U ESCAUT KS
quand on les prononça, cl que ce qu'il comprend est dans son 'esprit. Or il est impossible que l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand n'existe que dans l'esprit. Car, s'il n'existait que dans l'esprit, on pourrait penser à ce même être comme existant a la fois dans l'esprit et dans la réalité , ce qui est plus que de n'cxislcr que dans l'esprit. Si donc l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand n'existe que dans l'esprit, on arrive à celle conséquence que l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand est aussi l'être tel qu'on peut concevoir un être plus grand, ce qui est certainement impossible. Concluons donc sans aucun doute qu'un être tel qu'on ne peut rien concevoir de plus grand existe tout ensemble dans l'esprit et dans la réalité. »
Voilà dans sa forme et sa simplicité primitives cet argument tant controversé, que saint Anselme n'a point emprunté à saint Augustin ', mais qu'il a tiré de son propre fonds, et dont l'histoire doit lui laisser l'hon-
parut, une voix s'éleva pour le combattre, celle d'un moine de Marmoutier, nommé Gaunilon, qui écrivit contre le Pros/ogium un petit ouvrage fort ingénieux, sous le litre de Liber pro insipiente. Saint Anselme ne dédaigna pas de répondre à celte réfutation', curieux
1 Tennemann a confomlu l'argument du Di: Hhr.ro nrhitrio avec relui (lu Prosloijium.
1 S. Anselmi Liber apologeticus contra Gaunilonem respondentem pro insipiente.
DESCARTES. Ul
semble avoir quelque apparence de sophisme. Car ayant accoutumé, dans toutes les auires choses, de faire distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'ationiion, je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée do l'essence de Dieu que de l'essence d'un Iriangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux a deux droits, ou bien de l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement parfait, auquel manque l'existence, c'est-à-dire auquel manque quelque perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait pas de vallée. »
Bien que toute l'école cartésienne , sans on excepter Lcibnilz, ait admis la légitimité de cet argument, on ne peut se dissimuler que les objections dirigées contre lui par Kant ne soient invincibles, et que ce pbilosophe n'ait marqué avec une parfaite justesse le défaut capital de la preuve de Descartes, savoir : la confusion de la nécessité logique et abstraite, créée par l'analyse des notions, avec la nécessité réelle et actuelle des choses. La vérité est qu'en fait, l'idée de Dieu ne se sépare jamais, dans la conscience, de la foi en son existence réelle. Nier Dieu, c'est n'y pas penser. L'athéisme n'est que sur les lèvres, il no peut être dans l'esprit et daus le cœur. Comme disait saint Anselme, dés que Dieu est pour nous in intellectu, il est aussi
142 DKaCARThS.
pour nous in te; pu, suivant les tenues de Descaries, l'existence actuelle est enfermée dans l'idée de Dieu. Voila le fonds solide et inébranlable de toutes ces argumentations dont la forme seule succombe sous ["argumentation de Kant : on a pu ravir un syllogisme à la logique, on n'ôicra pas la preuve cartésienne à la raison cl au genre humain. « Le dernier des hommes, a dit un grand Écrivain qui a su réfuter à son tour la réfutation kantienne, le dernier des hommes, dans le sentiment de la misère inhérente à sa nature bornée, conçoit obscurément et vaguement l'être tout parfait , et ne peut ie concevoir sans se sentir soulagé cl relevé, sans éprouver le besoin et le désir de retrouver, et de posséder encore, ne fùl-ce que pondant le moment le plus fugitif, la puissance et la douceur de celle contemplation, conception, notion, idée, senlimeni ; car qu'importent ici les mots, puisqu'il n'y a pas de mots pour l'âme ? La pauvre femme dont Fénelon enviait la prière ne prononçait pas de savantes paroles; elle pleurait en silence, abîmée dans la pensée de l'Être parfait et infini, lémoiu invi.-ihle et consolateur secret de ses misères. Nous ressemblons tous a celte pauvre femme. Concevoir l'Etre parfait du sein de notre imperfection, c'est déjà un perfectionnement, un pressentiment sublime, un éclair dans notre nuit, une source vive dans notre désert, un coin du ciel dans la prison de la vie. Toutes ces fortes expressions peignent la scène intérieure qui se passe dans toutes les âmes, dans celle de Platon ou de Leibnitz comme dans celle du dernier des hommes, qui relève l'un, humilie l'autre,
DE3CABTES.
