‹ Précurseurs et disciples de DescartesChapitre 19 sur 30 · L.'i 1 1 z*:'j Lv Ci · texte numérisé non relu

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ligencc qui l'éclairé, à la bonlé qui la conseille , a l'amour qui l'inspire, l'eut conçue en Dieu avec lous ces caractères, purifiée seulement île foule limite, et alors Descarlcs n'eût laisse aucun doute sur sa véritable pensée, aucun nuage sur le caractère absolu des vérités éternelles, aucune ombre sur la liberté humaine et sur la liberté divine, et, pour loul dire enlln, il n'eût pas laissé tomber parmi lant de vues sublimes et de profondes vérités quelques semences de fatalisme.

A quelque conclusion qu'on s'arréle au surplus sur ces tendances secrètes dû la philosophe de Descartes .', il est certain que lui-mémo ne les aper;ul pas et qu'elles furent à peine remarquées de ses contemporains. Ce qui domina lout d'abord, à travers les réclamations de la vieille philosophie délrûnéc et les réserves de quelques dissidenls, ce fut un enthousiasme presque universel. Les grands traits de celte soudaine invasion du cartésianisme dans le monde scientifique sont aujourd'hui bien connus; bornons-nous, avant de finir, a en montrer les traces dans loules les parties de la société française au siècle de Louis XIV.

On voit de bonne heure la nouvelle philosophie envahir un à un tous les ordres religieux. Chaque nom marque ici la conquèle d'une armée entière de prosélytes : Malebrancbe et le I 1 . Poisson nous représentent l'Oratoire, Mersenne les Minimes, \nloine Legrand les Franciscains, le P. I.cllossules Génovéfains, Dom Lamj

' Voyn à tel i^iirrl noire tWpilre -ui\;in1 : OriijiiKS du panthéismede Spinoza.

les Bénédictins, Arnauld el Nicole tout Port-Royal. 11 n'y a pas jusqu'à l'ordre des jésuites qui, à la vérité bien en dépit de lui, ne fournisse à l'école cartésienne un disciple ingénieux autant que fidèle : je veux parler de l'aimable el héroïque i\ André, dont une plume illustre nous a récemment découvert et fait aimer la grande àme, tes luttes et les mallieurs. Bientôt des couvents et des congrégations savantes, l'esprit nouveau passe parmi losgens du inonde. Le duc de Luvncs traduit en français les Méditations, et fait de son château la première académie cartésienne; ilohault institue des conférences publiques qui sont suivies pnr ton! ce qu'il y avail à Paris de plus distingué dans le clergé, la magistrature el la noblesse, cl où, si l'on eu croit un contemporain, les dames tenaient le premier rang. On s'assemble ;i la placeRoyalc, chez le P. Mersenne, chez le docteur Picot, à t'holel de M. Hubert de Monlmnrt, pour discuter la nouvelle philosophie Enfin, qui le croirait? elle pénétre jusque chez un personnage fort connu par son goitt pour les conspirations et la galanterie, mais a qui on serait porlé à en attribuer infiniment moins pour la mélaptiysique : je parle du cardinal deltciz, du grand coadjuleur en personne. Suivez- le dans sa solitude de Commercy, et rien ne sera pour vous plus inattendu et plus piqnanl que d'y trouver le vieux cardinal se plaisant à engager des controverses animées enlre de fidèles cartésiens et le bénédictin Desgabeis, qui prétendait mettre Descartes à l'alambic, résumant de sa main les arguments divers, cl ranimant, pour défendre Descarlcs , les restes de ce feu d'esprit et de cette activité jadis redoutable a Mazarin el a l'auto-

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nié royale. Dans res luîtes nouvelles pour lui, el qui lui étaient peut-être un agréable ressouvenir des orageux combats de la Fronde, le cardinal, refroidi par les années et assagi par l'expérience, se prononce pour les opinions moyennes. Par un curieux contraste, ce remuant esprit, qui avait toujours été pour la guerre en politique, choisit en philosophie le rôle de pacilicateur 1 .

Il n'est pas moins intéressant do suivre les traces de l'influence cartésienne dans les monuments de la littérature française au dix-septième siècle. C'est le privilège des grandes philosophïes , après avoir agité les esprits méditatifs dans les régions de la pensée abstraite, d'exercer une action puissante sur toutes les intelligences d'élite et de se répandre peu à peu dans la multitude des âmes , comme à travers mille canaux, par les chants des poëtes, les accents des orateurs, les maximes des moralistes. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'en Descartes, a cûté du grand penseur, il y avait aussi un grand écrivain. Sans prétendre ravir tout entier a Pascal l'immense honneur d'avoir fixé la langue française, il faut rappeler que le Discours de la méthode est antérieur de vingt années aux Provinciales. Or la langue du Discours de la méthode n'est plus une langue au berceau : c'est une langue déjà virile, a la fois sévère et colorée, naïve et grave, au niveau des pensées les plus fortes et les plus hautes. On y retrouve, comme l'a si bienrcniar-

> Voyez l'intéressant recueil publie par M. Cousin sous ce titre ; Fragment! de philosophie cartésienne, 1845.

m DESCARTES.

qui! un rrilique contemporain , le génie essentiellement créateur cl rénovateur de Descartes. « C'est Descaries, dil M. Cousin , qui a porlé le coup morlcl non pas seulemenl îi la scoiasliqiic qui partout succombai 1, mais à la philosophie el à la lilléralure maniérée de la renaissance. Il esl le Malherbe de la prose ; a jouions qu'il en est le Malherbe et le Corneille loul ensemble. Des que le Discours de la méthode parut, à peu près en même temps que le Çid, tout ce qu'il y avait en France d'esprits solide?, fatigues d'imitations impuissantes, amateurs du vrai, du grand et du beau, reconnurent a l'instant même le langage qu'ils cherchaient. Depuis, on ne parla plus que celui-là, les faibles médiocrement, les forts en y ajoutant leurs qualités diverses, mais sur un fond invariable devenu le patrimoine et la gloire de tous. »

C'est à ce grand langage du Discours de la méthode el des Méditations qu'il faut attribuer en partie l'immense popularité de la philosophie de Descartes. Vous en retrouve/ les idées fonda mon laïcs, je ne dis pas seulement dans Bossuel, dans Nicole el Arnauld, dans Malehraiichc el Fénclon, mais dans des écrivains qui ne se piquent ni de métaphysique, ni do théologie, La Bruyère, par exemple, La Fontaine, cl cet autre écrivain charmant, madame de Sévigné.

« Que deviendront les Fauconncl? s'écrie La Bruyère, iront-ils aussi luin dans la postérité que Descaries , né Français el mort en Suéde?» El La Bruyère ne se borne point à glorifier l'auteur des Méditations. Il le inédite, s'en nourrit, el v puise conlic les esprits forts ces

DiQi[i;M b/G

belles réflexions : « Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de l'idée de son êlre infini et souverainement parfait puisse êlreanéaiilie... Je pense cl je suis certain que je pense; or quelle proportion y a-t-il de le! ou tel arrangement de la matière avec ce qui pense? En un mot , je pense, donc Dieu existe ; car, ce qui pense en moi, je ne le dois pas a moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu'il ne dépend encore de moi de me le conserver un seul instant. »

Voilà bien le langage, les idées, l'esprit mémo de la philosophie de Descartes. Mais est-il possible d'entendre La Bruyère signaler dans ta pensée le caractère propre et la grandeur de l'homme, sans songer au magnifique morceau de Pascal :

a Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tète est plus nécessaire que les pieds; mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute. C'est donc la pensée qui fait l'être de l'homme et sans quoi on ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous? est-ce la main? est-ce le bras? est-ce la chair? est-ce le sang? On verra qu'il faul que ce soit quelque chose d'immatériel...

