A VIS ET SON ŒUVRE I
On ne se ferait qu'une faible idée du génie de Dcscarles et des services qu'il a rendus a l'esprit humain, si l'on ne prenait soin de se rendre compte de l'état déplorable où ce grand homme trouva les sciences et la philosophie. Certes, la liberté de la pensée était immense au seizième siècle ; mais la liberté ne vaut que par ses fruits. Orque produisait-elle à celte époque? de deui choses l'une : ou des imitations stériles et tout artificielles des grandes philosophies de l'auti-
1 Ce morceau a été écrit pour le Plutarque français. Il nous a paru trouver naturellement si plme ihn.- m: li\ ie foiisntré liux précurseurs et aux disciples île Départes. Nom l'avons donc repris, mais ù cundiiion. Iiirn entendu, île le refondre cl de l'agrandir, syit à l'aide île plusieurs île nus propre, écrits, soit en faisant nuire profil (le.- piétés innliles ipii uni clé découvertes et publiées dans ces derniers temps.
m DESCARTES.
quilé, on de vaincs utopies et des systèmes monstrueux. Lisez les Dialogues de Vanini , lisez la Cité du Soieil de Campanella, ou même le De l'infinito principio e uno de Giordano Bruno : vous n'y serez pas moins choque de l'insupportable emphase des promesses que de la pauvreté des résultais. Combien ces informes ébauches étaient, à mille égards, inférieures a la philosophie qu'on voulait remplacer!
Il serait curieux de rapprocher, par exemple, deux génies qu'en des lemps différents Naplcs a donnés à la France, Vanini et saint Thomas, et de comparer la Somme de théologie aveu \' Amphithéâtre magique cl divin, chrétien et physique, astrotogico- catholique, de la divine Providence. D'un côté, quelle niagnilique et sévère ordonnance, el.de l'autre quel chaos! Ici, quelle gravité! et la, quelle puérile jactance! Quelle précision, quelle exactitude, quelle mesure chez le saint docteur! et dans le libre penseur, quelle intempérance, quelle indécision, quel dérèglement! Mais, si énorme que soit la différence de ces deux ouvrages, un intervalle plus grand encore les sépare d'un autre livre, bien modeste et bien chélif, à ce qu'il semble, mais qui est le germe d'où va sortir un nouveau monde : je parle du Discours de la Méthode. On ne doit pas oublier qu'en publiant cet ouvrage, Descartes y joignait comme supplément la Dioptrigue, la Géométrie et ies Météores. Ainsi, d'un seul coup,i! fondait sur la base d'une méthode nouvelle deux sciences encore à. peu prés inconnues et d'une portée infinie, laphysique mathématique et l'application de l'algèbre
à la géométrie, et en même temps il préludait aux Méditations et aux Principes, c'est-a-dire à une métaphysique originale et a l'explication mécanique de l'univers. Il faut ici le déclarer hautement, on mettant à part tout sentiment déplacé de patriotisme : jamais homme au monde n'a été doué a ce degré du génie créateur. Sans Descaries, l'Angleterre n'eût jamais porté Newton , ni l'Allemagne Leibnilz. Newton a découvert, je le sais, le vrai système du monde ; mais Descaries lui en avait pour ainsi dire remis la clef en réduisant la découverte de ce système à un problème de mécanique. Et de même, si Leibnïlz a pour jamais attaché son nom au calcul de l'infini , on peut dire qu'il n'y serait certainement pas venu sans l'analyse cartésienne.
Combien pâlit plus encore a cûté du vrai fondateur de !a philosophie moderne la gloire trop célébrée de Bacon! Sans imiter, contre l'auteur du Novum Organwn, les injustes sévérités de Joseph de Haistre, qui avait pour haïr Bacon des raisons dont, gttice à Dieu, nous sommes affranchi , sans refuser a ce rat e génie l'incontestable honneur d'avoir réduit en beaux et lumineux préceptes des méthodes que d'autres avaient pratiquées avant lui, et qui du reste, il faut bien l'ajouter, n'ont rien produit entre ses mains de considérable, osons diro que Bacon est si peu le fondateur de la philosophie du dix-septième siècle qu'il nous fait beaucoup plutél l'effet d'un homme du siècle précédent. Il a le noble enthousiasme des Bruno et des Pomponace, mais il en a aussi la bizarrerie et l'emphase. Lui-même se compare sans cesse à Christophe Colomb : je le veux
DESCÀRTES.
bien; mais c'est un Christophe Colomb qui se borne à pressentir l'Amérique el à la chanlor on très-beau langage, laissant a d'autres le soin de la découvrir el de l'explorer.
Le vrai Christophe Colomb, c'est Descartes. Autant llacon reste inconnu à son siècle, autant Descartes remplit le sien. Tout y ressent son influence, tout y porte l'empreinte de son génie, tout y est teint de ses couleurs. Les plus grands, les plus libres esprits s'honorent de le suivre; Aniauld, Bossuel, Fénclon admirent el adoptent sa métaphysique. Mal e bran ch e , en lisant un de ses moindres écrits, se sent éclairé et comme ébloui d'une lumière surnaturelle, et, vouant au génie créateur qui a réveillé le sien une admiration presque religieuse, il s'écrie que le genre humain doit plus de vérités au seul Dcscartes qu'à tons les autres philosophes pris ensemble qui se sont succédé depuis deux mille ans. Éloge immense et qui ne paraîtra pas trop exagéré, si l'on songe que Descaries donnait à la fois a son siècle les découvertes les plus merveilleuses et la méthode qui devait les étendre e! les féconder. Suivons depuis ses premiers pas et dans tout le cours do son développement ce génie extraordinaire qui a voulu tout devoir a lui-même, rien au passé ou a ses contemporains.
llené Descartes naquit le 31 mars 1596. C'est à Lahayc, petite ville de Touraïne, entre Tours et Poitiers, que sa mère lui donna le jonr, mais il avait été conçu à Hennés, et sa famille appartenait a une des plus anciennes maisons de la Bretagne. Le nom de ses. pères
("écrivait autrefois Des Quartes, cl dans un litre latin du quatorzième siècle, De Quartis. Son grand-père se jeta dans Poitiers en 1369 avec le comte du Lude, pour en soutenir le siège contre les réformés ; mais son père préféra Sa robe à I'èpée et fut nommé conseiller au parlement de Bretagne en f386. Il eut d'une première femme un fils qui devint comme lui conseiller au parlement de Bretagne, une fille qui se maria depuis au seigneur du Crevis, et un troisième enfant qui fut Descartes. Le litre de seigneur du Perron, qu'on trouve souvent joint à son nom, lui vient d'une petite seijraeurie en Poitou qui appartenait à sa famille et qui lui fut donnée en propre, lors du partage de la succêssion de sa mère '.
Dès l'âge de liuil ans (en 1604), Descaries fut envoyé par son pere au nouveau collège des jésuites établi toul récemment a La Flèche pour la noblesse française dans un palais de Henri IV et doté par ce prince d'un revenu de onze mille écus d'or. Après l'attentat de flavaillac, lorsque le cœur du roi fut porté à la maison de La Flèche,
1 Voir la Pie de Descartes par Baillet, cl l'excellente Notice biographique sur Descartes do M. Adolphe Garnier, Outré ces doux ouvrages, nous avens puisé, pour tout nolro travail, dans los écrits suivants : Pensées de Descartes, par l'abbé. Eymery ; Exposition de la philosophie de Descartes, danslos Fragments do M. (loyer- Collard ; Du CocnoEnco sum, dans les Fragments de M. Cousin ; WoUasur Descartes, parMichelot ; Éloge de Descartes, parThomas, avec des notes bibliographiques.
Nous avons tiré aussi plus d'un renseignement curieux et nouveau des publications récentes de M. Foucher du Caroil sur
Descaries fut un des vingt-quatre gentilshommes choisis pour l'aller recevoir.
On vil éclater dès le collège la supériorité et l'indépendance d'esprit de celui qui devait un jour renouveler la face des sciences. Il embarrassait son régent de philosophie de mille objections. Voici quelle était sa manière d'argumenter : il s'attachait d'abord à la définition de ions les mots de la question, faisait expliquer le sens des principes reçus dans l'école, proposait ensuite certaines vérités, et quand on en était demeuré d'accord avec loi, il présentait son argument, dont il était alors liès-difncile de venir à bout.
