DEUX BIOGRAPHIES ET UNE CORRESPONDANCE INÉDITES
On a beaucoup parlé dans ces derniers temps d'une biographie de Malebranche, jadis préparée par le père André, et dont le manuscrit inédit est tombé on ne sait dans quelles mains, résolues, à ce qu'il paraît, à ne pas le livrer au public. De là bien des regrets, et d'abord celui d'avoir perdu l'œuvre de prédilection d'un écrivain élégant et pur, de ce jésuite ami de la philosophie dont M. Cousin nous a raconté l'histoire, et qui, au milieu de mille tracasseries et de plus d'une persécution,
» Écrit pour la Revue des Deux Mo?ides, à l'occasion de l'écrit de M. l'abbé Blampignon, intitulé : Étude sur Malebranche , d'après des documents manuscrits, suivie d'une correspondance inédite, i voLin-S^, 1862.
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se montra si courageux, si touchant et si aimable * ; mais surtout quel malheur de sentir menacées de Toubli tant de particularités instructives que le digne biographe avait recueillies dans le commerce de Malebranche et parmi cette masse de lettres, d'extraits, de pièces de toute sorte qu'il réunissait avec zèle, quand on le força de renoncer à son pieux travail !
On ne connaissait, il y a vingt ans, que trois ou quatre lettres de Malebranche, et on se le figurait volontiers retiré au fond de sa cellule et aimant à y vivre oublié de tous. Il est certain aujourd'hui qu en dépit de son goût pour la solitude, l'illustre oratorien était en commerce de lettres avec plus de quatre cents personnes. Et quels correspondants, je vous prie? Il sufiit de nommer Bossuet, Leibnitz, le prince de Gondé. Qui croira que de pareilles lettres aient pu se perdre? Et d'un autre côté comment comprendre qu'un homme civilisé les ait entre les mains et par je ne sais quel scrupule ou quelle rancune invétérée s'obstine à en priver le public? Je doute qu'il y ait un seul ami des lettres qui n'ait applaudi à cette véhémente réclamation que M. Cousin adressait en 1843 au détenteur inconnu de tant de précieux documents : c( Qu'il sache, s'écriait l'éloquent philosophe, qu'il ne lui est pas permis de retenir le précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de l'altérer. Tout ce qui se rapporte à un homme de génie n'est pas la propriété d'un seul homme, mais le patrimoine de
i Voyez les lettres intéressantes découvertes et publiées à Caen par deux savants hommes, MM. Charma et Mancel : Le Père André, jésuite, documents inédits, etc., 2 vol. in-8*, 1844.
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l'humanité. Malebranche aujourd'hui, élevé par le temps au-dessus des misères de l'esprit de parti, n'est plus l'ami de Port-Royal et le confrère de Quesnel ; ce n'est plus que le Platon du christianisme, l'ange de la philosophie moderne, un penseur sublime, un écrivain d'un naturel exquis et d'une grâce incomparable. Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un tel personnage, c'est dérober le public, et à quelque parti qu'on appartienne, c'est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les partis ^ »
Ces paroles sont-elles parvenues jusqu'à la conscience du coupable et y ont-elles éveillé quelque remords? II ne paraît pas ; mais, grâce à Dieu, voici un jeune savant qui vient adoucir nos regrets par une découverte des plus heureuses. En compulsant les manuscrits de la bibliothèque de Troyes, M. l'abbé Blampignon y a trouvé des fragments considérables de la vie de Malebranche par le père André. Ce n'est pas tout ; l'habile explorateur a mis la main sur toute une correspondance de Malebranche conservée par le père Adry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire, et, outre cela, sur un travail biographique, ouvrage du même oratorien, rédigé, à la veille de la révolution, à l'aide des mémoires du marquis d'Allemans, du conseiller Chauvin et du père Lelong, tous trois bien connus comme amis particuliers de Malebranche. Ce sont là des documents du plus grand prix. M. l'abbé Blampignon, par son amour sincère de
la philosophie, par sa curiosité intelligente et par toute
* » Introduction aux œuvres philosophiques du Père André, 1843, pages 51,52.
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sorte d'aptitudes remarquables, méritait le bonheur qu'il a eu de rencontrer ces trésors, et il s'en est montré le digne possesseur en se hâtant d'en faire part au public. Il y a joint une fort intéressante et fort savante étude, où se fait sentir cet esprit de critique honnête et impartiale qui distingue la jeune école des Carmes, digne héritière, il y a tout lieu de l'espérer, des traditions libérales de nos illustres corporations religieuses et savantes des deux derniers siècles.
Essayons à notre tour, l'œil fixé sur ces pîéces inédites et en mettant à profit les travaux excellents de M. l'abbé Blampignon , essayons de jeter un peu plus de lumière sur la personne de Malebranche, sur son caractère, son œuvre, ses rapports avec Bossuet, Arnaud, Gondé et toutes ces grandes figures du dix-septième siècle, parmi lesquelles la sienne se détache très-vivement, avec une originalité parfaite et un charme singulier.
Nicolas Malebranche naquit à Paris le 6 août 1638, l'année qui suivit la publication du Discours de la Méthode, Il était de race parlementaire. Nous savons par Fontenelle que sa mère, Catherine de Lauzon, eut un frère vice -roi du Canada. Peu importe, dira-t-on, comme aussi il n'est pas fort nécessaire de savoir que les Malebranche avaient la particule et qu'ils portaient
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de gueules à une patte de lion d'argent descendante du flanc sénestre. Mais peut-être est-il un peu moins insignifiant d'apprendre que Malebranche avait du sang mystique dans les veines, sa mère était parente de madame Acarie, la pieuse réformatrice de l'ordre du Carmel. Malebranche, le dernier de dix enfants, naquit faible et mal conformé. Il avait, disent ses biographes, qui évitent délicatement le mot propre, il avait l'épine dorsale un peu tortueuse et la poitrine très- enfoncée. Son estomac était mauvais, et il souffrit de la pierre dans son enfance. Avec cela des marques d'un esprit merveilleux et d'une âme tendre et pieuse. Il est donc assez naturel que sa famille ait songé pour lui à l'état ecclésiastique, auquel, dit le malicieux Fontenelle, la nature et la grâce l'appelaient également. Sur l'avis de son oncle, M. de Lauzon, Malebranche entra comme novice à l'Oratoire le 21 janvier 1660, et quatre ans plus tard, le 20 septembre 1664, il fut ordonné prêtre par l'évêque de Dax. Au sortir du noviciat, le nouvel oratorien quitta le séminaire de Saint-Magloire pour habiter la maison professe de la rue Saint-Honoré. On le mit entre les mains du père Lecointe , qui lui fit lire Eusèbe , Socrate, Sozomène et Théodoret, pendant qu'un autre père, le célèbre Richard Simon, essayait de l'initier à l'hébreu et au syriaque; mais ce fut peine perdue. Il confondait les mots, oubliait les dates, brouillait les faits. Évidemment on s'était trompé sur sa vocation. Déjà, au collège de la Marche, son répétiteur de philosophie, depuis recteur de l'Université, M. Rouillaud, péripatéticien habile, s'était efforcé vainement de lui
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inculquer la métaphysique de Técole. Tout ce qui était tradition, textes, commentaires, trouvait l'esprit de Malebranche fermé. Il était réservé à
Certaine philosophie
Subtile, engageante et hardie
de révéler à Malebranche son génie et sa vocation. Un jour qu'il passait dans la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de F Homme de Descartes, qui venait de paraître. Il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme d un trait de lumière. Il lut Descartes avec empressement, et Fontenelle ajoute : «Avec un tel transport, qu'il lui en prenait des battements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. » Sur quoi le spirituel historien remarque agréablement que l'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes et que les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en trouver autant.
Dès ce moment la carrière de Malebranche fut tracée. On lui permit de renoncer au syriaque , et ses supérieurs ne trouvèrent pas mauvais qu'au lieu d'un orientaliste médiocre Malebranche donnât à l'Oratoire un métaphysicien de génie. Au surplus, il paraît que le père Bourgoing, alors général de la Compagnie, était si peu entêté de l'érudition que, voulant désigner un sujet de peu d'espérance, il disait : Celui-là est un historien. Malebranche avait rencontré là le supérieur qu'il lui fallait, lui qui trouvait plus de vérité dans un seul prin-
cipe de métaphysique ou de morale bien médité et bien approfondi que dans tous les livres historiques , lui qui avait failli passer de l'estime au mépris pour Daguesseau en lui voyant un Thucydide entre les mains, lui enfin qui disait en riant à ses amis les historiens et les critiques que notre premier père ayant eu la science parfaite, à ce qu'assurent les théologiens, il ne voulait pas, quant à lui, savoir plus d'histoire qu'Adam. Spirituelle exagération d'un esprit né libre et métaphysicien ! bizarrerie, si l'on veut, mais préférable, ce me semble, à l'excès où tombent aujourd'hui ceux qui ne voient dans la science qu'une recherche sans terme, et qui ont bien l'air de ne demander aux philosophes des spéculations nouvelles que pour approvisionner les érudits de l'avenir.