« Ce n'est point de l'espace qui: je duis chercher ma dignité, maïs c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage eu possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends...

<! L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la

DESCAHTKS.

nature ; mais c'esl un roseau pensant. I) ne faut pas que l'univers eniier s'arme pour l'écraser, l'qe vapeur, une goutte d'eau sullil pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le lue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui , l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est dû là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée...»

A cMé de cet incomparable commentaire du Je pense, doue je suis, on lira encore avec intérêt celui qu'en donne a son tour La Fontaine :

Nous agissons tout autrement,

La volonté nous détermine, Son l'objet, ni l'in-lim'l. Je [Mile, jo chemine,

Je sens en moi certain agent,

Tout obéit dans ma machine

A ro princijw intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement, Se conçoit mieux que le corps mémo ; De tous nos mouvements c'est larbilre. suprême;

Mais comment le corps l'entend-il ?

C'est là lo point. Je vois l'outil Obéir à la main, niais la main, ijui la guide? Eh I qui guide les lieux dans leur course rapide? Quoique ange est attaché peut-ètroà ces grands corps... On esprit vit en nous et m eu t. tous nos ressorts. L'impression se Tait : le moyen? jo l'ignore. Et, s'il faut en parler avec sincérité,

Descarlos l'ignoroit encore...

On voit que l'admiration de La Fontaine pour Des-

1IKSCAKTKS. iSI

cartes D'est pas aveugle : la philosophie nouvelle lui plaît, lui impose; mais elle ne satisfait pas complètement cet esprit si pénétrant dans sa naïveté, si ironique dans sa bonhomie, ii y a surtout un point que le chantre ingénieux des animaux ne peut pardonner aux cartésiens, c'est d'avoir refusé une Ame aux bûtes : mais malgré cette réserve et beaucoup d'autres, La Fontaine se déclare l'admirateur enthousiaste de Descartes , et, s'élevant tout a coup du ton de la fable à celui de l'ode, <i lui rend ce magnifique hommage :

Descartes, co mortel donl on eût fait un dieu Chez les païens, et qui lient le milieu Entre l'homme et l'esprit...

Nous retrouvons quelque chose de cet enthousiasme, non pas précisément dans madame de Sévigné , dont l'aimable frivolité et la discrète prudence s'ouvraient peu aux nouveautés philosophiques, mais a sa sérieuse et charmante fille, madame de Grignan. Corbinelli nous apprend que « madame de Grignan savoit à miracle la philosophie de Descartes et en parloil divinement. » Son admiration était devenue une sorte de tendresse respectueuse, et elle appelait Descartes son père. Les lettres de madame de Sévigné, de Corbinelli et du comte de Bussy sont pleines d'allusions piquantes à ce goût passionné de madame do Grignan pour la métaphysique cartésienne cl à son affection filiale pour son fondateur.

uJedinai hier chez mademoiselle de Guileau, qui

DESCARTKS.

vous ;idorc. C'était un dtner de beaux esprits... Ils discounircnl , après le diner, fort agréablement sur la philosophie de votre père Desrartcs... cela me divertissait et me faisait souvenir grossit renient de ma eliore petite cartésienne, que j'étais si aise d'entendre, quoique indigne... »

«J'ai l'esprit sec depuis un an, écrit Horhinelli à Bussy, à cause que je me suis adonné à la philosophie de Descarlcs. Elle me parait d'autant plus belle qu'elle est facile et qu'elle n'admet dans le monde que des corps et des mouvements, ne pouvant souffrir tout ce dont on ne peut avoir une idée claire et nette. Sa métaphysique me plail aussi. Ses principes sont aisés cl ses inductions naturelles : madame de Grignan la sait a miracle. . . »

Madame de Sévigné, rencontrant en Bretagne la nièce cl les pelilcs-niéces de Descartes, écrit à sa fille : « Je ris quelquefois de l'amitié que j'ai pour mademoiselle Descaries ; je me tourne naturellement de son coté ; j'ai toujours des affaires a elle ; il me semble qu'elle vous est quelque chose du côté paternel de M. Descartes, et dés lors je liens un petit morceau de ma chère fille, n

Voila, ce semble, une philosophie appelée à de longues années de gloire cl de triomphe, à une domination éternelle. Depuis les télés les plus hautes de l'État et de l'Église jusqu'aux personnes les plus humbles delà société, les esprits graves comme les frivoles, les écoles comme les salons, elle a tout séduit, tout conquis, tout envahi. Eh bien! franchissez la courte période qui s'é-

DËSCABTE8.

icnd de la mort do Dcscartes (1650) a l'année (GG3, vous trouvez déjà la philosophie cartésienne dénoncée par les jésuites a la congrégation do l'Index cl condamnée par celle-ci (donec corrigatur) . Bientôt la persécution redouble de violence; la Sorbonnc, l'Université, le Parlement se prononcent contre Descartes, et sa philosophie est enfin défendue, par arrêt du conseil, dans Paris et dans tout le royaume.

Quelles furenl les causes de ce brusque rclour? II y en eut de plusieurs sortes, c! nous ne pouvons les discuter ici ; mais on ne saurait se dissimuler qu'une des principales n'ait élû l'apparilion des livres de Spinoza. Les esprits les plus honnêtes cl les plus sincères virent avec effroi de si tristes conséquences sortir régulièrement des principes cartésiens, et le disciple audacieux et exclusif perdit le maître. Nous ne parlons ici ni des ennemis systématiques de toute philosophie, ni des' esprits timides et a courte vue ; qu'on songe que Lcihnilz lui-même a prononcé cette dure parole : Spinoza n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes '.

Est-ce à dire que le spinozisme ne soit, comme on s'est lanl plu à le répéter, qu'un cartésianisme conséquent? est-ce a dire qu'on ne puisse donner son esprit

1 Leibnitz, Lettres à Fabbi Xieaise; Erdmann, 1 39- — Voyex aussi un passase itfs Animmteersioiws, piililiéts nomment par il. Kouclicr ilu Ciireil, où Lcilmilï s'expi'iiiiu sur lu lien tl« DescarUs avec apiau/n d'uni' l'm;un plus ;ncit eiiciire, puur ne pas dire plus injuste : » Spinoza, Oïl-il (hilic tominena' jim u« Deicartes finit, pur le naturalisme. »

el son cœur a la noble philosophie des Méditations sans se condamner à loules les témérités du panthéisme? C'est un problème dont nous n'avons pu encore qu'indiquer la solution cl qui vaut bien la peine d'un examen spécial et approfondi.

LES ORIGINES

Les grands travaux de la critique contemporaine sur le cartésianisme el sur la philosophie des juifs 1 ont remis à l'ordre du jour la question depuis longtemps controversée des origines du panthéisme de Spinoza. Trois opinions se sont produites, soit en France, soit en Allemagne : les uns ont repris le paradoxe de Wachter, qui s'était avisé jadis de faire de Spinoza un disciple déguisé de la Kabbale; les. autres ont cru que Spinoza avait puisé les principes de son panthéisme dans !a tradition averrhoïste, surtout dans Maïmonide et ses commentateurs ; d'autres enfin, appuyés sur l'autorité de Leibnitz, sans contester l'influence que l'édu-

' Nous voulons ourler surtout des publications si importantes lie M. Mlink el de M. Franck. C'est à l'occasion du Guide des égares, de lïosos Maïmonide, traduit en français pour la première fuis par M. Slunk, que nous avons écrit le travail qu'on va lire et qui a paru en partie dans la Revue dts Deux Mondes du ta janvier IRG2.