Quelque intérêt que prit Descartes à la philosophie, celle étude ne le satisfaisait pas. La logique de ses maîtres lui paraissait chargée d'une foule de préceptes inutiles ou dangereux; il s'occupait a l'en séparer, comme le statuaire, dil-il lui-même, travaille à tirer une Minerve dun bloc de marbre gui est informe. Leur métaphysique le révoltait par la barbarie des mois et le vide des idées, leur physique par l'obscurité du jargon et par la fureur d'expliquer tout ce qu'elle n'expliquait pas. Les mathématiques seules le conientéreni ; il y trouva l'évidence qu'il cherchait parlout. Quelques auteurs prétendent qu'il inventa, étant encore au collège, sa fameuse Analyse. Ce serait un prodige bien plus étonnant encore que celui de Newton, qui, a vingtcinq ans, avait trouvé le calcul de l'infini, et deLeibnitz qui cherchait à quinze ans dans les jardins de Leipzig la conciliation de la philosophie d'Aristole avec celle de Platon.
DESCARTES. m
Descaries trouva au collège, dans deux de ses maîtres, le P. Charlet et le P. Dinet, deux amis avec lesquels il resta en correspondance toute sa vie. (Test aussi dans celle maison qu'il se lia avec le P. Mersenne, qui entra depuis aux Minimes, et qui était venu terminer ses études a La Flèche au moment où Descartes y commençait les siennes. Mersenne avait près de htiil ans de plus que son jeune camarade. Il est donc probable qu'ils eurent au collège peu de relations; mais quand ils se retrouveront dans le monde, le souvenir de ces premières années do leur jennesse fut un lien et un charme de plus dans leur étroite amitié.
Sorti de La Flèche a 16 ans (en 1612), Descaries passa une première année a Bennes au sein de sa famille. L'année suivante, il fut envoyé a Paris sous la conduite d'un valet de chambre. On a parlé avec quelque exagération des premiers désordres de sa jeunesse. Descaries se livra sans doute avec ardeur aux plaisirs de son âge ; mais ce qui pTouve qu'il ne s'y laissa point entraîner sans réserve, c'est sa liaison avec le jeune Mydorge, fils d'un conseiller au parlement et neveu du président Chrétien de Lamoignon, aussi bien que son commerce intime avec Mersenne, qui était venu Caire sa théologie à la Sorbonne et avait déjà reçu l'ordination. Mydorge avait la passion des sciences mathématiques et physiques. Cherchant un étal qui lui laissât le loisir de les cultiver, il se fit trésorier de France en la généralité d'Amiens, seulement pour avoir un titre. Il dépensa prés de cent mille écus a fabriquer des verres d'optique, des miroirs ardents et autres instruments d'expérience.
Merscnnc avait aussi un goût décidé pour la géométrie. Encompagnie de pareils hommes, il est difficile de croire que Descarics ait ressenti pour les plaisirs du monde un bien vif aurait. Le P. Mersenne avant reçu (en 16l i) une obédience de la part de son provincial pour aller demeurer a Nevers, Descartes se retira de plus en plus du monde. Tout a coup, il roinpl avec ses amis et ses connaissances; il loue une petite maison dans un quartier désert du faubourg Saint-Germain, et y passe les années 1ÏUS et 16(6, appliqué à l'élude el inconnu de tous. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux ans qu'un ami le rencontra par hasard dans une rue écartée, s'obstina à le poursuivre jusque chez lui, et le ren traîna enfin dans le monde.
A vingt et un ans , Desrartes crut que le moment était
qu'il éprouvait a servir sous le maréchal d'Ancre le décida à suivre l'exemple de plusieurs jeunes gentilshommes de la noblesse française qui allaient alors apprendre le métier de la guerre sous le prince Maurice de Nassau en Hollande. Il préparait son équipage, lorsqu'il apprit la mort du maréchal d'Ancre, tué au Louvre, comme on sait, par les gens de M. de Yilry, capitaine des gardes du rorps. Cet événement ne changea pas la résolution de Desrartes, et il alla droit au Brabant hollandais se mettre dans les Iroupes du prince Maurice en qualité de volontaire.
Le véritable but de Descartes, en prenant du service, n'était pas de se faire une carrière militaire; il voulait voyager, étudier les hommes, et se mettre à l'épreuve
de loua les accidents de la vie. Afin de n'être gêné par aucune force supérieure, il renonça d'abord il toute charge et s'entretint a ses dépens. 11 dut cependant recevoir une fois la paye pour faire acte de soldat, et garda cet argent toute sa vie comme un souvenir de son service militaire,
Descartes avoue dans une de ses lettres qu'é tant jeune il avait aimé véritablement la guerre; mais il prétend que cette inclination n'était que l'effet d'une chaleur du foie, qui, s'élant apaisée dans la suite du temps, fit tomber aussi celte inclination. « Bien que la coutume et l'exemple, dit-il ailleurs, fassent estimer le métier de la guerre comme le plus noble de tous, pour moi, qui le considère en pliilosoplie, je ne l'estime qu'autant qu'il vaut, et même j'ai bien de la peine à lui donner place entre les professions honorables, voyant que l'oisiveté et le libertinage sont les deut principaux motifs qui y portent aujourd'hui la plupart des hommes. »
Se trouvant de loisir dans l'hiver de 1618 a IGiff, Descartes le consacra a des méditations et à des écrits sur les sciences. Déjà à Paris, apprenant l'escrime, il en avait écrit la théorie : en Hollande, réfléchissant à un autre art qui lui avait procuré beaucoup de plaisir, la musique, il composa un Compendium musicœ. Il faut joindre a ce dernier morceau quelques autres écrits de la même époque, qui, comme les deux précédents, ne nous sont point parvenus : t* Quelques considéralions sur les sciences en général; 2° Quelque chose de l'algèbre; y Democrilica ; 4" Expérimenta; 3° Prœ~
DF.Sf.AR.TKS.
ambuta, avec cette épigraphe : Iniiium sapientiœ timor Domini ; 6° enfin, un morceau intitulé Olympka, d'environ douze pages, avec ces mots en marge : Xnovembris 4619, intelligere cœpi fundamentum inventi mirabilis '.
Dans celle première partie de la vie de Descaries, les sciences, et principalement les mathématiques, étaient son élude de prédilection. Passant un jour dans une rue de liréda, Descartes voit un grand concours de gens occupés à lire une affiche où était posé, suivant l'usage du temps, un problème à résoudre. I! s'approche ; mats l'affiche était en flamand, qu'il n'entendait pas. Il prie un homme qui était à coté de lui de la lui expliquer. C'était un mathématicien nomme Beckmann, principal du collège de Dordrccht. Le principal, homme grave, voyant un petit officier français en habit uniforme, crut
' Plusieurs (le ir> ■■?-■:<■■ dp la jnmc>;e des Décries viennent d'être retrouvé el publiés par M. Fouclier du Caroil. Nous signalerons, comme particulièrement remarquable, le morceau que l'éditeur intitule : Çartcsîi cogitationes prû'afœ, et qui n'est autre peut-élre que les Olj/mpica. La théorie cartésienne de l';iii1r!t[iulisiiu' île» lii'-ifr est en jenue dans ce passage : Ex animalîum iptibmâaia aciîonibus valde perfectis suspicamur ea liberum arbitrium non habere. — Voici encore une pensée d'un grand caractère cl ken m;ir<ii!ée de i'e:ii[ireinle cartésienne: Tria mirabilia fecit fiomtntu : ret ex nikilo, libenlm orbitrium et Hominem Dcum. — Grâce & ces noiiveain documents, on a la preuve matérielle d'un fait déjà connu vaguement par un passage du Discours de la méthode, savoir que Descaries, dès l'âge rte vingt-quatre ans, on t6!0, dix-sept ans avant sa première publication, celle du Discours en 10.17, avait trouvé sa méthode et en connaissait l'immense portée.
qu'un problème de géométrie n'étail pas for! intéressant pour lui; et, apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer l'affiche, à condition qu'il résoudrait le problème. C'était une espèce de défi, Descartes l'accepta ; le lendemain malin, le problème était résolu. Beckmann fut fort étonné ; il entra en conversation avec le jeune liomme, et il se trouva que le militaire de vingt ans en savait beaucoup plus sur la géométrie que le vieux professeur de mathématiques. Deux ou trois ans après, étant à Ulm en Souabe, il eut une aventure a peu près pareille avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celuici venait de donner un gros livre sur l'algèbre, et il iraitait Descartes assez lestement, comme un jeune officier aimable et qui ne paraissait pas tout a fait ignorant. Cependant un jour, à quelques questions qu'il lui fit, il se douta que Descartes pourrait bien avoir quelque mérite. Bientôt, à la clarté et à la rapidité de ses réponses sur les questions les plus abstraites, il reconnut dans ce jeune homme le plus puissant génie, cl ne regarda plus qu'avec respect celui qu'il croyait honorer en le recevant chez lui.