S'il eût porté dans la science un tel esprit de défiance pyrrhonienne , il est douteux que Malebranche se fût voué à la métaphysique, et pour son coup d'essai eût publié un chef-d'œuvre , la Recherche de la Vérité. Il ne donna d'abord qu'un petit volume in-1 2 (2 mai 1 674), qui ne contenait que la partie la plus agréable de l'ouvrage et la moins systématique. Le succès fut immense : théologiens et philosophes, hommes d'école et gens de cour, tout le monde fut charmé. A l'Oratoire, à Port- Royal, à la Sorbonne, ce fut un cri universel d'admiration. Arnauld et Bossuet se prononcèrent des premiers et donnèrent l'élan. Il faut entendre le père André :
« On y admira, dit-il, la beauté du dessein, l'ordre des matières, la clarté de la méthode, la majesté du style, la naïveté
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distraits, la pureté du langage, la finesse des railleries, la pénétration de l'auteur, la profondeur de ses réflexions, la sublimité de ses principes, la justesse de ses conséquences, une éloquence naturelle, brillante, une érudition bien placée, des écarts bien ménagés pour égayer la métaphysique, une intelligence rare des choses de Dieu , une connaissance de l'homme sans exemple, le fond de la nature découvert, nos facultés approfondies, les choses les plus abstraites recouvertes de couleurs sensibles; raison, esprit, beaux sentiments, belles images, agrément partout, et ce qui est infiniment plus estimable que tout le reste, un certain goût de christianisme qui attendrit tous les cœurs pour celui qui les a formés K »
Les traits de cet éloge enthousiaste, quoique un peu entassés, sont d une touche juste et fine. On s'explique à merveille le succès éclatant de la Recherche, quand on en relit les premiers chapitres, si ingénieux, si piquants, sur les sens et sur Timagination. Ailleurs Malebranche montera plus haut et s'élèvera dans ces régions du monde intelligible où les timides renonceront à le suivre; ici il reste sur terre, il fait de la psychologie et de la morale, la psychologie la plus fine, la morale la plus attachante dans sa sévérité même, tempérée par la grâce et relevée de mille agréments.
Malebranche est fort sévère et môme un peu dur pour l'imagination, et il maltraite fort les moralistes qui, en écrivant, veulent plaire à la folle du logis; mais il a beau se fâcher contre Montaigne, Sénèque, Tertullien ; il est un peu de leur famille, non point par le style, qui chez lui est toujours aussi naturel que brillant, mais par
* Manuscrit de Troyes.
ce don charmant de représenter toutes choses, même les plus abstraites, sous des formes vivantes, de faire voir l'invisible et toucher l'impalpable. Fontenelle T'a dit bien finement : en dépit de ses attaques contre l'imagination, Malebranche en avait natii7'ellement une fort noble et fort vive qui travaillait pour un ingrat y malgré lui-même^ et qui ornait la raison en se cachant d'elle.
Les Conversations chrétiennes suivirent de prés; puis les Petites Méditations, où madame de Sévigné trouvait bien de l'esprit, puis le Traité de la nature et de la grâce, origine de tant d'illustres débats. Malebranche se trouva tout d'un coup très en vue et un des hommes les plus recherchés. Ne parlons ni du roi Jacques II, ni de mylord Quadrington, vice-roi des Indes, ni de tant d'illustres visiteurs qu'on peut soupçonner de n'être venus à l'Oratoire que pour qu'on sût qu'ils y étaient allés. Rappelons toutefois en passant la fameuse princesse Elisabeth, l'amie et la correspondante de Descartes, qui voulut l'être aussi de son plus brillant disciple; mais il faut insister un peu plus sur le grand Condé. Ce prince, qui dans la campagne de Hollande avait désiré s'entretenir avec Spinoza, lut la Recherche de la vérité, et voulut en connaître l'auteur. Nous avons, grâce à M. l'abbé Blampignon, le récit même de Malebranche :
(c M. le Prince me manda il y a environ trois semaines ; je fus le trouver à Chantilly, où j'ai demeuré deux ou trois jours; il souhaita de me connaître, à cause de la Recherche de la vérité, qu'il lisait actuellement. Il a achevé de la lire, et en
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est extrêmement content, et du Traité de la nature et de la grâce, qu'il trouve si beau, que jamais livre ne lui a donné plus de satisfaction. Il m'écrit qu'il me fera l'honneur de m'en écrire encore plus particulièrement. M. le Prince est un esprit vif, pénétrant, net, et que je crois ferme dans la vérité, lorsqu'il la connaît ; mais il veut voir clair. Il m'a fait mille honnêtetés; il aime la vérité, et je crois qu'il en est touché. Je vous écris ceci, parce que vous voulez savoir tout ce qui me regarde, et que vous me le demandez sans cesse dans vos lettres K »
Quel dommage que celte lettre soit si courte et que la modestie de Malebranche ait abrégé le récit ! Comme on voudrait avoir assisté à Tentretien î Malebranche y travailla-t-il à la conversion de Gondé, ainsi qu'on Ta dit? J'en doute fort, pour bien des raisons; mais toujours est-il que Gondé dit à ses hôtes de Ghantilly : « Le père Malebranche m'a plus parlé de Dieu en un jour que mon confesseur pendant le reste de ma vie. »
Le prince resta en correspondance avec l'humble religieux de la rue Saint-Honoré, et tout à l'heure nous verrons Gondé suivre les débals de Malebranche avec Arnaud et en dire son mot avec la sûreté de coup d'œil d'un esprit supérieur et la réserve de bon goût d'un homme qui ne se pique de rien, et de théologie moins que de tout le reste.
Parmi ces hommages, ces empressements, ces marques d'admiration, que fait Malebranche? Il se dérobe, il se cache, il s'enfonce dans sa solitude. On veut avoir son
* Lettre du 18 août 1683, page 21 de la correspondance inédite publiée par l'abbé Blampignon.
portrait, il s'y refuse ; il faut, pour essayer de saisir ses traits à la dérobée, user de subterfuge. Il consent enfin, non sans peine, à poser devant Santerre, un bon élève de Lebrun. Ge portrait est à Juilly. Il a été gravé par Edelinck, et le musée de Versailles en a une bonne copie. M. l'abbé Blampignon nous apporte un renseignement de plus; c'est aussi un portrait ou plutôt un signalement minutieux qui aura son prix pour les personnes qui d'un grand homme veulent tout savoir ^
« Il avait la tête grosse, le visage long et étroit, à la parisienne, le front fort découvert, le nez long, les yeux assez petits et un peu enfoncés, de couleur bleue tirant sur le gris, fort vifs ; c'était la partie de son visage qui marquait le plus d'esprit. Il avait la bouche grande et fort fendue, le menton un peu pointu, le col haut et long. La couleur de son visage avait été d'un blanc pâle dans sa jeunesse, mais il était devenu fort rouge; il avait la voix grôle, les poumons faibles : c'est ce qui l'obligeait d'élever la voix dans la dispute, surtout lorsqu'il avait affaire à des personnes qui avaient de bons poumons. Il avait la démarche grande, mais elle n'était pas majestueuse, à cause qu'il paraissait tout d'une venue, tant il était maigre*. »
Gette description ne répond-elle pas fort bien à l'idée qu'on se fait de ces idéalistes, de ces solitaires, quin'ont
* Je dirai à ces curieux que Malebranche, débile de corps et ciyant besoin d'excitants, fort ami d'ailleurs des nouveautés en tout genre, est un des premiers qui aient fait usage du café. J'ajouterai tout bas qu'il avait l'habitude de mâcher du tabac, ce qui n'avait pas peu contribué, dit le père Adry, à le rendre aussi sec qu'il était. [Manuscrit de l'Arsenal.)
- Manuscrit d'Adry, part. II.
de cœ^ps quen projet^ comme Saint-Martin le disait de lui-même, de ces contemplatifs chez qui la vie de l'âme gagne tout ce qui manque à la vie du corps? Ils ont peu de goût pour le monde, pour la conversation, pour la controverse. Le bonheur de Malebranche, c'était, au retour de Chantilly, de rentrer dans sa cellule de la rue Saint-Honoré et d'y construire en paix ses chers systèmes, un peu à la façon de Spinoza, quittant aussi Gondé ou Luxembourg pour retrouver sa chambrette chez le bonhomme Van der Spyck. Si tranquille que fût la maison de Malebranche, il la trouvait encore trop ouverte aux bruits du dehors. Il préférait le séjour de la campagne. Dès qu'il pouvait quitter Paris, il s'enfuyait aux champs, à Raray, à Perseigne, dans les terres du marquis deRoucy, ou chez son disciple et ami le marquis d'Allemans. Il aimait fort aussi Marines, maison de l'Oratoire, près Pontoise, et c'est là qu'il écrivit, sur la prière de son ami le duc de Ghevreuse, un livre austère et charmant, les Conversations chrétiennes. Les Méditations^ commencées à Perseigne, abbaye cistercienne du diocèse du Mans, furent achevées à Raray, près de Senlis. A Raray aussi, il écrivit sa Morale et ses Entretiens sur la métaphysique. Nos documents ne parlent pas de Juilly, où l'on montre pourtant un marronnier planté, dit-on, de la propre main de Malebranche.
