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cartes n'est pas aveugle : la philosophie nouvelle lui plaît, lui impose; mais elle ne satisfait pas complètement cet esprit si pénétrant dans sa naïveté, si ironique dans sa bonhomie. Il y a surtout un point que le chantre ingénieux des animaux ne peut pardonner aux cartésiens, c'est d'avoir refusé une âme aux bétes : mais malgré cette réserve et beaucoup d'autres, La Fontaine se déclare l'admirateur enthousiaste de Descartes , et, s'élevant tout à coup du ton de la fable à celui de l'ode, il lui rend ce magnifique hommage :
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Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens, et qui tient le milieu Entre l'homme et l'esprit...
Nous retrouvons quelque chose de cet enthousiasme, non pas précisément dans madame de Sévigné, dont l'aimable frivolité et la discrète prudence s'ouvraient peu aux nouveautés philosophiques, mais à sa sérieuse et charmante fille, madame de Grignan. Gorbinelli nous apprend que « madame de Grignan savoit à miracle la philosophie de Descartes et en parloit divinement. » Son admiration était devenue une sorte de tendresse respectueuse, et elle appelait Descartes son père. Les lettres de madame de Sévigné, de Gorbinelli et du comte de Bussy sont pleines d'allusions piquantes à ce goût passionné de madame de Grignan pour la métaphysique cartésienne et à son affection filiale pour son fondateur.
«Jedmai hier chez mademoiselle de Goileau, qui
DESCARTKS.
VOUS adore. C'était un dîner de beaux esprits... Ils discoururent , après le dîner, fort agréablement sur la philosophie de votre père Descartes... cela me divertissait et me faisait souvenir grossièrement de ma chère petite cartésienne, que j'étais si aise d'entendre, quoique indigne... »
((J'ai l'esprit sec depuis un an, écrit Corbinelli à Bussy, à cause que je me suis adonné à la philosophie de Descartes. Elle me paraît d'autant plus belle qu'elle est facile et qu'elle n'admet dans le monde que des corps et des mouvements, ne pouvant souffrir tout ce dont on ne peut avoir une idée claire et nette. Sa métaphysique me plaît aussi. Ses principes sont aisés et ses inductions naturelles : madame de Grignan la sait à miracle...»
Madame de Sévigné, rencontrant en Bretagne la nièce et les petites-nièces de Descartes, écrit à sa fille : (( Je ris quelquefois de l'amitié que j'ai pour mademoiselle Descartes; je me tourne naturellement de son côté; j'ai toujours des affaires à elle ; il me semble qu'elle vous est quelque chose du côté paternel de M. Descartes, et dès lors je tiens un petit morceau de ma chère fille. »
Voilà, ce semble, une philosophie appelée à de longues années de gloire et de triomphe, à une domination éternelle. Depuis les têtes les plus hautes de l'État et de l'Église jusqu'aux personnes les plus humbles de la société , les esprits graves comme les frivoles, les écoles comme les salons, elle a tout séduit, tout conquis, tout envahi. Eh bien! franchissez la courte période qui s'é-
DËSCARTES.
tend de la mort de Descartes (1650) à l'année 1663, vous trouvez déjà la philosophie cartésienne dénoncée par les jésuites à la congrégation de VIndex et condamnée par celle-ci [donec corrigatu?-). Bïeniùi la persécution redouble de violence; la Sorbonne, l'Université, le Parlement se prononcent contre Descartes, et sa philosophie est enfin défendue, par arrêt du conseil, dans Paris et dans tout le royaume.