Il ne parait pas qu'au service de Maurice de Nassau Descaries ait pris part a aucune action de guerre considérable. La mort de Barneveldt ayant laissé le prince d'Orange désoccupé, Descartes, que le désir de voyager poursuivait toujours, alla prendre du service dans les troupes du duc de Bavière, allié de l'empereur, contre les protestants. Ce fut la, comme il le raconte lui-même, que le commencement de l'hiver l'arréla dans un quartier, où, ne trouvant aucune conversation qui le divertit,
et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui le troublassent, il demeurait tout le jour enfermé dans un poêle, où il avait tout loisir de s'entretenir de ses pensées. On peu! conjecturer qu'avec celte disposition d'esprit, Descaries fut spectateur beaucoup plus qu'acteur, suivant sa maxime, dans les affaires de la campagne. Entré a Prague avec l'armée victorieuse, savez-vous ce qui l'occupe? il cherche dans la patrie de Ticho-Brahê les traces du séjour et des travaux de ce grand homme.
Après avoir fait une nouvelle campagne, celle de Hongrie, sons les ordres du comte de Iïucquov, Descaries, à ta mort de ce général, ahandonna définitivement la profession des armes. Il traversa la Moravie, la Silésie, visita les eûtes de la mer Baltique cl le Holslcin, s'embarqua sur l'Elbe, prit terre dans la Frise orientale, parcourut les cotes de la mer d'Allemagne, et se rembarqua pour la Frise occidentale. Ce fut pendant celte traversée que cinq ou six mariniers de la Wesl-Frise pensèrent disposer de celui qui devait faire la révolulion de l'esprit humain. Tour être plus libre, il avait pris à Erabdcn un bateau pour lui seul et son valet. Les mariniers, à qui son air doux et tranquille et ai petite taille n'imposaient pas apparemment beaucoup, formérenl le complot de le tuer, afin de profiter de ses d£pouillcs. Comme ils ne se doutaient pas qu'il entendit leur langue, ils curent l'heureuse imprudence de tenir conseil devant lui. Par bonheur, Descartes savait le hollandais; il se lève tout a coup, change décontenance, tire l'épée avec fierté, et menace de percer le premier
qui oserait approcher. Celle audace les intimida , et Descaries fui sauvé.
Après un nouveau séjour en Hollande et une course à Bruxelles (1622), Descarles rentra ea Franco, et alla visiter a Rennes son pore, qui le mit en possession de la part qui lui revenait dans la fortune de sa mère ; c'était trois fiefs en métairies, le Perron, la Grande- Maison et le Marchais, plus une maison de ville à Poitiers, el plusieurs arpents de terre labourable. Il pensa un instant à acheter une charge, lit une course en 1623 à Paris, où il retrouva le P. Mersenne, revint à Hennés, et prenant enfin son parti, vendit ses biens et recommença sa vie de méditations el de voyages. En septembre 1623, il part pour l'Italie, traverse les Alpes, où il médile son Traité tles météores, visite le pays des Grisons, la Yalteiine, le Tyrol, court jusqu'à Inspruck, revient à Venise pour assister au mariage du doge avec la mer Adriatique, se rend à Lorelte pour y accomplir un vœu formé dans son poêle d'Allemagne a l'occasion d'un songe mystérieux', et delà va voira Home les fêtes
' On trouïo quelques détails sur n* simili et sur le pèlerinage à Lorette dans le morceau découvert par .11. Fouelier du Careil et cite plus liaut : • En novembre 16(0, dit Doscarlcs, j'ai eu un songe pendant lequel j'ai irrité le poeme Vil d'Ausono : Quod n M' if'frtdw t'f'.-r?... C'est dans l'aurn'i' >[W j'ai commencé à comprendre le fondement do l'invention merveilleuse... Avant la fin de novembre. je i^i^iieiji Lurette a |nnl depuis \enise, si cela se peut ce m mu i le ni en I et fi c'est l'usée ; sinon je ferai du moins «voyage avec toute la <li'\otion qu'on a coutume d'y apporter, et je terminerai rnmplétemenl mon traité avant Pâques ; cl si les livres ne mo manquent pas, et si lo mion m'en parait
du jubilé, qui laissent dans son âme les plus fortes impressions.
De rciour pour la troisième fois en France, Descartes songea encore a se marier et a acheter une charge ; mais aucun de ces deux projets ne put réussir. La personne a laquelle il lit un instant la cour, et qui fut depuis connue dans le monde comme une femme d'esprit sous le nom de madame du flosay, racontait que la seule galanterie que Descartes lui eût jamais dite, c'est qu'il ne trouvait pas de beauté comparable à celle de la vérité, ou encore qu'il mettait trois choses sur le ïiiéme rang et au nombre des plus difficiles à rencontrer : une belle femme, un bon livre, et un excellent prédicaleur.
Lo projet d'acheler une charge n'eut pas un plus heureux succès. Pour se mellre en état de la remplir, Descartes se rendit îi Paris, où il voulait étudier la procédure chez un procureur au Chalelet ; mais il n'étudia que la physique el-la géométrie, avec Mydorge, Mersenne, el d'autres savants hommes dont il acquit Pamilié, le P. Gihieuf de l'Oratoire, Des Argus, qui le présenta au cardinal de Richelieu, l'abbé Picot, dont il fil l'agent de ses affaires domestiques et le receveur de ses rentes de Bretagne et de Poitou.
La campagne du siège de La Rochelle, à laquelle participa Descartea en 1628, sur l'appel fait par le roi à tous les gentilshommes qui l'entouraient, ne le dédigne, je le publierai comme je l'ai promis aujourd'hui 1621). 33 décembre. ■
tourna que faiblement de ses études, où il s'enfonça de plus en plus, et auxquelles il se dérida à consacrer sa vie tout entière. Pour les cultiver dans une paix et une indépendance parfaites, il résolut de se fixer en Hollande, dont le climat froid convenait d'ailleurs à son tempérament beaucoup mieux que celui de Paris ou de la Touraine, où la chaleur trop forte ne lui faisait, disait-il, enfanter que des chimères.
Ce fut au mois de mars I (!29, à l'âge de trente-trois ans, que Descaries alla s'établir dans ce pays de son choix, et y passer les vingt années les mieux remplies de sa vie. Écoutons-le raconter à son ami Balzac son existence solitaire et méditative avec une grâce et une fraîcheur d'imagination qu'on n'attendrait peut-être pas de cette plume austère.
« Monsieur, j'ai porté ma main contre mes yeux, pour voir si je ne dormais point, lorsque j'ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici, et maintenant encore je n'ose me réjouir autrement de celle nouvelle que comme si je l'avais seulement songée. Toulefois je ne irouve pas fort étrange qu'un esprit grand et généreux comme le vôtre ne se puisse accommoder S ces contrainte? serviles annuelles on est obligé dans la cour; et puisque vous m'assurez lout de bon que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirais pécher contre le Saint-Esprit si je lâchais à vous détourner d'une si sainle résolution. Même vous devez pardonner à mon zélé, si je vous convie de choisir Amsterdam pour voire retraite, et de le préférer, je ne dirai pas seulement a tous les couvents des capucins et des chartreux.
as
où force honnêtes yens se retirent, mais aussi à loules les plus belles deoieurcs de France cl d'Italie, et même à ce célèbre ermitage dans lequel vous étiez l'année passée. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités qui ne se trouvent que dans les villes, et la solitude même qu'on y espère ne s'y rencontre jamais toute parfaite. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fasse ré ver les plus grands parleurs, et une vallée si solitaire qu'elle puisse leur inspirer du transport et de la joie; mais malaisément se peut-il faire que vous n'ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris : au lieu qu'en cette grande ville où je suis, n'y ayant aucun homme (excepté moi; qui n'e verte la iiiaiiliandise,
personne. Je vais me promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées ; et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois que je ferais les arbres qui se rencontrent eu vus forêts, ou les animaux qui y paissent : le bruit même de leur fracas n'interrompt pas plus mes rêveries que ne ferait celui de quelque ruisseau. Que si je fais quelquefois réflexion sur leurs actions, j'en reçois le même plaisir que vous feriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes ; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure et à faire que je n'y aie
lentif a son profil, que j'y la vie sans Cire jamais vu de
Lrj t'iod b, Go
DBSCARTSS.
manque d'aucune chose. Que s'il y a du plnisir à voir croître les fruits en vos verger? et ù y être dans l'abondance jusqu'aux yeux, pensez-vous qu'il n'y en ait pas bien aulant â voir venir ici des vaisseaux, qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout, te qu'il y a de race en l'Europe? Quel autre lien pourrait-on choisir au reste du monde où toutes les commodités de la vie et tontes les curiosités qui peuvent être souhaitées soient si tanks trou vit qu'en celui-ci V quel autre pays où l'on puisse dormir avec moins d'inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied, exprès pour nous garder, où les emprisonnements, les trahisons, les calomnies soient moins connus, et où il soit demeuré plus de reste de l'innocence de nos aïeux? Je ne sais comment vous pouvez, tant aimer fuir d'Italie, avec lequel on respire si souvent la peste, et où toujours la chaleur du jour est insupportable, la fraîcheur du soir malsaine, et où l'obscurité, de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les liivers du septentrion, dites-moi quelles ombres, quel éventail, quelles fontaines vous pourraient si bien préserver à Home des incommodités de la chaleur, comme un poêle et un grand feu vous exempteronl ici d'avoir froid. Au reste, je vous dirai que je vous attends avec un petit recueil de rêveries qui ne vous seront peut-être pas désagréables; et soit que vous veniez ou que vous ue veniez pas, je serai toujours passionnément, » etc. '15 mai 1631.)
