‹ Précurseurs et révoltésChapitre 107 sur 148 · PS TEA L · texte numérisé non relu

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Votre Sainteté se donne en me tourmentant de la sorte. Elle sait mieux que moi ce qu’elle a fait.

» JULES [l. — En finiras-tu ?

» MicnEL-ANGE. — Puisque vous me poussez à bout, voilà ce que vous avez fait! Vous m'avez envoyé coup suT COUP Cinq Courriers, m'ordonnant de revenir sans délai sous peine de disgrâce; maïs je ne suis pas d'avis d’être traité comme un homme desi peu. Je vous ai fait prier de chercher un autre sculpteur.

» JULES Il. - C'est pourtant vrai qu’il a poussé l’audace jusqu'à m'envoyer ce message en propres termes!... Mais va, va toujours!

» Micuez-ANce. — Messire Pier Soderini m'a signifié que la Seigneurie avait reçu trois brefs ordonnant de me renvoyer à Rome, sous peine d’excommunication. [1 m'a fallu donc partir. Je suis parti, et mé voilà.

» JULES Î1, — De sorte que tu n’es pas revenu de ton plein gré? Et, par-dessus le marché, des insolents vont racontant partout que tu as voulu me tuer en me jetant des poutres sur la tête du haut de ton échafaudage de la Sixtine où J'étais entré malgré toi! Je te demande maintenant de me dire à quel prince si mou, si débonnaire, si niais, On fera accepter de pareils outrages et s'1l ne s’en vengera pas.

(Moment de silence).

» UN ÉVÉQUE. = Très Saint-Père, Votre Sainteté daignera prendre pitié de ce pauvre homme. Il ne se rend pas compte de ce qu’il fait. De telles gens ont peu d’intelligence et ne comprennent que leur métier.

» J'ULES LE, se lévant en fureur et tombant à coups de bâton sur Vévêque. — Impertinent ! cuistre ! idiot ! Pourquoi te permets-tu d'insulter mon artiste? Est-ce que je lui ai dit quelque injure, moi? Allons! Qu'on me jette à la porte ce misérable, cet âne ! cepleutre! Et toi, Michel- Ange, viens ici, approche donc!,.. À genoux !... Voici ma bénédiction! Baise l’anneau du pécheur! Ne te fâche

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plus, mon fils, va travailler! Je te donnerai tout l'argent que je pourrai. Fais-moi beaucoup de belles choses! Tu es un Dieu créateur, toil Va, mon fils! Ne songe plus jamais à me quitter! Tu fais la gloire du Pape, et la gloire de l'Italie !

(Michel-Ange se relève, fait le signe de la croix, salue et sort.)

Ces deux puissantes natures d'homme se pelgnent dans ce dialogue en traits justes et forts. On comprend que l'artiste, indépendant et fier, ait préféré ce maître redoutable, mais plein de respect pour son génie, aux dilettantes efféminés et aux princes retors de l’époque. La différence de leur destinée fait ressortir à la fois la supériorité du caractère de Michel-Ange sur celui de Jules II et la prééminence de l’art sur la politique. Ephémère fut l'œuvre et tragique la fin de ce pape coléreux, dont la seule gloire est d’avoir protégé et compris Buonarotti. Il n'hésita pas à mitrailler les Bolonais ; il prit d'assaut Brescia et Rimini: entra casqué et cuirassé par la brèche de mainte citadelle ; plus d’une fois, 1l arracha l’épée à la main de ses gentilshommes pour les ramener luimême au combat. Vains efforts. À la fin, Jules IT, battu et cerné, dut se retirer dans Rome et se reconnaître vaincu. Îl avait essayé de chasser les Français en s’alliant aux Vénitiens et aux Espagnols, et les Français l’emportaient. Il avait voulu fonder son pouvoir spirituel sur la violence, et la violence rebondissait contre lui pour le terrasser. Pour comble d'infortune, son propre neveu, le duc d'Urbin, assassina le cardinal de Pavie sous les fenêtres du pape. Ce fut le coup de grâce. Il sembla alors à ce batailléur indomptable qu’un

scorpion, sorti de ses flancs, venait de le piquer au cœur. C'était plus que la défaite, c'était plus que la honte, c'était le doute, le doute mortel sur la légitimité de sa mission, sur la durée de son œuvre. Encore frémissant de la fièvre des batailles, mais frappé d’impuissance et de délire, le colosse de fer s’effondra, au fond du Vatican, avec ce soupir étouflé : « Je meurs, et je n'ai rien achevé de ce que j'ai entrepris ! (1) »

Combien plus belle la marche ascendante et tranquille de Michel-Ange ! Celui qui, jeune encore, avait caressé la vigueur adolescente dans son David, Vivresse frénétique dans son Bacchus, la volupté douloureuse dans sa ZLéda, avait enfin sculpté dans son Moïse un chef-d'œuvre de mesure et d'énergie, qui peut défier ce que l'antiquité a produit de plus grand. C’est l’unique morceau que Buonarotti ait eu le temps d'exécuter pour le tombeau de Jules IT, mais 1l vaut un peuple de cent statues. L’âpre prophète, assis aujourd’hui dans un coin de l’église San Pietro in Vincoli, semble pétri dans la lumière de l'Esprit pur. Sa face est d'un dompteur, des rayons sortent de son front comme des cornes de combat; ses yeux, qui voient Jéhova, terrifient le peuple. D’une main, 1l tient la table de la Loi, de l’autre, 1l tord sa barbe qui ruisselle comme un fleuve. Quelle personnification marmoréenne de la volonté et de la force morale ! Comparez ce Moïse à Jules If, et vous mesurerez toute la distance qui sépare un prophète d’un potentat,

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(1) Voir la dernière scène de Jules II dans la Renaissarce de Gobineau,

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un dominateur de l'Esprit d’un pontife orgueilleux, un être surhumain d’un homme. L'art a ce divin privilège de voir l'éternel à travers le présent, quel qu'il soit. L'artiste ne se souille pas comme le politique dans la fange des partis, ou dans le sang humain comme le tyran. L'art, lorsqu'il procède de la vie intérieure, porte en lui même un principe de vérité immuable, et l'artiste qui la contemple une puissance d'évolution en quelque sorte infinie. Représentant d'un principe purement politique, Jules II devait descendre au tombeau comme le fantôme du pouvoir temporel. Grâce au principe et à la puissance de son art, Michel-Ange devait évoluer vers un nouvel idéal, celui de l'Evangile et de l'hellénisme platonicien. Mais cette évolution, dont témoigne son œuvre, suppose un profond travail intérieur qui n'eut point de confident. Car à quice taciturne aurait-1l voulu se confier ? À quel ami ce géant eût-1l avoué ses faiblesses ? Et qui donc aurait su pénétrer dans les cavernes de cette âme, pleine de retraits som= bres et de fuites en clair-obscur ? Quel inquisiteur ou quel voyant aurait pu se risquer jusqu à la forge enflammée et fumeuse de son génie? — Le penseur l’essaye et le poète l’ose. Nous verrons comment Gobineau l’a tenté.

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