‹ Précurseurs et disciples de DescartesChapitre 27 sur 30 · M A LE D HANCHE · texte numérisé non relu

M A LE D HANCHE

branche pourtant lit bonne contenance; il ne repondit mol, et, à son retour a Paris, il alla rendre visite à Bossuet et le remercier de l'honneur qu'il lui avait fait en s occupant publiquement de lui. Mais Bossuet ne se payait pas de compliments; il insisla pour conférer. Apres de nouveaux refus, Malebranche (à qui le marquis d'Altcmans rapporta de bonnes paroles de Bossuet recueillies dans une conversation qu'avait eue, en sa présence, le prélat avec Condé et le duc de Chevreuse) accepta une conférence et se rendit chez Bossuet.

o Le prêtai réduisit a deux points toutes les difficultés sur te Traité de ta Natvre et de la Grâce. Le premier regardait la puissance qu'a Dieu de faire un autre ordre de choses. Le père Malebranche y (répondit par ses principes, de manière que M. de Heaui n'insista plus sur cet article. Il passa au second, qui regardait la prédilection de Dieu pour ses élus, la-

volontés générales. Il faut convenir que M. de Meauï prenait la le Trait? par son bible le plus apparent. On sS disputa làdessus près d'une heure, asseï vivement de plrt et d'autre ; mais enfin, le père Mule brancha ayant développé ses principes, qui démontant que, dans son système, Dieu a autant de prédilection pour ses élus que dans celui des congruisles, si bien reçu dans les écoles, M. de Weaui lui dit qu'il penserait a ses réponses, et que s'il y trouvait encore des difficultés, il les lui proposerait. On se quitta sans aller plus loin, assez content l'un de l'autre.»

Bossuet renonça décidément a écrire contre Malebranche, jugeant dans sa modération un peu hautaine qu'il suffisait de charger Fcnelon, alors encore son ami, de réfuter le système de l'oratorien. Nous avons celte

HA.LEBRANCIIE.

Réfutation annotée do sa main. Mais ce qui acheva de calmer Bossue!, c'est que, sa grande querelle avec Féiielon étant venue îi éclater, Malebrancheprit parti contre l'arclieveque de Cambrai 1 . Sur quoi lîossuel alla visiter Malebranchc, le complimenta sur son livre et lui ollrit son amitié. Tel fut le dènoûment do celte lutte. Faut-il, avec le biographe, y admirer la simplicité touchante de Bossuet? Bossuet avait l'Ame gronde, il est vrai; mais il était homme et théologien, et peut-être valait-il v mieux attendre un autre moment pour célébrer sa simplicité.

Halehranche n'en fut pas quitte à si bon compte avec Arnauld. Leur polémique dura toute leur vie, et même, la mort ayant fermé la bouche a l'un des antagonistes, l'autre ne put s'empêcher de continuer le débat. Le dernier historien de Port-Royal a raconté celte lutte avec la connaissance la plus complète de toutes les parties du sujal, sans parler de cette finesse d'analyse et de celte verve qui n'appartiennent qu'à lui 5 . On ne refait pas les récils de M. Sainte-Beuve ; nous n'avons qu'à y ajouter quelques particularités nouvelles fournies par les documents qu'il n'a pas connus.

Voici d'abord les préludes du combat. Au premier volume de la Recherche de la Vérité, Arnauld applaudit de bon cœur (1674). Le second volume (1675) lui agrée moins. Viennent en 1677 les Petites Slédita-

' Il se prononça dans un petit traité De l'amour de Dmu, écrit pour répondre à dom Lamy, qui s'Était prévalu d'un passagede la Recherche en faveur de F^nelon.

' Port-Royal, par Sainte-Beuve, tome v, ch. 0.

MALE BRANCHE. 381

lions. Arnauld trouve que Malebranche a trop d'égards pour la pure raison. De son coté, Malebranche se plaint do l'obscurité des écrits de Port-lloyal sur la grâce, el déclare nettement que le véritable Augustin diffère de l'Augustin d'Ypres. I! y a plus : le pére Levassour, ami et partisan de Malebranche, dit, dans ses conférences de Saint-Magloire, que Jaméniiis, en lisant saint Augustin, s'est sen:i des lunettes de Calvin'. Sur cela, le père Lcvasscur propose uno conférence. Le marqnis de Honcy invite Malebranche et Arnauld a dîner. Arnauld se rend chez le marquis, accompagné de deu\ témoins, comme pour un duel, (les témoins sont le pére Qttesnel et Trcville, depuis peu converti. Laissons la parole au père André.

■r Le comte de Troi-ivillti, qui ouvrit la scène, avait de l'esprit, de la science, el surtout une estime intime pour saint Augustin. 11 RI d'abord un long discours, qui était fort étudié, pour montrer ce que nul bon catholique ne peut contester, que, sur les matières de la grilce et de la prédestination, ce grand docteur est l'oracle qu'il faut interroger, et que l'Église dans tous les temps lui a fait cet honneur, l.c pèro Jhilehrauchc, aussi ailuiii'.ihuir de saint Augustin que M. Arnauld, n'eut point do peine a convenir de ce principe ; il ajouta seulement qu'il fallait bien entendre ce l'erc, c'esl-ù-dirc selon les règles d'une bonne critique et selon l'analogie de !a foi que le sainl a défendue contre les hérétiques.

n Après Cire convenu de celte vérité, qui est fondamentale dans les matières de lu grflee, quoi qu'en disent quelques lliéologii'us, \c. pére Malebranche voulut conim en cor à exposer ses sentiments sur cette matière ; mai- A peint' ai aif-i! ouvert

1 Mu/inscrit rft TTO'jes.

(abouche pour dire uue parole, que lu vivacité de M. Arnauld

ment était que Dieu agissait presque toujours, dans l'ordre do ta grâce aussi bien que dans l'ordre de la nature, par des lois générales. Le dot leur riiileiTuiiipil là. Il essayait on vain d'expliquer ce beau principe, qui est évident pour quiconque est capable de rétleiion : M. Arnauld ne voulu! entendre ni : preuves ni explications. Il avait toujours A j opposer tantôt une queslion importante, tantôt une fâcheuse conséquence, tantôt un passage de saint Augustin, cl, par-dessus tout, une prévention de cinquante années pour le sentiment de Jansé- ' nius, où il avait été élevé ]iiY-j]ur .KV *.ui enfance, de sorte que le pére Mal c branche, qui n'avait ni les forces ni la volubilité de langue de son adversaire, fut ohligé de n'être que simple nudituur dans une conférence qui avait été résolue pour le faire parler.

ii Las d'une dispute où l'un n'ai ançait point, il dît que puisqu'un ni; lui permettait pas de s'eipliquer do vive vois, il s'engug'cait de mettre par i^crit ses sentiments et de les communiquer a M. Arnauld, à condition qu'il les examinerait avec une atlention sérieuse, el qu'il lui proposerait aussi par écrit ses difficultés. Le parti fut approuvé par la compagnie, el l'on se retira aussi pans amis qu'on le pouvait être au sortir d'une conversation asseï échauffée. Ainsi finit la conférence du pére Malebrancjie avec M. Arnauld. Bile se tint au mois de mai 1670. »

Voilà l'occasion qui fit écrire ù Malcbranche son Traité de la Sature et de la Grâce. On sait le reste. Le Traité, envoyé manuscrit à Arnauld, ne lui arriva que tardivement. Malobranche le fil imprimer on Hollande et publier, malgré les réclamations cl les prières d'Àrnauld (1680, in-12, Amsterdam). De là une polémique de vingt ans, qui n'a de comparable, pour le talent 3é-

pensé el pour l'acharnement, que la lutte de Fénelon avec Bossuel. On est charmé de renconlrer sur ce mémorable duel un jugement aussi piquant qu'inattendu, celui de Condé; le voici tel qu'il nous a été conservé par le marquis d'Allemans :

