‹ Précurseurs et révoltésChapitre 142 sur 148 · SR RME TR · texte numérisé non relu

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enfant est né. Il dort sur le flanc de sa mère évanescente — et déjà porte une auréole.

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les fragments orphiques pour comprendre qu’il ne s’agit point 1c1 de noces humaines. Le peintre a voulu figurer Île mariage de l'Esprit créateur avec l'Ame universelle. Dans son sein fluidique, il moule à son gré nébuleuses, soleils, mondes, humanités. Mais le but secret de ses créations est le petit enfant, le fils de Dieu, le Messie libérateur, quil se nomme selon les temps, Krichna, Horus, Dionysos, Jésus. En plaçant le symbole sauveur de Jupiter et Semélé au centre de son frontispice, entre les deux symboles tragiques d’Œdipe et de Phaëton, le peintre semble dire au visiteur de son Temple, comme un sage de l'Inde : « Voilà ton origine et voilà ton but. Marche vers le soleil de l’Ame et de l'Esprit — et tu échapperas à la roue du Temps. »

J'ai montré à quelle profondeur d'âme, à quelle hauteur d'idée atteint l’art de Moreau. Quelques esprits timides ou chagrins me diront: « Tout cela est fort bien dans un livre, mais non pas sur une toile. Après tout, Gustave Moreau n’est qu'un peintre littéraire. » Cette objection, avec son faux air de supériorité professionnelle, a effrayé. bien des gens, mais elle ne résiste pas à une sérieuse analyse. Vu de près, ce cliché n'est. que Jargon d'atelier ou malice de confrère. Est-ce que des tableaux pourraient suggérer des idées aux gens de lettres, s'ils manquaient des qualités techniques

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indispensables pour donner la sensation de la vie ? Quel plus beau triomphe pour l’art pictural que de susciter en nous des émotions profondes et des pensées sublimes ? Et, parce qu'il n’est donné qu'à de rares élus, faut-il le proscrire ? — D'autres esprits, à la fois dogmatiques et négatifs, me reprocheront d’avoir négligé certains tableaux, où paraissent au grand jour les défauts qui sont le revers de ce beau génie. J'entends parler de l’exubérance de son imagination, qu’il savait refréner quand :1l le voulait par la rigueur de sa pensée, et de sa manie d’ornementation, qui a bien sa raison d'être dans un symbolisme savant et réfléchi, mais qu’il exagère parfois et qui l’a fait comparer à un joaillier. Pour les critiques de cette espèce, la découverte d’un ratage est d’un prix inestimable ; et la compréhension d’un chef-d'œuvre, de peu d'importancé. J'avoue que pour moi c'est l'opposé. Dans la production volcanique de cette vaste épopée, il devait y avoir inévitablement une certaine inégalité et des imperfections partielles. L'artiste, qui sentait bouillonner un monde en lui, devait craindre toujours de ne pas l’exprimer tout entier. De là un certain nombre de toiles inachévées, d’ébauches fantasques, d’élucubrations obscures. Mais une trentaine de tableaux portent le cachet de la maïitrise. Ils sont d’un dessinateur impeccable, d’un coloriste magicien, d’un inventeur fougueux et toujours puissant. Gustave Moreau est le musicien de la ligne, le peintre de l'âme, le symboliste de l’idée pure. C’est pourquoi il fallait ranimer en une fresque d'ensemble son épopée humaine et divine, en révéler la vivante unité. Il s’en dégage

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