ei les confond (iaiis le sentiment Ue la même nalùre, de la même misère, de la même grandeur '. »
Dcscarlos s'est donc convaincu qu'il y a un Dieu, et par là il se flatte d'avoir établi ou confirmé toutes les autres existences, pa r fi eu lié rem en 1 celle des corps, que le doute universel avait ébranlée 3 . Voiia un grand pas
t cctle substance est ou une nature corporelle dans laquelle est contenu formellement et en effet tout ce qui est ubjcciiicmi'iil Jiins cis idées, un bien c'est Dieu même ou quclquo autro créature plus noble que le corps dans laquelle cela même est contenu Éminemment. Or, Dieu n'étant point trompeur, il est très-manifeste qu'il ne m'envoie pas ces idées immédiatement par lui-mimo, ni aussi par l'entremise de quelque créature dans laquelle leur n'alité ne soif jus contenue formellement, mais seulement éminemment. Car, ne m'ayaiil donné au-
de fait, mais combien de questions il reste a poser a Descartes! Et d'abord, qu'est-ce que l'être tout parfait? C'est, dit-il, l'être qui possède toutes les perfections possibles. Mais comment déterminer ces perfections et s'en faire une idée?
« Pour connaître la nature de Dieu autant que la mienne en était capable, répond Descaries, je n'avais qu'à considérer, de toutes les eboscs dont je trouvais en moi quelque idée, si c'était perfection ou non de les posséder ; et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient'.» Soit, cette régie est admirable , mais enlin quelles sont ces perfections?
« Par lo nom de Dieu, dit Descartes, j'entends une substance infinie, éternelle, immuable , indépendante , toute-connaissanle, toute-puissante, et par laquelle moimême et toutes les autres eboses qui sont (s'il est vrai qu'il- y en ait qui existent) ont été créées cl produites. »
Que d'énigmes dans cette définition? Dieu y est posé comme créateur, par conséquent comme distinct de l'univers, et se sullisant à-soi-meme. Mais si Dieu se suffit,
cunc faculté pour connaître que «la soit, mais au contraire une très-grande inclination à croire qu'elles partent des choses corporelles, je no lois pas comment on pourrait l'excuser de Irom- |ierie, si en effet ces idées parlaient d'ailleurs ou étaient produites par d'autres causes que par des choses corporelles : et partant il faut conclure qu'il y a des choses corporelles qui existent . ■>
■ Discours de la Uèlhûde, l, p. 161,
UESCARTES. Ha
pourquoi a- 1— il créé le monde? esl-eo par un caprice passager qui a fait naître ud inonde périssable et borne ? 1'ccQYrc alors semble indigne de l'ouvrier. Est-ce par une action éternelle d'où émane un monde infini? Ouvrée! l'ouvrier semblent se confondre. El puis cet univers est- il abandonné .ni hasard? nu s'il est gouverne par la Providence, comment comprendre le libre arbitre, l'erreur, le mal? Tant de désordres apparents ou réels seroni-ils expliqués tin jour? Que peut espérer l'homme? Où s'arrête la raison? où commence la Toi? voila ce que je voudrais apprendre de Descaries, cl Yoifa par malheur ce que ne me disent ni le Discours de la Méthode, ni les Méditations. Desrarlcs n-l-il recule 5 devant ces problèmes? je ne ie crois pas. A-t-il craint de compromettre des vérités bien démontrées par des Ibéorks disculablcs qu'il réservait pour ses ■ amis? Voyons, consultons ses lettres, fouillons dans les moins connus de ses écrits; pressons-en les moindres indications cl tachons de savoir ce qu'il a pense ou conjecturé sur ces problèmes alors moins agile 1 * peut-être, mais qui sont devenus les plus sérieux de notre temps.