LES ORIGINES

cation juive de Spinoza a pu exercer sur ses idées religieuses cl surtout le développe m cm de son génie,

• ■■ i que son véritable matins, en matière di-

philosophie, ce n'es! pas Maimonide, c'est Dcscarles.

Voila donc trois opinions distinctes qu'on pourrait formuler ainsi ; Spinoza kabbaliste.Spinozaaïerrhoisle, Spinoza cartésien. ÎS'olre position dans ce débat est tres- Dette. Noos croyons que depuis que la kabbale et le cartésianisme sont mieux connus, l'origine kabbalisliqoe de Spinoza est devenue insoutenable ; il n'y a que les deux autres thèses entre lesquelles puisse s'engager utilement une discussion approfondie. Un illustre critique, M. Cousin, qui a contribué plus que personne, par ses beaux travaux sur le cartésianisme, a mettre en lumière les rapports qui unissent Spinoza à Descartes, comme un disciple a son maître, vient tout a coup d'adopter la ilièse contraire et de soutenir l'averrhoisme do Spinoza avec toutes les ressources de son érudition et tous les prestiges de son talent. Pour nous, nous restons fidèles a l'ancienne opinion de M. Cousin, qui est celle de Leibnitz, et nous persistons à voir dans le panthéiste Spinoza un lils téméraire, un fils égaré, mais un fils authentique de Descartes.

Nous allons en conséquence discuter sommairement la thèse de Wachter ; puis nous examinerons avec le soin et l'étendue nécessaires la nouvelle thèse de M. Cousin, en nous servant des importants et curieux documents que nous fournissent nos hébraîsants sur Maimonide et Averrhoès. Nous terminerons par l'examen de la tbése de Leibnitz, qui, sauf quelques légères modiKcations,

noua parait la seule véritable. Mais il faul d'abord résumer la vie cl l'œuvre du philosophe hollandais.

llaruch Spinoza naquilâ Amsterdam, le 24 novembre 1632, d'une famille de juifs portugais, c\ilés de leur pays par la persécution religieuse. Ses parents, honnêtes gens el ù leur aise, étaient marchands a Amsterdam, où ils demeuraient sur le llurgwal, dans une assez belle maison, près de la vieille synagogue portugaise. L'éducation de Spinoza fut faite avec soin. On lui donna pour maître do latin le médecin Van den Ende, esprit inquiet et hardi, homme instruit d'ailleurs, !>ien connu par la lin tragique où se termina sa carrière aventureuse. Le principal biographe de Spinoza, le ministre luthérien Jean Colerus, assure que Van den Ende répandait dans l'esprit de ses élèves les semences de l'athéisme s .

De l'étude du latin Spinoza passa a celle de la théologie sous la direction d'un savant rabbin, M oses Morleira. Il lut la Bible, le Tatmud, el entra profondément

1 Pour de plus amples informations, nous prenons la liberté" île renvoyer à notre traduction île Spinoza et à l'introduction critique placée en této de la dernière ikiition en trois volumes in-12, 1861.

■ Voyez dans la traduction française de Spinoza [édition de 1861), la via de Spinoza par Colerus, tome n, page II.

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LES ORIGINKS

dans l'élude de la littérature hébraïque'. Au bout de quelques années, il abandonna la théologie, nous dit Colerus, pour se livrer enlièremenl a la physique *. Il délibéra longtemps sur le choix qu'il devait faire d'un mallrc. Maïs enfin, les œuvres de Descaries étant tombées entre ses mains, il les lut avec avidité, cl dans la suite il a souvent déclaré que c'était de là qu'il avait puisé ce qu'il avait de connaissances en philosophie.

Il était surtout charmé de celle maxime de Descaries, qu'on ne doit rien recevoir pour véritable qui ne soit fondé sur des idées claires el distinctes. Il en tira celle conséquence, que la doctrine des rabbins ne pouvait Cire admise par un homme de bon sens. Dés lors il fut fort réservé avec les docteurs juifs, dont il évita le commerce autant qu'il lui fui possible. On le vit rarement dans les synagogues, ce qui iri'ila eviivmemciil les rabbins contre lui. Ils employèrent tous les moyens pour le ramener, la douceur cl la séduction d'abord , puis les menaces. Ko pouvant ni le persuader, ni le séduire , ni l'intimider, ils se décidèrent à l 'excommunier. I! parait qu'on choisit parmi les formules de l'excommunication la plus terrible, la formule Schammatha, qui élail signifiée au cou-

rent espagnol qui est perdu.

Ce fut alors que Spinoza prit un parti définitif sur la

' ) bid. , voyez la vie clc Spiiii™ jor Lucas, v,;m~ l 'jijn n'iit] ti-f. paRc lui.

■ Coloras, page lï.

rdam ; il prolesla dans un

OU PANTHÉISME DK SPINOZA. |gi

conduite de sa vie : il se youa a la méditation des problèmes philosophiques et religieux dans une solitude profonde et une indépendance absolue. Il apprit un arl mécanique, en quoi du reste il demeura lidélc aux traditions de sa religion et de sa famille, ci travailla de ses mains pour vivre à l'abri du besoin et n'avoir besoin de personne. L'art qu'il choisit fui celui de faire des verres d'optique.

Après avoir séjourné tour a tour aux environs d'Amsterdam, puis à lïhynsburg prés de Lcyde, puis à Woorburgprês de la Haye, il s'établit ctsc fixa dans cette dernière ville, chez un honnête et modeste bourgeois, Van der Spyck, qui lui loua une chambre dans sa maison. « Il passait le temps, dit Colerus, ;ï étudier et a travailler à ses verres, d — « C'est une chose incroyable, ajoute l'honnête biographe, combienSpinoza a été sobre et bon ménager. On voit, par différents comptes trouvés dans ses papiers, qu'il a vécu un jour entier d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, cl d'un pot de bière d'un sou et demi. Un autre jour, il n'a mangé que du gruau apprêté avec des raisins cl du beurre, et ce plat lui avait coulé quatre sous cl demi. i>

Celle extrême sobriété se comprend plus aisément quand on songe a la constitution physique de Spinoza. « Il était, nous dit Colerus, très-faible de corps, malsain, maigre et attaqué de phlhisie depuis sa jeunesse. C'était un homme de moyenne taille; il avait les trails du visage bien proportionnés, la peau un peu noire, les cheveux noirs et frisés, les sourcils longs et de

LES ORIGINES

même couleur, de sorte qu'à sa mine on le reconnaissait aisément pour Sire descendu des juifs portugais. Pour ce qui est de ses liabils, il en prenait fort peu de soin, disant qu'il est contre le bon sens de mettre une enveloppe précieuse à des choses de néant ou de peu de valeur.