Quelles furent les causes de ce brusque retour? Il y en eut de plusieurs sortes , et nous ne pouvons les discuter ici ; mais on ne saurait se dissimuler qu'une des principales n'ait été l'apparition des livres de Spinoza. Les esprits les plus honnêtes et les plus sincères virent avec effroi de si tristes conséquences sortir régulièrement des principes cartésiens, et le disciple audacieux et exclusif perdit le maître. Nous ne parlons ici ni des ennemis systématiques de toute philosophie, ni des esprits timides et à courte vue ; qu'on songe que Leibnitz lui-même a prononcé cette dure parole : Spinoza lia fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M, Descartes ^
Est-ce à dire que le spinozisme ne soit, comme on s'est tant plu à le répéter, qu'un cartésianisme conséquent? est-ce à dire qu'on ne puisse donner son esprit
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» Leibnitz, Lettres à l'abbé Nicaise; Erdmann, 139. —Voyez aussi un passage des Animadversiones^ publiées récemment par M. Foucher du Careil, où Leibnitz s'exprime sur le lien de Des- (îartes avec Spinoza d'une façon plus sévère encore, pour ne pas dire plus injuste : « Spinoza j dit-il (page 48), commence par où Descartes finit, par le naturalisme. »
et son cœur à la nobîe philosophie des Méditations sans se condamner à toutes les témérités du panthéisme? C'est un problème dont nous n'avons pu encore qu'indiquer la solution et qui vaut bien la peine d'un examen spécial et approfondi.
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LES ORIGINES
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PANTHÉISME DE SPINOZA
LES ORIGINES
DU PANTHÉISME DE SPINOZA
Les grands travaux de la critique contemporaine sur le cartésianisme et sur la philosophie des Juifs * ont remis à l'ordre du jour la question depuis longtemps controversée des origines du panthéisme de Spinoza. Trois opinions se sont produites, soit en France, soit en Allemagne : les uns ont repris le paradoxe de Wachter, qui s'était avisé jadis de faire de Spinoza un disciple déguisé de la Kabbale; les autres ont cru que Spinoza avait puisé les principes de son panthéisme dans la tradition averrhoïste, surtout dans Maïmonide et ses commentateurs ; d'autres enfin, appuyés sur l'autorité de Leibnitz, sans contester l'influence que l'édu-
* Nous voulons parler surtout des publications si importantes de M. Munk et de M. Franck. C'est à l'occasion du Guide des égarés, de Moses Maïmonide, traduit en français pour la première fois par M. Munk, que nous avons écrit le travail qu'on va lire et qui a paru en partie dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier i 862,
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LES ORIGINES
cation juive de Spinoza a pu exercer sur ses idées religieuses et sur tout le développement de son génie, soutiennent que son véritable maître, en matière de philosophie, ce n est pas Maïmonide, c'est Descartes.
Voilà donc trois opinions distinctes qu'on pourrait formuler ainsi : Spinoza kabhaliste, Spinoza averrhoïste, Spinoza cartésien. Notre position dans ce débat est trèsnette. Nous croyons que depuis que la Kabbale et le cartésianisme sont mieux connus, l'origine kabbalistique de Spinoza est devenue insoutenable; il n'y a que les deux autres thèses entre lesquelles puisse s'engager utilement une discussion approfondie. Un illustre critique, M. Cousin, qui a contribué plus que personne, par ses beaux travaux sur le cartésianisme, à mettre en lumière les rapports qui unissent Spinoza à Descartes, comme un disciple à son maître, vient tout à coup d'adopter la thèse contraire et de soutenir l'averrhoïsme de Spinoza avec toutes les ressources de son érudition • et tous les prestiges de son talent. Pour nous, nous restons fidèles à l'ancienne opinion de M. Cousin, qui est celle de Leibnitz, et nous persistons à voir dans le panthéiste Spinoza un fils téméraire, un fils égaré, mais un fils authentique de Descartes.
Nous allons en conséquence discuter sommairement la thèse de Wachter ; puis nous examinerons avec le soin et l'étendue nécessaires la nouvelle thèse de M. Cousin, en nous servant des importants et curieux documents que nous fournissent nos hébraïsants sur Maïmonide et Averrhoès. Nous terminerons par l'examen de la thèse de Leibnitz, qui, sauf quelques légères moditications,
DU PANTHÉISME DE SPINOZA
nous paraît la seule véritable. Mais il faut d'abord résumer la vie et l'œuvre du philosophe hollandais.