« Ayant suivi IU. lo duc de Chevrcusc, qui allait chez M. le Prince, on ne fut pas longtemps sans tomber sur le chapitre à lit mode, de la guerre de M. Arnauld cl du père Malehranche. On se partagea, comme il arrive o rdin ai renie n(, selon ses lumières et ses inclinations. M. le Prince, qui avait tout lu de part et d'autre, ce qui, joint à la pénétration extraordinairede son génie supérieur, le mettait en état de raisonner en maître sur le sujet de la dispute, mais eu infime temps a foi: une modestie qui lui convenait d'autant mieu* qu'il était plus élevé au-dessus des personnes à qui il parlait cl qu'on no se lassait point do l'entendre, dit en propres termes qu'il fallait avouer que M. Arnauld el le père Malebranclic avaient tous deu* de l'esprit infiniment; qu'il n'y avait que M. Arnauld qui pût écrire contre le père Maleliranche, et que le père Malebranche qui pût répondra A M. Arnauld ;<qu'a la vérité M. Arnauld avait tel av;ml;ii't! iiur li 1 jh'tc Maliluanche qu'il l'avait fait expliquer, quoique bieuglorieusemciit peur ce père et bien utilement pour tout le monde; qu'eufiu le pire Malctuaurlnî était lo plus grand métaphysicien qui KM sur la terre, et qu'il ne connaissait point de meilleur logicien que M. Arnauld, ajoutant néanmoins qu'il n'était pas assez habile pour l'Ire juge de leur? démOléi tlu'e ludiques '. »

1 Estrait d'une relation écrite par le marquis d'Allemans, page 69 de l'ouvrage dp M. faliiji' Klampignon.

MALEBIUNCHE.

Si on nous demandait noire avis sur la question théologique agitée entre Malcbranche eL Arnauld, nous aurions mille raisons d'imiter la réserve du prince de Condé, qui même était moins incompétent que nous en théologie, s'il est vrai qu'au retour do Rocroy, assistant a une tlièse de Ilossuet on Sorbonne, il ail eu quelque envie d'intervenir dans le docte combat ; mais la lutte des doux illustres champions de Port-Royal el de l'Oratoire présente un cote plus abordable à un simple philosophe, ou, pour mieux parler, a lout homme de bon sons qui cherche a s'éclairer sur une question aussi sérieuse qu'inévitable : je parle des voies de la Providence dons le gouvernement de l'univers physique et moral.

Malebranche a passe sa vie et mis sa gloire à foire avancer d'un pas la solution de ce grand problème. Son maître, Descartes, avait montré a cet égard une rare discrétion. C'éiail assez pour lui sans doute d'avoir solidement établi l'existence de Dieu. Parvenu par une roule certaine à ce sommet de la spéculation métaphysique. Descartes s'était arrêté. Il fallait pourtant bien redescendre, et cet être parfait, ce principe créateur une fois atteint par la pensée, il était impossible de ne pas s'interroger sur le mystère de la création. La cause

MALE BRANCHE

première a-t-clle laisse un jour échapper le monde de ses mains par caprice et comme par liasard? ou bien l'action créatrice a-t-clle eu un motif, une intention, un dessein? Cet univers, crée par une toute -puissance éternelle et infinie, est-il limite en étendue et en durée, atome perdu dans un coin de l'espace, jouet d'un instant fait pour être brisé, ou bien participe-t-il en quelque manière a l'infinité du Créateur? Problèmes délicats et redoutables sur lesquels Descartes n'aimait pas a être pressé. C'est presque malgré lui et entraîné par la force logique des idées qu'il a été conduit a s'en expliquer quelquefois. Par exemple . il borné n dire dans ses livres que l'étendue de l'univers est indélinie ; mais dans ses lettres il se moque de ceux qui font le monde fini et renferment, dit-il, /'a-ture tfa Dieu dans une boule. S'il avait voulu suivre ces vues hardies, il aurait conçu le monde comme infini en durée aussi bien qu'en étendue; mais il eut quelque scrupule a cet égard, et quand l;i reine Christine, qui voulait tout savoir, l'interrogeait sur l'éternité du monde, il se bornai! à lui dire que le monde ne périra jamais, cl que plus on agrandit en tout sens l'idée qu'on se forme de l'univers, plus on a sujet de louer le Créateur dans l'infinité de ses Œuvres.

Parmi ces vues de Descaries sur les rapports de Dieu et du monde, il y en a une assez étrange : c'est que la volonté de Dieu est la véritable origine du bien et du mal, du beau et du laid, du vrai et du faux. Non-seulement il dépend de la libre décision de Dieu que le monde existe ou n'existe pas, mais c'est elle qui fait

386 il ALEBR ANCHE.

que le bien est le bien ei que le mal est le mal, cl pour aller h la limite extrême do celle doctrine, il faut dire, selon Descarlcs, que, si l'homicide esl un crime, si les rayons du cercle snnt égaux et si deux, cl deux font quatre, c'csl parce que Dieu l'a voulu.

C'est ici que Maiebranche, jusqu'à ce moment pur cartésien, se sépare de son maître et devient lui-mémo. — Qu'est-ce que Dieu? de mande- 1- il. Dieu, c'est sans doute la cause infinie, la cause loule-puissantc ; mais c'est aussi la cause intelligente, la raison même, la raison universelle, la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Comment savons-nous qu'il existe un Dieu, et pourquoi peu son s -nous à lui? c'est que nous avons des idées, des idées absolues, l'idée de la juslice éternelle, de la beaulé sans mélange, de la parfaite bonté. Olez ces idées, Dieu n'csl pour nous qu'une force immciiso et brutale, en tout semblable, sauf le degré, au\ énergies aveugles de la nature inanimée. Or une ie!le conception est infiniment au-dessous de la perfection suprême. Si Dieu est le type même de la juslice, de la beauté, de la vérité, on ne peut plus admettre en lui nue volonté arbitraire et se le figurer comme une sorte de tyran sans autre rêglo que sa volonté, c'est-àdire son caprice, c'est-à-dire le hasard. Dieu sans doule est tout-puissant et libre ; mais sa loulc -puissance est réglée par sa sagesse, et comme le vrai et le bien constituent son essence, dire que sa lilierlé a pour limite le vrai et le bien, c'est dire que Dieu ne dépend après tout que de Dieu lui-même, ou en d'autres lenues que Dieu agit en Dieu.

MALEIBUANCHE. 3*7

Malcbranche n'est point le premier qui ait posé ces principes simples et lumineux. Ce sont ceux de Platon, et Malebrancho , qui ne lisail pas !' ' Eulyphron t m le

Timée, ni les Ennèades, en avait reçu le souille inspirateur à travers saint Augustin. Il ne fait donc ici que changer lîe nwiire, nKiis en affinant librement les vues les plus hautes di: Platon avec les pensera les plus hardis de Descaries, il est profondément original.

Sa maîtresse idée, c'est que Dieu en créant le monde s'est proposé, une lin, et que les mojens choisis pour l'atteindre doivent, comme la fin elle-même, cire dignes de lui. Dieu est parfait; il se sullil a lui-même. Si donc il a fait le monde, c'est par bonté. Il n'a pas été avare de sa puissance ; il a voulu communiquer ses perfections. Or comment l'univers fera-l-il éclater les perfections de son auteur'? parla simplicité de ses lois. Ces! le propre d'une cause imparfaite d'agir à l'aventure, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. La cause parfaile agit d'une manière égale et uniforme; elle imprime â ses ceuvres le caractère de l'éternité et de l'immensité. Elle n'a pas de volontés particulières cl changeants, mais des volontés générales. Elle a donné à la nature des lois , les lois les plus simples, c'est-à-dire les plus stables, les plus universelles, les plus harmonieuses que comporte son essence imparfaite.