Premièrement, ce Dieu, cet être tout parlait, est-il ou non distinct de l'univers? cxislc-t-il en soi se suffisant pleinement à soi-même au sein de ses perfections infinies, ou bien faut-il le concevoir comme elant a ia fois la substance cl la cause de l'univers, el n'existant qu'il condition de devenir successi veinent toutes choses? Sur ce point capital, aucun doute : il est clair que Descarles a conçu Dieu comme un cire radicalement dislincl de l'univers. Se suffire, exister eu soi, posséder l'être,
tionen puissance, comme fait un germe qui se développe, mais en acte, comme fait un être accompli, c'est iâ pour Descartes le propre caractère de la Divinité: «...Lorsque je fais réflexion sur moi , dit-il , non-seulement je connais que je suis une chose imparfaite, incomplète et dépendante d'aulrui, qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis, mais je connais aussi en même temps que eeltii duquel je dépends possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j'aspire et dont je trouve en moi les idées, non pas indéfiniment et seulement en puissance , mais qu'il en jouit en effet, actuellement cl infiniment, etainsi qu'il est Dieu 1 . »
Dieu donc est un être complet et qui se suffit. Mais alors pourquoi est-il devenu créateur? Est-ce par acci-
De
Jaot la vérité icrgic, ce qui
Dire que Dieu s'est résolu li donner l'être aux créatures parce que l'univers, idéalement représenté dans les conseils éternels de sa sagesse, lui a paru bon et digue
d'exister, c'est supposer que les Aires, antérieurement il l'acte divin qui les réalise, ont une existence idéale, nue convenance, une beauté, une perfection, en un mot une essence propre cl éternelle, av«* des rapports nécessaires qui eu résultent et qui constituent un ordre inviolable et indépendant. Or dire cola, c'est porter atteinte a la toute-puissance divine, bu|iirlk' ne dmmo pas seulement l'existence il toutes clioses, niais aussi l'essence. C'est elle seule qui les constitue tout ce qu'elles sont. Elle leur donne par sa seule vertu leur beauté, leur convenance, leur perfection. Avant l'acte créateur, l'univers n'était ni bon, ni mauvais, ni digne, ni indigne de l'existence, l'a r rapport à lui, la vol on lé de Dieu étail absolument indifférente. Pourquoi donc Dieu s'esl-il résolu à créer plutôt qu'il ne créer pas? question déraisonnable, qui suppose que les clioses divines se comportent comme les clioses liumaines. Dans l'homme, la volonté n'est jamais indifférente, nu du moins celle indifférence est le plus bas degré de la liberté 1 . Nos actions les plus sérieuses et les pins nobles sont déterminées par des motifs qui se lirenl de la nature et de la convenance des eboses; mais la volonté divine, antérieure a toutes clioses, est de soi indifférente et indéterminée 5 .
Telle est la doctrine expresse de Descaries : « Ouanl 3 la liberté du franc arbitre, dit-il, il est certain que la raison ou l'essence de celle qui est en Dieu est bien différente de celle qui est en nous, d'autant qu'il répugne
i iîiditations, i, p. 598.
* Sixièmes objetUotn, n. p. 3Î4.
DESCARTRS.
que la volonté de Dieu n'ait pas été do (ouïe éternité indifférente à toutes les choses qui ont été [ailes ou qui se feront jamais, n'y ayant aucune idée qui représente le bien ou le vrai, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire on ce qu'il faut omettre, qu'on puisse feindre avoir été l'objet de l'entendement divin avant que sa nature ait été constituée toile par la détermination de sa volonté. Et je ne parle pas ici d'une simple priorité de temps, mais bien davantage, je dis qu'il a été impossible qu'une telle idée ait précédé la détermination de la volonté de Dieu par une priorité d'ordre ou dénature, ou do raison raisonnée, ainsi qu'on les nomme dans l'École, en sorte que cette idée du bien ait porté Dieu à élire l'un plutôt que l'autre. Par exemple, ce n'est pas pour avoir TU qu'il était meilleur que le inonde fût créé dans le temps que dés l'éternité, qu'il a voulu le créer dans le temps; et il n'a pas voulu que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, parce qu'il a connu que cela ne pouvait se faire autrement, etc.; mais, au contraire, parce qu'il a voulu créer le monde dans le temps, pour cela il est ainsi meilleur que s'il eût été créé dés l'éternité; et d'autant qu'il a voulu que les trois angles d'un triangle fussent nécessairement égaux a deux droits, pour cela, cela est maintenant vrai, et il ne peut pas être autrement, et ainsi de toutes les autres choses 1 . »
A ce compte, dirai-jc à Descartes, la volonté libre de Dieu n'est pas seulement le principe des existences,