« Si sa manière de vivre était fort réglée, sa conversation n'élail pas moins douce et paisible. Il savait admirablement bien être le maître de ses passions. On ne l'a jamais vu ni fort triste ni fort joyeux. Il savait se posséder dans sa colère et dans les déplaisirs qui lui survenaient ; il n'en paraissait rien atf dehors. Il était, d'ailleurs, fort affable et d'un commerce aisé; il parlait souvent a son hôtesse, particulièrement dans le temps de ses couches, et à cous du logis, lorsqu'il leur survenait quelque affliction ou maladie; il ne manquait point alors de les consoler, cl de les exhorter a souffrir avec patience des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avait assigné. Il avertissait les enfants d'assister souvent au service divin, et leur enseignait combien ils devaient être obéissants et soumis à leurs parents. Lorsque les gens du logis revenaient du sermon, il leur demandait souvent quel profit ils y avaient fait , cl ce qu'ils en avaient retenu pour leur édilïcation. »

« Il avait, poursuit Colcrus , une grande estime pour mon prédécesseur, le docteur Cordes, qui était un homme savant, d'un bon naturel et d'une vie exemplaire; ce qui donnait occasion a Spinoza d'en faire l'éloge. Il allait même quelquefois l'entendre prêcher, cl taisait état surtout de la manière savante dont il expliquait

l'Écriture et des applications solides qu'il en faisait. Il avertissait en même temps son hôte et ceu\ de la maison de ne manquer jamais aucune prédication d'un si habile homme. 11 arriva que son hôtesse lui demanda un jour si c'était son sentiment qu'elle pûl être sauvée dans la religion dont elle faisait profession ; à quoi il répondit : « Votre religion est bonne ; vous n'en devez pas chercher d autre, ni douter que vous n'y fussiez votre salut, pourvu qu'en vous attachant à la pieté, vous meniez en même temps une vie paisible et tranquille, a

« Pendant qu'il était au logis, il n'était incommode à* personne; il y passait la meilleure partie de son temps tranquillement dans sa chambre. Lorsqu'il lui arrivait de se trouver fatigué, pour s'être trop attaché à la méditation philosophique, il desccndail pour se délasser, et parlera ceux du logis de lout ce qui pouvait servir de matière à un entretien ordinaire, même de bagatelles. Il se divertissait aussi quelquefois à fumer line pipe de tabac; ou bien, lorsqu'il voulait se relacldîr l'esprit un peu plus longtemps, il cherchait des ararfnées qu'il faisait lutter ensemble, et des mouches qffil jetait dans la toile d'araignée, et regardait ensuile lîelle bataille avec tant do plaisir qu'il éclatait quelque/ois de rire ; il observait aussi avec le microscope les différentes parties des plus petits insectes, d'où il firait après les consé- ■> ^ue,nçes qui/finY sefhWaienUe mieux convenir à ses dévoila l'homme que vinrent chercher, au milieu de sa solitude, la richesse, les honneurs, la gloire, les hautes amitiés. Il renonça a tout cela sans effort, pour

Wi LES ORIGINES

vivre heureux dans la modestie, la libellé et la paix. Son ami Simon deVries s'avisa on jour de lui faire présent d'une somme de deux mille florins pour le mellre en étal de vivre un peu plus à son aise ; mais Spinoza s'excusa civilement sous prétexte qu'il n'avait besoin de rien. Ce mente amî, approchant de sa lin et se voyant sans femme el sans enfants, voulait faire son testament ci l'instituer héritier de tous ses biens; Spinoza n'y voulut jamais consentir, et lui remontra qu'il ne devait pas songer à laisser ses biens à d'autres qu'a son frère. . Un autre ami de Spinoza , l'illustre Jean de Wilt, le força d'accepter une rente de deux cents florins; mais, ses héritiers faisant difficulté de continuer la rente, Spinoza leur mit son litre entre les mains avec une si tranquille indifférence qu'ils rentrèrent en eux-mêmes el accordèrent de bonne grâce ce qu'ils venaient de refuser.

L'électeur palatin Charles-Louis voulut attirer Spinoza à Iicidelbcrg cl chargea le célèbre docteur Fabricius de lui proposer une chaire de philosophie, avec la promesse de lui laisser la plus grande liberté, cum timplùsima pkilo&phandi liber/aie, pourvu toutefois qu'il n'en abusât pas pour troubler la religion établie. Spinoza répondit qu'il ne voyait pas clairement en quelles limites il faudrait renfermer celle liberté qu'on voulait bien lui promettre, et puis'que'les soins qu'il faudrait donner à l'insinniiou de la jeunesse l'empêcheraient d'avancer lui-même en philosophie.

Lors de la campagne des Français en Hollande, le prince de Condé, qui prenait alors possession du u-

07, a. («s vernement d'Ufrerhl , désira vivement s'entretenir avec Spinoza. Il parait même qu'il Tut question d'obtenir pour tni une pension du roi, et qu'on l'engagea a dédier quelques-uns de ses ouvrages a Louis XIV. Spinoza racontait lai-même que, comme il n'avait pas le dessein de rien dédier au roi de France, il avait refusé l'offre qu'on lui faisait avec toute la civilité dont il était capable. On ne sait si l'entrevue de Spinoza avec le prince de Coudé put avoir lieu ; mais il est certain que Spinoza se Tendit au camp français, cl qu'après son retour la populace de la Haye s'émut , le prenant pour un espion. Van der Spyck accourut alarmé : « No craignez rien, lui dit Spinoza, il m'est aisé de me justifier. Mais, quoi qu'il en soit, aussitôt que la populace fera le moindre bruit à votre porte , je sortirai et irai droits eux, quand ils devraient me Taire le traitement qu'ils ont fait aux pauvres messieurs de Witt. Je sttis républicain, et n'ai jamais eu en vue que la gloir/cl l'avantage de l'Étal. » Spinoza rarontait à Leibnita-qne le jour de l'assassinat des frères de Witt, i! von la if sortir et aftielier dans les nies près du lieu des massacres un placard avec ces mots: L'Itimi barbarorum; son bote fut obligé d'employer la force pour le retenira la maison '.

Le 23 février 1677, un dimanche, Van der Spyck et sa femme étaient allés à l'église faire leurs dévolions. ~An sortir du sermon , ils apprirent avec surprise que Spinoza venait d'expirer. Il n'avait pas quarante-cinq

1 Voyez la imW: île L'ilmitz, jiulilirii yuui- la première fui? par 11. Fou cher du C;iml, iUfitttiUwt im-dit-: <k Spinoza, préface lie l'éditeur, uai;c64. Paris, 13îî+.

tUli LES ORIGINES

ans ; quoique tombé en langueur depuis quelques mois, rien ne faisait présumer une mort si prompte. Tout prouve qu'il mourut en paix comme il avait vécu.

L'œuvre de sa vie Olaît achevée. Il avait écrit ses deux œuvres capitales, son Traité thèologico-politique, qui résume ses travaux d'exégèse et ses vues sur la politique et la religion, el puis, son livre de prédilection, sa fameuse Éthique, communiquée par fragments a « quelques amis, mais qu'il ne voulut pas publier de son vivant, de crainte de troubler inutilement son repos. C'est dans ce livre étrange que son idée, longtemps couvée, avait pris sa forme définitive. Eût-il vécu cinquante ans de plus, un ne conçoit pas qu'il eût voulu y clianger une syllabe. Cherchons parmi les obscurités de ce grand et étrange monument les idées originales de

Pour s'orienter dans XÊthique, il faut d'abord se rendre compte de la méthode adoptée par l'auteur.

de Descartes, Spinoza n'ignorait pus qu'il n'y a point on philosophie de problème antérieur à celui de la méthode. La nature et la portée do renlenuemetil humain, l'ordre légitime de ses opérations, la loi fondamentale qui les doit régler, tous ces grands objets avaient occupé ses premières méditations, cl il no cessa de s'en inquiéter pendant toute sa vie. Nous savons qaivetrr ""^ d'écrire son Éthique, ou, comme il l'appelle avec raison, sa philosophie, il avait jeté les bases d'un traité complet sur la méthode, ouvrage informe, muis plein de génie, plusieurs fois abandonné et repris sans jamais

élre achevé, où toutefois les vues générales de Spinoza sont suffisamment indiquées a des yeux attentifs par des traits d'une force et d'une hardiesse singulières.