Voilà ce que dit la raison spéculant a priori. L'expérience dit-elle le contraire ? Elle semble le dire quelquefois. Elle nous fait voir dans le monde physique des bouleversements, des désordres, des monstres, et dans l'ordre moral, ce monslre terrible, le vice, et ce dé-

MA'LEBRANCHE.

sordre épouvantable, la douleur. Comment expliquer ce mystère? Malebranchc croit y réussir par son principe des volontés générales. C'est sans doute un phénomène étrange, dit-il, qu'un volcan détruise une grande cite, que souvent des lorreuls de pluie inondent le désert, alors que l'eau manque à nos champs desséchés. Pourquoi Dieu souiïre-l-il cela ? C'est que, pour détourner la lave du volcan, il faudrait une volonté particulière, c'est-à-dire une intervention locale et accidentelle de la cause première, c'est-à-dire un miracle. Or demandera Dieu des mi racles quotidiens, c'est lui demander de détruire les lois de la nature, de se conduire comme un monarque capricieux et non comme un immuable législateur, c'est vouloir que l'univers n'ait plus d'ordre et Dieu plus de sagesse. Il faut donc se résigner à ces désordres accidentels qui couvrent un ordre général. El de mémo, dans une aulre sphère, exiger que Dieu arrête la main de l'assassin au moment où il va frapper sa victime, ou mon qu'un corps étranger introduit dans l'organisme n'y produise pas un effet douloureux, c'est dans le premier cas exiger de Dieu qu'il été à l'homme son libre arbitre, dans le second, qu'au lieu d'un corps d'animal, il lui eût donné un corps de séraphin, et dans les deux cas qu'il agisse contre sa sagesse et démeute ses propres desseins.

Ce n'est pas Lout, car si au-dessus du monde matériel il y aie monde moral, au-dessus de l'un elde l'autre plane un ordre supérieur, ordre mystérieux que la raison ne peut qu'entrevoir : c'est l'ordre, de la grJce. Malebranchc s'élance hardiment dans cette région du mys-

HALBBRANCHE.

1ère. Suivant lui, que Dieu agisse dune façon naturelle on d'une façon surnaturelle, il faut toujours que son action porte le caractère de ses attributs. La grâce a donc ses lois. I) ne faut pas croire qu'elle se répande sur les itmes au hasard. Point de caprice, point de prédilection aveugle. Tout part d'un conseil profond, tout marche par des volontés générales. Que la grâce semble avoir manqué à une âme d'ailleurs pure, ou qu'elle soit descendue dans une ame indigne, notre ignorance se récric et ose accuser Dieu d'injustice. Non, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, comme le Dieu de Platon et de Descartes, c'est toujours la cause universelle, la justice éternelle, la raison, la sagesse et la honte. Si l'action divine parait quelquefois inutile, c'est que Dieu, pour donner à la griîcc tout son effet, eut été ohligé d'intervenir, de troubler l'ordre général par une volonté particulière. Or Dieu n'aime que les voies simples, qui sont les voies générales. Dans l'ordre de la grâce, comme dans celui de la nature, Dieu agit en Dieu. -

Ces deu\ ordres sont-ils séparés l'un de l'autre? Et la raison humaine ne parviendra-t-ellepasa saisir le nœud qui les unit? Question deux fois obscure où Malcbranche, emporté par un irrésistible élan , se jette avec une intrépidité qui n'a d'égale que sa candeur. Le nœud du problème, suivant lui, c'est l'incarnation de Dieu dans l'humanité. Ce qui semble mystère impénétrable, c'est un trait de lumière a qui sait comprendre et raisonner. Dieu, en effet, n'a pu se proposer en devenant créateur qu'un objet infini. Le fini s'évanouit devant son immen-

380 M A LE BRANCHE

nié, et, comparés a Dieu, les innombrables mondes semés dans l'espace, cl ces autres créatures d'élite qui valent mieux que tous les mondes, ces légions d'intelligences qui s'échelonnent il partir de l'homme jusqu'à Dieu, tout cela, devant l'Être partait et infini, est comme s'il n'Était pas. Pour que la création devienne digne de lui, il lautqu'ellc soit infinie. El il n'y a qu'un moyen pour cela, c'est que Dieu y mette quelque chose de lui, c'est qu'il y fasse descendre son Verbe, c'est, en un mot, que le Verbe se fasse chair : Et verburn caro factvm est... L'incarnation de Jésus donne la clef de l'énigme universelle. Non-seulement elle entre dans le plan éternel (te Dieu, mais elle en est le centre. Elle élève l'homme, el par l'homme la nature entière à la hauteur de Dieu. Ordre physique, ordre moral, ordre surnaturel, tout s'explique et s'unit, cl tout est dominé par une seule idée, l'idée des voies simples et des volontés générales.

Telle esl la construction hardie et grandiose dont Malebranche s'est enchanlé. Tout y est étroitement lié. Un enchalni'ini'tii L'i'^iui'lnqui 1 s'y unit au mysticisme le plus fervent. Olez un anneau do cetle chaîne, tout est rompu. El maintenant on s'expliquo la complaisance de Malebranche pour ses théories et l'obstination indomptable qu'il mit a en défendre toules les parties. Il avait tous les genres d'obstination, celle du solilaire qu'aucune contradiction n'avertit, celle du cartésien, systématiquement ennemi delà tradition, qui croit découvrir lout ce qu'il pense pour ta première fois, celle enlin du géomètre, qui , sûr de la rigueur de ses raisonnements.

MALRHIUNCIIE.

dédaigne les faits et attend qu'on lui prouve qu'il a commis une erreur de calcul.

Qu'on se figure donc Tâtonnement que dut éprouver ce chrétien sincère et la douleur dont il fut saisi, quand des hommes tels qu'Arnaud cl Bossuet vinrent lui dire que sa théologie était nouvelle, déineiilic par les Pères, contraire !i saint Augustin, chimérique au fond, et subversive de tous les dogmes fondamentaux. Pouvait-on attendre de lui , avant du moins que l'Ilglise eût prononcé, cl elle ne prononça pas, déférence et docilité? D'un autre coté, sans être théologien, il suffit de savoir son catéchisme pour comprendre de quel œil Bossuet et Arnaud durent considérer ce système hardi, où les dogmes les plus redoutables sont soumis à l'investigation rationnelle, où l'incarnation de Jésus-Christ devient nécessaire au plan de l'univers, où le règne de la grâce, à force de se rapprocher de celui de la nature, risque d'y être absorbé. Et puis pouvaient-ils ne pas avoir quelque ombrage de cet amour des lois générales, et de ce parti pris contre les volontés particulières? Ce que Malcbraiicbe appelle ainsi, l'Église le nomme prophétie, révélation, miracle, et tout cela ne peut s'accomplir que par des volontés particulières. Maleln-anrhe n 'ébranlât Iil pas les fondements de l'édifice chrétien?

On sait que notre oralorien ne se rendit jamais 1 . Il

' SI air-bronche avant appris qu'Amauld , alors en Crédit à Rome, faisait agir rjnilre lui *nn bon ami l'abbé Dirois, écrivait tmmai !H8«: *On m'a dit qu'on continuait Home rte travaillera l'examen, c'est-à-dire par conséquent à la condamnation de mes ouvrages. M. Dirois, ii'uime je Crois, y aura bonne part; du

392 MALEIIR ANCH E.

répondit à l'invective éloquente de liossuet, citée plus haut, que son système îles volontés générales n'empêchait pas l'action divine de pénétrer sûrement jusqu'au dernier détail des choses; car les effets les plus particuliers sonl compris dans les lots les plus générales, La vérité est que l'attaque de Bossuet portail à fau\; car, si Malebranrhe mérite un reproche, ce n'est pas de trop accorder à la volonté des causes linics, c'est bien plutôt de ne pas leur accorder assez , et de rapporter tout à la puissance unique de Dieu.