1 Rfpome aux sixièmes objecUom, u, p. 3iR cl suiv.
mais aussi celui des essences, et il faut dire que Dieu a crëé la vérité comme il a créé l'univers. — Oui, certes, répond-il résolument : « H est certain que Dieu est aussi bien l'auteur de l'esscniic comme de I existence des créatures; or cette essence n'est autre chose que ces vérités éternelles, lesquelles je ne conçois point émaner de Dieu comme les rayons du soleil ; mais je sais que Dieu est autour de toutes choses, et que ces vérités sont quelque chose, et par conséquent qu'il en esl l'auteur. »
Descaries abonde si fortement dans ce sens qu'il traite l'opinion contraire de paganisme cl de superstition. Il écrit au P. Mersenne : « C'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, et l'assujettir au Styx et aux destinées , que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d'assurer cl de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit ses lois en son royaume '.n II ne restait plus après cela qu'a dire, et Descaries n'y manque pas, que si deux fois deux font quatre, c'est parce que Dieu l'a voulu
Ainsi, tout dans l'univers, non-seulement les individus, mais leurs rapports possibles, leur ordre et leurs lois, tout est suspendu à un premier vouloir divin, vouloir absolument arbitraire , acte primitif dont il ue faut pas chercher la raison, car il n'a d'autre raison que soi-même.
' Lettres, n, p. iC-U.
1 Réponse aux sixièmes objections, u, p. 363.
Maintenant les êtres de l'univers avant une fois reçu l'existence, la conservent-ils par la force de ieur nature? nullement, car mon existence d'aujourd'hui n'est liée par aucun rapport nécessaire a mon existence d'hier
ni à celle de demain : « Tout le lemps de ma vie
peut cire divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce moment quelque cause me produise et me crée pour ainsi dire derechef, c'est-a-dire me conserve '. »
Généralisant celte observation, Descartes posé en principe que la conservation dos substances est une création continuée. Et non-seulement il applique ce principe à toutes les substances, mais il n'hésite pas a l'étendre à Dieu lui-même. Il prétend, et malgré Catérus et Arnaukl qui réclament 2 , il persiste à soutenir qu'on peut coucevoir en Dieu une puissance positive par laquelle il se donne à lui-même en quelque façon l'existence et toutes les perfections que l'existence parfaite enveloppe, de sorte fjuc Dieu est en ce sens la cause de soi-même, causa sui J . El pareillement, on peut concevoir en Dieu un acte inhérent a sa puissance infinie par lequel il se conserve éternellement. Non, certes, qu'il soit raisonnable de se représenter Dieu comme antérieur à lui-même, comme différent de lui-même, comme effet de lui-même, toutes conceptions et e*-
' Aimalions, 1, p. 288.
* Ii(p<mse oa;r ; hvjh ièm r.'.jertîans,!, p. 359.
' Réponse aux quatrièmes objections, n, p, Bt.
pressions visiblement absurdes ; mais enlin i] n'en est pas moins certain que la puissance infinie, inépuisable ei surabondante de Dieu est une sorle de cause trèsposilive par laquelle il possède et conserve éternellement son être et sc3 perfections 1 .
De Dieu se créant et se conservant pour ainsi dire lui-même par un seul acle indivisible, Descaries passe aux créatures, et il tire ici de son principe une application très- remarquai) le : c'est la loi célèbre de la conservation dans l'univers do la même qtiantiié de mouvement. Il répugne en elFet de concevoir l'acte créateur comme variable et successif. Point d'inconstance ni d'effort en Dieu. Tout en lui est immuable, et bien que nous sovons obligés, pour mieux nous représenter l'ordre de la création , de le concevoir comme se développant avec le temps, » si nous considérons la toutepuissance de Dieu , nous devons juger que tout ce qu'il a fait a eu dès le commencement loule la perfection qu'il devait avoir 5 . » Maintenant, puisqu'un seul acte a fait le monde, son mouvement et ses lois, nous devons croire aussi qu'un seul acte le conserve en la même façon et avec les mêmes lois , et en conséquence maintient incessamment dans l'univers corporel une même quantité de mouvement s . L'esprit de l'homme, sujet au temps et livré à ses vicissitudes, dislingue, dans sa faiblesse , l'acte créateur qui a tout fait sortir du néant,
1 ftéponse aux premières objections, i, |i, 3B0. — Comp. Répons? aux quatrièmes objections, il, 70. ' Principes, part. II, § 43.
