‹ Précurseurs et révoltésChapitre 140 sur 148 · PE A UT TRE UN · texte numérisé non relu

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projetées en avant, lutte de tout son corps avec une puissance vb e quil cherche à renverser mais qui l'arrête comme un mur. Il ne touche que le vide, et cependant ce vide le repousse et le balayerait comme une feuille roulée par la tempête, si quelqu'un de plus fort que lui-même ne le tenait par le bras. Ce quelqu'un est l’Ange gigantesque, rayonnant, auréolé, dont la beauté calme et sublime domine le lutteur furieux et impuissant. L'Ange du Seigneur lui dit : « On ne lutte pas avec l'Éternel. Voir Jéhovah, c'est mourir. Mais égale ton calme à mon he. hausse ta pensée à ton désir, et tu contempleras son image dans son messager. L'auréole qui ceint mon front est le reflet de son soleil. Regarde son Ange et tu verras la lumière du Seigneur. » On ne saurait exprimer plus clairement en peinture cette pensée que Dieu échappe à l’homme comme l'Eternel et l’Infini, mais qu’on peut le percevoir à travers ses attributs, les Idées-Mères qui règnent sur la création.

L'homme obéit sans se résigner. Car, s'il veut connaître la cause de la nature et la sienne, il faut bien qu'il remonte à la Cause première. Il ne renonce donc à lutter avec l'Éternel que pour la reprenare par un détour. Voilà l’homme en face des trois énigmes, la Nature, l’Ame et Dieu, problèmes éternels de toutes les religions et de toutes les philosophies. Gustave Moreau aborde hardiment ces trois arcanes en trois tableaux. Voyons ce que son art à su en tirer.

1. Œdipe et le Sphinx. — Appuyé sur sa lance, le dos au roc, un pied au bord de l’abime, l’athlète.

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370 PROPHELELES ET VOYANTS

penseur, maigre et musclé, est aux prises avec la Sphinge. Car c’est un sphinx femelle qu'a conçu la légende thébaine. Elle s’est agrippée à lui. Ses griffes de derrière s’accrochent à ses cuisses, ses griffes de devant labourent sa poitrine. Sa croupe de lionne se cambre, ses deux ailes se dressent, son sein de femme est pointé vers le cœur du héros et son profil fuyant, ironique, agressif, l’interroge, lui pose la question. Elle porte une couronne. Car, depuis des temps immémoriaux, la Nature terrible, séduisante, insondable, est reine de l’homme. De tous ceux auxquels elle a dit : « Quel est le mot de mon énigme? » personne n'a su répondre.

Tous elle les a déchirés, et ils sont tombés dans Pabime. Mais (Œdipe, au masque terrible, au regard aigu, répond : « Le mot de ton énigme, c’est l’homme, c’est moi! Car tout ce que tu es, je le suis. Je te porte en moi-même avec un dieu en plus : ma conscience et ma volonté. Avec ce dieu, je te mesure de la croupe à la chevelure et des yeux jusqu'au fond des entrailles. » Et la Sphinge vaincue par l'Homme n'a plus qu'à se jeter dans son gouffre. — Ainst la Nature, pénétrée dans la hiérarchie de ses forces, est vaincue par l'Homme qui la résume et la surpasse en la pensant. Voilà ce que dit l'Œdipe de Moreau avec la netteté incisive d'un bas-relief antique.

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