C'est au sein de celte vie conforme .1 ses goûts de liberté et de méditation que Descartes rassemblait les
idées qui iillaien! constituer sa nouvelle philosophie. Il était occupé a terminer son traité de la lumière, qu il appelait son Monde, et où il soutenait l'opinion du mouvement de la terre, et allait l'envoyer au P. Mersenne pour le faire imprimer a Paris, lorsqu'il apprit la condamnation de Galilée. Il en ressentit des impressions qui aujourd'hui paraissent excessives, et, poussant la prudence, jusqu'à une timidité dont il est difficile de ne pas le, blâmer, il renonça a la publication de son traité, et faillit même le jeter au feu. Citons encore ici une lettre de Desrartcs : elle peint le caractère du temps et celui du philosophe.
« J'en étais a ce point, écrit-il au P. Mersenne, lorsque j'ai reçu votre dernière, de l'onzième de ce mois ; et je voulais faire comme les mauvais payeurs qui vont prier leurs créanciers de leur donner un pou de délai, lorsqu'ils sentent approcher le temps de leur dette. En effet, je m'étais proposé de vous envoyer mon Momie pour cc3 élrennes; et il n'y a pas quinze jours que j'étais encore tout résolu de vous en envoyer au moins une partie, si le tout ne pouvait être transcrit en ce temps-là ; mais je vous dirai que m'étant fait enquérir ces jours:! Lcyde et a Amsterdam si le système du monde de Galilée n'y était point, à cause qu'il me semblait avoir appris qu'il avait été imprimé en Italie l'année passée, on m'a mandé qu'il était vrai qu'il avait été imprimé, mais que tous les exemplaires en avaient été brûlés à Home au ' même temps, et lui condamné à quelque amende ; ce qui m'a si fort étonné que je nie suis quasi résolu de briller tous mes papiers, ou du moins de ne les laisser voir à
Di j i :l'J L 1 .- Ci
DESCÀRTKS. 101
personne. Car je ne me suis pu imaginer que lui, qui est Italien, et même bien voulu du pape, ainsi que j'entends, ail pu être criminalisé pour autre chose sinon gn*il aura sans doute voulu établir le mouvement de la terre, lequel je sais bien avoir été censuré autrefois jïnr quelques cardinaux, mais je pensais avoir oui dire que depuis on ne laissait pas de l'enseigner publiquement, même dans Home, cl je confesse que s'il est faux, lous les fondements de ma philosophie le sont aussi, car il se démontre par eux évidemment ; et il est tellement lié avec toutes les parties de mon Traité, que je ne l'en saurais détacher sans rendre tout le resle défectueux. Mais comme je ne voudrais pour rien du monde qu'il sorttl de moi un discours où il se trouvai le moindre mot qui fut désapprouvé de l'Église, aussi aimé-je mieux le supprimer que de le faire paraître esin.pié (28 novembre 163;i —Je sais bien qu'on pourrait dire que
tout ce que les inquisi lions de Home uni décidé n'est pas incontinent article de foi pour cela , et qu'il faut premièrement que le conciles ail passé; mais jo ne suis point si amoureux du mes pensées que de me vouloir servir de telles exccpliuns pour avoir moyen de le» maintenir; el le désir que j'ai de vivre en repos el de ronlinucr la vie que j'ai commencée en prenant pour devise : Bmttvixil kenc '/"• ùituit, f ui que je suis plus ■ •.lu. délivré de la crainte que j'avais d'acquérir plus de connaissances que je ne désire, par le moyen de mon écrit, que je oc suis fâché d'avoir perdu le lemps el la peine que j'ai empkivée à le composer... ■ (10j3nvierl63*.)
tOi DESCARTES.
en matière d'orthodoxie : i M. Desrarles, dit Hossuel,
prendre sur cela des précautions ijui allaient jusqu'à l'excès, n Par un étrange el juste retour, ces paroles de Bossuei, qui pouvaienl au dis.- septième siècle servir de protection à la renommée lie Descartes, sont aujourd'hui une sorte de lâche ii sa mémoire.
Mais à quoi servent toutes les précautions de la prudence liumaine? Descartes voulait échapper à loul prix à la persécution, il ne fui guère plus heureux que Galilée. Tandis qu'il se couvrait du côté des catholiques, en supprimant son Traité du Monde, et se ménageant auprès des jésuites ses anciens maîtres, un orage fondit sur lui du cûlé des protestants.
Le tiiscours dn la Méthode avait paru en juin 1637. accompagné de la Diopiriçue, des Météores et de la Géométrie. On voil que Desrartes se donnait au pulilic tout entier d'un seul coup, connue géomètre à la fois, comme physicien el comme philosophe. C'était plus qu'il n'en fallait pour exciter l'envie. Elle se personnifia dans lo célèbre Voël ou Voelius, ministre, et plus tard reeleurde l'Université, a L'Irecht.
Yoët commença les hostilités en Ifi3!t par des thèses sur l'athéisme. Descaries n'y était point nommé, mais on avait eu soin d'y insérer toutes ses opinions comme celles d'un athée. En 1640, secondes el troisièmes thèses où était renouvelée la même calomnie, fté-
gius, disciple de Descartes et professeur de médecine, soutenait la circulation du sang : aulre accusation rriminclle conlre Drscartes. Ordonnance des magistrats, qui défendent d'introduire des nouveautés dangereuses. En 1041, Voët se fait élire rccleur de l'Université d'Utrechl. N'osant point encore attaquer le înallre. il veut d'abord faire condamner le disciple comme hérétique. Quatrièmes thèses publiques contre Desrartcs. En (642, décret des magistrats pour défendre la philosophie nouvelle.— En IM3, Voët eut recours ii des troupes auxiliaires. Il alla les chercher dans l'Université de Groningue, où un nommé Schook ou Schookius s'associa ti ses fureurs. C'était un de ces méchants subalternes qui n'ont pas même. l'audace du crime, et qui, trop l;1chos pour attaquer par eux -m fines, sont assez, vils pour nuire sous les ordres d'un autre. Il débuta par un gros livre contre Descaries, dont le hul élait de prouver que la nouvelle philosophie menait droit au scepticisme, à l'athéisme et à la frénésie, Dcscartes crut enfin qu'il était temps de répondre. Il avait déjà écrit une petite lettre sur Voët, et celui-ci n'avait pas manqué de la faire condamner comme injurieuse et attentatoire à la religion ré fi innée dans la personne d'un de ses principaux pasteurs. Dans sa réponse conlre le nouveau livre. Descartes se proposait trois choses : d'abord de se justifier lui-même, car jusqu'alors il n'avait rien répondu a plus de douze lihelles; ensuite de justifier ses amis et ses disciples; enfin do démasquer un homme aussi odieux que Vofit, qui, par une ignorance hardie et sous le masque de la religion.
séduisait la populace et aveuglait les magistrats. Mais les esprits étaient trop échauffés ; il ne réussit point. Sentence conlre Descarles, où ses lettres sur "Yoël sont déclarées libelles diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent a lui faire son procès secrètement et sans qu'il en fût averti. Leur intention était de le condamner comme alliée et comme calomniateur : comme alliée, apparemment parce qu'il avait donné de nouvelles preuves de l'existence de Dieu; comme calomniateur, parce qu'il avait repoussé les calomnies de ses ennemis. Descarles apptil par une espèce de liasard qu'on lui faisait son procès. Il s'adressa à l'ambassadeur de France, qui se servit de l'autorité du prince d'Orange pour faire arrêter les procédures déjà très-avancées 1 .
On conçoit aisément que ces odieuses persécutions aient contribué à dégoûter Descarles du séjour de la
imnlilcs li'un crural prix, d'ins la puMiralion île M. Koucher di Gareil, dcuiième partie, page 42 sqq.)
DKS CARTES.
