, au moins de Ilacon. Et en effet il pourrait y avoir une certaine grandeur a substituer au syllogisme d'Aristolo la dialectique de Platon, celte méthode si souple, si libre, si hardie, si éminemment propre à la découverte et à l'invention ; mais il faut le dire, tout on admirant avec transport Socrale et Platoh, Ramus les connaît peu et les entend mal. J'ose assurer qu'il n'a jamais soupçonné la véritable portée de la dialectique platonicienne. Écoutez-le quand il célèbre ce qu'il appelle la véritable méthode : « Il n'y a qu'une méthode, qui a été celle do Platon et d'Aristotc aussi bien que d'Hippocrate et de Galicn... Celte méthode se retrouve dans Virgile cl dans Cicéron, dans Homère et
dans Démosthènes ; elle préside aux mathématiques, à la philosophie, aux jugements et à la conduite des hommes '. »
Quoi de plus vague que ces indications, et, si l'on Tcnt presser les choses, quoi de plus incohérent? Dire que la vraie méthode philosophique est dans Virgile et dans Cicéron , dans Homère et dans Démosthènes, c'est parler non en logicien, mais en humaniste 5 . Si Ramus veut dire en général qu'il faut s'inspirer de tous les beaux génies, au lieu de suivre les régies étroites de l'école, il a raison, il parle d'or ; voilà un bon conseil,
Ramus essayc-t-il de précisor un peu sa mélhodo prétendue , il fait voir qu'il n'en a pas lo secret , car il dit qu'elle préside à la fois à la philosophie et aux mathématiques. Or quelle est la méthode des mathématiques? c'est la méthode par définition cl démonstration, cellelà même dont Aristote a tracé les lois. Est-ce par hasard cette méthode que llamus conseille à la philosophie? Hais alors que nous parlc-1-il de quitter Aristote pour Tlaton , et de restaurer la méthode socratique et platonicienne? Socrate et Platon ne procédaient pas par syllogisme. Ils n'exposaient pas la vérité toute Irouvée à des disciples dociles; ils faisaient profession de ne rien savoir et de chercher sans cesse la vérité ; ils la cherchaient par l'observation. Yoilà une grande méthode,
' Voyez la prdface des Secte in libérales artes, cl H. Waddingkm, 3*3.
» M. Waddinglon en fait loyalement l'aveu, page 37*.
et c'est l'honneur de Bacon cl de Descartes de l'avoir rendue M' esprit humain, qui semblait l'avoir oubliée, et d'en avoir ranime la fécondité immortelle. L'un convie l'esprit moderne à l'observation de la nature,
excluent la méthode raisonneuse, abstraite, nominale, desscolastiques; l'un et l'autre sont pour l'observation, flamus a-t-il connu et décrit celte méthode? certainement non. L 'a-t-il seulement entrevue? Si peu en vérité qu'au contraire il lui tourne le dos, quand il conseille formellement la méthode démonstrative, non pas seulement pour la géométrie, où elle est parfaitement de mise, mais pour les sciences physiques, où elle ne saurait s'appliquer.
Au fond, toutes les inventions de Rarnus, toutes ces nouveautés dont on fait un peu trop de bruit et qu'on appelle pompeusement le ramisme, tout cela se réduit ii quelques simplifications, à quelques perfectionnements de détail qu'il a introduits dans la vieille théorie du svllogisniB. Hais alors pourquoi donc a-t-il passé sa vie à combattre la logique d'Arislote? Si la méthode du raisonnement est la méthode universelle des sciences, alors YOrganon est le dernier mol de la logique; que dis-je? c'est le code complet et définitif de l'esprit humain.
On se demande ce que Hamus pouvait attaquer dans le chef-d 'couvre du philosophe de Stagyre? Rien d'essentiel en vérité. Aussi que faisait-il? Il niait l'authenticité de VOrganon, thèse insoutenable. Il reprochait a Aristote de ne pas avoir défini ni divisé la logique, deux
accusations aussi mesquines qu'injustes. A vrai dire, Rainus attaquait Aristoto, non en philosophe, mais en letiré. Ii n'attaquait même pas le véritable Aristole, mais l 'Aristoto dos écoles, et ici sa critique avait, j'en conviens de grand cœur, une importance et une efficacité réelles. Il reprochait a la logique des écoles d'être subtile, compliquée, abstraite, de tourner l'esprit aux distinctions vaines et aux stériles disputes, de dessécher l'imagination, de fausser le jugement, d'étouffer le goût de la grande éloquence et de toutes les beautés supérieures.
La réforme de Ramus n'était donc pas proprement une réforme philosophique, mais une réforme pédagogique, littéraire, morale. Je reconnais l'importance et la légitimité de cette réforme. En agissant puissamment sur la jeunesse, Ramus a excité et fécondé les esprits. Les génies les plus divers, un d'Ossat, un Millon, un Arminius, se sont honorés d'avoir été ses disciples. C'était un grand professeur, un grand homme d'école ; mais je ne puis accorder qu'il oit été ni un grand philosophe, ni un grand logicien.
Je le loue de s'étro enrôlé dans la croisade contre la scolastique, bien qu'il ait mal choisi ses points d'attaque et qu'il ne soit venu qu'après Lof évre d'Ê tapies, Érasme, Laurent Yalla, Vives et heaucoup d'autres; jo lui sais gré d'avoir écrit d'excellents livres de classe qui ont simplifié les méthodes, associé heureusement la rhétorique et la logique , répandu le goût de la belle littérature, stimulé l'esprit de libre recherche ; je rends hommage à son caractère, bien que son désir des nouveautés allât