* Même ouvrage, part. II, g 36.
el l'acte conservateur qui maintient tout dans l'existence; mais au vrai, il n'y a qu'un acte parfait, immuable, éternel, par lequel les êtres changeants de ce monde sont créés et a chaque instant conservés, c'està-dire recréés dans toute la suite de leur durée.
On demandera maintenant a Descartes si cet acte divin produit un effet proportionné à la puissance divine, je veux dire un univers inlini on grandeur, ou s'il se réduit a semer quelques êtres d'un jour dans l'immensité de l'espace el du temps.
Descarlcs ne peut échapper à celte question. Il le peut moins qu'aucun autre philosophe ; car c'est un de ses principes que l'étendue est l'essence de la matière, par où il entend expressément que la matière avec toutes ses qualités et tous ses modes est tout entière dans l'étendue. Il suit de là que partout où il y a de l'étendue, c'est-à-dire de la longueur, de ia largeur et do la profondeur, il y a de la matière. Dés lors , il est clair qu'on ne peut pas demander s'il y a du vide au delà de l'univers ; ce serait demander s'il y a de l'étendue au delà de l'étendue. La seule question est de savoir si la matière ou l'étendue peuvent ou non être conçues comme Unies? Or essayez de concevoir des étendues de plus en plus vastes, vous verrez qu'il y a toujours nécessairement quelque chose au delà. Figurez-vous un globe immense ; ce globe, du moment qu'il a des limites, est borné par une étendue plus vaste qui l'environne el sans laquelle lui-même n'existerait pas. Il suit de là que le monde cartésien est nécessairement infini en étendue. Et Descartes a fort bien vu celte
conséquence; seulement, dans son livre des Principes, il a cm devoir en atlênuer l'expression : L'étendue du monde, dit-il, est indéfinie '.Pourquoi indéfinie et non infinie? c'est qu'il fau! réserver à Dieu le nom d'infini 3 . Dieu seul, en effet, est absolument inlini, en tant que possédant toutes les perfeclions sans aucune borne, possible. L'univers matériel n'est infini que d'une façon relative et déterminée. Qui sait d'ailleurs si cette impossibilité de concevoir des bornes a l'univers ne procède point du défaut de notre entendement plutôt que de la nature des choses? Ainsi parle Descaries au livre des Principes, mais, dans ses lettres, il s'affranchit de foules ces atténuations dictées par la prudence; il se moque de ceux qui enferment l'œuvre de Dieu dans une boule 3 , et déclare sans détour qu'un monde fini est pour lui une contradiction *.
Mais le débat va s'agrandir. Un correspondant illustre el inattendu entre en scène : c'est la reine Christine en personne qui veut savoir ce qu'il faut penser, non-seulement de l'étendue du monde, maïs aussi de sa durée et en général de sa grandeur. En effet , si le monde est infini en étendue, pourquoi ne le serait-il pas en durée? pourquoi ne le serait-il pas aussi par le nombre de ses créatures?
Descaries commence par écarter de la question tout scrupule de piété : il invoque un certain nombre de
' les principes de la philosophie, part. 11,21. * Même ouvrage, part. 1, 27.
' Lettre à M. de Chanut, x, p. lî.
' Lellro à Henri Monts, i, p. 241.
154 tlFSCARTES.
docteurs de l'Église , entre outres le subtil et profond Nicolas de Cusa ;
« Je me
souviens, dit-il, que
le cardinal de Cusa et
plusieurs au
très docteurs ont SU]
îposé !c monde infini.
ieiït jamais été repri
s de l'Église pour co
itraire, on croit que i
;'esi honorer Dieu que
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revoir ses œuvres fort
grands "... »
vous donc en BÛretéd
o conscience concevoir
l'univers co
as bornes peuplée de
glohes innombrables. Dirons-nous aussi que la durée du monde est illimitée dans le passe comme dans l'avenir? Quant à l'avenir, Descartes n'a aucun doute, et il rassure aisément la reine Christine : Car la foi nous enseigne que la terre et les deux périront, c'est-à-dire changeront de face, mais le monde, c'est-à-dire la matière dont ils sont composes, ne périra jamais; la preuve en est que la foi promet une vie éternelle à nos corps après la résurrection.