Arnauld, en attaquant la théologie de Malebranche par ses principes philosophiques, ne happait pas beaucoup plusjuste, du moins quand il se portail l'adversaire des idées platoniciennes et y substituait des vues tout aussi particulières et beaucoup moins solides, fort suspectes d'aboutir à un nominalisme assez mesquin. La question devient plus obscure et plus compliquée, quand il s'agit de l'incarnation de Dieu, de l'âme de Jésus-Christ considérée comme cause occasionnelle de la dispensation de la grâce. Mais le point le plus délicat, c'est la ques-

moi. 11 est juste qu'il serve lirii-lcment le j.jrii qui ei fait donner à son frère la rure île ilmrlies |ur [iiailame île Lmi^ueville, et qu'il tâche do justifier 1rs calomnies de M. Ai-nauld contre moi en rendant UHlircck'liH'Ti! eniiij'liees île l'is (Mlom]]ie> ir- es.miiraUiurs de Rome. Je n'ai pas de cure à donnor, ni ne peux faire à personne ni bien ni irai ; ainsi je ne puis avoir beaucoup de raison on ce monde, nous verrons dans l'autre ce qui en sera. > Ces derniers mots rappellent le cri de Pascal : « Si mes Lettres sont condamnées a Rome, ce que j'y condamne est condamne dans le ciel. »

U ALEUR ANCHE. 393

lioD dn miracle. Il est évident qu'un chrétien ne peut pas nier la possibilité du miracle en général, el qu'il ne peut pas, en outre, refuser d'admettre certains miracles, tels par e\emplc que la naissance, la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ. Malehranche en élait-il à les mettre en doute? On l'aurait fait mourir de honte, si on lui avail seulement posé la question.

Malehranche croyait de tout son cœur que Dieu peut faire des miracles, jV-iiteinTs des miracles éternellement prémédités, des miracles liés à l'ensemble de ses voies. Il croyait que Dieu en a fait réellement, un surtout, le plus grand de tous, dont les autres sont le prélude ou ta conséquence, l'incarnation. Mais,avec cela, Malehranche persistait à soutenir que Dieu fait le moins de miracles possible. Pendant que d'autres en supposent Dieu prodigue, lui, il l'en croitavare. Par conséquent, il se défie du merveilleux en religion. Disons-le nettement, il ne l'aime pas, persuadé que la multiplicité des miracles, loin de dévoiler Dieu, l'obscurcit, et que la divinité ne se montre jamais plusà découvert que dans la simplicité des lois naturelles.

Ce n'est pas Malehranche qui de nos jours encouragerait les petits miracles. Ce n'est pas lui qui les recommanderait aux lidéles comme pour en stimuler la production. Ce n'est pas lui qui croirait aux tables tournantes et y dénoncerait avec fracas l'action surnaturelle du démon. Jugez de ses sentiments par deux lettres curieuses que M. l'abbé Blampignon a découvertes dans le manuscrit de Troyes. Elles ont trait à la baguette divinatoire (car la superstition est toujours la même :

MALEBR ANCHE.

baguettes, tables tournantes, esprits frappeurs, il n'y a que te nom de change).

Dans !a première, du 6 novembre 1683, sa pensée reste voilée :

• Je pense que vous savet qu'à Lyon il y a des gens qui découvrent les voleurs par les mouvements d'une baguette qu'ils tiennent en main. Le secret a déjà fait exécuter un homme qui avait assassiné un marchand de vin et sa femme. Il y a plus do déni ans qu'à Grenoble il y avait de semblables devins. Le fail est constant ; j'ai parlé de cela à plusieurs témoins oculaires. C'est une preuve certaine qu'ilya des esprits qui se mêlent de nos affaires. Cepcndont il j a des gens qui veulent expliquer cela physiquement, et même on a fait en Hollande, il y a environ un an, un livre pour prouver qu'il n'y a ni anges, ni diables, et cela par l'Écriture sainte '. Quelle extravagance 1 l'ne personne d'esprit et que je connais ' écrit actuellement sur les effets de la baguette et sur les sentiments qu'il faut en avoir. Pour moi, je ne crois pas même qu'il soit naturel de trouver de l'eau et des métaux par sou mo} en '. »

On pourrait se méprendre sur le sens de cette lettre. Malehranche, en effet, n'a garde d'y contester les anges ni les démons. 11 est Irop sincèrement chrétien pour cela. Est-ce a dire qu'il faille rapporter les effets de la baguette au diable? Non. Il y a trois solutions au problème : les lois de la nature, le diable, la supercherie.

1 Le Monde enchanta de Better.

• Le père Lebrun de l'Oratoire.

• Vdjw doux lettres lie Matebrencbe à la suite du trtité do pera Lebrun.

MALEBRANCHE

Malebranche écarte l'explication naturelle. Restent deux solutions, le diable et la supercherie. Quelle osl celle de Malebranche? Il en laisse le choix a son correspondant par ce trait charmant : Ces! unepreuve certaine qu'il y a des esprits qui se mêlent de nos affaires. Hésitez-vous a entendre cela dans un sens ironique? Eh bien ! vous n'hésiterez plus en lisant la lettre suivante, celle detG<J2:

a On parle toujours fort de la baguette, et hien des gens prétendent que l'effet en est naturel. Pour moi, je ne doute nullement qu'il faut qu'une inli'lli^'nce s'en mêle, et je croi- L'Bis niGine que celle Intelligence n'est pas distinguée de Jacques Aymar, le devin, qui par son adresse trompe les badauds, comme il a fait les Ljonnais. Cela s'éclaircira apparemment. Je lus hier une de mes letlres que l'on a imprimée dans le Mercure galant du mois de janvier. Je l'avais écrite & un pire de l'Oratoire de Grenoble, et j'y prétende, ce que je crois encore, que c'est une fourberie ou une diablerie, mais un peu plus le premier que le dernier. ■

Un peu plus le premier que le dernier, n'est-ce pas adorable? Et quel chrétien sensé ne s'accommodera pas mieux de ce dcini-sourire de Malebranche que de la gravité solennelle de toi prédicateur en renom, qui tout récemment signalait dans la risible supercherie des tables tournantes le plus grand événement du siècle , ou de tel personnage, constitué en dignité, qui nous démontrait hier avec onclion que Dieu esl sorti de son éternitépour faire apparaître à quelque enfant idiote ou malade je ne sais quel fantôme éclatant de blancheur?

C'est ici peut-être l'occasion naturelle de tirer quel-

H À LEBIl AN CHE.

que utile conclusion de ces recherches in Pressantes qui ont ramené, l'attention publique sur un des chrétiens les plus sincères et les plus illustres du grand siècle. Nous ne sommes point théologien ; nous n'avons pas a prendre parti entre Bossuet et Malebranchc. L'Église d'ailleurs n'a point parle, caria congrégation de V Index n'est pas l'Église, et Malebranchc n'a point cru que le décret de ce tribunal le forçat à se rétracter. Il a pensé que des motifs temporels avaient pu avoir leur action dans celle affaire. Il s' cal replié derrière la règle de l'Église gallicane, qui veut que les décrets de Y Index n'aient point chez nous force de loi. A l'heure qu'il est, uu ecclésiastique instruit, tel que M. l'abbé Blanipignon, jugerait-il utile de publie!

cette édition fera partie de ment inaugurée Ans grand

s forte u côte iraliste

l'abbé 1 Blampigaou a trouvé di

ns les manuscrite du pire

Adryà

e tous les écrits de Maie-

brandi!

i, traites grands cl petits, rép

onscs et répliques à Ar-

Me. Ce travail serait d'un gr

de Mslebranche (car Mdittoi

i rie MM. de (îemnulc et

Lourdoi

ici* ne compte pas ; elle est

trop incomplète et d'une

exéculii

m d'ailleurs trop négligée et tri

ip défectueuse).