Hollande, el à lui faire accepter quelques années plus lard les offres de la reine Christine. Diverses circonstances l'avaient rappelé momentanément en France en 1644, 1647 et 1648, mais sans jamais l'y lixer. Les empressements dont il Tut l'objet à Paris ne parvinrent pas à le séduire. « Je m'aperçus, dit-il dans une de ses lettres, qu'on voulait n'avoir en France a peu près comme les grands seigneurs veulent avoir dans leur ménagerie un éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que je pus penser de mieux sur leur compte, i'e fut de les regarder comme des gens qui auraient été bien aises de m 'avoir à dîner chez eux; mais en arrivant je trouvais leur cuisine en désordre et la marmite ren-
Les troubles de la Fronde, auvquels Descartes fait ici allusion, n'empêchèrent pus le cardinal Mararin de donner à l'illustre philosophe une pension de trois mille livres, qui, malgré le triste étal des finances, lui fui payée exactement jusqu'à son départ pour la Suéde. Le litre de celte pension portait qu'elle lui était accordée en considération de ses grands mérites, et de Futilité </ue sa philosophie et les rechercJies de ses longues éludes procuraient au genre humain ; comme aussi pour Caider à continuer ses belles expériences, qui requéraient île la dépense.
Ce fut dans un de ces rapides voyages en France que Descaries se lia avec M. de Chanut ; et cette amitié étroite eut pour lui des suites imporlantes, lorsque son digne ami fut nommé' résident de France en Suéde : co fut M. de Chanut qui appela sur ses écrits et sur sa per-
IOR DESCAMTES.
sonne l'attention de la reine Christine. Il était dans la destinée de Dcsearlcs d'avoir pour disciples les deux femmes les plus célèbres du temps, la princesse Elisabeth et la reine Christine. Avant d'accompagner Descartes auprès de la fille de Gustave- Adolphe, disons un mot de sa première disciple, la princesse palatine.
Élisahclh de Bohême, fille de ce fameux électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de Hongrie et de Bohême, fut plus que l'élève intelligente de Descartes, elle fut son amie. Recherchée par Ladislas IV, roi de Pologne, elle préféra le plaisir de cultiver son amc dans la retraite a l'honneur d'occuper un trône. Sa mére, dans son enfance, lui avait appris si* langues; elle possédait parfaitement les bellos-lcilrcs. Son génie la porta aux sciences profondes : elle étudia la philosophie cl les mal h ému 1 ii] lies; mais dès que les premiers ouvrages de Descaries lui tombèrent entre les mains, elle crut n'avoir rien appris jusqu'alors. Elle le (il prier de la venir voir, pour qu'elle pût l'entendre lui-niérae. Dcscarles lui trouva un esprit aussi facile que profond : en peu de temps elle fui au niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. Bientôt après, Descaries lui dédia ses Principes: il la Télicila d'avoir su réunir tant de connaissances dans un age où la plupart des femmes ne savent que plaire. Il continua jusqu'à la lin de sa vie un commerce de lettres avec elle.
La reine Christine, qui voulut être aussi l'amie de Descaries, est irop connue pour qu'il ne suffise pas ici de la nommer. Celle princesse, ajanl lu les ouvrages de Descaries, lui fil écrire en 1647, pour savoir de lui en
DESCABTKS. 107
quoi consistait lesouverain bien. La plupart des princes, uu ue font pas de ces questions-la, ou les font à des courtisans plutôt qu'à des philosophes, et alors la réponse est facile a deviner. Celle de Descaries fui un peu différente: il faisait consister le souverain M eu dans \.\ volonté ferme d'être vertueux, et dans le charme de la couscicnce qui jouit de sa verni. G'élaîl une belle leçon de morale pour une reine ; Christine en fui si contente, qu'elle lui écrivit de sa main pour le remercier. Peu do temps après, Descartes lui envoya son Trailt 1 n'es Pussions. En 1619, la reine lui lit faire les plus vives instances ponr l'engager à venir à Stockholm, e! déjà elle avait donné ordre à un de ses amiraux pour l'aller prendre ■ et le conduire en Suéde. Après avoir longtemps hésité, Uesrarles partit enlin, séduit sans doute paiTespoir d'être niisparla reine en mesure decontinneren ^randscs expériences de physique et de physiologie. Il arriva au comraencement d'octobre a Stockholm. La rcinele reçut avec une distinction qu'on dui remarquer dans une cour. Elle commença par l'exempter de tous les assujettissements des courtisans; elle senlaii hien qu'ils n'étaient pas faits pour Descarlcs. Elle convint ensuite avec lui d'une heure ou elle pourrait l'entretenir tous les jours el rcrevoirscs leçons. On sera assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d'un philosophe el d'une reine était à cinq heures du malin, dans un hiver très-cruel. Christine, pBssionnée pour les sciences, s'élail fait un plan de commencer la journée par ses études, afin de pouvoir donner le reste au gouvernement de ses Étais.
Kllc fui si satisfaite de la philosophie de Descaries,
quelle résolut de le fixer en Suède par loules sortes de moyens. Son projet était de lui donner, a titre de seigneurie, des terres considérables dans les provinces les plus méridionales de son royaume, pour lui el pour sos héritiers ii perpétuité. Elle espérait ainsi l'enchaîner par ses bienfaits ; mais ses généreux desseins ne purent se réaliser. Descarlcs était à peine à Stockholm depuis quatre mois qu'il fut .iliaque mortellement par le climat. Il n'avait pas osé réclamer contre le régime de vie que lui imposai! Christine en le faisant venir tous les jours au palais à cinq heures du malin, pendant la saison la plus rigoureuse de l'année et sous un climat auquel il n'était pas habitué. Pour aller de l'hôtel de l'ambassadeur de France, où il logeait, au palais île la reine, il fallait traverser un pont fort long et tout découvert, el pendant ce trajet un carrosse était un faible rempart contre le froid. M. de Chanul lui-même, plus accoutumé que Descartes à ce pays, el d'un tempérament plus robuste, fut atteint d'une inflammation de poitrine ; et il sortait de son lit de malade pour la première fois, lorsque Descartes enlra dans le sien. Pendant les huit premiers jours de la maladie, Descaries s'obstina à refuser d'être saigné. Dévoré par la fièvre, il s'adressait dans son délire aus médecins do la reine : « Ah ! messieurs, leur disait-il, épargnez le sang français. » Le huitième jour, il se laissa saigner; mais il n'était plus temps. Il eut du moins pendant sa maladie la consolation de voir le tendre intérêt qu'on prenait à sa santé. La reine envoyait savoir deux fois par jour de ses nouvelfes. Monsieur et madame de Chanul lui prodiguaient
fi ES CARTES. 109 les soins les plus dévouas. Sentant venir sa lin, le malade envoya chercher le P. Viogué, aumOnicrde l'ambassade, et ne voulut plus s'entretenir que de sujets de piété. « Ça, mon flme, disait-il, il y a longtemps que tu es captive ; voici l'heure où tu dois sortir de prison et quitter l'embarras do ce corps ; il faut souffrir cette désunion avec joie et courage. » Le soir du neuvième jour, il eut une défaillance. Revenu un moment après, il sentit qn'il fallait mourir. On courut chez M. de Chanut; il vint pour recueillir le dernier soupir et les dernières paroles de son ami, mais il ne parlait plus. On le vit seulement lever les yeux au ciel, comme un homme qui implorait Dieu pour la dernière fois. En effet, il mourut la même nuit, le H février, â quatre heures du matin, âgé de près de cinquante-quatre
M. de Chanut, accablé de douleur, envoya aussitôt son secrétaire au palais, pour avertir la reine, à son lever, que Descartes était mort. Christine en l'apprenant versa des larmes. Elle voulut le faire enterrer auprès des rois et lui élever un mausolée; des vues de religion s'< ^posèrent à ce dessein.
Seize ans après, en 1666, le corps de Descaries fut transporté en France. On coucha ses ossements sur les cendres qui restaient, et on les enferma dans un cercueil de cuivre. C'est ainsi qu'ils arrivèrent a Paris, où on les déposa dans l'église Sainte-Geneviève. Le 24 juiu 1667, on lui lit un service solennel avec la plus grande magnificence. On devait après le service prononcer son oraison funèbre ; mais il vint un ordre exprès de la cour
no
qui défendit qu'on la prononçai. L'histoire doit dire que l'homme qui sollicita cl obtint cet ordre fut ic P. Le Tellier.
Ce rapide récit de la vie cl de la mort de Descarteserait trop incomplet si nous n'ajoutions quelques particularités sur sa personne, sa manière de vivre et son caractère.
