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TR RAT

106 PRÉLUDE AU XIXe SIÈCLE

qui finit par se réconcilier avec le maïtre des dieux en lui révélant le secret par lequel 1l doit éviter sa chute. Tel était sans aucun doute le dénoûment de sa trilogie dont nous avons perdu la fin. L'esprit de Shelley s’opposait à cette conclusion, et ne pouvait admettre la réconciliation du champion de l’humanité avec son oppresseur. Il trouvait que l'intérêt moral de la fable, si puissamment soutenu par les souffrances et la persévérance de Prométhée, serait annihilé s1 nous trouvions qu'il s'est dédit de son langage et qu’il a succombé devant son adversaire heureux et perfide. Il a donc conçu Jupiter comme le principe de l'oppression et Prométhée comme le régénérateur qui se sert de la connaissance comme d’un bouclier contre le mal et conduit le genre humain à la vertu par l'amour et la sagesse. Les autres personnages principaux de ce drame philosophique, imaginé en de vastes proportions avec un horizon pour ainsi dire illimité, sont les trois Océanides: Ione, Panthéa et Asia, toutes trois filles de la mer et divinités primitives. Toutes les trois aiment le grand Titan d’une même sympathie. Tone habita longtemps les glauques profondeurs. Belle et naïve comme une nymphe, elle réunit toutes les grâces de la race qui porte son nom; elle n’entrevoit l'avenir désiré qu'à travers son rêve de beauté comme, en naissant, elle a vu le ciel a travers le cristal d’une mer transparente. 5a sœur Panthéa, plus consciente, à l’âme ouverte à l’immensité des choses et les yeux fixés sur Prométhée, le plus grand des fils de la terre comme sur l'espoir du monde. Asia est la plus belle et la

L'ŒUVRE DE SHELLEY 107 plus femme des trois Océanides ; selon d’anciennes traditions mythologiques, elle était la déesse de la nature et se confondait avec Vénus ; c’est la fiancée du Titan. Depuis qu'il est lié sur un rocher par Jupiter, elle attend sa délivrance et son retour dans une vallée du Caucase, oppréssée elle-même de tristesse et-d'afiliction. Quand le bienfaiteur de l'humanité sera libéré, elle doit reprendre toute sa beauté pour s’unir à lui d’une heureuse et parfaite union,

Au début, Prométhée apparaît, comme dans Eschyle, lié au-dessus du précipice, dans un ravin de rocs et de glaces du Caucase. Panthéa et [one sont assises à ses pieds ; 1l fait nuit, et l’aube se lève lentement. Prométhée s'adresse au monarque des dieux, des démons et des esprits qui nourrit sa gloire d'hécatombes. humaines. Il eût pu être heureux s'1l avait voulu partager la honte de sa tyrannie, mais 1l a mieux aimé être suspendu sur un rempart de montagne peuplé d’ouragans, endurer trois mille ans de veille, de solitude, de désespoir. Voila son empire à lui, et il le préfère à celui de Jupiter. Ni répit, ni diversion dans ce monotone martyre; pourtant 1} persévère, car il sait que le jour de la chute du tyran doit arriver, Rien na changé autour de Prométhée, mais un grand. changement s'est opéré en lui-même: la misère l’a rendu sage, il a même cessé de haïr son oppresseur. Jadis 1l avait lancé contre le maître des dieux une malédiction épouvantable et un défi mortel, qui avait retenti comme un tonnerre dans la vapeur des cataractes et sur les abîimes de la terre stupéfaite. Cette malédiction, 1l l’a oubliée,

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