Au surplus, qu'on ne s'y trompe pas : ce que Malebranche allait chercher hors de la ville, ce n'était pas la nature, c'était le silence. Dans un siècle où le sentiment de la vie champêtre a été rare, nul ne l'a eu moins que lui. Lisez ces livres écrits au milieu des champs, il n'y
a pas le moindre écho des harmonies de la nature, pas le plus léger parfum du printemps. Voici pourtant un passage qui semble nous contredire :
« L'autre jour que j'tHais couché à l'ombre, je m'avisai de remarquer la variété des herbes et des petits animaux que je trouvai sous mes yeux. Je comptai, sans changer de place, plus de vingt sortes d'insectes dans un fort petit espace et au moins autant de plantes. Je pris un de ces insectes..., je le considérai attentivement, et je ne crains point de vous dire de lui ce que Jésus-Christ assure des lis champêtres, que Salomon, dans toute sa gloire, n'avait point de si magnifiques ornements '. »
Ges lignes sont d'un tour exquis ; mais, dans l'émotion même du contemplateur de la nature, la raison du physicien-géomètre se fait sentir. Malebranche compte les insectes, et ce qu'il y admire, c'est la variété de leurs espèces, le nombre de leurs parties. Spinoza aussi aimait fort à considérer les insectes. Pour ces cartésiens, qui avaient accepté avec ferveur Fidée du mécanisme, les animaux étaient de merveilleux automates dont ils ne pouvaient se lasser d'admirer les ressorts. L'hôte de Spinoza racontait à Golerus qu'un des divertissements favoris de son philosophe, c'était de jeter des mouches sur une toile d'araignée et d'assister au combat. Jeu d'enfant, direz- vous, jeu cruel, qui passe même pour avoir été celui de Domitien. — ^Prenez garde, ne vous pressez pas de comparer Spinoza à un monstre ; c'était le plus doux des hommes, et il ne se montrait pas plus cruel
' Entretiens sur la métaphysique, x, 2.
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en s'amusant des luttes d'une mouche et d'une araignée que ne le fut Malebranche le jour que Fonlenelle le visita, et qu'importuné par les mouvements de sa chienne qui coupaient la conversation et Tempôchaient de suivre quelque raisonnement, il donna à cette pauvre bête, qui était pleine, un grand coup de pied dans le ventre en disant : Ne savez-vous pas bien que cela ne sent pas?
Ces mécanistes à outrance n'en étaient que plus attentifs au mystère de l'apparition subite de la vie. (( Le révérend père de Malebranche, écrit un de ses amis, a présentement un fourneau où il met couver des œufs, et... il en a déjà ouvert dans lesquels il a vu le cœur formé et battant avec quelques artères *. )>
Pour s'aider dans ces observations délicates, Malebranche savait au besoin se construire des instruments de précision. Comme Spinoza, il était fort adroit de ses mains et se plaisait à polir des verres d'optique. Nous apprenons aussi par les nouveaux documents qu'il était botaniste et s'était fait un volumineux herbier. C'est le moment de rappeler que Malebranche était un géomètre éminent, un membre de l'Académie des sciences. Il initia aux mathématiques le marquis de l'Hôpital, si connu par son Analyse de infiniments petits. C'est Malebranche qui voulut éditer ce bel ouvrage et qui en traça les figures de sa main.
Nos documents nous le représentent entouré de géomètres et de physiciens, a Je vous aurais souhaité, écri-
* Manuscrit du père Adry, part. II.
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vait le père Lelong au père Reyneau, auteur de V Analyse démontrée, je vous aurais souhaité dans la chambre du père Malebranche ; il était avec le marquis de l'Hôpital, M. Varignon et M. Fatio de Duillier, qui est aussi un savant mathématicien * . » A côté de ces personnages, placez en idée le géomètre Saurin, le grand ingénieur Renau d'Élizagaray, l'un des Bernouilli, Tschirnaus, le chevalier de Louville, Mairan, Leibnitz, Carré, Prestet.
Les uns sont des gens du monde, comme Louville ou ce marquis d'AlIemans dont Saint-Simon nous parle comme d'un homme plein de lumières et partisan passionné de Malebranche ''^; les autres, des jeunes gens à qui Malebranche ouvre la carrière, comme Dortous de Mairan, futur successeur de Fontenelle à l'Académie des sciences. D'autres, étrangers à la France, comme Leibnitz, viennent à Paris s'initier aux grandes découvertes de la philosophie.
J'ai nommé Prestet et Carré. Leur histoire est cu-
> Manuscrit du père Adry^ part. II.
* Saint ^imon dit dans ses Mémoires (Ed. Chéruel, in- 12, tome XI, page 148) qu'il avait connu M. d'Ailemans « chez le célèbre père Malebranche de l'Oratoire, dont la science et les ouvrages ont fait tant de bruit, et la modestie, la rare simplicité, la piété solide ont tant édifié, et dont la mort, dans un âge avancé, a été si sainte, la même année de la mort du roi. D'autres circonstances l'avaient fait connaître à mon père et à ma mère. Il avait bien voulu quelquefois se mêler de mes études ; enfin, il m'avait pris en amitié, et moi lui, qui a duré autant que sa vie. Le goût des mêmes sciences l'avait fait ami intime de MM. d'Ailemans père et fils, et c'était chez lui que j'étais devenu le leur. »
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rieuse el bien honorable pour noire oratorien. Preslet avait commencé par l'humble état de domestique. Il était au service de Malebranche, qui fut frappé de son intelligence, et lui trouvant l'esprit de géométrie, lui apprit les mathématiques et le fit recevoir parmi les novices à l'Oratoire. Le père Prestet devint un géomètre distingué.
Carré n'était point parti tout à fait de si bas. Fils d'un paysan, voué par ses parents à la carrière ecclésiastique, pour laquelle il n'avait pas de vocation, il entra comme secrétaire auprès de Malebranche. L'excellent père s'aperçut qu'il avait de l'esprit et se mit à l'instruire. Carré quitta l'Oratoire, vécut en donnant des leçons, et fit si bien qu'il devint aussi un mathématicien célèbre, et, comme son bienfaiteur, fut de l'Académie. On aime à voir l'auteur des Entretiens métaphysiques descendre de ses hautes spéculations pour se mettre à la portée d'un domestique el lui donner, avec la science, l'indépendance et le bonheur. Dans cet idéaliste qui semble quelquefois planer sur les mondes comme un espri t pur, on est heureux de sentir battre un cœur d'homme. Et en effet Malebranche était bon. Même dans ses traités, où je conviens que la religion est plus souvent une idée qu'un sentiment, où le mysticisme môme n'est pas sans quelque sécheresse géométrique, il lui échappe des traits qui trahissent la tendresse d'un vrai chrétien.
(( Il ne faut pas seulement, dit-il quelque part, donner des marques d'estime aux pauvres et aux derniers des hommes, mais encore aux pécheurs et à ceux qui commellent les plus grands crimes, car le plus grand
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des pécheurs peut devenir, par le secours du ciel, pur et saint comme les anges *. »
Dans un autre ouvrage, où il se donne pour interlocuteur le Verbe divin lui-même, il lui fait dire à un homme charitable appliqué aux besoins spirituels du prochain :
« Quelle consolation ! une âme te doit son bonheur éternel ! Penses-tu qu'elle te puisse oublier, ou que moi je le puisse, qui tiens de ton travail une partie de mon héritage, un membre de mon corps, un ornement de mon temple^. »
Quand on recueille de tels élans de cœur, on apprend sans surprise par les nouveaux documents que Malebranche était d'une piété pratique des plus ferventes. Au siècle où nous vivons, siècle d'indifférence et de scepticisme, on juge quelquefois très-mal certains libres esprits des temps passés. A voiries pensées hardies de ces personnages lointains, on se figurerait volontiers qu'ils n'étaient prêtres ou moines que d'extérieur. Rien de plus faux en ce qui touche Malebranche. On savait déjà qu'il avait été toute sa vie un prêtre attaché à ses devoirs. Nos documents nouveaux nous apprennent que dans l'intérieur de la maison, dans la pratique des obligations quotidiennes, il était un sujet d'édification ^ Chaque jour il lisait à genoux quelques pages des saintes Écritures; il assista toute sa vie régulièrement aux offices de l'Oratoire, constamment debout, même lorsque
' Traité de morale, tome ii, page 100.
^ Méditations chrétiennes, xviii, 23.
3 Archives impériales, tome m, fo G60, manuscrit n" 636.
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ses jambes chancelaient et que ses forces étaient épuisées. Longtemps il fut chargé de l'emploi de maître des cérémonies, et il accomplissait ces humbles et assujettissantes fonctions avec un zèle infatigable. A l'exemple de Bossuet, il allait assez souvent faire des retraites à la Trappe à côté de Rancé, leur ami commun.
