VI AVANT-PROPOS
Comme Descartes, au génie des vues générales il joint le don des découvertes particulières. 11 est inventeur en optique, en astronomie, et s'efforce d'étendre aux sciences morales et jusqu'à la métaphysique elle-même les méthodes expérimentales.
Si la figure de Roger Dacon mieux connue s'est agrandie à nos yeux, je n'oserais pas dire qu'un autre précurseur de Descartes, l'éloquent et infortuné Ramus, ait eu tout a fait autant de bonheur. Certes ce n'est point la faute de M. Waddington', car Ramus ne pouvait rencontrer ni un historien plus habile, plus instruit, plus scrupuleux, ni un appréciateur plus compétent. Mais quelque redoublement de sy m pathio qu'excite le beau récit de M. Waddington pour la personne de son héros, rien ne peut Taire que Ramus ait été autre chose qu'un grand homme d'école et un humaniste du premier ordre. Plus M. Waddington, avec son analyse pénétrante et lumineuse, excelle à nous faire connaître à fond les écrits de Ramus, autrefois si populaires et tirés à vingt éditions, aujourd'hui si rares et si oubliés, plus il nous fait voir que la valeur philosophique de sa réforme était inférieure au bruit qu'elle a fait. Oui, le Ilamisme a été au seizième siècle un événement considérable ; oui, Itamus a réuni sur la place Cambray une jeunesse aussi ardente et aussi nombreuse que celle qui
' Ramws, sa fie, ses écrit* cl «<:s niituhiis, par Charles Waddinglon, professeur nsn'ay de philosophie à la faculté des lettres de Paris, IMoï, un vol. iu-K 0 .
AVANT-PBOrOS. VII
suivait Àbélard vers la montagne Sainte-Geneviève ; oui, l'Europe entière a retend du bruit de son nom. Mais si ce courageux novateur, ce professeur populaire, cet éloquent cicéronien a eu le mérite, après Érasme, Laurent Valla, Vivès et tant d'autres, de combattre la méthode scholastique, quand il a voulu remplacer la logique d'Artstote par uuc logique nouvelle, il a échoué. C'est h Bacon , c'est surtout à Descartes qu'il était réservé d'accomplir une réforme radicale, non plus seulement pédagogique et littéraire, mais véritablement plulosophiquc.
Exposer les grandes lignes de la philosophie cartésienne, en suivre et en expliquer les principaux développements depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours, tel est le but commun des quatre études que nous avons consacrées à Descartes, à Spinoza, à Malebranche et à Leibnitz. Quel est le véritable sens du cartésianisme î C'est une question qui divise encore les philosophes et qui se rattache par des liens étroits à tousles problèmes de notre temps. Les uns ne voient dans la philosophie de Descartes qu'un faux système qui a péri , comme tant d'autres, et péri sans retour. Ce système, disent-ils, a pufaireuD moment illusion, lantqu'on n'en apasapereu les conséquences. Mais Malebranche et Spinoza sont arrivés elalors la lumière s'est faite. 11 est devenu évident que le dernier mot de Descartes c'était le panthéisme. — D'autres s'inscrivent en faux contre ce jugement. Ils refusent de reconnaître Spinoza pour uu véritable car-
VIII AVANT-PIlOl'OS.
tésieii. Us oient que l'auteur de VÉthique ail trouvé dans Descartes les moindres germes d'erreur. Tout au plus , Descartes aurait-il mal défini la substance ; encore a-t-il corrigé sa définition, de sorte qu'en définitive il est pur de tout mauvais levain; il reste l'expression la plus parfaite du spiritualisme, et la philosophie actuelle n'a rien de mieux à faire que de reprendre ses traditions.
De ces deux opinions extrêmes sur le sens et la valeur du cartésianisme, quelle est la vraie? Selon nous, ni l'une ni l'autre. Comment trouver ici la juste mesure et dégager la solution moyenne dans ta dijlicale.'-se i-t ta précision? Il fallait oser entreprendre de Taire la pari exacte du vrai et du faux dans la philosophie de Descartes, d'en signaler d'abord les résultats certains et durables, puis d'y l'aire toucher au doigt, parmi les hvpi'thi'M.'- t'jjhéiiiL'ies et les erreurs, ces semences de panthéisme signalée s parla critique de Leïbnitz. Or ceci nous engageait inévitablement dans la question délicate et compliquée des origines du panthéisme de Spinoza.
Nous l'avons résolument abordée, avec de grandes pré cautions toute fois, car le problème vient de s'agrandir et de prendi e une face nouvelle à la suite des grands travaux récemment publiés sur la philosophie des Juifs et sur celle des Arabes. M. l'Vanck nous avait, il y a vingt ans, dévoilé les mystères de la Kabbale ' ; aujour-
1 La Kabbale Ou lu philosophie rHi^u-usc (W llébrem, I vol.
in-8», 1813.
AVAST-l'ROPOS. IX
d'hui, M. Munk livre à tous les yeux l'ouvrage capital do Mosl's Mainionide, le fameux More Nêboukhim ' . Le moment est venu do savoir quelle a été au juste l'influence de la Kabbale et celle de Maimonide sur les idées de Spinoza. Le problème est de conséquence; car si Spinoza n'est qu'un disciple des anciens philosophes juifs, l'apparition de sa doctrine au dix-septième siècle perd de sa gravité ; elle n'est plus qu'un accident curieux du développement philosophique des enfants d'Israël. Ht voilà llesi'iit'ies attïauchi d'une paternité bien lourde, voilà les origines de la philosophie française complètement purifiées, (l'est à merveille ; mais s'il résulte, au contraire, de l'étude impartiale des Ira dit ions juives que Spinoza n'a pu y trouver les principes de son panthéisme, et que c'est dans Descartes qu'il les faut aller chercher, les choses alors prennent un attire tour, et le problème posé devant la philosophie de notre siècle, ce n'est pas de ressusciter Doscuries et de ramener les esprits en arrière , mais de vaincre Spinoza et d'aller en avant. Tel est le procès. Heureusement les pièces sont là, et des profanes euxmêmes, comme nous sommes, les peuvent consulter. Que rêsulte-t-il du cet examen? Un premier point , facile à établir, grâce aux recherches précises et pro-
1 Le Guide des {garts do Mosre MalmoniiU-, Ir.irtuil en français pour la premiùro tais, |»r M. Munk, de l'Institut. Lo premier volume a paru oa 1850, lo secend en 18(11.