Suivant Spinoza, toutes nos perceptions peuvent se ramener a quaiiv espèces fondamentales ' : la première est fondée sur un simple ouï-dire, et en général sur un signe. La seconde est acquise par- une e.rpèricitce Bagua, c'est-à-dire passive, et qui n'est pas déterminée par l'entendemenl. La troisième consisie ;'i concevoir une chose par son rapport à une autre chose, mais non pas d'une manière complète et adéquate. La quatrième atteint une chose dans son essence ou dans sa cuise immédiats.

Ainsi, nu plus lias degré de la connaissance, Spinoza place ces croyancesaveugles, ces lumullueuses impressions, ces images confuses dont se repall leyulgaire. C'est le monde de l'iiiuigiiinlioii el des sens, la région de l'opinion el des préjugés. Spinoza y Irare une division , mais ii laquelle il n'attribue que peu d'imppf lance, puisqu'il réunit dans V Éthique, sous le noin de coiimiinsnnee du premier genre ce qu'il a Sislingué dans la Réforme de [entendement en perception par simple ouï-dire el perception par voie d'expérience vague. Jû sais par simple ouï-dire quel est le jour de ma naissance, quels furent mes parents, et autres choses semblables. C'cslpar uue expérience vague que je saisque je dois mourir; car si j'affirme cela, c'est que j'ai vu mourir plusieurs de mes semblables , quoiqu'ils n'aient pas tous vécu le même espace du temps ni succombé à la

1 De ta réforme de fe m (ch dément, tomo m, pago 303.

' Éthique, pari. Il, Schol. de la Propos. 40.

même makidio. Je sais de la mèiue manière que l'huile

dre, et en général toutes les choses qui se rapporleni à l'usage ordinaire de la vie.

Le. premier genre, de connaissance, utile pour la vie, u'esl d'aucun pris pour la science. Il atteint les accidents, la surface des choses, non leur essence et leur fond. Livré à une mobilité perpétuelle, ouvrage de la fortune et du hasard, et non de l'activité interne de la pensée, il agile cl occupe l'âme , mais ne l'éclairé pas. C'est la source des passions mauvaises qui jetlent sans cesse leur ombre sur les idées pures de l'entendement, arrachent l'âme a elle-même, la dispersent en quelque soi'le vers les choses extérieures et troublent la sérénité de ses contemplations.

La connaissance du second genre est un premier effort pour se dégager des ténèbres du monde sensible. Elle consiste-à rattacher un elTet a sa cause, un phénomène à sa loi, une conséquence à son principe. C'est le procédé des géomètres, qui ramènent les propriétés des nombres, des.ligures, ù un système régulier de propositions simples, d'axiomes incontestables. En général, c'est la raison discursive, par laquelle l'esprit humain, aidé de l'analyse cl de la synthèse, monte du particulier au général, redescend du général au particulier, pour accroître sans cesse, pour éclaireh* et pour enchaîner de plus en plus ses connaissances.

Que manque-l-il à ce genre de. perception? une seule chose, mais capitale. La raison discursive, le raisonnement, tout infaillible qu'il soit, est un procédé aveugle.

I! explique le fait par sa loi, mais il n'explique pas celle loi. Il établit la conséquence par les principes; mais les principes eux-mêmes, il les accepte sans les étalilir. Il fait de nos pensées une chaîne d'une régularité parfaite, mais il n'en peut fixer le premier anneau.

Il y a donc au-dessus du raisonnement une faculté

Apres avoir décrit les différentes espèces de perceptions, Spinoza examine tour à (our leur valeur scientifique. L'expérience, sous sa double forme, ne peut' fournir une tonnai ssanec philosophique; car elle donne des images confuses, el le philosophe cherche des idées ; elle n'atteint que les accidents des choses,- et la science néglige l'accident pour s'attacher à l'essence. L'expérience est donc absolument proscrite, sans restriction et sans réserve, du domaine de hf métaphysique '. f

La connaissance du second genre est moins sévèrement traitée, parce qu'elle conduit a l'intuition immédiate. Toutefois ce genre de perception n'est pas celui que le philosophé doit mettre en usage. Le raisonnement donne, il est vrai, la certitude ; mais la certitude ne suffit pas au philosophe, il lui faut aussi la lumière.

Ce mépris ilu raisonnement parait au premier ahord fort éTrange, et l'on ne peut concevoir que Spinoza, cet habile et puissant raisonneur, ait voulu interdire aux

1 De (a lUfonnr. de l'eiilciidtmenl, l'uni' ni, pages 301, 307. V ( H ez iui#*i Lettre à Simon de Vries, tome m, nage 378.

200 LES ORIGINES

philosophes un insirumciit qu'il manie sans cesse et qui esl entre ses mains d'une inépuisable fécondité. Mais il faut bien entendre sa pensée. Spinoza distingue doux manières de raisonner: ou bien l'on enchaîne les unes aux autres une suite d'idées j l'aide de certains prïn-

prendre, et c'est ce raisonnement aveugle que Spinoza

cipe clairement et immédiatement apeivu en lui-même, cl de l'idée adéquate de ce principe on va à l'idée adéquate de ses effets, de ses conséquences, et voilà le raisonnement philosophique, où tout esl intelligible et clair, où'les images des sens cl les croyances aveugles n'ont aucune place. Élevé a cette hauteur, le raisonnement se confond presque avec l'intuition immédiate: il est le plus puissant levier de l'esprit humain; il n'y a au-dessus 'que l'inluition intellectuelle dans son degré supérieur et 1 unique de pureté el d'énergie, qui met Tace à face la pensée el son plus sublime objet, el les unifie l'un avec l'autre.

La loi de la pensée philosophique, c'est donc de fonder la science sur des idées claires et distinctes, et de ne faire usage d'aucun autre procédé que de l'inluition immédiate et du raisonnement appuyé sur elle. Or le premier objel de l'intuition immédiate, c'est l'Être parfait. Spinoza conclut donc finalement que «ta méthode parfaite est celle qui enseigne à diriger l'esprit sous la lot de l'idée de l'être absolument parfait '. »

■ De la réforme de l'entendement, tome ni, p. 3tï.

On comprend bien maintenant que loule la philosophie de Spinoza devait être et est en effet le développement d'une seule idée, l'idée de l'être infini cl parfait, ou comme il dit, de la Substance.

La Suhslance, c'est l'Être, non pas Ici ou tel être, non pas l'être en général, l'être abstrait, mais l'eu e absolu, l'Être dans sa plénitude, l'Être qui est tout l'être', l'Être hors duquel rien ne peut être ni être conçu.

La Substance a i"uVi!s*ai renient des attributs qui caractérisent et expriment son essence; autrement la

coq foi)

îTuir,

universel, sans réalité et sans fond, [ stérile, fantôme indécis, ouvrage des sens etide l'imagination épuisée'. /

La Subslance est indéterminée, en ce seVis que toute détermination est une limite et toute limite une négation*; mais elle est profondément et 'nécessairement déterminée, en ce sens qu'elle est réelle cl parfaite, et possède à ce titre des attributs nécessaires, tellement unis à son essence qu'ils n'en peuvent être séparés et n'en sont pas même distingués on réalité ; car ôtez les attributs, vous Ole/, l'essence de la Substance, vous Otez la Subslance- elle-même.