Mais de ce que la durée du monde est sans limite du côté de l'avenir, s'ensuit-i! qu'elle le soit également du coté du passé? non ; et pourquoi cela? c'est, dit Descartes, que les parties do la durée ne dépendent pas les unes des autres. Il n'en est pas du monde d'aujourd'hui par rapport au inonde d'hier, comme d'une certaine partie de l'étendue par rapport à l'étendue environnante. Le globe terrestre ne peut exister sans l'espace qui l'entoure, au lieu que la durée présente de l'univers ne résulte pas nécessairement de sa durée passée et
1 Lettres, t, p. 46.
n'implique pas sa durée future. Si donc la durée illimitée du monde dans l'a venir est indubitable, isa durée illimitée dans le passé n'est que simplement possible.
répandre dans l'immensité des cicux un nombre illimité d'êtres intelligents. L'a-t-il fait? nous l'ignorons; seulement, .cela est extrêmement probable, et ici nous avons l'avantage de voir concourir l'autorité delà révélation et celle de la science : » Lorsque l'Écriture sainte parle en divers endroits de la multitude innombrable des anges, elle confirme entièrement cette opinion... Et les astronomes, qui en .mesurant !a grandeur des étoiles les trouvent beaucoup plus grandes que la terre, la confirment aussi : car si de l'étendue infinie du monde on infère qu'il doit y avoir des habitants ailleurs qu'en la terre, on le peut inférer aussi de l'étendue que tous les astronomes lui attribuent, a cause qu'il n'y en a aucun qui ne juge que la terre est plus petite au regard de tout le ciel que n'est un grain de sable au regard d'une montagne 1 . »
Grandeur matérielle de l'univers, grandeur morale des êtres intelligents, grandeur infinie de Dieu, font nous assure que le monde a luule l'élendue et toute la perfection possibles : « ... Lorsque nous aimons Dieu et que par lui nous nous joignons de volonté avec toutes les choses qu'il a créées, d'autant que nous les concevons plus grandes, plus nobles, plus parfaites, d'autant nous estimons-nous aussi davantage, a cause que nous
' Lettres, x, p. 52.
sommes des parties d'un tout plus accompîi, et d'autant avons-nous plus de sujet de louer Dieu à cause du l'immensité de ses œuvres. »
Ainsi un Dieu parfait et infini, qui se suffit pleinement à lui-même dans la possession éternelle de ses infinies perfections; puis on vertu d'un acte de liberté absolue, acte souverain qui n'a d'autre raison que soi , une création d'une grandeur, d'une variété et d'une richesse inépuisables, que la toute-puissance divine conserve d'heure en heure par le même acte qui la créa : d'une part le monde des corps, parfaitement un dans son extension indéfinie, fait d'une seule matière mue cl divisée en mille façons, d'où sortent par les lois très-simples du seul mouvement toutes les merveilles descicux, tontes les formes de l'organisation et de la vie; et a coté de cet univers matériel, le monde des esprits, peuplé d'une variété innombrable d'êtres intelligents, qui tous ont une même essence, la pensée, comme tous les corps ont une base commune, l'étendue, êtres supérieurs dont ia vie est de penser et qui n'agissent sur les corps que d'une manière accidentelle , capables avec l'assistance divine de changer ia direction de tel ou tel mouvement, mais incapables d'accroître cl de diminuer la quantité absolue de mouvement départie à l'univers une fois pour toutes ; voilà le Cosmos ' de Deseartes, et au-dessus du Cosmos voila son Dieu.
» Ce serait ici le muiiienl il'cxjnwr la théorie fumeuse des tourbillons, fondement do loule la physique de Descartes ; mais cette théorie, depuis lonLjcmps i-imclatiiiifa, n'a plus qu'un in-