Mais de toutes les vertus convenables à un religieux, aucune ne coûta moins à Malebranche que le désintéressement. La maison de l'Oratoire n'imposait pas le vœu de pauvreté ; on pouvait y posséder, y hériter. Malebranche était propriétaire d'une maison rue Saint-Honoré : il la donna à THôtel-Dieu en i673. Plus tard, en 1703, il renonça à la succession d'un de ses frères, conseiller au parlement, mort sans enfants, et qui lui avait légué tous ses biens. Il faut voir avec quelle simplicité Malebranche fait ce sacrifice, qui ne lui demanda pas plus d'efforts qu'il n'en avait coûté à Spinoza pour renoncer à l'héritage paternel et à la pension de Jean de Witt; car je ne dois pas cesser de rapprocher ces deux frères jumeaux de la famille cartésienne, puisqu'ils ne cessent pas de se ressembler. Voici une lettre inédite de Malebranche à son ami l'abbé Barrand :
« A l'égard des affaires que me laisse la mort de mon frère, je ne sais point de meilleur expédient pour m'en délivrer que de renoncer à sa succession. J'ai assez de viatique pour le chemin qui me reste à faire K »
Malebranche vécut encore douze ans après cette
* Lettre du 23 février 1703, dans l'écrit de M. Blampignon, page 23 de la correspondance inédite.
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lettre. Sa mort est de 171 S, l'année même qui enleva Louis XIV. Nos documents nous fournissent ici quelques détails qui sont autant de traits de caractère :
« Le sentiment de ses vives douleurs, dit le père André, au lieu d'exciter ses plaintes, ne faisait le plus souvent que lui rappeler les idées qui lui étaient familières de la structure du corps humain. Tantôt il en comptait tous les ressorts, il en expliquait l'ordre, il en marquait l'usage en montrant la sagesse infinie de Celui qui les avait si bien ordonnés ; tantôt il cherchait la cause de son mal par des raisonnements physiques dont il n'interrompait le cours que pour y faire entrei quelque chose du Créateur.
« Ce fut le samedi 17 juin 1715 que Malebranche ressentit les atteintes de sa dernière maladie. 11 était à la campagne chez un ami de sa famille, le président de Metz, qui avait un château à la porte même de Paris, dans les environs de Villeneuve-Saint-Georges. On se hâta de le transporter à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré ; il voulut qu'on le mît à l'infirmerie commune, parce qu'il y avait un autel... »
Il mourut dans la nuit du 13 octobre.
Nous avons évité de rien dire des polémiques de Malebranche. C'est afin d'en parler plus à notre aise, car là est le seul événement qui ait agité sa vie, là aussi se montre à découvert tout un côté de son caractère. Il est assez étrange que ce méditatif, qui haïssait la discussion, ait passé la moitié de sa vie à discuter. Sa passion
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vraie et son vrai génie, c'était la méditation libre et solitaire, et il est certain qu'il n'avait ni le goût, ni le talent de la controverse. Une preuve entre mille autres, c'est que toutes les fois qu'on lui proposait des objections de vive voix, sa règle était de dire qu'on ne peut philosopher que par écrit. C'est fort bien; mais que Leibnitz ou Mairan ^ lui envoient par écrit des difficultés pressantes, il s'excuse en disant qu'on ne peut philosopher par lettres. Malgré ce dégoût sincère pour la discussion, le fait est que Malebranche a eu à soutenir vingt querelles : une d'abord avec le chanoine Foucher, se disant philosophe académicien, sur la certitude; une avec Bossuet sur la grâce, une autre avec Fénelon sur le gouvernement de la Providence, une autre avec le père Boursier sur la conciliation de la toute-puissance divine avec la liberté humaine, une avec le père Lamy sur l'amour de Dieu. Notez que je n'ai pas parlé de la plus grande querelle de Malebranche, celle avecArnauld. Est-ce tout? Non; il y a encore une autre polémique avec Régis sur la grandeur apparente de la lune. Cette fois Malebranche eut satisfaction. Une imposante réunion de membres de l'Académie des sciences ^ se déclara pour lui, et le débat eut un dénoûmenl. On
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* Voyez deux correspondances curieuses de Malebranche, l'une avec Dortous de Mairan, publiée par M. Feuillet de Gonches, l'autre avec Leibnitz, que nous devons à M. Cousin. Dans ses Causeries d'un curieux, M. Feuillet nous promet de nouvelles lettres de Malebranche.
* Efle 'était ainsi composée : Varignon, Sauveur, l'abbë de Catelan et le marquis de l'Hôpital.
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peut donc s'entendre, à ce qu'il paraît, sur la grandeur d'une planète. Pourquoi, hélas! cela est-il plus difficile sur la certitude, la grâce et l'amour de Dieu?
Au simple exposé de tant de polémiques, quelqu'un soupçonnera peut-être que le père Malebranche n'avait pas une médiocre complaisance pour ses idées, et que ce philosophe, indifférent aux biens de ce monde et qui renonçait avec tant d'aisance à la succession de son frère,
ne renonçait pas si aisément à ses systèmes. J'en tombe d'accord. Irait-on même jusqu'à accuser le père Malebranche d'entêtement, je n'oserais pas y contredire. Le grand crime, après tout ! Il faut bien que le moi se loge quelque part. Un philosophe ne tient pas à la fortune, au bien-être, aux dignités. Il pourra même, à la rigueur, faire bon marché de la gloire; mais ne lui demandez pas de sacrifier ses idées. Ce serait lui demander de sacrifier son âme, sa vie, son tout. Malebranche donc, comme son maître Descartes, abondait dans son sens un peu plus que de raison. Il y a plus, Malebranche sentait son génie. Sans aucune vanité, il n'était pas sans orgueil. Quand il discutait avec Lamy, Foucher, Boursier, Régis, il laissait volontiers percer le sentiment de sa supériorité. Ce n'était que se montrer sincère. Avec Arnauld et Bossuet il baissait le ton par bienséance et bon goût ; mais au fond il entendait traiter d'égal à égal, et c'était son droit. On lui reproche, à la fmde sa longue lutte avec Arnauld, de s'être un peu aigri ^ Je ne dis pas
* Je trouve en effet dans Malebranche un peu plus d'irritation et d'amertume que je ne voudrais, quand, à la mort d'Arnauld, il écrit (du 14 octobre t694) : « On dit que M. Arnauld, avant de
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non; maisArnauld n'était pas en reste, et après tout les théologiens ne sont pas des anges.
Nous ne parlerons que des deux principales polémiques, celle avec Bossuet et celle avec Arnauld, les seules qui reçoivent quelque jour nouveau des récents documents, les seules aussi qui aient de la grandeur et dont on puisse tirer quelque enseignement à l'usage de notre époque.
Bossuet , qui avait applaudi à la Recherche de la Vérité, n'accueillit pas si bien le Traité de la Nature et de la Grâce, Sur \q pur philosophique il était assez coulant; mais cette fois il s'agissait de la grâce, et en matière théologique Bossuet ne biaisait pas. Écrivit-il sur son exemplaire du Traité les trois mots tant cités : Pulchra, 7iova, falsa? Je n'affirme rien, quoique ces concises et expressives paroles soient dignes de lui ; ce qui est certain, c'est qu'il entra en défiance. Son langage extérieur fut modéré ; mais entre théologiens il se montra sévère jusqu'à la dureté, témoin sa lettre bien connue à l'évêque de Gastorie, M. de Neercastel. Toutefois, avant de se prononcer publiquement, Bossuet
mourir, a fait encore une lettre contre moi, où au lieu de répondre à mes dernières, il renouvelle ses accusations chimériques, que je mets de l'ignorance en Jésus-Christ; vous savez que je dis positivement le contraire. Quand j'aurai vu la lettre, j'y répondrai. Il est mort le 18 août du rhume. On a fait quelques vers à sa louange, que je n'ai pas vus ; mais je sais qu'on le représente en héros, toujours triomphant de ses adversaires, et que je suis joint avec Saint-Sorlin pour servir à l'histoire de son triomphe. Cela est divertissant! » (Page 16 de la correspondance inédite publiée par l'abbé Blampignon.)
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exprima le désir de s'entretenir avec le père Malebranche afin de le ramener par une discussion amicale. Le père s'y refusa d'abord. Il fallut les instances réitérées du duc de Ghevreuse pour le décider à voir Bossuet. Nous devons à M. l'abbé Blampignon, qui l'a trouvé dans le manuscrit de Troyes, le détail de cette première entrevue racontée par le père André :
« M. de Meaux commença par faire entendre au père Malebranche que, pour être catholique sur la grâce, il devait embrasser la doctrine de saint Thomas, et que c'était pour l'y amener qu'il voulait avoir avec lui une conférence sur le système qu'il avait donné sur cette matière. Le père Malebranche était trop avisé pour accepter la proposition de M. de Meaux; il savait que le prélat était trop vif dans la dispute, et il craignait, en l'imitant, de manquer de respect; il parlait avec autorité, et on ne pouvait lui répondre sur le môme ton. D'ailleurs son crédit à la cour et dans l'Église de France donnait lieu de craindre que, s'il prenait mal les choses, il ne décriât le système aux dépens de l'auteur.