MALEUnANCftK. 387

monde et sur la marche du christianisme à travers notre siècle agité. A. ce point de vue, il y a ici une grave question. Les défenseurs naturels de la religion chrétienne sont en présence île tiens grands faits : le progrés de la société civile, le progrès de la science. Pour ne parler que de celui-ci, il es! assez, clair .[lie, depuis Copernic jusqu'à nos jours, en passant par Kepler, Galilée, Descaries, Newton, Laplare, Cuvier, Geoffroy Saint -II Maire, l'univers ap para II à l'esprit moderne comme régi par des lois qui, à chaque conquête nouvelle de l'observation et du calcul, paraissent plus confiantes, plus générales, plus simples, plus harmonieuses. La face du Cosmos s'agrandit et se simplifie. Les luis de noire univers sont celles de tous les mondes. Les ditTérenls règnes se rapprochent par des dégradations insensibles et des analogies cachées, L'n même dessein, varié avec délicatesse, donne naissance à un nombre immense d'espèces cl d'itlûJViduS. Tout s'échelonne, se rapproche et tend à l'unité, Dans l'univers moral, même marche de la science. S'il ; a une analouiie générale des êtres organisés, il y a aussi une philologie comparée. Les langues mortes ont eu leurs Eugène Humour, comme les animaux fossiles leurs Cuvier. Depuis Vico, l'histoire est une science, la plus délicate de toutes, mais non pas la moins certaine, qui, sans oter à la liberté humaine ses inviolables droits, soumet les mouvemente.de la civilisation a des lois générales et en écarte le caprice et le hasard. Partout, dans les profondeurs du mqnde spirituel comme sur la face de l'univers visible, éclate l'unité harmonieuse. Un petit nombre de causes générales gouvernées par des lois

HALERHASCHE.

très-simples, voilà le résultat net de vingt générations d'hommes de génie et de quatre siècles de découvertes et d'explorations.

Est-il possible, est-il bon qu'un pareil fait ne modifie en rien, je ne dis pas les dogmes essentiels, mais le gouvernement des choses religieuses? Est-ce en favorisant l'éclosion de toutes sorles de petits prodiges, est-ce en entretenant dans le peuple des campagnes toutes sortes de petites superstitions, est-ce ainsi qu'on servira la cause de la religion? ou bien n'est-ce pas plutôt en propageant les découvertes de la science moderne par tous les degrés de renseignement et de la prédication , en coulianl aux idées de Newton et de Cuvier, devenues des idées populaires, le soin de chasser peu à peu de l'imagination des simples les fantûmes, les apparitions, avec leur cortège de petites pratiques et d'enfantines terreurs, supervisons i < » 1 1 1 1 . < i : l e s et poétiques quelquefois, quand elles sont naïves, mais qui doivent céder la place a la grande poésie qui jaillit de la contemplation pbilosophique de ta terre et des cieux? Nous ne déclamons pas; nous savons ce qu'il y a de délicat, d'innocent, de légitime même et d'indestructible dans ces pieuses croyances. Encore moins nous permettrons-nous de duniiei'des conseils qu'un ne nous demande pas et que d'autres ont mille fois plus le droit de proposer. Nous disons seulement que plus on relira Arnauld, Dussuet et Malebranche, plus on verra qu'a part leurs dissentiments tbéologiques , ces fermes et nobles esprits sont également opposés a la multiplication indiscrète des petits miracles, et qu'à l'occasion ils au-

MALE BRANCHE

raient volontiers rappelé aux amateurs du merveilleux en religion celte grande règle dont ils s'armaient contre les entités chimériques du moyen âge : Non sunt mulliplicanda prœter necessitatem. Point de dogmes nouveaux, point de miracles nouveaux sans nécessité, telle était autrefois la maxime de l'Église; la théologie et le bon sens vivaient d'accord.

LEIBNITZ

ET LA DlillMK II V, PHILOSOPHIE ALLUMAS (Mi

LEIBNITZ

ft DERNIÈRE PHILOSOPHIE ALLEMANDE I

Parmi les philosophes dont le nom a conservé son preslige, il en est deux, Leibnitz et Hegel, qui semblent se disputer depuis quelques annéesles prédilections du public. Même avant 1846, époque du jubilé séculaire de Leibnitz en Allemagne, une foule de publications témoignaient déjà du redoublement d'intérêt excité parce grand esprit. M. l'abbé Lacroix avait publié, M. Albert de Broglie habilement traduit et commenté le fameux Systema tkeologkum, où plusieurs aimaient a voir une profession de catholicisme, une sorlo de testament religieux de Leibnitz converti. Les vues politiques du philosophe homme d'État, son plan offert a

' Écrit pour la Revue des Detix Mondes en décembre 1 860, à l'occasion d'un grand nombre de publications récentes sur Leibnifcj et Hegel.

404 LEIRN1TZ.

Louis XIV pour la conquête de l'Egypte, avaient pique la curiosité. En 1846, M. Groiefcnd célébra dignement la fétc de Leibnifz en publiant^ sa correspondance avec Arnauld, morceau capital pour l'histoire delà philosophie, et la mémo année ces leltrea ineslimablcs recevaient leur complément par les soins de M. de Homme].* Une heureuse Émulation s'était emparée des savants. Sur les traces de M. Péris:, qui donnait les œuvres historiques de Leibnitz, et de M. Guhrauer, qui publiait les Deutsche Schriften, M. Gcrhardt de Saizcfcld se chargeait, pour sa part, des œuvres mathématiques du grand géomètre de Leipzig, le seul que l'Allemagne puisse opposer à Deseartes et à Newton.

Ja mu i s occasion meilleure ne s'était offerte à l'Académie des sciences morales et politiques pour mettre au concours la philosophie de Leibnitz. Aussi son appel a-t-il Été entendu, et au lieu d'un bon mémoire, elle en a eu deuï à couronner '. Mais voici un résultat encore plus important peut-être : Un des lauréats du concours 5 , M. Toucher du Carcil, déjà bien connu par ses actives recherches sur les manuscrits inédits de Hanovre, annonce au public qu'il a mis la main à une des entreprises les plus difficiles el les plus belles qu'un savant universel se puisse proposer, une édition complète de

' Voyez le rappurt tlo M. Daroiron dans les Comptes rendus

* L'autre est M. t'i']i\ Nnum—nn, qui vient ili> [millier son mémoire, rruvro d'un art délk'al , nù l'aiileur repose Leibnitz à l'aide de Leibnitz lui-même nvec un grand charme d'analyse cl la plus rare justesse d'appréciation.

L'i j.i :u"j b/ Ci

LB1BNITZ. 40-i LeibniU 1 . Espérons que l'Allemagne aidera la France a fileter ce monument, LeibniU fait Également honneur aux deux peuples, car si l'Allemagne l'a produit, c'est la Franco qui l'a formé.

Nous ne sommes pas très-sur que dans deux cents •ans d'ici M. Hegel ait un jubilé en Allemagne, et trouve en France un Dulens ou un Raspe; mais i! est certain que ce personnage, dont les spéculations ont tant agité nos voisins, excite chez nous un tros-vif attrait. C'est encore un peu l'attrait du mystère, car il n'y a rien do plus obscur que les idées de Hegel. Autant Lcibnitz se plie à nos habitudes françaises, et grâce au tour précis de sa pensée, a son trait net et rapide, nous fait l'effet d'un compatriote, autant Hegel, même traduit dans notre langue, reste à nos yeux un étranger. Pour nous initier à l'esthétique hégélienne, M. lîénard a jugé, prudent de s'éloigner du lextect de l'interpréter en le développant. M. Oit au contraire s'était flatté, eu abrégeant Hegel, de l'avoir éclairci. Au milieu de ces tentatives partielles, un ardent hégélien, M. Véra, se présente à nous, une traduction complète de Hegel à la main, et comme prémices <lc ccl immense travail, il nousoffre un des écrits les plus énigmatiques et les plus vantés de son philosophe bien-aimé, ta Logique. Cette fois ce n'est pas du Hegel habillé à la française, du Hegel adouci :

1 Trois volume* ont déjà paru chez Firmin Didot ; les deux premiers contiennent lu c o r .-(■>] ■! m ihriiv, un Ljonne partie inédite, do Leibnib et de Bussuet pour la reunion des protestants et des catholiques, avec un urand nombre d'autres pièces du plus haut intérêt.

