‹ Précurseurs et révoltésChapitre 32 sur 148 · IV · texte numérisé non relu

IV

Personne n'eut un sentiment plus énergique des souffrances de l’homme et des misères de l’humanité que Shelley. Nous l’avons vu se plonger avec Julian et Maddalo dans une de ces passions | de l’âme qui entraînent la destruction de l’indi- 1 vidu ; nous l’avons vu fouiller dans Béatrice Cenci 41 un de ces épisodes effrayants du passé qui mon- L trent à quelles extrémités peuvent être poussées a les créatures les plus nobles et les plus exquises. Aux | yeux du penseur, de telles tragédies symbolisent EE dans l’écroulement d’une famille la chute de nations 4 entières, redoutables échappées sur le fond de la 43 nature humaine, qui nous rappellent amèrement | à de quels crimes et de quelles horreurs se compose L le gros tissu de l'histoire. Ce qui fait la grandeur Sa de Shelley, c'est que cette vue précoce du réel, qui chez tant d’esprits faibles ou orgueilleux enfante le pessimisme et le mépris universel, ne Li put entamer sa foi en un sublime idéal de l’homme à et dans une force divine qui réside au fond des 54 choses. De cette foi, il se fit contre le monde un :] bouclier de diamant. Il avait la conviction que cet idéal, nié par l’homme égoïste, méchant ou frivole, à peine entrevu par la foule, ne peut se

retrouver que dans la conscience des êtres d'élite,

et que cette conscience devenant volonté peut faire des miracles. La régénération dont l’homme excellent est capable en lui-même le faisait croire à celle de l'humanité par les mêmes puissances. Le drame symbolique de Prométhée délivré se présente ‘à nous comme une sorte de vision grandiose qu'il eut sous l’empire de cette idée, sous le transport de cette espérance; elle est le couronnement de l’œuvre de Shelley, c’est là qu'il a incarné en images rayonnantes ses plus hautes pensées sur le développement humain, sa foi ardente en l'avenir. Ce poème fut écrit presque en entier à Rome, au printemps de l’année 1819, sur les ruines colossales des bains de Caracalla, dont les vastes platesformes, soutenues par des arches vertigineuses, étaient alors recouvertes d’une végétation luxuriante. Shelley avait l'habitude de s'installer tous les matins dans cette forêt sauvage et parfumée suspendue entre terre et ciel. Les effluves printaniers montant de ces gouffres de verdure enivr'aient ses sens, exaltaient son âme. Du haut de ces ruines gigantesques, il voyait à ses pieds les sept collines, Rome ancienne et nouvelle et l'immense étendue de la campagne romaine ; le cimetière de l’histoire et le paradis de la nature qui revêt ici de sa flore éternelle les débris des religlons passées, entassés par montagnes et semés à perte de vue. Le poème est digne de ce paysage et de cet horizon.

Dans son œuvre capitale, Shelley n’est rien moins qu’un imitateur, mais un continuateur très hardi et très indépendant d’Eschyle. Celui-ci avait conçu l'aîné des Titans comme un puissant révolté

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