« Le père Malebranche se contenta de lui dire en général que tous les thomistes ne sont pas disciples de saint Thomas, que la matière de la prédestination et de la grâce était trop difficile à débrouiller dans une conversation; en un mot, qu'il ne dirait rien que par écrit et après y avoir bien pensé. — C'està-dire, répliqua M. de Meaux, que vous voulez que j'écrive contre vous ; il sera aisé de vous satisfaire. — Vous me ferez beaucoup d'honneur, lui répondit le père Malebranche. Après quoi l'on se sépara. »
Bossuet se disposait probablement à répondre à ce défi voilé de politesse, quand le marquis d'Allemans lui arrêta la main. Bossuet se borna à obtenir l'ordre de
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faire saisir le Traité de la Nature et de la Grâce. H exprima de nouveau le désir de conférer avec Malebranche; celui-ci refusa obstinément et sèchement. Le manuscrit de Troyes nous donne un extrait de la lettre de Malebranche à Bossuet :
« Monseigneur, je ne puis me résoudre à entrer en conférence avec vous sur le sujet que vous savez. J'appréhende ou de manquer au respect que je vous dois, ou de ne pas soutenir avec assez de fermeté des sentiments qui me paraissent, et à plusieurs autres, très-véritables et très-édifiants... »
Bossuet ne se contint plus : il éclata publiquement dans l'oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse. « Que je méprise ces philosophes, s'écria-t-il, qui, mesurant les desseins de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'oii le reste se développe comme il peut ; comme s'il avait, à notre manière, des vues générales et confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières qui seules subsistent véritablement ! »
Cette véhémente et altière apostrophe tombait d'aplomb sur le système de Malebranche, et au surplus, en cas qu'il n'eût pas compris, Bossuet prit soin de lui faire adresser l'oraison funèbre à la campagne. En vain le marquis d'Allemans essaya (dans une lettre intéressante que nous donne M. l'abbé Blampignon') d'amortir le coup et de panser la blessure : elle fut cruelle. Male-
* Voir son Esmi. pages 82 et suiv.
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branche pourtant lit bonne contenance; il ne répondit mot, et, à son retour à Paris, il alla rendre visite à Bossuet et le remercier de l'honneur qu'il lui avait fait en s'occupant publiquement de lui. Mais Bossuet ne se payait pas de compliments ; il insista pour conférer. Après de nouveaux refus , Malebranche (à qui le marquis d'Allemans rapporta de bonnes paroles de Bossuet recueillies dans une conversation qu'avait eue, en sa présence, le prélat avec Gondé et le duc de Ghevreuse) accepta une conférence et se rendit chez Bossuet.
« Le prélat réduisit à deux points toutes les difficultés sur le Traité de la Nature et de la Grâce. Le premier regardait la puissance qu'a Dieu de faire un autre ordre de choses. Le père Malebranche y [répondit par ses principes, de manière que M. de Meaux n'insista plus sur cet article. Il passa au second, qui regardait la prédilection de Dieu pour ses élus, laquelle ne lui paraissait pas compatible avec le système des volontés générales. Il faut convenir que M. de Meaux prenait là le Traité par son faible le plus apparent. On se disputa làdessus près d'une heure, assez vivement de part et d'autre ; mais enfin, le père Malebranche ayant développé ses principes, qui démontrent que, dans son système. Dieu a autant de prédilection pour ses élus que dans celui des congruistes, si bien reçu dans les écoles, M. de Meaux lui dit qu'il penserait à ses réponses, et que s'il y trouvait encore des difficultés, il les lui proposerait. On se quitta sans aller plus loin, assez content l'un de l'autre. »
Bossuet renonça décidément à écrire contre Malebranche, jugeant dans sa modération un peu hautaine qu'il suffisait de charger Fénelon, alors encore son ami, de réfuter le système de l'oratorien. Nous avons cette
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Réfutation annotée de sa main. Mais ce qui acheva de calmer Bossuet, c'est que, sa grande querelle avec Fénelon étant venue à éclater, Malebranche prit parti contre Parchevéque de Cambrait Sur quoi Bossuet alla visiter Malebranche, le complimenta sur son livre et lui offrit son amitié. Tel fut le dénoûment de cette lutte. Faut-il, avec le biographe, y admirer la simplicité touchante de Bossuet? Bossuet avait IMme grande, il est vrai; mais il était homme et théologien, et peut-être valait-il mieux attendre un autre moment pour célébrer sa simplicité.
Malebranche n'en fut pas quitte à si bon compte avec Arnauld.Leur polémique dura toute leur vie, et même, la mort ayant fermé la bouche à Tun des antagonistes, l'autre ne put s'empêcher de continuer le débat. Le dernier historien de Port-Royal a raconté cette lutte avec la connaissance la plus complète de toutes les parties du sujet, sans parler de cette finesse d'analyse et de cette verve qui n'appartiennent qu'à lui^. On ne refait pas les récits de M. Sainte-Beuve ; nous n'avons qu'à y ajouter quelques particularités nouvelles fournies par les documents qu'il n'a pas connus.
Voici d'abord les préludes du combat. Au premier volume de la Recherche de la Vérité^ Arnauld applaudit de bon cœur (1674). Le second volume (1675) lui agrée moins. Viennent en 1677 les Petites Médita-
* Il se prononça clans un petit traité De l'amour de Dieu, écrit pour répondre à dom Lamy, qui s'était prévalu d'un passage de la Recherche en faveur de Fénelon.
* Port-Royal, par Sainte-Beuve, tome v, ch. 6.
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tions. Arnauld trouve que Malebranche a trop d'égards pour la pure raison. De son côté, Malebranche se plaint de l'obscurité des écrits de Port-Royal sur la grâce, et déclare nettement que le véritable Augustin diffère de TAugustin d'Ypres. Il y a plus : le père Levasseur, ami et partisan de Malebranche, dit, dans ses conférences de Saint-Magloire, que Jansénius^ en lisant saint Augustin^ s'est servi des lu7iettes de Calvin^, Sur cela, le père Levasseur propose une conférence. Le marquis de Roncy invite Malebranche et Arnauld à dîner. Arnauld se rend chez le marquis, accompagné de deux témoins, comme pour un duel. Ces témoins sont le père Quesnel et Tréville, depuis peu converti. Laissons la parole au père André.
« Le comte de Troisville, qui ouvrit la scène, avait de l'esprit, de la science, et surtout une estime infinie pour saint Augustin. Il fit d'abord un long discours, qui était fort étudié, pour montrer ce que nul bon catholique ne peut contester, que, sur les matières de la grâce et de la prédestination, ce grand docteur est l'oracle qu'il faut interroger, et que l'Église dans tous les temps lui a fait cet honneur. Le père Malebranche, aussi admirateur de saint Augustin que M. Arnauld, n'eut point de peine à convenir de ce principe; il ajouta seulement qu'il fallait bien entendre ce Père, c'est-à-dire selon les règles d'une bonne critique et selon l'analogie de la foi que le saint a défendue contre les hérétiques.
« Après être convenu de cette vérité, qui est fondamentale dans les matières de la grâce, quoi qu'en disent quelques théologiens, le père Malebranche voulut commencer à exposer ses sentiments sur cette matière ; mais à peine avait-il ouvert
^ Manuscrit de Troyes.
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la bouche pour dire une paroleT, que la vivacité de M. Arnauld ne lui permit pas de passer outre. Le principe de son sentiment était que Dieu agissait presque toujours, dans l'ordre de la grâce aussi bien que dans l'ordre de la nature, par des lois générales. Le docteur l'interrompit là. Il essayait en vain d'expliquer ce beau principe, qui est évident pour quiconque est capable de réflexion : M. Arnauld ne voulut entendre ni preuves ni explications. Il avait toujours à y opposer tantôt une question importante, tantôt une fâcheuse conséquence, tantôt un passage de saint Augustin, et, par-dessus tout, une prévention de cinquante années pour le sentiment de Jansénius, où il avait été élevé presque dès son enfance, de sorte que le père Malebranche, qui n'avait ni les forces ni la volubilité de langue de son adversaire, fut obligé de n'être que simple auditeur dans une conférence qui avait été résolue pour le faire parler.