LE1BMT7,

c'esi du Hegel ioul pur. Voilà le métaphysicien allemand dans sa nudité redoutable : nous assistons aux leçons de Heidclbcrg ; noua voyons, nous entendons le monstre lui-même.

On ne saurait trop remercier les hommes dévoués qui, au prix de lant d'efforts, nous facilitent l'élude des maîtres anciens et nouveaux de la philosophie allemande ; reste à savoir ce que vont produire de bien ou de mal ces courants d'idées qui entrent ainsi chaque jour dans la circulation intellectuelle de notre pays. Leibnitz mieux connu va-t-il reprendre faveur et faire école? Hegel gagnera- t-il a être vu de plus prés? Des deux idées contraires que ces noms représentent, l'idée spiriiualiste ci l'idée panthéiste, quelle est celle qui prévaudra? Tels sont les problèmes qui nous ont paru mériter quelques réflexions.

Il ne faut point exagérer l'importance des écrits inédits de I-eihnitz récemment publiés. En générai, délions-nous de l'inédit : il est éblouissant et fascinaieur. Un critique érudit et curieux met la main sur une page inconnue d'un homme de génie : la joie de la découverte est si grande qu'elle enivre l'heureux chercheur. Cette page n'est pas seulement belle et intéressante : elle est pleine de révélations; elle dévoile tout un monde in-

Diïtizod t>/Cc

LEIBNITZ. 407

crnmu ! On n'a pas seulement complété un grand homme, m 'l'a découvert! L'ancien grand homme (tait faux, il n'y a que le nouveau qui soit vrai ! C'est ainsi qu'a l'heure qu'il est on voit circuler en Europe une foule de Leibnitz de récente formation, un Leibnilz catholique, UB Leibnitz panthéiste, un Leibnitz platonicien ; que sais-je? il y a même un Leibnitz théosophe ; demandez plutôt a M. Henri Ritter et â'M. Kuno Fischer.

Ce sont la des exagérations assez naturelles, d'innocentes hallucinations d'antiquaire trop ému. La "vérité est qu'il n'y a pas deux Leibnilz, l'un ancien, l'autre nouveau; l'un cxolérique, l'autre mystérieux. Il n'y en a qu'un, qui est l'ancien Leibnitz, l'esprit le plus vaste, (e plus complet, le plus universel qui ait existé depuis ■ftrislote. Au surplus, cela n'empêche pas que les publications de ces derniers temps n'ait beaucoup d'intérêt. Outre qu'elles portent ta lumière ; sur quelques points particuliers, elles ont un avantage plus considérable encore : c'est de faire mieffit'Voir le développement progressif du génie de Leibnitz et l'étroit enchaînement de toutes les parties de son œuvre immense.

Parmi les points particuliers éclaircis par nos documents, je n'en toucherai qu'un seul, d'une extrême délicatesse ; je jeux parler de la religion de Leibnitz. On sait que depuis deux siècles les protestants et les catholiques se disputent ce grand nom. La querelle recommença, il y a peu d'années, a l'occasion du Systems ■theologkum, écrit mystérieux dont M. l'abbé Lacroix venait de publier pour la première fois le texte exact et

40X LEIBN1TZ.

authentique. M. Albert de Broglie et après lui M. l'abbé Lescœur crurent y voir une profession de foi catholique, et ce paradoxe fut salue avec transport par les âmes pieuses. Les protestants s'émurent. M. Colani, M. Grotefend, M. Waddinglon, d'autres encore, prirent la plume, et de là une polémique trop longue pour être racontée, mais dont nous donnerons le résultat net en nous appuyant sur les nouveaux documents.

Il nous semble que les catholiques ont parfaitement réussi ù prouver que Leibnilz était, en théorie comme en pratique, un fort tiède protestant. Lisez sa correspondance avec Bossuet, aujourd'hui complètement publiée 1 ; il est clair que sur le fond des dogmes Leilmitz est d'accord avec Bossuet. Leibnilz conteste l'œcuménicité du concile de Treille, mais il n'en conteste pas la doctrine. Il no reconnaît pas moins expressément la primauté du siège de Borne. Voyez aussi en d'autres occasions les peines incroyables qu'il se donne pour faire accepter a Amauld et au révérend père Des Bosses son explication philosophique du mystère de la transsubstantiation. « Combien ma tbêorie do l'eucharistie, s'écrie Leilmitz, n'est-clle pas supérieure à celle de Descaries, qui détruit le mystère en voulaut l'expliquer! o Ici Leibnilz se croit orthodoxe, ou se donne pour tel, si bien qu'a ce titre il n'hésite pas à se recommander à

onze de Bossuet, dix tic Mme do Brinun. M. Faucher du Careil nous donne qualro-vingt-duuzc lettres de Leibnilz, vingt-cinq do Bossuet, treille de Mme de Brinon, et il y ajoute dix-sept lettres de Pellîsson, trois do Slolanus, etc.

la compagnie de Jésus, où il ne se désespère pas. d'insinuer sa philosophie. Hais voici qui est décisif; dans la correspondance publiée par M. de Itommcl, Leihnitz dit au landgrave de Hesse : « Si j'étais né dans la communion catholique, je n'en sortirais point 1 , a

Certes, ces paroles ne sont pas d'un bon protestant, et ons'expliquc maintenant la tiédeur pratique de Leibnitz et le mot tant cité des commises rte Hanovre : Leibnitz glaubt nichts (Leibnitz ne croit rien,. Écoulons aussi le secrétaire de Leibnitz, l'honnête Ekkart : « J'ai connu, dit-il, M. Leihnitz pendant dix-neuf ans; il allait peu au temple, ou même point du tout. Je ne me rappelle pas qu'il ait communié une seule fois.... «

Tout cela ne pronve-l-il pas surabondamment que Leibnitz n'était pas bon protestant? Donc, dira-t-on, il était catholique. C'est aller un peu trop vile, Leibnitz, à la vérité, n'était pas luthérien croyant cela est démontré; mais il n'est pas moins bien démontré qu'il n'a ja-

convaïncu de la vérité du catholicisme, qu'est-ce qui l'empécliaildc s'y convertir, com me faisaient alors tant de personnages illustres, princes, savants, hommes de toute condition? Était-ce par attachement à sa famille? Non ; il avait perdu ses parents de bonne heure, cl n'était pas marié. Était-ce par ambition? Hais l'ambition lui eût conseillé de se convertir. On lui en fournit deux occasions des plus séduisantes. Quand il vint a Paris en 1672, encore peu connu, il n'eût tenu qu'à lui de s'y

1 Lettre de janvier 1684, dansM. dcltommel. lomell, page W

LEtBMTZ.

faire une grande situation littéraire et académique, -s'il ■avait voulu abjurer le protestantisme ; il s'y refusa. Plus tard, a Rome, sa constance fut mise à une épreuve encore plus forte : on lui offrit la succession du cardinal Norris, c'est-à-dire le poste de bibliothécaire du Vatican, qui conduisait au chapeau. Pour un ambitieux, ou seulement pour un érndit passionné, quelle tfniation! Il y résisia, llien de curieu* comme dp le voir a cette époque visitant les calacumhes avec l'antiquaire Fahrelli. S'il s'arrête pour recueillir quelques vestiges dn san|idesmariïi"s,s3ieî-v<uiï pourquoi? C'est pour en faire l'anahse chimique. Suivei-le à son lil de mort. De quoi s'entretienl-il arec ses araisï De l'opération de l'alchimiste Furtenhach, qui prétendait avoir changé en or la moitié d'un clou.