Descarfes était d'une taille au-dessous de la moyenne. Un de ses adversaires l'appelle Bomuneio, Sa léte était fort grosse, son front large et avancé, ses cheveux noirs cl rabattus jusqu'aux sourcils. A quarante-trois ans, il les remplaça par une perruque modelée sur la forme de ses cheveux; cl, regardant telle substitution comme favorable à la santé, il pressa son ami Picot de suivre son exemple. Ses jeux étaient trés-éeartés, son nez saillant cl large, mais allongé, sa bouche grande ; sa lèvre inférieure dépassai! un peu celle de dessus; la coupe du visage était assez ovale; son teint avait été pale dès l'enfance, un peu cramoisi dans la jeunesse, cl devint olivàlre dans l'âge mur; il avait à la joue une petite bulbe qui s'écorchail de temps en temps et renaissait toujours. Sa ligure exprimai ),i médiation el la sévérité. Sa voix était faible à cause d'une légère altération de poumons qu'il avait apportée en naissant. Il avait été, pendant son enfonce, tuurmenlé d'une toux sèche qu'il avait héritée de sa mère. Depuis l';lgc de dix-neuf ans, il pril le gouvernement de sa santé cl se passa du secours des médecins. Son hygiène fiait de mener un train de vie uniforme, d'éviter tout changement brusque; s;i médecine.
Dlgitizcd by Gotx
la diète, ud exercice modère 1 , et la conliance dans les forces de la nature.
Ses vêlements annonçaient du soin, mais non du faste; il ne courait pas après les modes, niais il ne les bravait pas non plus. Le noir ètail la couleur qu'il préférait : en voyage, il portait une casaque de gris-brun.
Les revenus dont il eut la jouissance après la mort de son père et celle de son oncle maternel paraissent s'être élevés à 6,000 on7,000 livres; dans les dernières années de sa vie, il faut y ajouter la pension de 3,000 livres qui lui fut payée par la France. Il n'était ni avare, ni cupide; mais cependant il savait défendre ses intérêts. A propos des affaires de la succession de son oncle, il écrivait : « Je n'ai donné aucune charge a mon frère d'agir pour moi dans mes affaires; que s'il s'ingère de faire quelque chose en mon nom ou comme se faisant fort de moi , il en sera désavoué. Lorsqu'il se plaint que cela se fait a son préjudice, il témoigne encore avoir envie de se faire mon procureur malgré moi, comme il a fait aut partages de la succession do mon père, pour me ravir mon bien sous ce prétexte, et sur l'assurance qu'il a que j'aime mieux perdre que de plaider. Ainsi sa plainte est semblable ù celle d'un loup qui se plaindrait que la brebis lui fait tort de s'enfuir lorsqu'elle a peur qu'il ne la mange... » Ce frère ainé, M. Descartes de la lirctaillére, dont l'avidité est ici caractérisée en ternies si vifs et si mérités, avait la sottise de croire, ainsi que toute sa famille, qu'en écrivant des livres René Descartes avait dérogé. Aussi, lorsque son père mourut, on ne jugea point à propos de l'en instruire. Il y avait déjà prés de
quinze jours que le vieillard Mai t enterré, quand Descartes lui écrivit la lettre du monde la plus tendre. Il se justifiait d'habilor dans un pays étranger, loin d'an pére qu'il aimait. Il lui marquait le désir qu'il avait de faire un voyage en France pour le revoir, pour l'embrasser, pour recevoir encore une fois s;i liénéilieiion... Lorsque la lettre de Deseartes arriva, il y avait déjà un mois que son père était mort. On se souvint alors qu'il y avait dans les pays étrangers une autre personne de la famille et on lui écrivit par bienséance. Descartes ne se consola point de n'avoir pas reçu les dernières paroles et les derniers rmbrassemonls de son père.
Descartes était doux, affable pour ses domesliques; il paya jusqu'à sa morl une pension à sa nourrice. Quant aux secrétaires ou copistes qu'il employa successivement pour l'aider dans ses redic relies et ses expériences, il les traitait comme ses égaux et s'occupait de leur avancement; la plupart devinrent gens de mérile et ont fini par acquérir une honorable position.
Ses mœurs élaicnl pures. La seule faiblesse que ses ennemis aient pu lui reprocher n'a servi qu'à révéler la sensibilité de son urne. On sait qu'il eut une fille nommée Francine: elle naquit en Hollande le 13 juillet 1635 , el fui baptisée sous son nom. Quelques auteurs ont prétendu que Descaries était marié secrètement ; mais dans un de ces entretiens où l'âme, abandonnée à elle-même, s'épanche librement au sein de l'amitié, Descaries avoua lui-même le contraire. Il se disposai! à faire iransporler sa fille en France, pour y Taire son éducation, quand elle mourut tout à coup entre ses
liras, le 7 septembre i tiiO : elle n'avait que cinq ans. Il Tut inconsolable de cette mort. Jamais, disait-il, il n'avait éprouvé de plus grande douleur. Il aimait a. s'en entreicnir avec ses amis; il prononçait souvent le nom de sa chère Francinc; il en parlait avec le regret le plus tendre, et il écrivit lui-même l'histoire de cette enfant à la tête d'un ouvrage qu'il comptait donner au public.
Il parait difficile de justifier entièrement Descaries sur deux parties de son caractère : nous avons vu, en diverses occasions, sa prudence portée jusqu'à la faiblesse ; on peut dire aussi que le juste sentiment de la supériorité de son génie s'exalta quelquefois jusqu'à un orgueil excessif. Qu'il nous suffise de citer ici une de ses lettres a Mersenne, qui lui avait signalé quelque analogie entre sa géométrie et les Iravaux de Yiète : a J'ai commencé, dit Descaries, où il (Viète) avait achevé, ce que j'ai fait (oulefois sans y penser, car j'ai plus feuilleté Vîélo depuis que j'ai reçu voire dernière lettre que je n'avais fait auparavant... Au reste, ayant déterminé, comme j'ai fait en chaqjie genre de question, tout ce qui s'y peut faire, et montré les moyens de le faire, je prétends qu'on ne doit pas seulement croire que j'ai fait quelque chose de plus que ceux qui m'ont précédé, mais aussi qu'on doit se persuader que nos neveux ne trouveront jamais rien en cette matière que ie ne pusse avoir trouvé aussi bien qu'eux, si j'eusse voulu prendre la peine rte le chercher. Je vous prie que ceci demeure entre nous, car j'aurais une grande confusion que d'autres sussent que je vous ai lant écrit sur ce sujet. »
(Lettres au R. P. Mmenne, )G37, lettre 73.) Celle hauteur d'aine de llesrjrles le rrnilil quelquefois iiijtislc pour ses adversaire*. Mai* ce* lacbe* légères s'effacent dans l'éclat de tant de rares vertus, el un petit dire qu'en Dcscarles l'aine fui toujours an niveau de l'esprit, el l'homme aussi grand que ie philosophe.
Nous n'avons encore vu que la partie de lui-même qu'il a toujours voulu dérober à l'attention publique. Essayons de nous Élever avec lui à ces hautes spéculalions qui furent les vrais événements de sa vie cl les plus constants objets de ses affections.
Nous avons cilé la plupart des grands ouvrage? de Descartes en racontant sa vie : le Discours de la Méf/We (publié en 1 tilt" ai ec la Géométrie, les Météores cl la Diopirïque ], h'* Médi/uliiois /nçfa/dii/sioucs {tOil :, le* Principes (164 S;, le Traité des pussions (IGiti). Ce sont les deux premiers ouvrages surtout qui renferment la philosophie de Dcscarles avec ses véritables caractères. Dans les Principes, celle philosophie, réduite en formule*, prend une apparence sèche et sculaslique, au lieu que dans le Discours de la Méthode elles Méditations, ou la sont pleine de jeunesse, de naturel el de vie.
Dcscarfes y raconte lui-môme, avec une naïvete pleine de grandeur cl de charme, l'histoire lidéle du développement de son esprit, depuis ses premières réflexions du collège jusqu'au jour où il se crut assez forl pour construire une philosophie nouvelle.
u J'ai été, nous dit-il, nourri aux lettres dès mon
Un tcod b, Ci
enfance, et pour ce qu'on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance dairc cl assurée de lout ce qui esl utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre. Mais si toi que j'eus achevé lout ce cours d'éludés, au bout duquel on a coutume d'eïre revu an-rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion; car je me trouvai embarrassé de tant de doutes cl d'erreurs qu'il me semblait n'avoir fait autre profit en tâchant de m'instruira sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. »
Voilà Descartes arrivé à ce point qui est pour Socrate le commencement de la sagesse. Comme Socrate aussi, le sentiment de son ignorance va bientôt le ramener à
se recueillir e grande ma\im<
-mêrat
prendre p«i
ni
en laquelle ils ne nous dé.
