L'I J.I'IO'J D
limité ii bien remarquer quelles sonl celles que nous concevons distinctement. »
linction des idées, voilà le flambeau de Descaries et de toute philosophie digne de ce nom. A sa lumière, et sur le fondement de l'existence personnelle, Descaries va découvrir et appuyer toutes les autres existences.
Celle de Dieu est la première qui l'occupe. Il la prouve de deux manières : d'abord en s'appuyanl sur la notion de l'être parfait, telle que chacun de nous le trouve dans sa conscience, étroitement liée au sentiment de son imperfection propre; c'est là la preuve de la troisième méditation, preuve aposlaioii, selon Descartes, parce que toute simple qu'elle suit et bien que fondée sur une notion rationnelle, elle implique une donnée expérimentale. Vient ensuite une preuve d'un genre tout différent, la preuve de la cinquième méditation, qui est toute a priori, Descarlcs y faisant abstraction complète de l'expérience, et raisonnant sur le concept idéal de l'être parfait comme les géomètres raisonnent sur le cercle et sur le triangle. .Commençons par la première démonstration, la seule vraiment solide, la seule qui appartienne en propre a Descaries et a l'esprit nouveau.
■Descartes passe toutes ses idées en revue, et il les classe en trois catégories distinctes : celles qui lui viennent des objets extérieurs, et qu'il appelle adventices; celles qui sont son propre ouvrage, comme une chimère, une montagne d'or, et auxquelles il donne le nom de factices; enfin, au-dessus de toutes ces idées, celles
qui sont antérieures à toute expérience et a tonte combinaison arlificiclle, ce sont les fameuses idées innées.
La principale de ces idées, c'est l'idée de l'être parfail. Ucscartes la ponslalc, la recueille, cl, la livrant au raisonnement, s'en sert pour construire un argumcnl assez compliqué dans la forme, mais Irès-simple au fond, qui revient à ceci : Je suis un être imparfait, entoure de choses imparfaites; cl toutefois, du sein de celte imperfection, je m'élève par l'irrésistible élan de ma pensée et de mon cœur a l'idée d'une perfection souveraine qui possède dans leur plénitude et unit en soi l'intelligence, la puissance, la sagesse, tous ces attributs, en un mot, dont je n'aperçois qu'une ombre en moi-même et autour de moi. D'où me vient cette idée sublime? elle ne peut sortir do mon fonds imparfait et misérable, et je ne puis pas davantage en avoir emprunté le modèle a cet imparfait univers : il reste que cette idée de la perfection mo vienne de l'être parfait lui-même, qui l'a mise en moi pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage '.
Celte preuve est aussi remarquable par sa profondeur que par sa simplicité intrinsèque. Pour comprendre la forme un peu trop scolaslique que Descartes lui a donnée, et les objections que Gassendi et Hobbes ont soulevées contre elle, il faut distinguer entre la réalité objective d'une idéeet sa réalité formelle. Éclaircissonscclte distinction à l'aide d'une comparaison qui nous est fournie par un philosophe contemporain 5 : « Une lettre de
■ M/dilations, m.
• M. lloyer-Collard, Fragments.
cnango ne contient pas la réalité do la somme qu'elle représente ; cette somme n'est réellement que dans la caisse du banquier; toutefois la lettre de change contient la somme d'une certaine manière, puisqu'elle en lient lieu. Cette somme est encore contenue ailleurs d'une autre façon : elie est virtuellement dans le crédit du banquier qui a souscrit la lettre. Si l'on voulait exprimer ces différences dans la langue de Descartes, on dirait que la somme est contenue formellement dans la caisse du banquier, objectivement dans la lettre de change qu'il a souscrite, et éminemment dans le crédit qui lui a donné le pouvoir de la souscrire, et qu'ainsi la caisse contient la réalité formelle de la somme, la lettre de change sa réalité objective, et le crédit du banquier sa réalité éminente.»