Ce ne sont là que des anecdotes; mais voici comment Leibnitz, quelques mois avant de mourir, s'exprimait sur l'Église romaine : « ,fe ne puis certes approuver que, sous l'influence ou avec la complicité de Rome, la purelé du culte divin ait élé souillée, le christianisme rendu abominable ou ridicule, une théologie inepte et inconnue aux apôtres du Christ introduite dans le monde, grâce à la barbarie des temps '. i>

Qu'en dit y. Albert de Rroglie? Est-ce là, j'en appelle a sa sincérité aussi incontestable que sa science, est-ce là le langage d'un protestant prés de se convertir? Mais à toutes ces preuves on oppose un argument nouveau, le grand argument du Systema theologicum. En

■ Dans les Annales imperii Bru itsiiiesncfs.

LEIBNITZ

effet , dit-on , cet écrit est certainement de Leibnitz. Ûr la doctrine en est catholique. Le concile de Trente y est cité... J'arrête ici M. de Broglie. Il tient beaucoup à cette citation fréquente e( respectueuse du concile de Trente; mais à sa place c'est là justement ce qui me mettrait en défiance, car s'il est un article sur lequel Leibnitz se soit montré inflexible, c'est l'article de l'cecuniénicilé du concile de Trente. Il l'appelle un concile de mauvais aloi, un concile de contrebande. «Les Italiens se moquent des gens, dit-il, quand ils veulent nous faire accepter leur concile. Us se repentiront de l'avoir forgé, car cela les rend irréconciliables'. » Et voilà tout à coup Leibnitz qui reviendrait au concile de Trente ! Cela n'est pas possible. Il y a quelque mystère là-dessous. Ce mystère, le voici peut-être : c'est que le Systema n'est pas un écrit de religion, mais une pièce de diplomatie. Cela parait du moins résulter des documents nouveaux publiés en Allemagne et en France.

Vers le même temps où s'agitait entre Bossue! et Leibnitz la question de la réunion des deux Églises, le landgrave de Hesse-Rhcinfels, avec l'ardeur d'un nouveau converti au catholicisme, pressait Leibnitz de se réconcilier avec Rome. Leibnitz résistait, objectait, se dérobait. L'idée lui vint, parmi ces disputes subtiles et compliquées, où son grand esprit voyait plus de dissentiments puérils, d'arguties, de passions cl d'entêtement que de désaccord fondamental , l'idée lui vint d'écrire

' Lisez la curre=|io[i(hnce irii'tiik' lie Leibnitz avec Maiebranche, publiée par M. Cousin (iaus ecs Fraymmits dcphilosophie corf&fenna.

i. blIBNITZ.

fait, et pourquoi LeibniU y cite le concile de Trente avec une docilité qui paraît presque plaisante quand on est dans le secret. En vérité, c'était bien la peine quo le respectable abbé Émery fit demander cette pièce au roi de Westphalic par le général Mortier, qu'elle voyageât avec le cardinal l'csch, a qui le roi Jérôme en avait fait présent, de Paris a Lyon et de Lyon a Rome, et qu'enfin elle tût exhumée à grand bruit pour donner a Leibnilz un brevet de catholicité apocryphe!

Mais que faut-il penser enfin de la religion de Leibnilz? Ni protestant ni catholique, qu'etail-il donc? Je réponds : Il était philosophe. Voyant dans toutes les Églises l'essentiel du christianisme et dans le christianisme lui-même toutes les vérités fondamentales de la morale et de la religion, il regardait d'un œil pacifique la diversité des communions chrétiennes. A coup sûr il n'était pas indillérent sur le fond, car il avait l'esprit profondément religieux, mais il était indiffèrent sur les formes. La religion catholique, avec ses dogmes précis et bien liés, avec son autorité toujours présente, avec la suite imposante de ses conciles, plaisait à son grand et sage esprit, amoureux de l'harmonie ci de l'unité. Né catholique, il serait resté dans sa communion; mais, élevé dans l'Église luthérienne cl connaissant les sérieuses raisons d'être du protestantisme, il n'avait aucun motif essentiel d'abjurer sa communion. Il planait au-dessus des sectes dans une tranquillité parfaite, au sein d'un spiritualisme sublime où les mystères de la foi, librement interprétés, se conciliaient sans trop d'effort avec les données de la science.

Ml

LElBîtlTZ.

Demandons-nous maintenant quelle était cette grande doctrine où Lcihnitz recueillait son flme ù l'abri des discordes humaines. El d'abord cherchons par quels degrés successifs il s'était élevé si haut. Leibnitz, en effet, tic s'est pas formé en un jour. Il lui a fallu plus de vingl ans pour s'assimiler tontes les pensées fécondes des siècles antérieurs et pour entrer en pleine possession de ses propres pensées. J'ai entendu des gens d'esprit soutenir que la philosophie ne se fait bien qu'avant trente ans. C'est, dit-on , l'âge de la spontanéité et de la liberté. Passé ce terme, on est ressaisi par les préjugés et les ambitions vulgaires. Je n'opposerai a cet ingénieur paradoxe que l'exemple de Lcihnitz et deux autres petits faits du même genre. A quel âge Platon a-t-il écrit son livre le plus hardi et lo plus complet? .V quatrevingts ans. Pr és de mourir, il retouchait encore pour la sixième fois le préambule de sa République. Je passe de Platon îi un génie plus sévère, mais non pas moins audacieux, Emmanuel Kant. Nous le voyons, pendant les trente premières années de sa carrière, flotter à tout Tenl de doctrine, aller de Wolf à David Hume. Un jour enfin il se recueille, se lait longtemps, et après une lente et profonde incubation il publie la Critiqua de la Saison pure. C'était en 1781 ; Kant avait cinquantesept ans. L'éclosion de Leilmitz se lit plus vile. Il faut

LEIBN1TZ.

bien que son grtnie fui précoce, car il n'allcndit que d'avoir quarante ans. Nous accorderions trés-volon tiers ce terme aux génies précoces de noire temps pour leur voir produire une idée nouvelle.

Lcibnitz raconte lui-même, dans une autobiographie récemment découverte, que dés le collège il se plongeait avec passion dans la philosophie d'Arislole, qu'il devait plus tard réhabiliter. «Je faisais mes délices, dit-il, de Zarabclla, de Fonscca et autres scolastiques, y prenant autant de plaisir qu'à Tile-Live et aux historiens, et mes progrés furent si rapides que je lisais couramment Suarez comme on lit un roman 1 . » Leibnilz en était donc à l'Aristote de la scolaslique, quand le souffle des idées modernes vint le loucher. Le voilà qui hésite entre Aristote et Descartes, et cet enfant do quinze ans va, nous dit-il, se promener dans un petit bois de Leipzig, nommé le llosenlhal, pour délibérer s'il gardera ou non les formes substantielles. Enfin la nouvelle philosophie prévalut, et la ferveur du nouveau cartésien fut si vive qu'elle l'entraîna jusqu'à Spinoza. «Vous savez, dit-il à un ami, que j'étais allé un peu trop loin autrefois , et que je commençais à pencher du cûté des spinozistes, qui ne laissent qu'une puissance infinie à Dieu, sans reconnaître ni perfection ni sagesse à sou égard , et , méprisant la recherche des causes finales, dérivent tout d'une nécessité brute; mais ces

1 Voyez, dans les nouvelles lettres et opuscules inédits de Leibnit: publies par M. Foueher (lu Careil, lo morceau Intitulé Yita Leibnitii, ouvrage de Leibnilz lui-même, dont l'autoeraplio M cunseric à la tiibliu Inique de Hanovre.

