‹ Précurseurs et révoltésChapitre 35 sur 148 · MT · texte numérisé non relu

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victime nous donne notre forme ; — du reste nous n’en avons pas plus que notre mère, la Nuit.

» PROMÉTRÉE. — Je me ris de votre pôuvoir et de celui qui vous envoie. Déversez votre coupe.

» PREMIÈRE FURIE, — Penses-tu que nous allons nous

: contenter de travailler comme le feu au dedans de toi!

» PROMÉTHÉE. — La douleur est mon élément comme

: la haine est le vôtre. A l’œuvre !

» DEUXIÈME FURIE, — Penses-tu que nous ne ferons que distiller notre rire dans tes yeux sans paupières ?

» PROMÉTHÉE, — Je ne mesure pas ce que vous faites, mais ce que vous souffrez, étant mauvaises.

» TROISIÈME FurtEe. — Nous serons la pensée effrayante dans ton cerveau, le désir infâme autour de ton cœur épouvanté ; nous ramperons comme une agonie dans le labyrinthe de tes veines.

» PROMÉTHÉE. — Vous le faites ; pourtant je suis roi de moi-même et je règne sur les maux qui me torturent en se combattant, comme Jupiter vous gouverne quand l'enfer se mutine. »

Ce n’est rien encore, les Furies forment la ronde autour de Prométhée et entonnent un chœur lugubre. À cet appel, les essaims augmentent comme la fumée qui sort des portes de l'enfer. Elles accourent sur des chars aïlés des champs de massacre, des cités dévastées par la famine, du lit des patriotes expirants, pour raconter à Prométhée leur œuvre sans pitié; mais la parole est impuis-

sante à fléchir le Titan. Enfin elles essaient un * tourment plus redoutable : la vision, « Taisez-vous

dit tout à coup une Furie, parler serait rompre Île charme qui lie l’Invincible, la force de cette pensée qui, maintenant, défie le plus profond pouvoir de l’enfer. — Arrache le voile, = il est tiré ».

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Toutes les Furies disparaissent, une seule reste auprès de lui, celle qui évoque la vision. Alors Prométhée aperçoit dans un nuage sanglant un jeune homme cloué sur une croix, qui fixe sur lui un douloureux, un indicible regard, et entr’ouvre ses lèvres agonisantes comme pour lui parler. « Voilà, ricane la Furie, la destinée du doux, du orand, du sage et du juste. » À cette vue, un gémissement terrible sort du cœur du Titan comme le bruit de la tempête qui soulève les profondeurs. lone et Panthéa l’entendent en frissonnant, mais, la tête trois fois enveloppée d’un voile épais, elles n’osent regarder. Comme si ce spectale ne suffisait pas pour ébranler le plus fort, la Furie lui montre sous le crucifix des instruments de torture, des bûchers allumés, des peuplades en fuite et baiïgnées dans leur sang. « Voilà, dit-elle, à quoi sert l'exemple du plus sublime, voilà ce qu’on fera de sa doctrine. De sa parole divine, on fera un poison, de son martyre un instrument de torture. La connaissance ne sert qu à augmenter le mal sur la terre, le dévoñment qu'à engendrer l'oppression, l'amour qu'à déchaïîner la haine. Regarde, les frères tuent les frères. Ce sont les vendanges du temps pour la mort et le péché. Le sang y bouillonne comme du vin nouveau ». Et, comme un écho lointain, on entend le rire des multitudes stupides qui font le mal et ne savent pas ce qu’elles font. Cependant Prométhée répond : « Tes paroles sont comme un nuage de serpents aïlés, et pourtant j'ai pitié de ceux qu'elles ne torturent point. — Tu les prends en pitié? dit la Furie, alors je ne parle plus », et elle s’évanouit.

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Aussitôt l'air s’éclaircit, le sombre nuage fait place à des flocons de vapeurs blanches, une musique d'ailes se fait entendre, des esprits éthérés et radieux passent en chantant. Ils viennent des temps immémoriaux, ils sortent de l'atmosphère de la pensée humaine, qu'ils respirent sans se lasser, quelque triste qu’elle soit. Ce sont les guides et les gardiens de l’humanité oppressée qui maintenant viennent consoler le Titan. Ils lui apportent de bonnes nouvelles de la retraite du sage, du sommeil du poète et même de ces champs de bataille où surnagent les cris de victoire et de liberté. « Et, disent ces bons génies, la voix qui dominait toutes ces voix, le son qui se dégageait de tous ces sons, c'était l’âme de l'amour, c'était l'espérance et la prophétie qui commence et finit en toi ». Les esprits disparaissent, le chœur consolant se tait. Les deux Océanides l'ont écouté avec ravissement, et Panthéa dit après leur départ qu'un sens intime lui reste de leur présence, comme on sent l’omnipotence de la musique quand la voix ou le luth inspiré se taisent. Prométhée conforté, mais encore appesanti par ses souffrances, se souvient d'Asia sa fiancée. « Tout espoir est vain, hormis l'amour », dit-il. Panthéa l’entend et s'élance à travers les airs vers Asia pour lui annoncer le triomphe du Titan et préparer sa déli. vrance.

Le second acte nous transporte dans un vallon du Caucase où Asia attendait sa sœur. Elle la voit venir avec le printemps, qui descend bercé dans les tempêtes. « Toi, qui est l’image de lâme que Jaime, dit Asia à Panthéa, combien tu as

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