Icurspensées, que l'eloqu incomparables, que la pc douceurs iras- ravissantes
dt
lies forces et des beautés i des délicatesses et des : les mathématiques ont
Kg DESCARTES.
des inventions irès-subliles et qui peuvent beaucoup servir tant a contenter les curieux qu'à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes, que les Écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations a la venu qui sont fort utiles, que la ihéohifjiu enseigne à gagner le ciel, que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses et se faire admirer des moins savants, que la jurisprudence, la médecine cl les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux
toutes examinées, même les plus superstitieuses cl les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d'en être trompé. »
Le jugement plus détaille de Descartes sur les mathématiques cl la philosophie mérite particulièrement d'être recueilli : « Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause do la certitude et de l'évidence de leurs raisons; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage, el pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnais de ee que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avait rien bali dessus déplus relevé... Je ne dirai rien de la philosophie sinon que, voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, cl que néanmoins il ne s'y trouve- encore aucune chose dont on ne dispute et par conséquent qui ne soit douteuse, je n'avais point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres, cl que considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant
DESCAItTES. ||7
une môme matière qui soient soutenues par des gens docles, sans qu'il y en paisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je répulaïs presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable...
« C'est pourquoi, sitôt que l'agcmcpcrmii de sorlirde la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'élude des lettres, et me résolvant de ne plus chercher d'autre science que colle qui se pourrait trouver en moimême ou bien dans lu grand livre du monde, j'employai le reste do ma jeunesse a voyager, a voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, a recueillir diverses expériences, a m' éprouver moi-même dans les diverses renconlres que la fortune me proposait, et parlant à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en puss? tirer quelque profil... Mais après que j'eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde cl a tacher d'acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d'éludior aussi en moi-même cl d'employer toutes les forces de mon esprit a choisir les chemins que je devais suivre, ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays, ni de mes livres. »
Le génie novateur de Descartes éclate ici en caractères sensîbles. Comme tous les révolutionnaires, il est plein de mépris pour le passé et le présent. Le voila qui rejette les livres et le commerce des hommes, il s'enferme dans sa pensée : que va-t-il faire? des ruines d'abord, mais bientôt aussi un édifice nouveau, bati sur des plans qui n'appartiennent qu'à lui.
DE8CAUTKS.
« L'une Je mes premières pensées, nous dit-il avec une simplicité parfaite cl une sorle de bonhomie charmante qui sert de voile à sa hardiesse, fut que je m'avisai de considérer que souvent il n'y a pas lanl de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces et fails de la main de divers mailres qu'en ceux auxquels un seul a travaillé. Aussi voil-on que les bâtiments qu'un seul an liilci le a oninpris cl arlievés, uni coutume d'élre plus beaux cl mieux ordonnés que rcu\ que plusieurs onl laf lu; de raccommoder en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties a d'autres lins. Il csl vrai que nous ne voyons point qu'on jette a terre toutes les maisons d'une ville pour le seul
plus belles; mais' on voit bien que plusieurs fonl abattre
y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d'elles-mêmes et que les fondements n'en sont pas bien fermes. A. l'exemple de quoi je me persuadai qu'il n'y aurait véritablement point d'apparence qu'un particulier fil dessein de réformer un clat, en y changeant lout dés les fondements et eu le renversa ni pour !e redresser, ni même aussi de réformer le corps des sciences ou l'ordre élabli dans les écoles pour les enseigner, mais que, pour toules les opinions que j'avais reçues jusqu'alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d'entreprendre une bonne fois de les en oier, afin d'y en remellre par après ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajuslées au niveau de la raison...
i< Mais comme mi homme qui marche seul et dans les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement et d'user de tant de circonspection en loulcs choses que, si je n'avançais que fort peu , jo me garderais bien au moins de tomber; mémo je ne voulus point commencer a rejeter tout à fait aucune des opinions qui s'étaient pu glisser autrefois en ma eréanec sans y avoir été introduites parla raison , que je n'eusse auparavant employé i>=^ez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenais, et à chercher !a vraie méthode pour parvenir à la connaissance de toutes les choses dont mou esprit serait capable. »
Celle méthode préparatoire, Descaries la réduit a ces quatre grandes régies qu'il faut transcrire avec un religicu\ respect comme les saints canons do la philosophie :
« Le premier précepte était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucunenivusion de Omettre en doute. Le second, de diviser chacune des rtiHirnltés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrai! et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. I.e troisième, de conduire par ordre mes pensées, eu commençant par les ohjcls les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu'à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre
i quand il se traça celle
entre ce ux qui ne se précèdent pas naturellement les uns les autres. Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien
Descartes avait ringt-t méthode si simple dans sa nouveauté, si rigoureuse dans sa hardiesse. Mais toujours prudent au milieu des projets les plus audacieux , Dcscarlcs résolu! , avant d'appliquer sa méthode à la réforme radicale de ses pensées, de consacrer plusieurs années à en faire l'épreuve sur des problèmes moins profonds, ceux des sciences mathématiques et physiques.
u El comme ce n'est pas assez, nous dit-il, avant de commencera rebâtir le logis où l'on demeure, que de l'abatlre cl de faire provision de matériaux et d'architeclcsoude s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela, d'en avoir soigneusement tracé le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m 'obligeai! de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dés lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux l»ien vous faire part. »
La première de ces maximes pratiques do Descartes demaude à Olro interprétée selon son vrai sens : « Elle était, dit-il, d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion on laquelle Dieu
D ESC A AT ES. iïi
m'a fait la grâce d'être élevé dos mon enfance, et mu gouvernant en tout autre chose suivant les opinions les plus modérées... »
On a affecté de nos jours de prendre le change sur la pensée de Descaries; on a prétendu séparer sa cause de colle du rationalisme, sous le vain prétexte que Doscartos n'admettait point une liberté absolue de penser, et acceptait expressément les vérités révélées comme une limite infranchissable à la spéculation philosophique. C'est une grande erreur. Le doute méthodique, comme on va le voir tout â l'heure, n'excepte rien, pas même Dieu; seulement, avant de s'y engager, Descartes, prévoyant qu'il pourra durer plus d'un jour et le mener loin , sent la nécessité de se donner dos règles provisoires de conduite , et en vrai sage, c'est à la religion qu'il les emprunte, à la religion de ses pères. Or il est clair que la religion ici n'est point considérée comme un système do vérités spéculatives, mais comme une régie pour la pratique. Descaries le déclare expressément : c'est une morale qu'il se donne, cl une morale par provision. Je rappelle ses propres termes, afin que toute équivoque soit impossible. Ce serait donc une tentation bien vaino que celle de nier ou d'obscurcir ce qu'il y a dans le cartésianisme de plus clair et de plus avéré , je veux dire lo fait de la sécularisation définitive de la raison. L'éternel honneur de Descaries, c'est d'avoir accompli ce grand ouvrage que les siècles avaient préparé. Si l'on a conçu de nos jours la funeste pensée de le détruire, qu'on renonce du moins â prendre Descaries pour complice.
\-2l DF.SCAltTES.
Mnis revenons au Discours de la Méthode, et admirons la Sii^rssc des régies nue se lionne Descartes pour la conduite de la vie. Nous y trouverons In raie peinture de son caractère , où !a division s'unissait à la prudence, et l'ambition la plus haute à nue admirable
«Ma seconde maxime, nous dit-il, Était d' cire le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois détermine, que si elles eussen! été très-assurées: imitant en ceci les voyageurs qui , se trouvant égarés en quelque forci , ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un rûlé , tantôt d'un autre, mais mnvclier toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même coté , et ne le changer point pour de faillies raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ail déterminés à le choisir; car, parce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la lin quelque pari où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvenl aucun délai, c'est une vérité très-certaine que, lorsqu'il n'est pas en noire pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables, et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux nulre<, nous devnus néanmoins nous déterminer :V quelques-unes . et les considérer après , non plus comme douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme- très-vraies et très- certaines à
DESCAfITBS. 123
cause que lu raison qui nous y ;i fait délenniner so trouve telle. El ceci fui ivqi.ilile dis lars de me délivrer de lous les repenlirs cl les remords qui ont coutume d'agiler les consciences de ces esprits faillies et chancelants qui se laissent aller ineonslammcnl à pratiquer comme bonnes les chose; qu'ils jngon! après être mauvaises.
« Ma troisième maxime élail de tacher toujours plutôt a me vaincre quo la fortune, et a changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoulumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entieremcnl en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons tait notre mieux, touchant les clioses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. El ceci seul me sembluil être sutîisant pour m'cinpeclier de rien désirer y l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre coulent; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre enlendement lui représente en quelque façon comme possibles, il csl certain que, si nous considérons tous les biens qui sont liors de nous comme également éloignés de noire pouvoir, nous n'aurons pas plus de regret de manquer de ceux qui semblent être dus a notre naissance, lorsque nous en serons privés sans noire faule, que nous n'en avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou du Mexique, cl que faisant, comme on dit, de nécessité vert», nous ne désirerons pas davantage d'être sains élanl malades, ou d'Être libres élanl en prison, que nous ne faisons înainlenanl d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible
m DESCAIiTKS.
que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. »
L'esprit ainsi réglé, l'âme armée contre toutes les chances de la fortune, Descaries employa neuf ans à rouler, comme il dit, ri et là dans le monde, tâchant d'y Être spectateur plutôt qu'acteur dans toutes les comédies qui s'y jouent, jusqu'à ce qu'enfin il jugea le moment venu de se recueillir, et de se rondro compte une fois pour toutes de lui-môme et de l'univers.