1 De larêformedc l'entendement, page 3S8. * Éthique, part. II, Scliol. 1 do la Propos, io.— Coup. Ibid., part. IV, Préambule.

1 Ëtkique, port. Il, Schol. 1 de la Propos. 40. ' Lettres, tome ni, pagre 416, 411, 4)8.

202 LES ORIGINES

La Substance, l'être infini, n donc nécessairement des attributs, et chacun de ces attributs exprime à sa manière l'essence de la Substance. Or celle essence est infinie, et il n'y a que des attributs infinis qui puissent exprimer une essence infinie. Chaque attribut de la Substance est donc nécessairement infini. Mais de quelle infinité? d'une inlinilé relative et non absolue. Si en effet un attribut de la Substance était absolument infini, il serait donc l'Infini, il serait la Substance elle-même. 1 Or il n'est pas la Substance, mais une manifestation de la Substance, distincte de toute autre manifestation, particulière et déterminée par conspuent, parfaite et infinie en elle-même, mais dans un genre particulier et détermine- d'infinité et de perfection.

Ainsi la Pensée est un attribut de la Substance; car elle est une manifestation de l'Être. La Pensée est donc infinie. Mania Pensée n'est pas l'Étendue, qui est aussi une manifestation de l'Être et par conséquent un autre attribut île la Substance, lie même, l'Étendue n'est pas la Pensée. La Peïisée et l'Etendue sont donc infinies, mais d'une infinité relative, parfaites, mais d'une perfection déterminée; elles sont donc, pour ainsi parler, parfaites et infinies d'une perfection imparfaite et d'une infinité finie.

La Substance seule est l'Infini en soi, le Parfait en soi, l'Être plein et absolu. Or il ne suffit pas que chaque attribut de la Substance en exprime, par son infinité relative, l'absolue infinité ; il faut, pour exprimer absolument une infinité vraiment absolue, non-seulement des attributs infinis, mais une infinité d'attributs infinis.

Si uu certain nombre, un nombre fini d'ullribuis ioQnis, exprimait conipliHeinent Fcssl'iicc Je lu Substance, celle essence De serait donc pas infinie cl inépuisable; il; aurait en elle une limite, une négation, sinon dans cha-

■II-. d'attributs infinis qui soil capable de représenter d'uuc manière adéquate une nature qui n Vit paa seulement infinie, mais qui est l'Infini raem/ l'Infini abtolii , lliilïni infiniment infini. /

La Substance a donc né cessa iremerf des aiiribula, une infinité d'attribut , cl chacun do/ces attributs est inlini dans son flenre. Or un aitribuf infini a nécessairement des modes. Que wniii-i-c en eiïci que la l'nisee «ans lus idées qui en expriment et en développent l'essence? que serait-ce que I Llcmiiic s.in> les h^iin-. qui la déterminent, sans les mouiernents qui la diversi tient ? La Pensée ei l'Étendue nu sont point des uuiver-au», des abstraits, des idée* vagues et confuses; ce sont des raani lesta lions réelles du l'Être; et l'Être n'est point quelque clioso de slérilu et de mort, c'est l'activité,

LES ORIGINES

c'est la vie. De môme donc qu'il faut des attributs pour exprimer l'essence de la Substance, il faut des modes pour exprimer l'essence des attributs ; otez les modes de l'attribut , et l'attribut n'est plus , tout comme l'Être cesserait d'être, si les attributs qui expriment son être étaient supposés évanouis.

Les modes sont nécessairement finis; car ils sont multiples. Or, si chacun d'eux était infini, l'attribut dont ils expriment l'essence n'aurait plus un genre unique cl déterminé d'infinité; il serait l'Infini en soi, et non tel ou tel infini; il ne serait plus l'attribut de la Substance, mais la Substance elle-même. Le modo no peut donc exprimer que d'une manière finie l'infinité relative de l'attribut, comme l'attribut nci peut exprimer que d'une manière relative , quoique ''infinie, l'absolue infinité de la Substance. Mais l'attribut est néanmoins infini en lui-même, et l'infinité de Ion essence doit se faire reconnaître dans ses manifestations. Or supposez qu'un attribut de la Substance n'eût qu'un certain nombre de modes, cet attribut ne serait pas infini, puisqu'il pourrait être épuisé; il y a contradiction, par exemple, qu'un certain nombre d'idées épuise l'essence infinie de la Pensée, qu'une étendue infinie soit exprimée par une certaine grandeur corporelle, si prodigieuse qu'on. la suppose. La pensée infinie doit donc se développer par une infinité inépuisable d'idées, et l'étendue infinie ne peut être exprimée dans sa perfection et sa totalité que par une variété infinie de grandeurs, de figures et de mouvements.

Ainsi donc, du sein de la Substance s'écoulent nécessairement «ne infinité d'attributs, et du sein de chacun de ces attributs s'écoulent nécessairement une infinité de modes. Les attril.uls ne sont pas séparés de ia Substance, les modes ne le sont point des attributs. Le rapport do l'attribut à la Substance est le mémo que celui du mode ■■■■ l'attribut; tout s'enchaîne sans se confondre, tout se distingue sans se séparer. Une lot commune, une proportion conslante. un lien nécessaire retiennent éternellement distincts et éternel le ni eut unis la Substance, l'Attribut et le Mode; et c'est la l'Être, laf Réalité, Dieu.

Voïlù l'idée mère de la métaphysique de Spinoza^On no peu! nier que ce vigoureux génie ne l'ait développée avec puissance dans un riche et vaste système p fiiais il s'y est épuisé et n'a jamais dépassé l'horizon qu'elle lui traçait. La forme géométrique, ne doit point jéi faire illusion. Spinoza démontre sa doctrine, si l'dh veut, mais il la démontre sous la condition de certaines données qui au fond la supposent et la contiennent,; C'est un cercle vicieux perpétuel, ou pour mieux dire, au lieu d'une démonstration de son système, Spinoia s'en donne sans cesse à lui-même le spectacle, et il .rie nous en présente dans son Ethique que le régulier développement.

Déjà les premières dOiinthons le contiennent tout êhticr. C'est qu'ail oiTt;t lus définitions, pour Spinoza, ne sont point des conventions verbales, des signes arbitraires, mais l'expression rigoureuse do l'intuition immédiate des êtres réels. Les vrais principes, aux yeux de ce métaphysicien - géomètre , ce no sont pas les

Î06 LES ORIGINES

asiomes, lesquels ne donnent que des vérités générales; ce sont les délinilions, car les définitions donnent les essences.

Voici les qualre définitions fondamentales :

« J'entends par Substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut elre formé sans avoir besoin du concept d'aucune autre chose.

«J'entends par Attribut ce que la raison conçoit dans la Substance comme constituant sou essence.

«J'entends par Mode les affeelionsilc la Substance, ou ce qui est dans autre chose et est conçu par celte même chose.

«J'entends par Dieu un être absolument infini, c'esta-dirè une substance constituée par une infinité d'attributs infinis dont chacun exprime une essence éternelle et infinie'. »

Tout philosophe remarquera l'étroite connexion de ces quatre définitions. Mais il y a un théorème de Spinoza où lui-même les a enchaînées avec une précision et une force singulières; c'est dans le De Deo, la proposition seizième, du l'on peut dire que Spinoza est tout entier :

II est de la nature de la Substance de se développer nécessairement par une infinité d'attributs infinis infiniment modifiés. , -

Tennemann reproche à Spinoza de n'avoir pas suffisamment établi cette proposition, et il a bien raison.