4fli

LEIBMT/,.

nouvelles lumières m'en onl guéri , et depuis ce tempsla je prends quelquefois le nom de Théophile... »

D'où la lumière est-elle venue? Gomment Leibnitz, tombé du joug d'Aristoie et de la scolasliquc aux mains de Spinoza, s'est-il définitivement affranchi? Qui a complète son initiation philosophique et lui a ouvert les grandes voies d'un nouveau spiritualisme? C'est la Franco , c'est un séjour de quatre ans a Paris. Avant d'avoir quitté l'Allemagne, Leibnitz n'avait encore qu'une connaissance incomplète de la nouvelle philosophie. Il n'avait lu ni la Géométrie de Descarles, ni sa Diaplrique. Détourné d'ailleurs de la philosophie par la politique, le droit et la jurisprudence, il ne voyait que de loin cl du dehors le grand mouvement d'idées dont le rentre était Paris. Il y vient enfin en 1772, époque décisive dans sa carrière. Il a vingt-quatre ans; il déhorde de science et de vues, mais sans avoir encore trouvé sa route. Il voit Malehranche, Arnautd etlluyghens. Ce sont là ses véritables maîtres, ses initiateurs, comme il sait le reconnaître hautement. «Dans mes premières années, dil-il, j'étais assez versé dans les subtilités des thomistes et des srotistes : en sortant de l'école, je me jetai dans les bras de la jurisprudence et de l'histoire; mais les voyages me donnèrent la connaissance de ces grands personnages qui me firent prendre goût au* mathématiques. Je m'y attachai avec une passion presque démesurée pendant les quatre années que je passai a Paris'. »

■ Voyez, dan? les.Vstii' elles lettres, le morceau intitulé Discours sur la démonstration île l'exislenre de Dieu, page 23-

LE1BHITZ.

(les grands personnages sonl ceux que j'ai nomraiis : Arnauld, Halebrauche, Iluygliens et quelques autres, parmi lesquels le savant contradicteur de Descartes, Hucl ; mais il faut y joindre surtout New ton et Collins, car dans le cours des qualrc années dont parle Leibnilz, de 1672 à (G7t>, il lit le voyage d'Angleterre, vit Newion et ses amis de Cambridge et de Londres. A partir de celte époque, après le voyage de Londres et les longues méditations de Paris, je vois Leibnitz, de 1(171} a 1686, prendre de plus en plus son parli et déclarer la guerre aus cartésiens. A la première période de son génie, période d'initiation, succède la seconde, la période de critique et d'opposition.

Ce sont d'abord de vives attaques sur des points particuliers. Tantôt il fatigue Malebranclie de ses difficultés contre la théorie cartésienne du mouvement général de l'univers; tantôt, passant a La Haye, il va voir Spinoza, et l'assiège, après dincr, de mille .objections 1 . Vers 1 68i , il passe enfin de la guerre d'escarmouche à la grande guerre, cl déclare que la philosophie de Descartes est radicalement erronée, et qu'elle porte le spinoïisme dans ses flancs. C'est que sa période crilique est terminée : du même coup il a marqué le point faible de la philosophie do Descarlcs et conçu sa grande idée, l'idée dynamique, principe d'une philosophie nouvelle. Dés 1685, je le trouve en pleine possession de ce principe avec toute la suite de ses développements essen-

' Réfutation inédite dt Spinoza par Leibnitz, préface de l'éditeur, page fi*.

418 LBIBN1TZ,

lit!»; il esl entré dans sa période définitive, la période

d'organisation.

« J'approuve fort, Écrit-il à Thomas Ilurnel , ce que vons diles, monsieur, de la méthode de M. Locke de penser et do repenser aux choses qu'il traite. C'est aussi fort ma méthode, et je n'ai pris parti enlïn sur des matières importantes qu'après j avoir pense et repensé plus de dix fois, et après avoir encore examiné les raisons des autres. C'est ce qui fait que je suis extrêmement préparé sur les matières qui ne dépendent que de ia méditation. La plupart de mes sentiments ont été enlin arrêtés après une délibération de vingt ans, car j'ai commencé bien jeune à méditer, et je n'avais pas encore quinze an», quand je me promenais des journées entières dans un bois pour prendre parti entre Aiïslote cl Dêmocrite. Cependant j'ai changé et rechangé sur de nouvelles lumières, et ce n'est que depuis environ douze ans que je me trouve satisfait et que je suis arrivé à des démonstrations sur ces matières qui n'en paraissent pas rapatries. >i Cette lettre fixe le point culminant de la carrière de Leibnitz : elle est datée en effet de 1697, d'où il suit que 1085 esl l'époque de la formation définitive de son système.

Ici je me vois forcé de contredire un habile interprète de Leibniu, M. Félix Nourrisson, un des lauréats du récent concours de l'Académie des sciences morales el politiques. Ln docte compagnie avait attiré l'attention des candidats sur relie question si intéressante du développement successif du génie de Leibnitz. Elle demandait d'en marquer avec précision les phases di-

LEIBNITZ, 4I!j versus, el cela, disait son programme, en s'appuyant sur fies Fails certains, non sur des assenions postérieures, équivoques ou intéressées. La question élait posée nettement. M. Félix Nourrisson l'a irailéc avec son érudition, sa justesse et sa sagacité ordinaires, el presque toujours nous n'aurions qu'à renvoyer à ses consciencieuses reclierches, habilement enrichies et ornées de mille citalions ; mais, au moment de résoudre le problème capital , l'auteur, dont le pas est ordinairement si sûr et si ferme, a, sinon trébuclié, du moins hésité. Il s'était rais en quête de l'idée mère de Leibnitz, l'idée dynamique; il en avait signalé les a va ni- coureurs dans les premiers essais du grand philosophe, notamment dans deux écrits Idéologiques, sur lesquels , pour le dire en passant, il glisse trop vito par un scrupule de discrétion quelque peu exagéré ; puis, après cette information intéressante, M. Nourrisson, comme s'il avait perdu la trace de l'idée leibnilienne, conclut qu'avant 1691 et 1694 on ne voit pas dans les écrits de Leibnitz même le germe unpea clairement marqué de la monadologie et de l'harmonie préétablie '.

J'en demande pardon au savant écrivain; il fait tort à Leibnitz de huit ou dix ans. Que M. Nourrisson veuille bien relire la lettre a Thomas Iiurncl, et il reconnaîtra combien il serait grave de donner à Leibnitz un formel démenti. Quoi! Leibnitz vous donne la chronologie précise de ses idées, el vous négligez un tel document! il vous dit que toutes ses maîtresses pensées

1 La philosophie de Leibnitz, par M. Félix Nourrisson, page "ti, 1 \ol. in-8", chez Didier.

iSO LEIBN1TZ.

oui élé arrêtées en 1683, ef vous ne voulez, pas en rereconnallrc le moindre germe avant 169i ou 16!)i! Leïhnitz est calme cl (le sens rassis. Il n'es! engagé dans aucune polémique irril.mle. l'ersnnne en ce moment ne lui contesie son originalité ; il n'a pas ît la défendre. Il parle à un ami ; il s'exprime avec autant de candeur et de modestie que de précision ; il avoue qu'il lui a fallu vingt ans de méditations pour arriver a se satisfaire, qu'il y a pensé et repensé, qu'il a changé et rechangé, après avoir examiné les raisons contraires. Et vous refusez de vous en rapporter à lui! Où trouverez-vous, je vous prie, un témoin mieux informé?

Mais je n'ai pas besoin de raisonner sur des preuves indirectes. Il y a un document, une pièce décisive, qui n'a certainement pas échappé a M. Nourrisson r c'est la correspondance avec Arnaud, récemment retrouvée par M. Grotcfend. Ici ce n'est plus seulement Leibnilz aflirmanl qu'il a arrèlé les lignes de sa doctrine en 1685 ; c'est la doctrine même de Leibnilz exposée dans un écrit de £085. Lisez l'admirable Discours qui sert de base à la correspondance. J'ose dire qu'il n'y a pas une seule des idées originales de Leibnilz qui ne se trouve la, non pas a l'état de germe, mais a l'état de complet épanouissement. L'article 5 développe cette idée, que chaque substance singulière exprime tout l'univers selon son point de vue ; c'est un des principes fondamentaux de la monadologie. Dans les articles 1 1 et 12, Leibnitz établit que la seule étendue ne peut constituer l'essence des corps, qu'il faut à la matière un principe d'action et d'unité analogue à ce que nous sentons en nous-mêmes,

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