Ces distinctions bien comprises, on s'expliquera que Desearles assigne a nos différentes idées divers degrés de perfection et de dignité suivant leur réalité objective, leur réalité formelle restant la même. Puis, il pose ce principe que toute idée a nécessairement une cause qui renferme autaut de réalité formelle ou éminenteque l'idée contient de réalité objective. Or comme l'idée de Dieu ou do l'être parfait a une réalité objective infinie, il s'ensuit que la cause de celle idée a une réalité formelle infinie, c'esi-a-dire est Dieu lui-même :
a C'est, dit-il, une chose manifeste par la lumière naturelle qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause efficiente et totalo-que dans son effet ; car d'où est-ce que l'effet peut tirer sa réalité, sinon de sa cause, et comment celte cause la lui pour-
rail-ellc communiquer, si elle ne l'avait en elle-même? Et de là il suit non -seul cm ont que In néant ne saurait produire aucune chose, mais aussi que ce qui es! plus parfait, c'est-à-dire qui contient on soi plus de réalité, ne peut tire une suite et une dépendance du moins parfait. El celle vérité n'est pas seulement claire et évidente dans les effets qui ont cette réalité que les philosophes appellent actuelle ou formelle, mais aussi dans les idées où l'on considère seulement la réalité qu'on nomme objective; par exemple, la pierre qui n'a peint encore été, non-seulemeni ne peut pas maintenant commencer d'être, si elle n'est produite par une chose qui possède en soi formellement ou éminemment tout ce qui entre en !a composition de la pierre, c'est-à-dire qui contienne en soi les mêmes choses ou d'autres plus excellentes que celles qui sont dans la pierre; et la chaleur ne peut être produite dans un sujet qui en était auparavant privé, si ce n'est par une chose qui soit d'un ordre, d'un degré ou d'un genre au moins aussi parfait que la chaleur, et ainsi des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la chaleur ou de la pierre ne peut pas être en moi, si clic n'y a été mise par quelque cause qui contienne en soi pour le moins autant de réalité que j'en conçois dans la chaleur ou dans la pierre ; car encore que cette cause-là ne transmette en mon idée aucune chose de sa réalité actuelle ou formelle, on ne doit pas pour cela s'imaginer que cette cause doive être moins réelle; mais on doit savoir que toute idée étant un ouvrage de l'esprit, sa nature es! telle qu'elle ne demande de soi aucune autre réalité formelle que celle
qu'elle reçoit et emprunte de la pensée ou de l'esprit, dont elle est seulement un mode, c'est-à-dire une manière ou façon de penser. Or, alin qu'une idée contienne une telle réalité olijeclivc plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir cela de quelque cause dans laquelle il se rencontre pour le moins autant de réalité formelle que celle idée contient do réalité objective ; car si nous supposons qu'il se trouve quelque chose dans cette idée qui ne se rencontre pas dans sa cause, il faut donc qu'elle tienne cela dit néant. Mais pourimparfaite que soit celte façon d'être par laquelle une chose est objectivement ou par représentation dans l'entendement par son idée, certes on no peut pas néanmoins dire que celte façon et manière-là d'être ne soit rien, ni par conséquent que celle idée lire son origine du néant. f- -, } .
Descartes revient alors sur ses différentes sortes d'idées, et il Irouve qu'à l'exception de celle de Dieu, toutes peuvent à la rigueur venir de son propre fonds. « Parlant, dit-il, il ne rcsle que la seule idée de Dieu dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même. Far le nom do Dieu, j'entends une subslance iniinie, éternelle, immuable, indépendante, toute-connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même et toutes les autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en ail qui existent) ont élé créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si éminents que plus attentivement je les considère et moins je me persuade que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul. El par conséiiuonl il faut néecs-
uESCAUTES.
saireruenl conclure de tout ce que j'ai dit auparavant que Dieu existe ; car, encore que l'idée de la substance soit en moi de cela même que je suis une substance, je n'aurais p3j néanmoins l'idée d'une substaucc infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie. »
Telle est la preuve de la troisième méditation, à laquelle Descaries ajoute une preuve subsidiaire tirée de sa propre existence. Si Dieu n'existait pas, dit-il, . par qui aurais-jc été créé ? ce n'est pas par moi ; car si c'était pannoi, je me serais donné toutes les perfections dont j'ai l'idée, cl de plus j'aurais la conscience d'un pouvoir par lequel je me conserverais, puisque c'est un axiome généralement rci.u que la conservation d'une substance requiert à cliaquc instant de la durée la mémo cause que celle qui l'a tirée du néant, D'un autre cote, je ne puis pas supposer que mes parents soient la cause de mon existence; car, en tant qu'être pensant, je n'ai point été produit par mes parents, qui d'ailleurs ne me conservent point. Enfin, si j'existe, ce ne peut être par un être moins parfait que Dieu, car il n'aurait pu me donner l'idée de perfection. Donc je n'ai pu être créé que par Dieu ; d'où il suit que Dieu existe.