« Las d'une dispute où l'on n'avançait point, il dit que puisqu'on ne lui permettait pas de s'expliquer de vive voix, il s'engageait de mettre par écrit ses sentiments et de les communiquer à M. Arnauld, à condition qu'il les examinerait avec une attention sérieuse, et qu'il lui proposerait aussi par écrit ses difficultés. Ce parti fut approuvé par la compagnie, et l'on se retira aussi bons amis qu'on le pouvait être au sortir d'une conversation assez échauffée. Ainsi finit la conférence du père Malebranche avec M. Arnauld. Elle se tint au mois de mai 1679. »
Voilà l'occasion qui fit écrire à Malebranche son Traité de la Nature et de la Grâce. On sait le reste. Le Traité, envoyé manuscrit à Arnauld, ne lui arriva que tardivement. Malebranche le fit imprimer en Hollande et publier, malgré les réclamations et les prières d'Arnauld (1680, in-i2, Amsterdam). De là une polémique de vingt ans, qui n'a de comparable, pour le talent dé-
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pensé et pour Tacharnement, que la lutte de Fénelon avec Bossuet. On est charmé de rencontrer sur ce mémorable duel un jugement aussi piquant qu'inattendu, celui de Condé ; le voici tel qu'il nous a été conservé par le marquis d'Allemans :
M Ayant suivi M. le duc de Chevreuse, qui allait chez M. le Prince, on ne fut pas longtemps sans tomber sur le chapitre à la mode, de la guerre de M. Arnauld et du père Malebranche. On se partagea, comme il arrive ordinairement, selon ses lumières et ses inclinations. M. le Prince, qui avait tout lu de part et d'autre, ce qui, joint à la pénétration extraordinaiie de son génie supérieur, le mettait en état de raisonner en maître sur le sujet de la dispute, mais en même temps avec une modestie qui lui convenait d'autant mieux qu'il était plus élevé au-dessus des personnes à qui il parlait et qu'on ne se lassait point de l'entendre, dit en propres termes qu'il fallait avouer que M. Arnauld et le père Malebranche avaient tous deux de l'esprit infiniment ; qu'il n'y avait que M. Arnauld qui pût écrire contre le père Malebranche, et que le père Malebranche qui pût répondre à M. Arnauld; qu'à la vérité M. Arnauld avait cet avantage sur le père Malebranche qu'il l'avait fait expliquer, quoique bien glorieusement pour ce père et bien utilement pour tout le monde ; qu'enfin le père Malebranche était le plus grand métaphysicien qui fût sur la terre, et qu'il ne connaissait point de meilleur logicien que M. Arnauld, ajoutant néanmoins qu'il n'était pas assez habile pour être juge de leurs démêlés théologiques *. »
» Extrait d'une relation écrite par le marquis d'Allemans, page 69 de l'ouvrage de M. l'abbé Blampignon.
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Si on nous demandait notre avis sur la question théologique agitée entre Malebranche et Arnauld, nous aurions mille raisons d'imiter la réserve du prince de Condé, qui même était moins incompétent que nous en théologie, s'il est vrai qu'au retour de Rocroy, assistant à une thèse de Bossuet en Sorbonne, il ait eu quelque envie d'intervenir dans le docte combat ; mais la lutte des deux illustres champions de Port-Royal et de rOratoire présente un côté plus abordable à un simple philosophe, ou, pour mieux parler, à tout homme de bon sens qui cherche à s'éclairer sur une question aussi sérieuse qu'inévitable : je parle des voies de la Providence dans le gouvernement de l'univers physique et moral.
Malebranche a passé sa vie et mis sa gloire à faire avancer d'un pas la solution de ce grand problème. Son maître, Descartes, avait montré à cet égard une rare discrétion. C'était assez pour lui sans doute d'avoir solidement établi l'existence de Dieu. Parvenu par une route certaine à ce sommet de la spéculation métaphysique. Descartes s'était arrêté. II fallait pourtant bien redescendre^, et cet être parfait, ce principe créateur une fois atteint par la pensée, il était impossible de ne pas s'interroger sur le mystère de la création. La cause
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première a-t-elle laissé un jour échapper le monde de ses mains par caprice et comme par hasard ? oir bien l'action créatrice a-t-elle eu un motif, une intention, un dessein? Cet univers, créé par une toute-puissance éternelle et infinie, est-il limité en étendue et en durée, atome perdu dans un coin de l'espace, jouet d'un instant fait pour être brisé, ou bien participe-t-il en quelque manière à l'infinité du Créateur? Problèmes délicats et redoutables sur lesquels Descartes n'aimait pas à être pressé. C'est presque malgré lui et entraîné par la force logique des idées qu'il a été conduit à s'en expliquer quelquefois. Par exemple, il se borne à dire dans ses livres que l'étendue de l'univers est indéfinie; mais dans ses lettres il se moque de ceux qui font le monde fini et renferment, dit-il, V œuvre de Dieu dans une boule. S'il avait voulu suivre ces vues hardies, il aurait conçu le monde comme infini en durée aussi bien qu'en étendue; mais il eut quelque scrupule à cet égard, et quand la reine Christine, qui voulait tout savoir, l'interrogeait sur l'éternité du monde, il se bornait à lui dire que le monde ne périra jamais, et que plus on agrandit en tout sens l'idée qu'on se forme de l'univers, plus on a sujet de louer le Créateur dans l'infinité de ses œuvres.
Parmi ces vues de Descartes sur les rapports de Dieu et du monde, il y en a une assez étrange : c'est que la volonté de Dieu est la véritable origine du bien et du mal, du beau et du laid, du vrai et du faux. Non-seulement il dépend de la libre décision de Dieu que le monde existe ou n'existe pas, mais c'est elle qui fait
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que le bien est le bien et que le mal est le mal, et pour aller à la limite extrême de cette doctrine, il faut dire, selon Descaries, que, si l'homicide est un crime, si les ravons du cercle sont égaux et si deux et deux font quatre, c'est parce que Dieu l'a voulu.
C'est ici que Malebranche, jusqu'à ce moment pur cartésien, se sépare de son maître et devient lui-même.
Qu'est-ce que Dieu? demande-t-il. Dieu, c'est sans
doute la cause infinie, la cause toute-puissante ; mais c'est aussi la cause intelligente, la raison même, la raison universelle, la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. Comment savons-nous qu'il existe un Dieu, et pourquoi pensons-nous h lui ? c'est que nous avons des idées, des idées absolues, l'idée de la justice éternelle, de la beauté sans mélange, de la parfaite bonté. Olez ces idées, Dieu n'est pour nous qu'une force immense et brutale, en tout semblable, sauf le degré, aux énergies aveugles de la nature inanimée. Or une telle conception est infiniment au-dessous de la perfection suprême. Si Dieu est le type même de la justice, de la beauté, de la vérité, on ne peut plus admettre en lui une volonté arbitraire et se le figurer comme une sorte de tyran sans autre règle que sa volonté, c'est-àdire son caprice, c'est-à-dire le hasard. Dieu sans doute est tout-puissant et libre ; mais sa toute-puissance est réglée par sa sagesse, et comme le vrai et le bien constituent son essence, dire que sa liberté a pour limite le vrai et le bien, c'est dire que Dieu ne dépend après tout que de Dieu lui-même, ou en d'autres termes que Dieu agit en Dieu.
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Malebranche n'est point le premier qui ait posé ces principes simples et lumineux. Ce sont ceux dé Platon, et Malebranche , qui ne lisait pas VEutyphron^ ni le Timée, ni les Ennéades, en avait reçu le souffle inspirateur à travers saint Augustin. Il ne fait donc ici que changer de maître, mais en associant librement les vues les plus hautes de Platon avec les pensers les plus hardis de Descartes, il est profondément original.
Sa maîtresse idée, c'est que Dieu en créant le monde s'est proposé une fin, et que les moyens choisis pour l'atteindre doivent, comme la fin elle-même, être dignes de lui. Dieu est parfait; il se suffit à lui-même. Si donc il a fait le monde, c'est par bonté. Il n'a pas été avare de sa puissance ; il a voulu communiquer ses perfections. Or comment l'univers fera-t-il éclater les perfections de son auteur? par la simplicité de ses lois. C'est le propre d'une cause imparfaite d'agir à l'aventure, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. La cause parfaite agit d'une manière égale et uniforme ; elle imprime à ses œuvres le caractère de l'éternité et de l'immensité. Elle n'a pas de volontés particulières et changeantes, mais des volontés générales. Elle a donné à la nature des lois , les lois les plus simples, c'est-à-dire les plus stables, les plus universelles, les plus harmonieuses que comporte son essence imparfaite.
Voilà ce que dit la raison spéculant a priori. L'expérience dit-elle le contraire ? Elle semble le dire quelquefois. Elle nous fait voir dans le monde physique des bouleversements, des désordres, des monstres, et dans l'ordre moral, ce monstre terrible, le vice, et ce dé-
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sordre épouvantable, la douleur. Comment expliquer ce mystère? Malebranche croit y réussir par son principe des volontés générales. C'est sans doute un phénomène étrange, dit-il, qu'un volcan détruise une grande cité, que souvent des torrents de pluie inondent le désert, alors que Teau manque à nos champs desséchés. Pourquoi Dieu soufTre-t-il cela ? C'est que, pour détourner la lave du volcan, il faudrait une volonté particulière, c'est-à-dire une intervention locale et accidentelle de la cause première, c'est-à-dire un miracle. Or demander à Dieu des miracles quotidiens, c'est lui demander de détruire les lois de la nature, de se conduire comme un monarque capricieux et non comme un immuable législateur, c'est vouloir que l'univers n'ait plus d'ordre et Dieu plus de sagesse. Il faut donc se résigner à ces désordres accidentels qui couvrent un ordre général. El de même, dans une autre sphère, exiger que Dieu arrête la main de l'assassin au moment où il va frapper sa victime, ou bien qu'un corps étranger introduit dans l'organisme n'y produise pas un effet douloureux, c'est dans le premier cas exiger de Dieu qu'il ôte à l'homme son libre arbitre, dans le second, qu'au lieu d'un corps d'animal, il lui eût donné un corps de séraphin, et dans les deux cas qu'il agisse contre sa sagesse et démente ses propres desseins.