Le fondement de la philosophie do Dcscartcs, c'est le fameux Cogita, er/jo sum; mais Descartes n'arrive à cette première vérité qu'après avoir passé par le doute universel. 11 faut donc d'abord faire l'histoire de ce doute cl expliquer comment Descarlcs en esl sorti.
Le doute de Descartes ne naquit point comme celui des anciens sceptiques du désespoir de connaître la vérité; mais «ayant remarqué que des ses premières années il avait reçu quantité de fausses opinions pour véritahles, et pensant que ce qn'il avait fondé depuis sur des principes si mal assurés ne pouvait utre que fort douteux et incertain, il résolut de déraciner de son esprit toutes les erreurs qui avaient pu s'y glisser, ne tendant qu'à rejeter la terre mouvante et le sahle pour trouver le roc et l'argile. » Afin d'y parvenir, il jugea que le seul moyen était de « rejeter comme absolument faux tout ce en quoi il pourrait imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point après cela quelque chose en sa créance qui fut entièrement induhitable. »
Ce fui pour mettre ce projet a exécution que Descartes entreprit la revue, non point (le toutes ses opinions, mais « de tous les principes sur lesquels toutes ses anciennes opinions étaient appuyées, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l'édifice, n Dans cette revue, il attaque successivement l'autorité des sens, celle de la mémoire, du raisonnement, et la certitude même des vérités nécessaires.
11 adresse aux sens cette première objection, qu'il a quelquefois éprouvé qu'ils sont trompeurs. C'est une raison de se défier de leur témoignage; mais quoi, a si les sens sont trompeurs quelquefois touchant des choses fort peu sensibles ou fort éloignées, il s'en rencontre néanmoins beaucoup d'autres desquelles il semble qu'on ne peut raisonnablement douter. » — Il est vrai, répond Descaries ; mais ne nous arrive-t-il pas de voir en songe toutes ces mêmes choses, et ne nous paralt-il pas qu'elles existent réellement, quoique alors elles n'aient aucune réalité? Or comment discerner la veille du sommeil? « Il n'y a manifestement point d'indices certains par où l'on puisse les distinguer nettement, n
II oppose a la mémoire et au raisonnement le même genre d'objection. Souvent la mémoire nous abuse, et a les plus habiles se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismcs. n
Après avoir ainsi mis en doute les vérités contingentes et déduilcs, en démontrant la faillibilité des fa-
cultes qui nous les donnent, il reste Ira notions simples el universelles qui subsisteraient encore dans notre
esprit, quand Mon morne (oui ce qui
compose serait anéanti, cl les rapport
s nécessaires que
noire esprit conçoit enlre ces nolio
toutes les choses par licol lires cl généi
imaginaires, dit Dcscarles, toutefois i
ment avouer qu'il v en a au moins qu
elqucs autres en-
choses qui sont en notre pensée, soit vraies et réelles, soi! fcinlcsel fantastiques, sont formées. De ce genre de elioses est la nature corporelle en général et son étendue, ensemble la figure des ciioses étendues, leur quantité ou grandeur el leur nombre, comme aussi le lieu où elles sonl, le temps qui mesure leur durée, et autres semblables. C'esl pourquoi, peut-être, que de 1A nous ne conclurons pas si mal, si nous disons que la physique, l'astronomie, la médecine, el toutes les autres sciences qui dépendent de la considération (les choses composées, sont fort douteuses el incertaines, mais que l'arithmétique, la géométrie e! les autres sciences de celle nature qui ne traitent que de choses fort simples el fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sonl dans la nature ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose de certain el d'indubitable : car, soil que je veille ou que je dorme, deux et trois, joints ensemble, formeront toujours le nombre cinq, et le carré n'aura jamais plus de quatre eûtes, n
Tour mettre de pareilles vérités en doute, les objeo-
lions tirées des erreurs de nus facultés sont trop faillies; Descartes invoque un scepticisme d'une nature plus destructive. II trouve dans son esprit une « certaine opinion qu'il y a un Dieu qui peut tout et par qui il a été fait et. créé Ici qu'il est. Or, que sais-je, dit-il, s'il n'a point fait qu'il n'y ail aucune terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses? que sais-jc s'il n'a point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou que je nombre les cOlcs d'un carré?— Mais Dieu mo tromperait? — « S'il répugnait à sa bouté, répond Descaries, que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui élro contraire de permettre que je me trompe quelquefois, cl néanmoins- je no puis douter qu'il ne le permette. » — No puis-je pas d'ailleurs supposer à la place de Dieu « un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, qui aurait employé tonte son industrie à me tromper? n
sonnement, déjà ébranlée par l'argument tiré des erreurs où tombent ces facultés, cl il enveloppé dans le même arrêt toutes les nul ions universelles et toutes les vérités nécessaires.
C'est maintenant contre le mauvais génie que Descaries va lutter. Voici sa position vis-à-vis cet être formidable : « Je suppose que toutes les choses que je voissunt fausses; je me peisuade que rien n'a jamais été de ce que ma mémoire menteuse me représente ; je
pense n'avoir aucun sens; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement el le lieu ne sont que des fictions de mon espril ; qu'csi-cc donc qui pourra Cire assuré véritable? peut-être- rien autre chose sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. »
Cela est bien audacieux; mais Dcscarles l'était, el c'est son audace qui a secoué le joug de l'autorité. Vovons maintenant comment il ressaisira ce qu'il a perdu ; il ne demande, comme Archiméde, qu'un point ferme et indubitable, minimum quid quod sii certum et inconcussum : où ie trouvera-t-il?
« Je me suis persuadé, dit Descartes, qu'il n'y avait rien du tout au monde ; mais me suis-je aussi persuadé que je n'étais point ? Tant s'en faut ; j'étais sans doute, si je me suis persuadé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très- puissant el très-rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. 11 n'y a donc point de doute que je suis s'il me trompe ; el qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saura jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose... Je pense, donc j'existe. »
Voilà le minimum quid inconeussum que Descartes cherchait, voila sa première victoire sur le mauvais génie.
Ou sait tontes les controverses auxquelles a donné lieu le Cogito, ergo mm. Gassendi, le premier, accusa Dcscarles de faire un cercle vicieux : « Celte proposition, dit l'auteur subtil des Cinquièmes Objections, celle proposition : Je pense, donc je suis, suppose celte
majeure: ce qui pense existe; cl pur conséquent implique une pétition de principe. » — L'objection do Gassendi a été répétée par une foule do philosophes, notamment par Rcid, et elle a pris dans le monde une ceriainc autorité; mois Descartes lui-même y répond d'une manière victorieuse : « Je no fais point, dil-il à son antagoniste, de cercle vicieux; car je ne suppose point de majeure. Je soutiens que celle proposition : Je pense, donc j'existe, est une vérité particulière qui s'introduit dans l'esprit sans le secours d'une autre plus générale, et indépendamment do toute déduction logique. Ce n'est pas un préjugé, mais une vérité naturelle qui frappe d'abord et irrésistiblement l'intelligence. Pour vous, ajoute Descarlcs, vous pensez que toute vérité particulière repose sur une vérité générale dont il faut la déduire par des syllogismes selon les règles de la dialectique. Imbu de cette erreur, vous me l'attribuez gratuitement; votre méthode constante est de supposer de fausses majeures, de faire des paralo-
Le vrai caractère du Coi/iio, ergo sum fois rétabli par les propres paroles de Descartes, on comprendra mieux les deux grandes conséquences qu'il en lire immédiatement : l'une sur la nature de l'ame, fondement du spiritualisme; l'autre sur le critérium de la vérité, fondement du rationalisme.
m Je suis, dit Descartes, mais que suis-jc? une choso qui pense. Qu'cst-co qu'une chose qui pense? c'est une chose qui doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et
qui sent. — Examinant donc avec attention ce que j'élais, el voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des outres choses 1 il suivait très- évidemment et très -certainement que j'étais, au lieu que 9i j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais imaginé eût été vrai, je n'aurais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui peut-être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle, en sorte que ce moi, c'està-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaiire que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est. »
« Après. cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie el certaine ; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais savoir aussi en quoi consiste celte certitude. El ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci : Je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis ia vérité, sinon que je vois très-clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, mais qu'il y a seulement quelque dif-