\oici maintenant une démonslration d'un caractère profondément différent : c'est celle de la cinquième médilalion qui repose sur ce principe, que l'idée de Dieu étant l'idée d'un être parfait,- il est impossible qu'aucune perfection lui manque réellement; il est donc nécessaire qu'il existe, car l'absence de l'oxi sien ce serait une imperfection, a II n'y a pas moins de répugnance,
DESCAHTES.
dit Descarles, de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement parfait auquel manque l'existence, c'est-a-diro quelque perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée, ou un triangle dont les trois angles ne soient pas égaux à deux droits. »
Cet argument célèbre, n'eut-il aucune valeur intrinsèque, mériterait encore la plus sérieuse considération pour avoir occupé tant de hautes intelligences. Inventé par saint Anselme, il a été rejeté au moyen âge par saint Thomas, par Duns Scol, parGerson; renouvelé dans les temps modernes par Descartes, accepté par Malehranclie, Bossue!, Fénelon, vivement attaqué par Gassendi, défendu el développé par Leibnitz, soumis enfin, au dix-huitième siècle, à une critique nouvelle et Irès-approfondic par Emmanuel Eant, l'argument de saint Anselme divise encore aujourd'hui les philosophes.
Saint Anselme, dans son grand ouvrage intitulé Monoloffium, dont l'objet n'est rien de moins qu'une théorie toute rationnelle de la nature de Dieu, avait démontré l'existence de l'être suprême par les preuves platoniciennes qu'il avait empruntées à son guide favori, saint Augustin '. Bien que ces preuves soient très-simples, saint Anselme nous raconte lui-même 1 qu'elles ne le satisfaisaient pas encore sous ce rapport, et qu'il se mit a chercher un argument unique dont la simplicité fut parfaite.
0 Après de longues méditations toujours inutiles, je
' Mwologium, rh. i, n, m et iv.
1 Proslogium, préambule.
138 DK SC À H TES.
ne cherchais plus qu'a délivrer mon esprit d'une idée qui l'occupait vainement, lorsque tout a coup la démonslraliou donl je désespérais se découvrit a mon esprit. » Voici celte dénions! rat ion sous la propre forme que saint Anselme lui a donnée, dans un ouvrage composé tout exprès, le célèbre Proslo'/ium '. « Accordezmoi donc, 6 mon Dieu ! vous qui accordez à la foi l'intelligence d'elle-même, de comprendre que vous êtes, et ce que vous éles, aussi bien que je le crois. Or je crois que vous files un être Ici qu'on n'en peut concevoir de plus grand. Esi-ce qu'une semblable nature n'existerait pas, parce que l'insensé a dit dans son cajur : Il n'y a point de Dieu ! Mais certes , l'insensé lui-même, quand il entend res paroles : Un être tel qu'on ne peut rieneonrevoir de plus grand, l'insensé, dis-je, comprend ce qu'il entend , et ce qu'il comprend csl dans son intelligence alors même qu'il ne comprend pas que la chose dont je lui parle existe réellement. Car aulre chose est avoir dans l'esprit l'idée d'un être, autre chose est concevoir que cet être existe. Ainsi , quand un peintre médite un ouvrage qu'il va composer, il a dans l'esprit l'idée de cet ouvrage, quoiqu'il ne pense pas que cet ouvrage est réellement composé : mais quand le tableau csl terminé, alors le peintre tout à la fois en conçoil l'idée et pense qu'il est réellement composé. J, 'insensé est donc convaincu d'avoir tout au moins dans l'esprit cet être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand, puisqu'il comprend res paroles,
1 Pmloyitim, drap, n, ni, iv.