Ce n'est pas tout, car si au-dessus du monde matériel il y a le monde moral, au-dessus de l'un et de l'autre plane un ordre supérieur, ordre mystérieux que la raison ne peut qu'entrevoir : c'est l'ordre de la grâce. Malebranche s'élance hardiment dans cette région du mys-
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tère. Suivant lui, que Dieu agisse d'une façon naturelle ou d'une façon surnaturelle, il faut toujours que son action porte le caractère de ses attributs. La grâce a donc ses lois. Il ne faut pas croire qu'elle se répande sur les âmes au hasard. Point de caprice, point de prédilection aveugle. Tout part d'un conseil profond, tout marche par des volontés générales. Que la grâce semble avoir manqué à une âme d'ailleurs pure, ou qu'elle soit descendue dans une âme indigne, notre ignorance se récrie et ose accuser Dieu d'injustice. Non, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, comme le Dieu de Platon et de Descartes, c'est toujours la cause universelle, la justice éternelle, la raison, la sagesse et la bonté. Si l'action divine paraît quelquefois inutile, c'est que Dieu, pour donner à la grâce tout son effet, eût été obligé d'intervenir, de troubler l'ordre général par une volonté particulière. Or Dieu n'aime que les voies simples, qui sont les voies générales. Dans l'ordre de la grâce, comme dans celui de la nature, Dieu agit en Dieu.
Ces deux ordres sont-ils séparés l'un de l'autre? Et la raison humaine ne parviendra-t-elle pas à saisir le nœud qui les unit? Question deux fois obscure où Malebranche, emporté par un irrésistible élan , se jette avec une intrépidité qui n'a d'égale que sa candeur. Le nœud du problème, suivant lui, c'est l'incarnation de Dieu dans Thumanité. Ce qui semble mystère impénétrable, c'est un trait de lumière à qui sait comprendre et raisonner. Dieu, en effet, n'a pu se proposer en devenant créateur qu'un objet infini. Le fini s'évanouit devant son immen-
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site, et, comparés à Dieu, les innombrables mondes semés dans l'espace, et ces autres créatures d'élite qui valent mieux que tous les mondes, ces légions d'intelligences qui s'échelonnent à partir de l'homme jusqu'à Dieu, tout cela, devant l'Etre parfait et infini, est comme s'il n'était pas. Pour que la création devienne digne de lui, il faut qu'elle soit infinie. Et il n'y a qu'un moyen pour cela, c'est que Dieu y mette quelque chose de lui, c'est qu'il y fasse descendre son Yerbe, c'est, en un mot, que le Yerbe se fasse chair : Et verbiim caro factum est... L'incarnation de Jésus donne la clef de l'énigme universelle. Non-seulement elle entre dans le plan éternel de Dieu, mais elle en est le centre. Elle élève l'homme, et par l'homme la nature entière à la hauteur de Dieu. Ordre physique, ordre moral, ordre surnaturel, tout s'explique et s'unit, et tout est dominé par une seule idée, l'idée des voies simples et des volontés générales.
Telle est la construction hardie et grandiose dont Malebranche s'est enchanté. Tout y est étroitement lié. Un enchaînement géométrique s'y unit au mysticisme le plus fervent. Otez un anneau de cette chaîne, tout est rompu. Et maintenant on s'explique la complaisance de Malebranche pour ses théories et l'obstination indomptable qu'il mit à en défendre toutes les parties. Il avait tous les genres d'obstination, celle du solitaire qu'aucune contradiction n'avertit, celle du cartésien, systématiquement ennemi de la tradition, qui croit découvrir tout ce qu'il pense pour la première fois, celle entin du géomètre, qui , sûr de la rigueur de ses raisonnements*,
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dédaigne les faits et attend qu'on lui prouve qu'il a commis une erreur de calcul.
Qu'on se figure donc l'étonnement que dut éprouver ce chrétien sincère et la douleur dont il fut saisi, quand des hommes tels qu'Arnaud et Bossuet vinrent lui dire que sa théologie était nouvelle, démentie par les Pères, contraire à saint Augustin, chimérique au fond, et subversive de tous les dogmes fondamentaux. Pouvait-on attendre de lui , avant du moins que l'Eglise eût prononcé, et elle ne prononça pas, déférence et docilité ? D'un autre côté, sans être théologien, il suffit de savoir son catéchisme pour comprendre de quel œil Bossuet et Arnaud durent considérer ce système hardi, où les dogmes les plus redoutables sont soumis à l'investigation rationnelle, où l'incarnation de Jésus-Christ devient nécessaire au plan de l'univers, où le règne de la grâce, à force de se rapprocher de celui de la nature, risque d'y être absorbé. Et puis pouvaient-ils ne pas avoir quelque ombrage de cet amour des lois générales, et de ce parti pris contre les volontés particulières? Ce que Malebranche appelle ainsi, l'Église le nomme prophétie, révélation, miracle, et tout cela ne peut s'accomplir que par des volontés particulières. Malebranche n'ébranlaitil pas les fondements de l'édifice chrétien?
On sait que notre oratorien ne se rendit jamais*. Il
* Malebranche ayant appris qu'Arnauld , alors en crédit à Rome, faisait agir contre lui son bon ami l'abbé Dirois, écrivait en mai i688 : «On m'a dit qu'on continuait Rome de travaillera l'examen, c'est-à-dire par conséquent à la condamnation de mes ouvrages. M. Dirois, comme je crois, y aura bonne part; du
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répondit à Tinvective éloquente de Bossuet, citée plus haut, que son système des volontés générales n'empêchait pas Faction divine de pénétrer sûrement jusqu'au dernier détail des choses; car les effets les plus particuliers sont compris dans les lois les plus générales. La vérité est que l'attaque de Bossuet portait à faux; car, si Malebranche mérite un reproche, ce n'est pas de trop accorder à la volonté des causes finies, c'est bien plutôt de ne pas leur accorder assez , et de rapporter tout à la puissance unique de Dieu.
Arnauld, en attaquant la théologie de Malebranche par ses principes philosophiques, ne frappait pas beaucoup plus juste, du moins quand il se portait l'adversaire des idées platoniciennes et y substituait des vues tout aussi particulières et beaucoup moins solides, fort suspectes d'aboutir à un nominalisme assez mesquin. La question devient plus obscure et plus compliquée, quand il s'agit de Tincarnation de Dieu, de l'âme de Jésus-Christ considérée comme cause occasionnelle de la dispensation de la grâce. Mais le point le plus délicat, c'est la ques-
moins m'en a-t-on parlé comme d'un homme fort entêté contre moi. Il est juste qu'il serve fidèlement le parti qui a fait donner à son frère la cure de Brachespar madame de Longueville, et qu'il tâche de justifier les calomnies de M. Arnauld contre moi en rendant indirectement complices de ces calomnies les examinateurs de Rome. Je n'ai pas de cure à donner, ni ne peux faire à personne ni bien ni mal ; ainsi je ne puis avoir beaucoup de raison en ce monde, nous verrons dans l'autre ce qui en sera. » Ces derniers mots rappellent le cri de Pascal : « Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. »
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lion du miracle. Il est évident qu'un chrétien ne peut pas nier la possibilité du miracle en général, et qu'il ne peut pas, en outre, refuser d'admettre certains miracles, tels par exemple que la naissance, la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ. Malebranche en était-il aies mettre en doute? On l'aurait fait mourir de honte, si on lui avait seulement posé la question.
Malebranche croyait de tout son cœur que Dieu peut faire des miracles, j'entends des miracles éternellement prémédités, des miracles liés à l'ensemble de ses voies. Il croyait que Dieu en a fait réellement, un surtout, le plus grand de tous, dont les autres sont le prélude ou la conséquence, rincarnation. Mais, avec cela, Malebranche persistait à soutenir que Dieu fait le moins de miracles possible. Pendant que d'autres en supposent Dieu prodigue, lui, il l'en croit avare. Par conséquent, il se défie du merveilleux en religion. Disons-le nettement, il ne l'aime pas, persuadé que la multiplicité des miracles, loin de dévoiler Dieu, l'obscurcit, et que la divinité ne se montre jamais plus à découvert que dans la simplicité des lois naturelles.