1 Éthique, part, t, Définitions 3, 4, 5 et 0.

DU PANTHEISME DE SPINOZA. o 07

Mais ce n'es! jias là seulement, comme cM JalSiloèomme pareil le croire, une préposition trés-importante; c'est l'idée mémo du système, cl pour emprunter u Spinoza son langage c'est le postulai de sa philosophie.

Sa définition (Je la Substance une fois posée, Spinoza n'a aucune peine a démontrer que la Substance existe et qu il ne peul exister qu'une seule substance. Voici sa démonstration: ,< Proposition XI. Dieu, c'est-à-dire une suhslance constituée pur une infinité (C attributs dont e/iacitn exprime une essence éternelle et infinie, existe nécessairement. — Démonstration ; Si vous u'tc/ Dieu, concevez, s'il est possible, que Dieu n'existe pas. Son essence n'envelopperait donc pas ["existence. Mais cela est absurde ; donc Dieu existe n é cessa iremenl G. Q. F. D. »

Dieu ou la Subslartre est unique. En eflel, 'dit Spinoza, ■ Dieu est l'être absolument infini, duquel on ne peut exclure aucun attribut exprimant l'ejence d'une substance, et il existe nécessairement. Si ctonc il existait une autre substance que Dieu, elle devrait se développer par quelqu'un des attributs de Dieu, et de cette façon il y aurait deux substances de même attribut, ce qui est absurde. Par conséquent, il.fte peul exister aucune autre substance que Dieu, cl on n'en peut concevoir aucune autre : car, si ou pouvait la concevoir, on la concevrait nécessairement comme existante, ce qui est absurde 'par la première partie de celle démonstration). Donc aucune autre substance que Dieu ne peut exister ni se concevoir. »

L'existence et l'unité de Dieu sont démontrées; il

LES ORIGINES

s'agit de construire la science de Dieu. Spinoza, (oui en soutenant que Rien doil nécessairement se développer en une infinité d'attributs infinis, convient que nous n'en connaissons que deux, savoir : l'étendue cl la pensée. De sorte que noire science de Dieu se réduit a ces doux propositions : Dieu est l'étendue absolue; Dieu est la pensée absolue.

Si bizarre et si monstrueux qu'il puisse paraître d'attribuer à Dieu l'étendue, Spinoza n'hésite pas. Il dil nettement et résolument que l'étendue infinie, c'est Dieu infime, ou en termes plus significatifs encore, que Dieu est chose étendue {Dais est rcs extensa). D'un autre côté, Spinoza convient et mémo il démontre à merveille que Dieu est absolument indivisible. Gomment comprendre que Dieu soit \\ la fois indivisible et étendu? tout s'explique, suivant Spinoza, par la distinction de l'étendue finie, quf*st proprement le corps, et de l'étendue infinie, qui sènlc convient à la nature de Dieu. Dire que Dieu est étendu, ce n'est pas dire que Dieu oit longueur, largeur -cl profondeur, et se termine par une figure; car alors* 1 Dieu serait un corps, c'est-à-dire un élre fini, ce qui est, selon Spinoza, la conception la plus grossière qui se puUsc imaginer. Dieu n'est pas telle ou telle étendue divisible et mobile, mais l'étendue en soi, l'immobile et indivisible immensité,

Voiliicnpeudemots la théorie do Spinoza surj'étoffdue divine. Insistons un peu plus sur uno théorie tout autrement profonde, celle de la pensée divine.

Dieu est la Pensée absolue, comme il est l'Étendue absolue. La Pensée en effet est nécessairement conçue

comme infinie, puisque nous concevons fort bien qu'un être pensant, à mesure qu'il pense davantage, possède un plus haut degré de perfection '. Or il n'y a point de limite a ce progrés de la pensée; d'où il suit que toute pensée déterminée enveloppe le concept d'une pensée infinie, qui n'est plus telle ou telle pensée,' c'est-à-dire telle ou telle limitation, telle ou telle négation de la Pensée, mais la Pensée elle-même, la Pensée toute positive, la Pensée dans sa plénitude el dans son fond.

La Pensée ainsi conçue ne peut être qu'un attribut de Dieu. Dieu pense donc ; mais il pense d'une manière (iictne de lui, c'est-à-dire absolue et parfaite. A ce litre, quel peut être l'objet de sa pensée? Est-ce lui-même et rien que lui? est-ce à la fois lui-même et toutes choses? Ensuite quelle est la nature de celte divine pensée? A-t-ollc avec la notre quelque analogie , ou du moins quelque ombre de ressemblance, et l'exemplaire tout parfait laisse-t-il retrouver dans l'imparfaite copie quelque trace de soi?

La réponse de Spinoza a ces hautes questions ne peut être pleinement entendue qu'a une condition : c'est d'avoir parcouru le cercle entier de sa métaphysique. Dans un système comme le sien, où Dieu ot la Nature ne sont au fond qu'une seule et même existence, comprendre la nature divine considérée en elle-même cl hors des choses, ce n'est pas vraiment la comprendre, c'est tout au plus l'entrevoir.

Dieu, en tant que Dieu, si l'on peut parlerdc la sorte,

■ De l'Ame, Scliolic de la Propos. «.

210 LES ORIGINES

c'est-à-dire en lani qu'absolu, c'est la Substance avec les attributs qui constituent son essence, comme la Pensée ei l'Étendue. La Nature, en soi, ce sont toutes ces choses mobiles et successives qui s'écoulent dans l'infinité de la durée. Mais que sont au fond ces ames toujours changeantes, ces corps périssables ([lie le mouvemeul forme et détruit lotira tour? ce ne sont pas des êtres véritables, mais des modes fugitifs qui apparaissent pour un jour sur la scène du momie d'une manière déterminée, cl y expriment à leur façon la perfection de l'Etendue, la perfection de la Pensée, en un mol, la perfeelion de l'Etre. Séparer la Nature de Dieu ou llieu de la Nature, c'est, dans le premier cas, séparer l'effet de sa cause, le mode de sa substance ; c'est, dans le second, séparer la cause absolue de son développement myessaire, la substance absolue des modes qui expriment nécessairement In perfection de ses attributs. Égale absurdité; car Dieu D'existé pasplus sans la Nature que la Nature sans Dieu; ou plutûl, il n'y a qu'une Nature, considérée tour à tour comme cause -et comme effet, comme Substance et

parler le langage bizarre mais énergique de Spinoza, comme naturante et comme natwee. La Substance et ses attributs, dans l'abstraction de leur existence solitaire, c'est la Nature naturante; l'univers, matériel et spirituel, abstracti vemenl séparé de sa cause immanente, c'est la Nature ualurée; ei tout cela, c'est une seule Nature, une seule Substance, un seul Etre, en un mot, Tieu '. Oui, tout cela est Dieu pour Spinoza ■ 1 Éthique, pari, I, Schol. de la Propos. 29.

non plus Dieu conçu d'une manière abstraite et par conséquent partielle, mais Dieu dans l'expression complète de son Être, Dieu manifesté. Dieu vivant, Dieu infini cl fini lout ensemble, Dieu tout entier.

Il suit de ces principes généraux qu'aucun des attributs de Dieu, et notamment la Pensée, ne peut être embrassé complètement que si ou l'envisage tour à tour, ou mieux encore, tout ensemble, dans sa nature absolue et dans son développement nécessaire. A celte question : Quel est l'objet de la pensée divine? il y a donc deux réponses, suivant que l'on considère la pensée divine d'une manière abstraite et partielle soit en elle-même, soit dans un certain nombre ou dans la totalité de ses développement ; ou d'une manière réelle et complète, c'est-â-dire à la fois dans son essence et dans sa vie, dans son éternel foyer et dans son rayonnement éternel, comme pensée substantielle el comme pensée déterminée, comme pensée absolue et comme pensée relative, en un mot, comme pensée créatrice et naturante, et comme pensée créée et ndluréo.

