‹ Précurseurs et disciples de DescartesChapitre 22 sur 30 · ïN LES ORIGINES · texte numérisé non relu

ïN LES ORIGINES

au démon de la géométrie, à la place de ce moi vivant cl actif qui y conscience de sou unité dans le libre déploiement de ses puissances, vient se subsiilucr le concept de chose pensante, res co/jifans, répondant trait pour trait à un autre concept sur lequel s'appuie toute Ja physique de Descartes, le concept de chose étendue,

Descartes enseigne que chaque substancea un attribut principal, et que celui de l'âme est la pensée, comme l'extension est celui du corps 1 . Et comment connaît-on ces deux sortes de substances, l ame et le corps? Par un seul et même procédé, c'est-à-dire en déduisant la substance de la connaissance que nous avons de ses attributs : o A cause, dit-il, que l'une de nos notions communes est que le néant ne peut avoir aucun attribut, ni propriétés ou qualités; c'est pourquoi, lorsqu'on en rencontre quelqu'un, on a raison de conclure qu'il est l'attribut de quelque substance, et que celte substance existe". »

Nous voilà en pleine logique, en pleine géométrie, loin, bien loin du monde des réalités. Rien de plus faux, de plus artificiel et de plus contraire a toutes les données de l'observation, rien aussi de plus périlleux que cette transformation systématique de l'âme et des corps en deux types abstraits : la chose pensante et la chose étendue. Qu'esl-cc en effet pourDesrartcs que les corps? appelle-!-il ainsi les objets des sens, ou comme disait l'antiquité, les choses sensibles? Toïnl du tout. Relran-

i Principes, part. I, § 53.

• ttitf., parti, §5i.

citant arbitrairement toutes les qualités sensibles des corps, sous prétexte qu'elles sont obscures, non-seulement la chaleur, la lumière et le resle, mais infime la solidité, sans laquelle pourtant les corps seraient pour nous comme s'ils n'étaient pas, Descartes déclare que les seules qualités réelles de la matière sont les qualités mathématiques, savoir, l'étendue, la ligure, la divisibilité et le mouvement '. Or il n'a point de peine ù ramener par l'analyse toutes ces qualités à une seule, la figure n'étant que la limite de l'étendue, le mouvement un changement de relations dans l'étendue, et la divisibilité une suite logique de celle même étendue. L'étendue est donc l'essence, toute l'essence, et pour ainsi dire tout l'être des corps'. Or Retendue exclut toute idée de force et d'action. Voila donc le monde matériel réduil, par une suite de retranchements arbitraires et par des analyses d'une rigueur factice, a une étendue passive, inerte, destituée de toute énergie, uniquement capable de repos et de mouvement. Ce n'est plus là l'univers, ce riche et brillant univers que nous montrent nos sens, plein de variété, d'activité et dévie ; c'est un concept mathématique, une pure abstraction

Descartes a-t-il fait aussi bon marché de l'activité do l'ame humaine? Heureusement non. L'esprit d'observation a ici prévalu sur l'esprit de système, et Descarlcs

' MtdilationXl.

» Principes, pari. [, §53, G3, G4et G5.

» Huyghcns disait à Leibnitl : n Ce i[ue Descartes appelle l'étendue, c'est ce qui: j';ippi'IW;ii- plutôt le vide. « [Voyez dans les Œuvra de Ltibni fs, édition Dutcns, tomo I, page 30.)

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a toujours réservé les droits de la volonté et de la liberté. Mais un autre est venu, moins sensé et plus rigoureux, qui combattant la distinction, peu solide en effet, de l'entendement conçu comme fini et de la volonté conçue comme infinie, empruntant d'ailleurs a Doscartes sa théorie de la volonté identifiée avec le jugement, ramène la volonté a l'entendement, l'entendement a une série de pensées passives, définit l'aine humaine : une collection de modalités de la pensée, comme il a défini le corps : une collection de modalités de l'étendue, do sorte qu'il ne lui reste plus alors qu'à donner pour base commune a toutes ces modalités éphémères la substance unique et universelle.

C'est ici que la critique du grand réformateur de la philosophie cartésienne reprend ses droits. Oui, nous l'accordons a Lcibnilz, oui, Descartes a nié toute activité, toute énergie, dans le monde matériel, et par la, il a mis des abstractions à la place des réalités; oui, Descaries a restreint et affaibli l'activité de l'ame humaine, et par la il a incliné à effacer dans tous les êtres la force , sans laquelle la substance n'est plus qu'une abstraction ; oui, Descartes par cette double altération a brisé le lien qui unit et réconcilie dans l'activité qui leur est commune le monde matériel et le monde moral , et par la il a creusé entre l'esprit et la matière un infranchissable abimo, source trop féconde d'hypothèses hasardeuses cl d'insolubles difficultés; oui enfin. Descartes, quand il abandonne le principe essentiel de sa philosophie cl la méthode originale qui la constitue, quand il se laisse entraîner par l'esprit géo-

métrique sur la pente des spéculations abstraites, a pu jeter des esprits exclusifs dans celte étrange alternative, ou de concentrer en Dieu tout l'être des créatures, ce qui mène droit au mysticisme, ou de réduire Dieu a l'abstraction de i'etre en soi, ce qui ouvre la porte au panthéisme; mais il ne faut pas oublier que Descaries lui-même avait prémuni les esprits contre tous ces excès et qu'il nous a fourni l'infaillible et unique moyen de les détruire dans leur racine : c'est de rester invariablement fidèles a la méthode d'observation, c'est de parlir des faits de conscience et de ne s'en séparer jamais. C'est ainsi qu'on peut redresser Descartes, réfuter Spinoza, et plus d'une fois aussi réformer le réformateur Leibnilz lui-même.

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