‹ Précurseurs et disciples de Descartes [microform]/Chapitre 8 sur 16 · SPINOZA ET LA KABBALE · texte numérisé non relu

SPINOZA ET LA KABBALE

Georges Wachler, théologien et philosophe de la fin du dix-septième siècle, esprit mobile, exalté et bizarre, ayant remarqué que Spinoza , en plusieurs endroits de ses écrits , s'incline devant l'antique sagesse des Hébreux et invoque certaines traditions qu'il regrette de voir altérées * , s'avisa sur ces indices et sur quelques analogies plus ou moins certaines et profondes, de faire de Spinoza un kabbaliste, un disciple du Zohar déguisé sous le manteau d'un cartésien ^.

Nous ne discuterions pas une conjecture à ce point arbitraire et hasardée, si Leibnitz, en l'acceptant pour vraie à quelques égards , ne lui avait donné de l'autorité. Dans un ouvrage récemment publié par ce grand critique , où , à l'occasion de la conjecture de Wachter,

» Voyez Lettres de Spinoza, page 366 du tome m. « Je dis avec Paul : Nous sommes en Dieu et nous nous mouvons en Dieu, et je le dis peut-être aussi avec tous les anciens philosophes, bien que je l'entende d'une autre façon. J'ose même assurer que c'a été le sentiment de tous les anciens Hébreux, ainsi qu'on peut le conjecturer de certaines traditions, si défigurées qu'elles soient en mille manières. »

* Voyez les écrits de Wachter : Le Spinozisme dans le Judaïsme, Amsterdam, 1699, in-12 (allemand), et YElucidarius Cabalasticus, Rome, 1706, in-S^.

LES ORIGIÎSES

DU PANTHÉISME DE SPINOZA

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il analyse et discute à fond le système de Spinoza \ nous le voyons rapprocher avec curiosité des doctrines de la Kabbale plusieurs passages de V Éthique.

En voici un très-remarquable en effet. Dans le scholie de la Proposition 7 de Y Éthique, partie II, Spinoza, après avoir soutenu que le monde matériel et le monde spirituel s'unissent et s'identifient dans la substance divine , s'exprime ainsi : « Et c'est ce qui semble avoir été aperçu, comme à travers un nuage, par quelques Hébreux qui soutiennent que Dieu, l'intelligence de Dieu Cl les choses qu'elle ( onçoit, ne font qu'un. »

Ces Hébreux ne sont-ils pas des kabbalisles? On serait tenté de le croire, quand on lit ce passage d'un livre kabbalistique de première importance, le Pardes Rimonim (le Jardin des grenades), de Moïse Gorduero 2 : (c La science du Créateur n'est pas comme celle des créatures; car chez celles-ci la science est distincte du sujet de la science et porte sur des objets qui à leur tour se distinguent du sujet. C'est cela qu'on désigne par ces trois termes : la pensée, ce qui pense et ce qui est pensé. Au contraire, le Créateur est luimême, tout à la fois, la connaissance, ce qui connaît et ce qui est connu. En effet, sa manière de connaître ne consiste pas à appliquer sa pensée à des choses qui sont hors de lui \ c'est en se connaissant et en se sachant lui-même qu'il connaît et aperçoit tout ce qui est. Rien

1 Animadversiones ou mfutation inédite de Spinoza par Leibnitz, publiée par M. Foucher du Careil, 1854, in-8«.

« Cité parM. Adolphe Franckdans son savant ouvrage : LaKabhaleouU philosophie religieuse des Hébreux, Préface, p. 27, 28.

n'existe qui ne soit uni à lui et qu'il ne trouve dans sa propre substance. Il est le type de tout être, et toutes choses existent en lui sous leur forme la plus pure et la plus accomplie, de telle sorte que la perfection des créatures est dans cette existence môme par laquelle elles se trouvent unies à la source de leur être ; et à mesure qu'elles s'en éloignent, elles déchoient de cet état si parfait et si sublime. »

Ce trait de ressemblance entre les théories du Zohar et celles de V Éthique n'est peut-être pas le seul. Leibnitz en signale un autre, qui serait de la dernière conséquence, si on pouvait l'établir solidement. Les kabbalisles admettent entre le principe divin, d'une part, conçu dans son abstraction la plus haute et la plus inaccessible, et le monde des créatures, de l'autre, une série d'entités intermédiaires qu'ils appellent les dix Séphiroth. Ces Séphiroth sont une première manifestation de l'être divin, du mystérieux En-Soph, et lui servent pour ainsi dire de transition pour enfanter le monde visible. Prise à pari, chacune a son essence, son nom symbolique ou abstrait, son rang dans la hiérarchie divine; c'est la Couronne, c'est la Sagesse, c'est l'Intelligence , etc. Si maintenant vous les concevez réunies, elles forment ce que les kabbalisles appellent VAdam céleste ou VAdam Cadmon.

Rien assurément de plus bizarre et de plus obscur que cette doctrine. Or voici Leibnitz qui croit la retrouver dans Y Éthique. Il y a, suivant lui, chez Spinoza quelque chose qui répond trait pour trait aux Séphiroth de la kabbale , c'est la théorie des modes éter-

DU PANTHÉISME DE SPINOZA

nels et infinis de la Substance, et ce que les kabbalistes appellent TAdam Cadmon , c'est sans doute ce que Spinoza appelle X Intelligence infinie : «Sauf les mots, dit Leibnitz , tout s y trouve , ut prœter nomen nil desiderare possis. w

Nous sommes loin de contester ce qu il y a d'intéressant dans ce rapprochement. Avant de le rencontrer dans Leibnilz, nous avions signalé chez Spinoza tout un côté obscur et presque mystérieux par où les théories de X Éthique rappellent les traditions de la philosophie orientale '. Ces modes éternels et infinis que Spinoza conçoit entre la substance immuable et ses modes changeants , et qui se décomposent en plusieurs séries, cette Intelligence infinie qui n'est ni la pensée divine, ni la pensée humaine , cette idée de rÉtendue, espèce d'âme du monde , qui flotte indécise entre la nature naturante et la nature naturée % tout cela n'est pas cartésien, tout cela nous éloigne des temps modernes pour nous reporter vers le monde Alexandrin et vers l'Orient. Mais cette ressemblance une fois indiquée d'une manière très-générale, la critique ne peut aller au delà. Afiirmet-elle que Spinoza , par sa théorie bizarre et subtile des modes éternels et infinis de la Substance, s'éloigne du cartésianisme et se rapproche de l'antique doctrine des émanations? c'est un point certain, c'est un fait considérable, désormais acquis à la science. Veut-elle

1 Dans notre Introduction aux œuvres de Spinoza, première édition, pages 86 et suivantes, 1844.

« Voir le^s Propos. 21, 22, 23, 30, 31 de VÊthique, première

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