Il faut donc bien entendre Spinoza, quand il ose affirmer que Dieu n'a ni entendement ni volonté. Il s'agit ici de Dieu considéré en soi, dans l'abstraction de sa nature absolue. A ce point de vue, la pensée de Dieu est absolument indéterminée. Mais ce n'est point à dire qu'elle ne- se détermine pas: tout au contraire, il est dans sa nature de se déterminer sans cesse, et l'on peut dire strictement, au sens le plus juste de Spinoza, que s'il n'y avait pas en Dieu d'entendement, il n'y aurait pas de Pensée, lout comme il n'y aurait pas d'Éten-

LES OBI G IN ES

due, si les corps, si un seul corps était absolument détruit'.

Spinoza devait donc donner deux solutions au problème de la nature et de l'objet de la pensée divine. Recueillons la première de ces solutions ; la suite du système contiendra !a seconde, et les éclaircira toulcs deux en les unissant.

L'objet de la pensée divine, en tant qu'absolue, c'est Dieu lui-même, c'est-à-dire la Suhslance. La pensée divine comprend-elle aussi les attributs de la Substance? c'est un des poinls les plus obscurs de la méiapbysique de Spinoza. D'une pari, il ne semble pas qu'on puisse séparer la pensée de la Substance d'avec la pensée de ses attributs, puisque ces attributs sou! inséparables de son essence. Mais il faut céder devanl les déclarations expresses de Spinoza. Il soutient que l'idée de Dieu, qui est proprement l'idée des attributs de Dieu", n'est qu'un mode de la pensée divine, et à ce litre, quoique étemel et infini, se rapporte à la Nature nalurée \ La pensée divine est donc absolument indéterminée, ci son objet, c'est l'Être absolument indéterminé, la Substance en soi, dégagée de ses attributs, qui déjà la déterminent .en la développant.

Si Iclle esl la nature, si tel est l'objet de la pensée divine, qu'a-t-elle à voir avec l'entendement des hommes? L'entendement en général est une détermination de la

■ lettre à Oldeaburg, tome m, page 3!i9.

* De Dieu, Propos. 30.

' De Dieu. Prop. 31. — Comp. Lettre à Simon de Tries, tome lu, page 37S et suiv.

DU PANTHÉISME DE SPINOZA. ï(3

Pensée, et toute délermi nation est une négation Or il n'y a pas de place pour la négation dans la plénitude de la Pensée. Aux yeux de Spinoza, l'entendement humain n'est rien de plus qu'une suite de modes de la Pensée, ou, comme il dit encore, une idée composée d'un certain nombre d'idées. Supposer dans l'ame humaine, au delà des idéesqui la constituent, une puissance, une faculté de les produire, c'est réaliser des abstractions. Tout l'être de l'entendement est compris dans les idées, comme tout l'être de lu volonté s'épuise dans les volitions. La volonté en général, l'entendement en généra), sont des êtres de raison, cl si on les réalise, des chimères absurdes, des entités scolasiiqucs, comme l'humanité ou la pierréité'. Or il est trop clair que la pensée de Dieu ne peut être une suite déterminée d'idées; si donc l'on attribue à Dieu un entendement, il faut le supposer infini. Mais qu'esl-ce qu'un entendement inlinï? une suite intinie d'idées. Concevoir ainsi la pensée de Dieu, c'est la dégrader ; car c'est lui imposer la condition du développement, c'est la faire tomber dans la succession et le mouvement, c'est la charger de toutes les misères de notre nature. L'entendement est de soi déterminé et successif ; il consiste à passer d'une idée il une autre idée dans un effort toujours renouvelé et toujours inutile pour épuiser la nature de la Pensée. L'entendement est une perfection sans doute, carii y a de l'être dans une suite d'idées ; mais c'est la perfection d'une nature cssenliel-

' Lettres, tome m, pages .116-418.

' l)e l'Ame, Scholie deJa Propos. 48.

lemenl imparfaite qui tend sans cosse ii une perfection plus grande, sans pouvoir jamais toucher le tenue de la perfection véritable. Supposez l'entendement infini, ce ne sera jamais qu'une suite infinie de modes de la Pensée, et non !a Pensée elle-même, la Pensée absolue, qui ne se confond pas avec ses modes relatifs, quoiqu'elle les produise, la Pensée infinie, qui sans cesse enfante cl jamais ne s'épuise, la Pensée immanente qui, tout eu remplissant de ses mainfo=l;i lions pa-siiiicres le cours infini dn temps, reste immobile élans l'éternité.

Plein du sentiment de cette opposition, Spinoza l'exagère encore, et va jusqu'à soutenir qu'il n'y a absolument rien de commun entre la pensée divine et noire intelligence, de sorte que, si on donne un entendement à Dieu, il faut dire, dans son rude et énergique langage, qu'il ne ressemble pas plus au notre que le Chien, signe eéleste, ne ressemble au chien, animal aboyant.

I.a démonstration dont se sert Spinoza pour établir cette énorme prétention esl aussi singulière que peu concluante. Tour prouver que la pensée divine n'a absolument rien de commun avec la pensée humaine, sait-on sur quel principe il va s'appuyer? sur ce que !a pensée divine est la cause de la pensée humaine. Ce raisonneur si exact oublie sans douie que la troisième Proposition de YEthique est celle-ci : Si deux choses n'ont rien de commun, elles ne peuvent être cause l'une de raulre. Un ami pénétrant le lui rappellera ', mais tl sera trop tard pour revenir sur ses pas.

' Louis Meyer, Lettre» à Spinoza, tome ni, page iiO.

DU l'AÎ-THElSSIE DE SPINOZA. 213

Spinoza argumente ainsi : « La chose causée diffère de sa cause précisément en ce qu'elle en reçoit : par exemple, un homme est cause de l'existence d'un autre homme, non de son essence. Cetle essence, en effet, est une vérité élernelle; et c'es! pourquoi ces deux hommes peuvent se ressemhler sous le rapport du l'essence ; mais ils doivent différer sous le rapport de l'existence; de là vient que si l'existence de l'un d'eux est détruite , celle de l'autre ne le sera pas nécessairement. Mais si l'cs-

fausse , l'essence de l'autre périrait en même temps. En conséquence, une chose qui est la cause d'un certain effet, et tout d la fois de son existence e( de son essence, dtiil différer de cet effet, tant sous le rapport de l'essence que sous celui de l'existence. Or l'intelligence de Dieu est la cause de l'existence et de l'essence de la notre. Donc l'intelligence de Dieu, en tant qu'elle est conçue comme constituant ressente divine, diffère de notre intelligence, tant sous le rapport de l'essence que sous celui de l'existence, et ne lui 'ressemble que d'une façon toute nominale , comme il s'agissait de le démontrer'. »

Quand Louis Meyer arrêtait ici Spinoza au nom de ses propres principes, on peut dire qu'il était vraiment dans son rôle d'ami. Car, si les principes do Spinoza conduisaient strictement à cette extrémité de nier toute espèce de ressemblance entre l'intelligence divine el la noire, quelle accusation plus grave contre sa doc-

■ DeDiev, Scholie tle la Propos. 17.

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