Ce n'est pas Malebranche qui de nos jours encouragerait les petits miracles. Ce n'est pas lui qui les recommanderait aux fidèles comme pour en stimuler la production. Ce n'est pas lui qui croirait aux tables tournantes et y dénoncerait avec fracas l'action surnaturelle du démon. Jugez de ses sentiments par deux lettres curieuses que M. l'abbé Blampignon a découvertes dans le manuscrit de Troyes. Elles ont trait à la baguette divinatoire (car la superstition est toujours la même :
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baguettes, tables tournantes, esprits frappeurs, il n'y a que le nom de changé).
Dans la première, du 6 novembre 1683, sa pensée
reste voilée :
« Je pense que vous savez qu'à Lyon il y a des gens qui découvrent les voleurs par les mouvenaents d'une baguette qu'ils tiennent en main. Le secret a déjà fait exécuter un homme qui avait assassiné un marchand de vin et sa femme. Il y a plus de deux ans qu'à Grenohle il y avait de semblables devins. Le fait est constant ; j'ai parlé de cela à plusieurs témoins oculaires. C'est une preuve certaine qu'il y a des esprits qui se mêlent de nos affaires. Cependont il y a des gens qui veulent expUquer cela physiquement, et même on a fait en Hollande, il y a environ un an, un livre pour prouver qu'il n'y a ni anges, ni diables, et cela par l'Écriture sainte ». Quelle extravagance ! Une personne d'esprit et que je connais « écrit actuellement sur les effets de la baguette et sur les sentiments qu'il faut en avoir. Pour moi, je ne crois pas même qu'il soit naturel de trouver de l'eau et des métaux par son moyen '. »
On pourrait se méprendre sur le sens de cette lettre. Malebranche, en effet, n'a garde d'y contester les anges ni les démons. Il est trop sincèrement chrétien pour cela. Est-ce à dire qu'il faille rapporter les effets de la baguette au diable? Non. Il y a trois solutions au problème : les lois de la nature, le diable, la supercherie.
* Le Monde enchanté de Bekker.
' Le père Lebrun de l'Oratoire.
^ Voyez deux lettres de MalebrariChe à la suite dtt traité du père Lebrun.
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Malebranche écarte Texplication naturelle. Restent deux solutions, le diabk et la supercherie. Quelle est celle de Malebranche? Il en laisse le choix à son correspondant par ce trait charmant : Cestimepreuve certaine quil y a des esprits qui se mêlent de nos affaires. Hésitez- vous à entendre cela dans un sens ironique? Eh bien ! vous n'hésiterez plus en lisant la lettre suivante, celle de 1692:
« On paile toujours fort de la baguette, et bien des gens prétendent que l'effet en est naturel. Pour moi, je ne doute nullement qu'il faut qu'une intelligence s'en mêle, et je croirais môme que cette intelUgence n'est pas distinguée de Jacques Aymar, le devin, qui par son adresse trompe les badauds, comme il a fait les Lyonnais. Cela s'éclaircira apparemment. Je lus hier une de mes lettres que l'on a imprimée dans le Mercure galant du mois de janvier. Je l'avais écrite à un père de l'Oratoire de Grenoble, et j'y prétends, ce que je crois encore, que c'est une fourberie ou une diablerie, mais un peu plus le premier que le dernier. »
Un peu plus le premier que le dernier , n'est-ce pas adorable? Et quel chrétien sensé ne s'accommodera pas mieux de ce demi-sourire de Malebranche que de la gravité solennelle de tel prédicateur en renom, qui tout récemment signalait dans la risible supercherie des tables tournantes le plus grand événement du siècle , ou de tel personnage, constitué en dignité, qui nous démontrait hier avec onction que Dieu est sorti de son éternité pour faire apparaître à quelque enfant idiote ou malade je ne sais quel fantôme éclatant de blancheur ?
C'est ici peut-être l'occasion naturelle de tirer quel-
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que utile conclusion de ces recherches intéressantes qu^ ont ramené l'attention publique sur un des chrétiens les plus sincères et les plus illustres du grand siècle. Nous ne sommes point théologien ; nous n'avons pas à prendre parti entre Bossuet et Malebranche. L'Eglise d'ailleurs n'a point parlé, caria congrégation de Y Index n'est pas l'Eglise, et Malebranche n'a point cru que le décret de ce tribunal le forçât à se rétracter. Il a pensé que des motifs temporels avaient pu avoir leur action dans cette affaire. 11 s'est replié derrière la règle de l'Église gallicane, qui veut que les décrets de Y Index n'aient point chez nous force de loi. A l'heure qu'il est, un ecclésiastique instruit, tel que M. l'abbé Blampignon, jugerait-il utile de publier prochainement une édition complète de Malebranche (et nous espérons bien que cette édition fera partie de la publication si heureusement inaugurée des grands écrivains de la France)^ il n'y aurait à cette entreprise aucun inconvénient insurmontable*. Ainsi, même pour un chrétien docile aux décisions de l'Église, le débat reste ouvert; à plus forte raison pour celui qui regarde cette question du côté purement philosophique, et s'interroge, en moraliste ami de la civilisation, sur le mouvement religieux du
* M. l'abbé Blampignon a trouvé dans les manuscrits du père Adry à l'Arsenal, une liste complète de tous les écrits de Malebranche, traités grands et petits, réponses et répliques à Arnauld, etc. Ce travail serait d'un grand secours à un éditeur sérieux de Malebranche ( car l'édition de MM. de Genoude et Lourdoueix ne compte pas ; elle est trop incomplète et d'une exécution d'ailleurs trop négligée et trop défectueuse).
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monde et sur la marche du christianisme à travers notre siècle agité. A ce point de vue, il y a ici une grave question. Les défenseurs naturels de la religion chrétienne sont en présence de deux grands faits : le progrès de la société civile, le progrès de la science. Pour ne parler que de celui-ci, il est assez clair que, depuis Copernic jusqu'à nos jours, en passant par Kepler, Galilée, Descartes, Newton, Laplace, Guvier, Geoffroy Saint-Hilaire, l'univers apparaît à l'esprit moderne comme régi par des lois qui, à chaque conquête nouvelle de l'observation et du calcul, paraissent plus constantes, plus générales, plus simples, plus harmonieuses. La face du Cosmos s'agrandit et se simplifie. Les lois de notre univers sont celles de tous les mondes. Les différents règnes se rapprochent par des dégradations insensibles et des analogies cachées. Un même dessein, varié avec délicatesse, donne naissance à un nombre immense d'espèces et d'individus. Tout s'échelonne, se rapproche et tend à l'unité. Dans l'univers moral, même marche de la science. S'il y a une anatomie générale des êtres organisés, il y a aussi une philologie comparée. Les langues mortes ont eu leurs Eugène Burnouf, comme les animaux fossiles leurs Guvier. Depuis Vico, l'histoire est une science, la plus délicate de toutes, mais non pas la moins certaine, qui, sans ôter à la liberté humaine ses inviolables droits , soumet les mouvements de la civilisation à des lois générales et en écarte le caprice et le hasard. Partout, dans les profondeurs du monde spirituel comme sur la face de l'univers visible, éclate l'unité harmonieuse. Un petit nombre de causes générales gouvernées par des lois
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très-simples, voilà le résultat net de vingt générations d'hommes de génie et de quatre siècles de découvertes et d'explorations.
Est-ii possible, est-il bon qu'un pareil fait ne modifie en rien, je ne dis pas les dogmes essentiels, mais le gouvernement des choses religieuses? Est-ce en favorisant Téclosion de toutes sortes de petits prodiges, eîvt-ce en entretenant dans le peuple des campagnes toutes sortes de petites superstitions, est-ce ainsi qu'on servira la cause de la religion? ou bien n'est-ce pas plutôt en propageant les découvertes de la science moderne par tous les degrés de l'enseignement et de la prédication , en confiant aux idées de Newton et de Guvier, devenues des idées populaires , le soin de chasser peu à peu de l'imagination des simples les fantômes, les apparitions, avec leur cortège de petites pratiques et d'enfantines terreurs, superstitions touchantes et poétiques quelquefois, quand elles sont naïves, mais qui doivent céder la place à la grande poésie qui jaillit de la contemplation philosophique de la terre et des cieux ? Nous ne déclamons pas ; nous savons ce qu'il y a de délicat, d'innocent, de légitime même et d'indestructible dans ces pieuses croyances. Encore moins nous permettrons-nous de donner des conseils qu'on ne nous demande pas et que d'autres ont mille fois plus le droit de proposer. Nous disons seulement que plus on relira Arnauld, Bossuet et Malebranche, plus on verra qu'à part leurs dissentiments théologiques, ces fermes et nobles esprits sont également opposés à la multiplication indiscrète des petits miracles, et qu'à l'occasion ils au-
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raient volontiers rappelé aux amateurs du merveilleux en religion cette grande règle dont ils s'armaient contre les entités chimériques du moyen âge : Non sunt muU tiplicanda pi^œter necessitatem. Point de dogmes nouveaux, point de miracles nouveaux sans nécessité, telle était autrefois la maxime de l'Église ; la théologie et le bon sens vivaient d'accord.
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LEIBNITZ